La faillite du Front populaire (1937)

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Article de Lucien Weitz paru dans L’Avant-Garde du 13 novembre 1937 d’après J.-P. Rioux (Révolutionnaires du Front populaire). Il s’agit probablement d’une erreur, l’Avant-garde étant le journal des Jeunesses communistes. Il doit s’agir plutôt de la Jeune Garde, organe de la Fédération autonome des Jeunesses socialistes.

En mai 1936, Léon Blum, avant de devenir Président du Conseil, avait pris ses précautions. La légalité républicaine, la sagesse du prolétariat avaient été ses thèmes. Le capitalisme cependant n’était pas tranquille. Nul n’est prophète, dit-on, dans son pays. Et l’arrivée du chef du Parti Socialiste à l’Hôtel Matignon fut devancée par le déclenchement d’une vague de grève, puissante comme jamais il avait été donné de le voir.

Léon Blum et le Front populaire avaient promis à la classe ouvrière le Pain, mais ils avaient aussi promis la légalité et l’ordre à la bourgeoisie. Et il fallait être honnête: la révolution socialiste n’était pas prévue dans le contrat. C’est ainsi que feu R. Salengro en vint à condamner les occupations d’usines. C’est ainsi que par les accords Matignon, légalement on traita avec le patronat, bien content de s’en tirer à si bon compte.

C’est ainsi qu’on respecte les intérêts légaux de l’impérialisme français en abandonnant le prolétariat espagnol. C’est ainsi qu’on sauvegarde l’ordre républicain en couchant sur le sol quelques prolétaires au cours de la sanglante nuit de Clichy.

C’est ainsi qu’on fut généreux au possible pour les budgets de guerre de l’impérialisme « démocratique ». Et aussi qu’on sauva le franc en le dévaluant, après avoir une fois de plus dupé les classes moyennes au nom des intérêts desquelles la capitulation était devenue une règle permanente de la coalition du Front populaire.

Rien ne rend plus courageux qu’une grande peur inutile! Vivement rassuré, le capitalisme s’aperçut qu’il n’avait qu’à exiger pour obtenir. De recul en recul, il ne restait plus au gouvernement Blum qu’une capitulation à accomplir: fuir devant les Banques. Ce qu’il fit, après un an d’existence.

Mais le Front populaire continua quand même! La « pause » également… M. Bonnet aide généreusement les banques à en profiter. Tandis que les avantages légitimes arrachés par les travailleurs sont absorbés par la hausse du coût de la vie, la paix sociale s’impose chaque jour davantage. Le Patronat s’attaque aux lois sociales, bafoue la légalité des conventions collectives, renvoie les délégués d’usine et profite de l’arbitrage obligatoire. La politique militariste se précise. On intervient contre les réfugiés espagnols. On civilise par la force le Maroc et l’Indochine.

Mais le Front populaire continue!

M.M. Reynaud, Flandrin, Chautemps, Sarrault, Blum et Thorez lancent en coeur des appels à l’Union des Français. Que reste-t-il du programme du Pain, de la Paix et de la Liberté? Une alliance parlementaire qui couvre une politique d’Union nationale et de réaction sociale. Voilà où conduit l’équivoque de la collaboration de classes que l’on a préféré à la réalité historique contenue dans cette alternative inéluctable: Socialisme ou Fascisme.

Pour s’être refusé à pousser jusqu’à ses conséquences révolutionnaires une politique qui aurait correspondu aux intérêts des masses travailleuses, les socialistes, les communistes sont contraints d’accepter la politique des trusts, des banques, du capitalisme en général que représente le parti radical.

Du Front populaire failli, il ne subsiste que le spectre parlementaire. Il faut que la classe ouvrière s’en rende compte et songe à reprendre le combat avec de nouvelles armes. Les appels au calme de la C.G.T. et des Partis politiques sont autant d’invites au suicide. Le prolétariat ne peut accepter cette voie.

La rupture est consommée en fait. Un fossé sépare le monde du travail de la clique des politiciens qui par lâcheté et duplicité, le trompe chaque jour davantage. Il n’est pas trop tard pour reprendre confiance dans notre force organisée. La classe ouvrière doit exiger des comptes et établir elle-même le bilan de la faillite du Front populaire. Ses propres comités qu’elle doit renforcer à l’usine; ceux qu’elle doit créer partout où se jouent ses intérêts, ne sont pas faits pour approuver, applaudir ou enregistrer. Ils doivent devenir des organismes d’exécution.

Le chantage à l’union devant le péril extérieur que pratiquent le patronat et les politiciens ne doit plus émouvoir les travailleurs. Notre force nous suffit pour comprendre qu’on n’attend pas le socialisme comme un messie, mais que c’est dès aujourd’hui qu’il nous appartient de travailler à son instauration.

L. Weitz ( à droite) au congrès du PSOP en 1939

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2 Réponses to “La faillite du Front populaire (1937)”

  1. Romain Chouat Says:

    Heureux de retrouver un article de mon grand-père!!!
    Merci beaucoup!

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  2. Chronologie de la Gauche révolutionnaire (1935-1938) « La Bataille socialiste Says:

    […] 1937-11 La faillite du Front populaire [Weitz] […]

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