Que veut dire cette grève ? (SLP, 1975)

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Tract du Parti ouvrier socialiste (Socialist Labor Party, deléoniste).

Eh quoi! Pas de lutte de classes?

Ainsi donc, la lutte des classes, ça n’existe pas au Canada. Peut-être bien en Europe, en cette pauvre Europe enténébrée, pareille chose existe-t-elle, mais pas ici, au Canada! Ici, les capitalistes sont des travailleurs et les travailleurs, des capitalistes. Nous formons tous une grande famille, unie et parfaitement heureuse!

Voilà ce que vous disent les défenseurs de la « libre entreprise » et les apologistes d’un système fondé sur l’argent, les privilèges et l’exploitation.

Mais vous qui êtes des travailleurs en grève, vous savez bien que les choses se passent tout autrement. Cette grève que vous menez actuellement constitue l’évidence la plus flagrante qu’une lutte des classes existe, que cette lutte des classes est inévitable et sans merci et que les capitalistes et leurs laquais parasitaires se trouvent d’un côté, tandis que vous, les travailleurs, vous vous trouvez de l’autre cote.

En doutez-vous? Observez alors la férocité avec laquelle la classe capitaliste tout entière s’est liguée contre vous. Remarquez avec quel empressement le gouvernement au service de la bourgeoisie recourt aux injonctions-matraques et aux requêtes de lois contre les grèves. Remarquez avec quelle unanimité la presse capitaliste vous dénigre et vous salit, voyez comment les flagorneurs du capitalisme (les éditorialistes, animateurs de Hot-Lines, et autres apologistes de basse-cours . . .) empoisonnent l’esprit soi-disant « populaire » d’une certaine « majorité silencieuse » au moyen d’insinuations malpropres et par de passionnes plaidoyers en faveur de « la protection de l’intérêt public ».

Mais qui donc, je vous le demande, est le « public »? A cette question, le grand socialiste américain Daniel De Leon a déjà répondu de façon précise et scientifique:

« Elle est trompeuse, cette tentative de partager la société en trois classes: les employés, les employeurs et un certain public neutre qui existerait entre les deux. Cette division est fausse. Ces trois classes n’existent pas. II n’y a que deux classes, celle des employés et celle des employeurs, et chaque individu se situe nécessairement dans l’une ou l’autre de ces catégories. Le « public » n’est pas une quelconque entité abstraite, à l’essart de la lutte des classes. Et quant à la poignée des employeurs, ils savent bien où résident les intérêts de leur classe. Ils ne font qu’un devant la grève. Ils vont rugir et tempêter contre elle, ils vont imprimer contre elle des informations mensongères; et si le besoin s’en fait sentir, ils iront jusqu’à lever des fonds, dans leurs propres rangs, pour terrasser la grève. Aucune indifférence de ce côté. Alors pourquoi les travailleurs, eux, devraient-ils rester indifférents?

« Ainsi qu’on a pu le constater, chacune des branches de l’activité ouvrière, quelle qu’elle soit, peut se trouver, à tour de rôle, engagée dans une lutte pour l’amélioration de son sort. En de telles circonstances, la neutralité et l’indifférence de certains ouvriers équivaudrait à la neutralité et ont l’indifférence d’une section de la même armée alors que leurs camarades subiraient le feu. Chacun des bataillons d’une armée est directement impliqué par la victoire ou la défaite de chacun des autres bataillons. Le recul d’un seul bataillon est un recul pour tous; l’avance d’un seul bataillon est une avance pour tous. Le devoir de chacun d’eux est de seconder, par tous les moyens possibles, chacun des efforts de tous. »

En fait, la classe des employeurs fait tout simplement semblant de se préoccuper de l’intérêt public. « L’intérêt public » lui fournit le prétexte dont elle a besoin pour faire adopter des lois répressives a l’égard des travailleurs, de même que pour intimider les grévistes et soulever contre eux d’autres ouvriers victimes de cette mise en scène.

Pourquoi les capitalistes s’entraident-ils?

En réalité, les employeurs, beaucoup mieux que les grévistes eux-mêmes, ont pris conscience de la signification profonde des grèves. Ces employeurs ont parfaitement compris qu’un accroissement des salaires, dans l’industrie de l’automobile, de l’emballage ou dans tout autre secteur-clé de l’industrie canadienne, signifierait bientôt un accroissement des salaires partout ailleurs. Et leurs profits se trouveront d’autant plus diminués que les salaires se trouveront accrus. Tout comme si l’on coupait une pomme en deux: si une de ses parties est plus grosse, l’autre sera forcement plus petite! Parce qu’ils savent ces choses, les capitalistes comprennent tout l’intérêt qu’ils ont à rester solidaires. Ils savent, eux, même si plusieurs travailleurs ne le savent pas encore, que les grèves sont toujours la manifestation d’un conflit d’intérêts fondamental entre, d’une part, les travailleurs qui produisent toute la richesse, et, d’autre part, les propriétaires de l’industrie et leurs laquais qui mènent tous une existence de parasites.

Voilà pourquoi les capitalistes sont unis contre les travailleurs. Mais pourquoi les travailleurs ne sont-ils pas unis contre les capitalistes? Pourquoi, au lieu d’être unis comme les cinq doigts de la main, pour ne former qu’un seul poing ferme, solide, capable de porter le grand coup aux exploiteurs, pourquoi les ouvriers font-ils plutôt penser, – suivant l’expression de Daniel de Leon -, aux « cinq doigts endoloris d’une seule main », tout juste capable de chasser les mouches qui taquinent le visage des capitalistes repus?

Le Syndicalisme: une « main aux cinq doigts endoloris »

Le Parti Ouvrier Socialiste (Socialist Labor Party) ne craint pas d’aborder résolument ces problèmes et d’y apporter des réponses franches, claires et scientifiques, nous distinguant par là de toutes les autres organisations prétendant représenter les intérêts de la classe ouvrière.

Si la classe ouvrière est aujourd’hui désorganisée comme les « cinq doigts endoloris de la main », la faute en incombe principalement à leurs soi-disant « syndicats » qui sont présentement tout au plus des caricatures du capitalisme. Voyez par vous-mêmes. N’est-il pas vrai que votre « syndicat » prêche l’absurde doctrine – à laquelle cette grève que vous menez est d’ailleurs un démenti formel – que « le capital et le travail sont frères »? N’est-il pas vrai, encore en ce moment, que les prétendus chefs ouvriers, lorsqu’ils nous font l’honneur de descendre de leurs tours d’ivoire pour venir parmi nous s’exercer a jouer aux « militants », n’est-il pas vrai qu’ils n’attaquent jamais le système capitaliste comme tel? Evidemment que tout cela est vrai! Au lieu de dénoncer le capitalisme, ils dénoncent comme responsables de tous nos maux et de la grève de « mauvais employeurs », ils dénoncent une « direction pourrie » etc. Ils essaient de vous faire croire que de « bons employeurs » à la tête de l’usine ou de la compagnie suffiraient à régler promptement le problème, et qu’ainsi, par la suite, tout le monde pourrait vivre dans le plus parfait des bonheurs!

Quel bourrage de crânes, quel tissu d’absurdités! Ce n’est pas une question de « bons employeurs » ou de « mauvais employeurs ». Le véritable problème réside en ce que tous les employeurs, quels qu’ils soient, se doivent d’agir ainsi à cause des lois de la compétition et de la recherche du profit maximum, lois qui sont inhérentes au système capitaliste, système fonde sur l’exploitation du travail de la grande majorité au profit d’une minorité de parasites sociaux!

Sous le présent système, le travail, notre force de travail est une marchandise que nous devons vendre aux capitalistes au meilleur prix possible, afin de pouvoir obtenir sur le marché les produits nécessaires à notre existence. Nous devons alors gruger sur leurs profits, chose encore plus sacrée pour un capitaliste qu’une vie humaine. Les capitalistes sont obligés, par des lois économiques indépendantes de leur volonté et inévitables en régime capitaliste, de maintenir nos salaires au plus bas niveau possible. Nous, les travailleurs, nous sommes obliges, par une nécessité tout aussi impérieuse, de lutter contre la réduction de nos salaires réels (que les capitalistes réduisent en haussant les prix des produits qui nous sont indispensables) et même de lutter pour l’augmentation de nos salaires, si nous voulons survivre! C’est une guerre sans pitié.

La bataille des salaires: un cercle vicieux

Mais voilà le hic! Nous sommes des marchandises! Nous vendons, sur le marché du travail, notre force de travail, (c’est-a-dire nos muscles, notre cerveau, notre habileté au travail) à un employeur durant un certain nombre d’heures par semaine, en contre-partie de quoi nous recevons un certain montant d’argent, le salaire, pour alimenter, vêtir cette force de travail afin qu’elle puisse continuer a produire de la richesse.

Et parce que nous sommes de marchandises, nous sommes nous-mêmes soumis à des lois économiques. L’une de ces lois est celle de l’Offre et de la Demande, et présentement encore, à l’époque de la décadence du système capitaliste, cette loi joue contre nous et l’ensemble des travailleurs. Si l’on excepte les époques de guerre, il y a toujours sur le marché un surplus de travailleurs, ce qui tend à faire tomber le prix (salaire) de la force de travail (de la même façon qu’un surplus de légumes a tendance à faire baisser le prix des légumes). Une lutte intrépide, comme celle que vous menez en ce moment, peut forcer un accroissement temporaire des salaires, en dépit de l’existence d’un surplus de travailleurs en chômage. Mais l’expérience a prouvé, depuis longtemps, que de semblables victoires n’ont pas de lendemains. Tôt ou tard, les salaires se réajustent en proportion du coût de la vie, et tout est à recommencer. . .

Tant et aussi longtemps que nos organisations se résigneront à considérer le capitalisme comme une réalité immuable et définitive (et actuellement, tous les syndicats acceptent le capitalisme comme une réalité immuable et définitive), nous demeurerons emprisonnés dans le même cercle vicieux. Et pis encore, nous serons contraints d’entreprendre nos escarmouches salariales contre la classe capitaliste en nous appuyant sur des syndicats contrôles par des lieutenants-ouvriers de la classe capitaliste, qui ne sont en réalité que des marchands de notre force de travail et des monopolisateurs d’emplois, entièrement dévoués aux grands patrons de l’industrie.

Ecrasons le syndicalisme réformiste et pro-capitaliste!

Nous, du Parti Ouvrier Socialiste (Socialist Labor Party), croyons le temps venu de nous débarrasser de ces caricatures du capitalisme qui osent encore venir nous raconter que les capitalistes ont droit a un profit « raisonnable ». Pour nous, le temps est venu de faire reconnaître ouvertement que tout profit est une escroquerie et que la richesse aux mains des capitalistes ne représente que l’accumulation de ses vols du passé. Le temps est venu de mettre sur pied un syndicalisme strictement basé sur la réalité sociale, un syndicalisme de lutte pour arracher à la classe des voleurs ses butins entassés, un syndicalisme dont la raison d’être ne serait pas d’obtenir « des-salaires-passables-quand-les-affaires-vont-bien », mais l’abolition du système des salaires, cet esclavage moderne!

Un tel syndicalisme verra à unir les travailleurs sur le plan politique de la même manière qu’il les unira sur le plan économique; ces travailleurs pourront enfin se servir de leurs bulletins de vote non plus pour élire de soi-disant « amis du travail » qui s’empresseront de les trahir, mais pour exiger la fin de l’exploitation capitaliste!

Un tel syndicalisme, conscient de l’immense potentiel d’abondance que permet notre époque, se prévaudra d’un programme en accord avec ces réalités contemporaines.

Un tel syndicalisme verra enfin à l’établissement de nouveaux rapports entre les hommes libérés du joug capitaliste; une nouvelle forme de gouvernement verra conséquemment le jour, une démocratie industrielle intégrale, dans laquelle les Conseils d’Unions Industrielles, élus et contrôles par les ouvriers eux-mêmes, remplaceront les appareils désuets de l’état politique capitaliste.

Bâtissons le pouvoir ouvrier!

Le véritable pouvoir ouvrier s’exerce par le Syndicalisme Industriel Socialiste. Seul il peut organiser l’ensemble de la classe ouvrière, ouvriers et chômeurs, travailleurs qualifiés et non-qualifiés, tous les esclaves du salariat, sans distinction de races, de sexe ou de couleur, et ce dans une SEULE ORGANISATION tendant vers un SEUL BUT: la République Industrielle du Travail.

Méditez bien sur ces quelques opinions. Réfléchissez-y bien, vous qui bravez les dangers et les rigueurs du piquetage. Nous en sommes encore au même point, nous livrons le même combat que nos pères et nos grands-pères, nous luttons pour un salaire qui nous permet tout juste de survivre, et nos fils auront à livrer ce même combat si la dictature de la classe capitaliste se prolonge! Et nous nous démenons pour obtenir quelques maigres avantages à une époque où l’abondance, le bien-être universel, et la démocratie la plus parfaite que l’humanité ait jamais connue, sont tous à portée de la main! Méditez sur ces choses en faisant les cent pas sur la ligne de piquetage! Joignez vous aux autres travailleurs dans la grande lutte pour un Univers Ouvrier!

ORGANISEZ LE SYNDICAT INDUSTRIEL SOCIALISTE! Organisez-vous en vue de prendre possession de toutes les industries afin de les mettre au service des véritables producteurs de la richesse sociale, pour les administrer au bénéfice de toute la société.

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2 Réponses to “Que veut dire cette grève ? (SLP, 1975)”

  1. Nelson Says:

    Comme pour souvent avec le matériel du SLP, il s’agit probablement d’une version abrégée d’une brochure plus ancienne éditée au Canada (58 pages), avec une « nouvelle » introduction d’Arnold Petersen datée de 1946 (c’est donc que ça n’était déjà pas la première version en 1946)

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  2. lucien Says:

    Oui, la première version sous ce titre est peut-être une brochure en anglais « What Means this Strike? » qui précise: Address delivered to striking textile workers in New Bedford, Massachusetts 1898. C’était donc au départ un discours de Daniel De Leon aux ouvriers du textile et sous ce titre ont été remanié diverses versions de matériel de propagande.

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