La Pologne capitaliste (1981)

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Éditorial de Socialisme mondial N°15 (janvier-mars 1981)

D’après la propagande officielle, la Pologne est un pays socialiste où les moyens de production appartiennent aux travailleurs. Cela a toujours été un mensonge plus ou moins évident mais, après les événements en Pologne l’été passé, qui peut raisonnablement y croire encore?
Les salaires polonais étaient déjà assez maigres mais l’augmentation du prix de la viande à partir du 1er juillet a fait déborder le vase. A peu près partout en Pologne les travailleurs se sont mis en grève. Ce n’était pas nouveau puisqu’ils avaient fait la même chose en 1976, en 1970, en 1956 (voir page suivante) et également en 1953. Toutes ces grèves furent sévèrement réprimées, et il y eut même des morts. Cette fois la détermination et la solidarité des grévistes étaient telles qu’ils ont obligé les autorités, non seulement à négocier avec des représentants que, eux, les travailleurs, avaient choisis, mais aussi à reconnaître les comités de grève inter-entreprises comme un véritable syndicat indépendant des organismes d’État qui sont les soi-disant « syndicats » officiels, et à concéder le droit de grève.
Les travailleurs polonais luttaient pour obtenir les droits syndicaux les plus élémentaires afin de mieux protéger leur niveau de vie à l’avenir. La lutte pour défendre leur niveau de vie est une lutte imposée aux travailleurs polonais par leur situation sociale même en tant que salariés: ils sont obligés de résister à toute augmentation du coût de la vie afin de pouvoir simplement reproduire la seule marchandise qu’ils ont à vendre: leur capacité à travailler.
Ici nous ne pouvons mieux faire que de citer la Lettre ouverte au parti ouvrier polonais de 1965 de Jacek Kuron et Karol Modzelewski (tous deux étant toujours actifs comme « dissidents » même si leurs idées ont changé depuis):

Pour vivre, l’ouvrier doit produire. Pour que la production puisse se faire, il faut qu’il y ait association de la force de travail et des moyens de production. L’association de sa force de travail avec les moyens de production d’autrui ne peut se faire que par la rencontre, sur le marché du travail, de l’ouvrier propriétaire de sa force de travail, avec les propriétaires des moyens de production. L’ouvrier est donc exploité parce qu’il est privé de la propriété des moyens de production: pour vivre, il doit vendre sa force de travail. A partir du moment où il a accompli cet acte, indispensable pour lui, c’est-à-dire quand il a vendu sa capacité de faire un travail déterminé en un temps donné, ce travail et le produit qui en résulte ne sont plus sa propriété, mais celle de celui qui a acheté la force de travail, autrement dit le propriétaire des moyens de production qui l’exploite.
A qui l’ouvrier vend-il sa force de travail dans notre pays? A ceux qui disposent des moyens de production,donc à la bureaucratie politique centrale. A ce titre, la bureaucratie politique centrale est une classe dominante : elle a le pouvoir exclusif sur les moyens de production de base,elle achète la force de travail de la classe ouvrière, elle lui prend par la force brutale et la contrainte économique le surproduit qu’elle exploite pour des objectifs hostiles ou étrangers aux ouvriers, c’est-à-dire dans le but de renforcer et d’élargir son pouvoir sur la production et la société. Et ceci est, dans notre système, le type prépondérant des rapports de propriété, la base des rapports de production et des relations sociales (traduction française publiée chez Maspéro,1969,pp.15-6).

Tout comme à l’Ouest franchement capitaliste il existe en Pologne deux classes —ceux qui monopolisent les moyens de production et ceux qui, exclus de ces moyens, vivent de la vente de leur force de travail. Entre ces deux classes se déroule une lutte de classes continuelle qui entre en éruption de temps en temps dans des grèves.

La Pologne, en d’autres termes, est un pays capitaliste d’État où « la bureaucratie politique centrale » (les hauts dirigeants du Parti, de l’État et des forces armées) fait fonction de classe capitaliste. C’était contre cette nouvelle classe dirigeante que les travailleurs polonais ont lutté pour défendre leurs salaires et leurs conditions de travail et pour obtenir les libertés syndicales les plus élémentaires. Dans un tel conflit il ne peut y avoir aucun doute sur la position des socialistes: nous sommes du côté de nos compagnons salariés en lutte.
Il est vrai que ce n’était qu’une lutte défensive dans le cadre du capitalisme mais les travailleurs ne peuvent pas renoncer à de telles luttes sans (comme Marx l’a signalé) se rendre incapables de s’engager dans la lutte consciente et politique pour le socialisme et l’abolition du salariat. Notre message à nos compagnons travailleurs en Pologne est que, s’ils ne veulent pas avoir à relancer constamment de telles actions défensives (un vrai travail de Sisyphe), ils devraient penser à s’organiser avec les travailleurs des autres pays afin d’abolir le capitalisme et privé et d’État partout dans le monde.

[disponible également au format pdf:sm-pologne-1981]

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