Du troisième camp au troisième front (Pivert, 1947)

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Article de Marceau Pivert dans Masses N°7-8 de février-mars 1947.

Les apparents caprices de la diplomatie internationale ne peuvent pas nous dissimuler, la gravité ni la permanence des antagonismes fondamentaux qui déchirent le monde.
Ils les soulignent : tantôt, la tension est telle que la préparation du règlement par la force des armes semble inévitable et prochaine. Tantôt, la conciliation est à l’ordre du jour, mais elle est dictée, de toute évidence, par des exigences complémentaires et non par une vision commune des besoins de l’humanité.
Nous sommes donc parfaitement conscients, infiniment mieux qu’en 1919, de la précarité des traités et règlements par lesquels les grandes puissances essaient de camoufler leurs désaccords ou de marchander une sécurité très relative pour une période plus courte que la précédente trêve de vingt ans…
D’un côté, l’économie capitaliste américaine, la plus puissante de tous les temps, ne peut pas échapper aux lois de sa dynamique interne : il lui faut, et il lui faudra de plus en plus, à mesure que vont se relever les ruines et renaître des compétiteurs, envahir les marchés extérieurs, forcer les barrières défensives, imposer ses tarifs et ses prix, multiplier les clientèles et les investissements : l’énorme machine ne peut tourner qu’avec le secours d’un volant d’expansion croissante : l’impérialisme américain ne dépend pas de la volonté de tel ou tel homme d’état; il est dans la nature des choses, il surgit de la présente structure économique et sociale du pays qui représente aujourd’hui la forme la plus évoluée et la plus riche du système capitaliste. Cette expansion se traduit dans presque tous les pays du monde par une intervention politique, financière, culturelle, directe ou indirecte, discrète ou brutale, dont toute orientation politique se réclamant du socialisme doit savoir apprécier l’existence, les séductions et les limites…
De l’autre côté, l’économie soviétique, elle aussi, doit obéir à sa dynamique interne : le seul fait de l’existence d’un vaste secteur planifié et cherchant à se soustraire aux lois classiques de la libre concurrence capitaliste, de l’accumulation et de l’investissement capitalistes, est un obstacle à l’expansionnisme américain. Mais l’existence d’un régime capitaliste jeune, formidablement organisé, sur un continent aux trois quarts inexploité, complique singulièrement les problèmes de la bureaucratie stalinienne depuis qu’elle a tourné le dos aux. perspectives de révolution socialiste internationale : ou bien accepter les machines, les techniciens, les capitaux, américains dont elle a un besoin urgent, mais alors faire des concessions politiques; ou bien fermer hermétiquement le « rideau de fer », mais alors, interdire aux masses populaires russes tout espoir, pendant des dizaines d’années, de bien-être et de liberté.
A l’antagonisme des « zones d’influence » se superpose l’antagonisme des systèmes politiques. Il ne s’écoulera pas de longues années avant que ne se cristallisent, dans l’opinion mondiale, des formulations aussi superficielles que « fascisme » et « antifascisme »; ce sera sans doute « démocraties » contre « totalitarisme »; ou bien, répliqueront les staliniens, » communisme » contre « capitalisme » ; et le problème, une fois encore sera posé en termes falsifiés. Car de même qu’on a vu du côté des démocraties la dictature Metaxas, en Grèce, ou Vargas, au Brésil, ou même Franco, célébré par le « démocrate Churchill » pour les services rendus aux « Nations-Unies ». De même, on verra cette fois le fasciste Péron aux côtés de Staline: et, si la confusion actuelle continuait, le Général de Gaulle, cherchant à imposer sa Constitution de Bayeux, d’essence bonapartiste, afin de se porter au secours de !a « civilisation chrétienne  » menacée par le « bolchevisme ».
Or il y a dans le monde, aujourd’hui, il y a surtout en Europe, il y a certainement en France, des masses énormes de citoyens qui, par avance, se refusent à devenir les cobayes d’un camp contre l’autre. La troisième guerre mondiale, posant la question de la domination économique et politique soit du capitalisme américain, soit du soviétisme stalinien, n’aura pas lieu si ces forces’ hostiles à l’un et à l’autre, système prennent conscience à temps de leurs immenses possibilités.
Les forces non-capitalistes et non-staliniennes constituent dès à présent les éléments d’un troisième camp capable de modifier, par sa seule existence indépendante la terrible polarisation qui se poursuit en ce moment dans tous les pays.
Le troisième camp n’est pas sur le même plan que lès deux autres : il a dès à présent des alliés sûrs au cœur même des deux autres : et dans les rangs du prolétariat américain dont la conscience politique doit mûrir à travers les prochains combats de classe; et dans les rangs du prolétariat russe qui n’a pas accepté à 100% la dégénérescence nationaliste de sa bureaucratie totalitaire.
II n’a aucune prétention d’intervention dans le jeu subtil des politiques de puissances. Mais sa force apparaîtra très vite lorsqu’il se présentera comme la réponse à des inquiétudes innombrables, comme la solution à des problèmes par ailleurs insolubles : et d’abord quand il fera la preuve d’une véritable autonomie idéologique et politique à l’égard des deux blocs. Il représente bien autre chose que les intérêts de minorités privilégiées, capitalistes ou bureaucratiques, dont l’apparente puissance vient de leur habileté à se présenter comme les représentants authentiques de masses populaires énormes… Le troisième camp a dès à présent, comme armature solide, des cadres internationalistes qui n’ont pas flanché au cours des dix dernières années et dans les pires conditions, en face des pires dangers. Les militants socialistes et syndicalistes révolutionnaires, qui avaient à leur disposition une théorie du fascisme, du stalinisme, de l’impérialisme, et qui ont pu la mettre à l’épreuve des faits tout en participant à la lutte indépendante contre les ennemis de la révolution sociale, sont aujourd’hui parfaitement préparés à aborder les problèmes concerts de l’organisation du troisième camp dans la région du monde où les réalisations deviennent possibles en Europe.

C’est pourquoi ils sont à l’origine d’une initiative qui le mois prochain, doit réunir à Londres des délégation» venues de tous les pays européens en vue d’examiner les conditions à réaliser pour construire les Etats-Unis socialistes d’Europe.
Mais les avant-gardes internationalistes ne sont pas les seules intéressées à promouvoir cette formation d’un troisième camp socialiste et libertaire. Tous les pays actuellement réduits à l’impuissance, marchant à la dérive par suite des désaccords des grandes puissances t toutes les victimes de la guerre, de la misère, de la famine, à qui l’on ne propose qu’un type d’esclavage, le stalinien, ou un autre, le capitaliste, toutes les masses coloniales en travail d’émancipation nationale et sociale ont aussi intérêt à refuser la polarisation monstrueuse qui cherche à les enchaîner à un bloc ou à l’autre.
En bref, derrière les attitudes des groupes liés à un bloc ou à l’autre, on peut aisément distinguer les modalités d’une forme de colonisation ou d’une autre : et l’âpreté des discussions, des terrorismes aussi, dans toute l’Europe centrale et en Asie, traduit très exactement le niveau de conscience des meneurs du jeu : A Wall-Street comme à Moscou, on se rend parfaitement compte que des questions de vie ou de mort sont posées.
Oui, mais de vie ou de mort pour l’humanité aussi; de vie ou de mort pour des dizaines de millions d’hommes, pour des centaines et des milliers de grandes cités, et pour des richesses de civilisations accumulées à travers les siècles…
De sorte que le troisième camp représente infiniment, plus que les avant-gardes internationalistes qui en ont constitué l’armature : des ploutocraties ou des bureaucraties minoritaires sont prêtes à entraîner le monde dans une destruction effroyable parée qu’elles identifient (c’est normal, mais nous repoussons cette prétention) leur sort à celui de leurs esclaves…
Notre réponse et notre appel sont dans la plus pure tradition du mouvement socialiste digne de ce nom : que les esclaves s’unissent, et se débarrassent des maîtres assez insensés pour préférer la guerre à la transformation révolutionnaire de la société…
Le troisième camp celui des opprimés, doit se définir se dégager des deux autres. Il doit constituer, lui aussi,, un front de combat, un troisième front, où se retrouveront tout naturellement, les anticapitalistes et les antistaliniens de toute l’Europe.
Les soi-disant réalistes demanderont où sont nos forces…
Un premier, recensement leur répondra, de Londres» le 23 février, de la Conférence pour les Etats-Unis socialistes d’Europe »… Remarquez bien, maintenant, les réactions des différentes organisations, en face de cette initiative : vous trouverez sans doute des citoyens de bonne foi, et qui demandent à voir avant de s’engager. Mais vous verrez aussi très certainement, ceux qui sont dès à présent résignés à voir le stalinisme s’installer partout en Europe… et ceux qui, résignés eux aussi ne peuvent imaginer le socialisme que subordonné aux intérêts du capitalisme américain.
Mais tous les travailleurs sincèrement désireux de s’évader d’une alternative qui, a elle seule, est un défi à la capacité politique des élites européennes, reconnaîtront leur camp, repousseront à la fois les séductions capitalistes et staliniennes et organiseront leur troisième front: celui du SOCIALISME et de la LIBERTE.

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