La tragédie irlandaise (1982)

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Editorial de Socialisme mondial N° 19 (janvier-mars 1982).

Qu’est ce qui se passe en Irlande du Nord? Pourquoi y trouve-t-on des gens assez fanatiques pour faire la grève de la faim jusqu’à la mort? On nous a offert plusieurs explications — guerre de religion, conflit de nationalités, lutte anti-impérialiste — mais ce qui manque,c’est une explication vraiment convaincante.
Guerre de religion? Non, les gens là-bas ne s’entretuent pas parce que les uns croient (ou prétendent croire) qu’à la communion ils mangent réellement de la chair et boivent réellement du sang tandis que pour les autres il s’agit simplement d’un cannibalisme symbolique! Il est quand même vrai que la religion joue un rôle en ce sens qu’elle y est devenue une marque de nationalité, les catholiques se considérant comme « irlandais » et les protestants comme « britanniques ».
Cette identification catholique/irlandais, protestant/britannique prend ses racines dans le développement inégal eu capitalisme en Irlande au siècle dernier. Le nationalisme, la nationalité,la nation sont des idées capitalistes pour construire et renforcer la cohésion de la population sur laquelle une classe capitaliste donnée règne ou aspire à régner.
Au XIXe siècle le même capitalisme industriel (textiles, construction navale) se développa dans le Nord de l’Irlande autour de Belfast que, de l’autre côté du Canal du Nord, au Clydeside et tans le Lancashire. Les chantiers navals de Belfast étaient même, en 1911, les plus importants du monde. Les capitalistes industriels de Belfast constituaient en fait une partie intégrante de la classe capitaliste britannique. Le Sud, par contre, restait agricole et ses petits capitalistes souffraient de la compétition des capitalistes anglais. Les intérêts de ces petits capitalistes irlandais étaient représentés par les politiciens du parti nationaliste qui revendiquaient le rétablissement du « Home Rule », une autonomie pour diriger les affaires intérieures irlandaises, qui avait existé entre 1782 et 1.801.

Quand en 1885 leur leader, exprimant parfaitement leur intérêt, demanda qu’une assemblée autonome irlandaise eût le pouvoir d’imposer des tarifs, les capitalistes industriels du Nord, libre-échangistes comme le reste de la classe capitaliste britannique, sentirent le danger, surtout parce que la campagne des nationalistes trouvait un certain écho parmi la masse des paysans catholiques mécontents. Des idéologues nationalistes, en récrivant l’histoire de l’Irlande pour la faire paraître comme une lutte de 700 ans de la « nation irlandaise » contre la domination anglaise, réussirent à créer un mythe nationaliste mais, puisque « celtique » (ou plutôt pseudo-celtique) , susceptible d’être accepté exclusivement par des catholiques. Certainement pas par les propriétaires terriens anglais désignés comme l’adversaire, mais non plus par les protestants du Nord. Car ceux-ci étaient de culture basse-écossaise plutôt que celtique, le nord-est de l’Irlande étant à beaucoup d’égards une extension culturelle, géographique et économique du sud-ouest de l’Ecosse. Comme mouvement de masse le nationalisme irlandais était catholique et donc « sectaire » dans le sens irlandais.
Pour éviter d’être coupés du reste de la classe capitaliste britannique, de ses marchés extérieurs et de ses sources de matières premières derrière les tarifs d’une Irlande arriérée et protectionniste, les capitalistes du Nord décidèrent de jouer « la carte orange » (la couleur des protestants, depuis Guillaume d’Orange, roi d’Angleterre, qui avait battu les forces catholiques de l’ex-roi Jacques II Stuart en 1690), c’est-à-dire, à faire appel aux craintes et aux préjugés anti-catholiques des protestants, minoritaires en Irlande dans son ensemble mais majoritaires dans le nord-est.

C’est de cette époque que date le sectarisme religio-politique qui dure toujours en Irlande du Nord. Comme on l’a vu, il avait son origine dans un conflit d^intérêt entre deux sections de la classe capitaliste en Irlande, chaque section faisant appel aux sentiments religieux —différents— de la population pour se contruire une base populaire.Ainsi dès les années 1880 les protestants, travailleurs et paysans, étaient alignés derrière les capitalistes industriels du Nord qui voulaient maintenir l’Union avec l’Angleterre (et ses marchés, etc) tandis que les catholiques, paysans et travailleurs, étaient alignés derrière les petits capitalistes du Sud qui voulaient l’autonomie (et le pouvoir de créer et de protéger un marché intérieur irlandais).


Du point de vue de la classe travailleuse, pour qui ni la religion ni la nationalité n’a aucune pertinence, c’était une tragédie, même si celle-ci est le résultat inévitable d’une situation qui existera aussi longtemps que les travailleurs accepteront le capitalisme: dominés par des idées capitalistes, les travailleurs suivent leurs maîtres. Seulement, en Irlande, leurs maîtres étaient divisés et ainsi obligeaient les travailleurs à « choisir » qui suivre.
En l’occurrence les catholiques « choisirent » les petits capitalistes du Sud en adoptant l’idéologie du nationalisme irlandais et les protestants « choisirent » les capitalistes du Nord et l’idéologie du nationalisme britannique. C’est ainsi qu’en Irlande, surtout au Nord, la religion devint la marque, le critère même, des nationalités rivales, elles-mêmes l’expression des intérêts capitalistes divergents.
C’est là l’explication matérialiste du conflit en Irlande du Nord. Ce conflit résulte d’une divergence d’intérêt entre deux sections de la classe capitaliste en Irlande, ou plutôt il en résultait puisque ce conflit a été réglé depuis plusieurs années.

En 1921, après une guerre entre l’État britannique et les nationalistes irlandais organisés dans l’IRA (armée républicaine irlandaise), un État irlandais a été établi, mais seulement dans 26 des 32 comtés qui composent l’Irlande. Les six autres, au Nord-Est de l’Irlande, à majorité protestante, restaient unis avec l’Angleterre, mais avec un statut spécial. Ce compromis ne satisfaisait pas les républicains ultras, mais les capitalistes irlandais du sud en étaient assez contents. Il leur donnait le pouvoir d’imposer les tarifs qu’ils demandaient (et qui furent effectivement imposés à partir de 1932). Les capitalistes industriels de Belfast et ses environs en étaient aussi assez contents. Ils restaient partie intégrante de la classe capitaliste britannique et ils obtenaient même leur propre mini-État. Car le statut spécial de l’Irlande du Nord était en effet très spécial: le gouvernement régional là-bas avait à sa disposition sa propre force armée, le Royal Ulster Constabulary (RUC) dont une section, les « B Specials », n’était rien de plus qu’une milice protestante.
Ce n’était pas gai d’être catholique en Irlande du Nord. Vous étiez vrai-ment un citoyen de seconde zone, précisément à cause de l’identification religion/nationalité. Les gouvernements unionistes de l’Irlande du Nord regardaient la minorité catholique d’un tiers comme (pour employer un anachronisme) une cinquième colonne pour les nationalistes irlandais, ce qui était dans un sens vrai puisque les catholiques se considéraient comme irlandais et non pas comme britanniques et cherchaient la solution à leurs problèmes dans l’unification de l’Irlande en un seul État indépendant.
Vers la fin des années 50 le gouvernement de l’Irlande du Sud se rendit compte que la politique suivie depuis 1932 pour créer une industrie nation-ale irlandaise derrière des barrières douanières n’allait pas réussir. Une réorientation se produisit qui aboutit, en 1965, à l’Anglo-Irish Free Trade Agreement (Accord anglo-irlandais instituant une zone de libre échange) qui, comme son nom l’indique, prévoyait le démantèlement des barrières douanières entre l’Irlande et l’Angleterre. De plus, l’Irlande était associée avec toutes les tentatives de l’Angleterre d’adhérer au Marché Commun dans les années 60 et les deux États y adhérèrent ensemble en 1973. Ceci signifiait que le conflit entre les deux sections de la classe capitaliste irlandaise résultant du développement inégal du capitalisme en Irlande au XIXe siècle était fini. Plus de raison donc pour la continuation du sectarisme invoqué par les deux partis comme moyen de mobilisation des masses dans ce conflit. Mais quand on a inculqué pendant des années une idéologie, il n’est pas si facile de la faire disparaître même si, après la disparition de sa cause économique,on pouvait s’attendre à son lent dépérissement. Et il est vrai que, au début des années 60 , un dégel commençait: la « campagne » de l’IRA lancée en 1956 se termina ignomineusement, par manque d’appui, en 1962,et en 1963 les drapeaux étaient en berne à Belfast pour le décès du Pape Jean XXIII.
Mais les choses commencèrent à se gâter avec la réaction du gouvernement unioniste à la Civil Rights Campaign (campagne pour les droits civiques) lancée en 1967. Ce mouvement ne demandait pas l’unification de l’Irlande, mais simplement le démantèlement des aspects anti-démocratiques (anti-catholiques) du mini-État nord-irlandais. Puisque les protestants/unionistes constituaient deux tiers de la population nord-irlandaise les Unionistes n’avaient rien à craindre d’un système politique plus démocratique mais, victimes de leur propre propagande du passé, ils voyaient la Civil Rights Campaign comme encore une « conspiration républicaine » et ils lâchèrent les B Specials sur les manifestants pacifiques. Le résultat fut le relancement du sectarisme: la réformation de l’IRA comme protection des ghettos catholiques contre les milices protestantes et puis la contre-réaction protestante, les meurtres sectaires, l’intervention de l’armée britannique, l’internement sans procès, les bombes, les incendies…
C’est vraiment aussi insensé que cela paraît puisque maintenant le sectarisme ne sert plus aucun intérêt capitaliste (il n’a jamais servi, bien entendu, l’intérêt des travailleurs).Ce que nous voyons en Irlande du Nord, ce sont des travailleurs qui continuent les luttes d’autrefois de leurs maîtres, malgré le fait que leurs maîtres eux-mêmes ont maintenant réglé leurs différents.

Bien sûr, il y a des facteurs matériels qui poussent des travailleurs à agir ainsi: le chômage et la compétition entre travailleurs pour l’emploi toujours présents sous le capitalisme et surtout dans des régions marginalisées comme l’Irlande du Nord. Selon un rapport du Parlement Européen du 4 mai 1981 le taux de chômage en Irlande du Nord (alors 15 pour cent)
connaît des variations importantes: le chômage est particulièrement aigu dans certaines régions, par exemple 26,8% à Cookstown, 27,7% à Dungannon, 25,9% à Newry et 29,4% à Strabane. A Belfast également, la situation varie fortement d’un quartier à l’autre. Selon une enquête de 1978 sur les ménages de Belfast, 9% des chefs de famille étaient sans emploi dans l’ensemble de la ville tandis que le pourcentage de demandeurs d’emploi était de 40% dans l’enclave des quartiers catholiques de l’ouest de Belfast.
Ce chômage chronique dans les ghettos catholiques de Belfast et de Derry et le long de la frontière avec le Sud a naturellement conduit les gens affectés à protester mais, étant donné l’histoire et les traditions politiques irlandaises, cette protestation a pris la forme d’un soutien non pas pour le socialisme et même pas pour le réformisme classique (du type travailliste) mais pour le nationalisme irlandais et sa solution illusoire de la réunification de l’Irlande. Certains ont été amenés à aller jusqu’à tuer d’autres jeunes gens qui se sont engagés dans l’armée britannique pour échapper eux-mêmes au chômage en Angleterre. Et c’est là la mesure de la tragédie irlandaise du point de vue de la classe travailleuse.
D’après l’analyse que nous venons de faire, il doit être clair que nous ne sommes pas « solidaires » avec l’IRA. L’établissement d’une Irlande unie ne résoudrait en rien les problèmes des travailleurs d’origine catholique en Irlande du Nord; ni ceux des travailleurs d’origine protestante (car, malgré une certaine propagande de l’IRA et ses sympathisants, les protestants ne sont pas de riches colons mais dans leur immense majorité des travailleurs ordinaires comme vous et moi). Ces problèmes ont pour origine le capitalisme qui est un système international et demandent donc un changement social à l’échelle mondiale pour être résolus. Aucun changement politique, aussi violent ou radical qu’il soit, ne peut apporter de solution.
Les membres de l’IRA ne sont que des nationalistes irlandais ultras et le « socialisme » dont ils parlent de temps en temps n’est qu’un capitalisme d’Etat aux couleurs de l’Irlande. Quant à sa campagne récente des grèves de la faim, il s’agissait d’un aspect de la guerre de propagande menée devant l’opinion publique internationale. A vrai dire, l’IRA n’est qu’une bande d’assassins « sectaires », tout comme ses homologues du côté protestant. Les uns pas plus que les autres ne méritent l’appui des socialistes, qui n’ont pas à choisir entre deux nationalismes mais à dénoncer tout nationalisme en appelant les travailleurs à reconnaître qu’ils forment une seule classe mondiale avec un seul intérêt: l’abolition du capitalisme et l’établissement du socialisme dans le monde.

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