Lettre de Rubel sur le suffrage universel et réponse

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Paru dans Socialisme mondial N°16 (printemps 1981)

Dans les « considérants » du programme du Parti Ouvrier Français rédigés par Marx en 1880 il déclare que le suffrage universel doit être changé d' »instrument de duperie » en un « instrument d’émancipation ». Marx pensait ainsi qu’en 1880, donc après avoir observé les événements politiques et le mouvement ouvrier en France, Angleterre et Allemagne.

La « duperie », c’était le règne de Napoléon III, établi grâce au suffrage universel, la paysannerie française ayant vu dans le neveu l’image de l’oncle, du « sauveur ». En revanche, un espoir d’émancipation, c’était le mouvement chartiste en Angleterre auquel Marx et Engels étaient liés dans la deuxième phase mais qui a déçu leurs espoirs; le prolétariat britannique a fini par « s’intégrer » au capitalisme de son pays devenu riche et puissant grâce à son système colonialiste.

Dans l’Internationale (1864-1876), Marx a agi sur les membres anglais du Conseil général pour apporter tout le concours à la Reform League dont Marx se promettait sans doute qu’elle réussirait à obtenir enfin la généralisation d’un suffrage universel (hommes et femmes) efficace, avec la perspective d’une « victoire » de la classe ouvrière émancipée de ses liens avec le parti libéral. Marx et Engels ont jugé sévèrement (donc moralement) l' »embourgeoisement » des travailleurs anglais.

Après la mort de Marx, Engels a nourri d’incroyables illusions sur les perspectives du suffrage universel octroyé par Bismarck au Reich allemand, lorsque d’élections en élections, le nombre de sièges ouvriers (« socialistes ») allant en augmentant. Le « triomphe final », Engels le prévoyait pour 1900!

« Instrument d’émancipation? » Le XX° siècle nous a offert de nouveaux exemples historiques qui nous obligent à reconsidérer la question, et les « marxistes » les plus sérieux (Rosa Luxemburg, A. Pannekoek, P. Mattick, Otto Rühle — j’omets les bolcheviks) se sont interrogés à ce sujet et ont cherché d’autres « instruments » = d’autres modes d’organisation et de lutte pour que le problème de la représentation et de la délégation de pouvoir de classe puisse être résolu et pour que la « duperie » cesse.

Cette « duperie » semble avoir été, au cours de ce siècle, découverte par les classes laborieuses elles-mêmes qui ont su inventer des formes nouvelles de cette « Selbsttätigkeit » (spontanéité, initiative) historique dont parle le Manifeste communiste. On pourrait mentionner, pour la France, le mouvement du syndicalisme révolutionnaire (dont Georges Sorel a tenté de fonder la théorie); pour d’autres pays – dont la Russie paysanne! – les « Arbeiterräte » et « soviets » avant et après 1917 pourraient être cités en exemple: ce ne sont là que des faits et des événements éphémères (comme la Commune de Paris 1871).

S’en tenir « par principe » au mot d’ordre du suffrage universel, sans approfondir les raisons des échecs du mouvement ouvrier qui ont abouti à deux guerres mondiales, au fascisme, au stalinisme, au maoïsme et autres manifestations bestiales du « homo sapiens et faber », c’est témoigner d’un esprit de confort intellectuel qui est le contraire de ce que Marx appelait les « Bildungselemente », les éléments de culture, dont nous autres travailleurs de l’esprit devrions enrichir le patrimoine de la pensée socialiste.

Maximilien Rubel

Réponse à Rubel:

1. Rubel ne nie pas que Marx acceptait l’idée que la classe salariée pourrait utiliser le suffrage universel afin de gagner le contrôle du pouvoir politique en vue d’abolir le capitalisme et d’établir le socialisme. En 1847-8 quand lui et Engels écrivaient le Manifeste communiste, Marx pensait que la seule voie menant au pouvoir politique passait par une insurrection armée. Mais plus tard, à la lumière des développements ultérieurs, y compris les luttes des années 1850 et 1860 des travailleurs en Angleterre pour le droit de vote (luttes que, comme Rubel le rappelle, Marx appuyait pleinement), Marx en est venu à voir les élections comme une autre voie possible pour arriver au socialisme.
2. La différence entre Rubel et nous, c’est que, tandis que nous, nous
acceptons que l’on puisse toujours utiliser le suffrage universel pour établir le socialisme, lui, il le remet en question en évoquant « les échecs du mouvement ouvrier » depuis l’époque de Marx.
3. Nous sommes les premiers à reconnaître ces échecs, y compris celui de
l’utilisation du suffrage universel par les sociaux-démocrates. Nous sommes aussi tout à fait prêts à en « approfondir » les raisons. D’après nous, cet échec-là était dû au fait que les sociaux-démocrates utilisaient le suffrage universel d’une façon réformiste, c’est-à-dire pour tenter de faire passer des réformes sociales dans le cadre du capitalisme. Ils échouèrent parce que l’on ne peut transformer le capitalisme graduellement en socialisme ni le faire fonctionner de façon à servir les intérêts des salariés. Leur échec était prévisible —et prévu– sur la base d’une connaissance de « la loi économique du mouvement de la société moderne » dévoilée par Marx dans Le Capital. Par contre, nous proposons l’utilisation du suffrage universel, non pas pour tenter d’obtenir des réformes du capitalisme, mais simplement et uniquement pour gagner le contrôle de l’État en vue d’abolir le capitalisme et d’établir le socialisme par un seul acte révolutionnaire.
4. Ces deux conceptions différentes de l’utilisation du suffrage universel –l’une réformiste et l’autre révolutionnaire—donnent lieu à deux formes d’organisation différentes. Les sociaux-démocrates s’étaient organisés comme les partis franchement capitalistes: une direction parlementaire, des adhérents dont la tâche principale était de ramasser des voix et une masse de votants non-socialistes. Dans la conception social-démocrate (comme dans celle de Lénine!), les travailleurs avaient un rôle purement passif à jouer: suivre les chefs — en l’occurence, les candidats et les élus du parti social-démocrate.

5. L’utilisation révolutionnaire du suffrage universel implique une toute autre forme d’organisation: toujours un parti, mais pas un parti divisé en meneurs et menés à la chasse aux voix à n’importe quel prix afin de pouvoir former un gouvernement du capitalisme. Le « parti du prolétariat » sera l’auto-organisation démocratique des salariés pour établir le socialisme lorsqu’ils en seront venus à le désirer et à le comprendre.Ceux qui seraient désignés comme candidats aux élections ne seront pas des « dirigeants » mais de simples messagers, des délégués strictement mandatés et révocables. Les électeurs socialistes, non plus, ne seront pas de simples votants, qui abdiquent leur responsabilité d’agir par eux-mêmes en faveur de chefs censés défendre leurs intérêts, mais ils seront des socialistes conscients prêts à veiller à ce que leurs délégués respectent leur mandat et prêts à participer pleinement à l’établissement et au fonctionnement du socialisme,
6. Une telle auto-organisation des salariés en un parti socialiste n’empêche pas une auto-organisation simultanée dans les lieux de travail. Une
organisation industrielle –également sur la base de délégués mandatés et
révocables (à la différence des syndicats actuels)— sera en effet également nécessaire, afin de maintenir la production pendant l’établissement du socialisme et afin de fournir un cadre à l’administration démocratique
de la production qui existera dans une société socialiste. Nous ne nous
sommes pas opposés à l’organisation sur les lieux de travail. Tout au
contraire. Nous disons cependant qu’une telle organisation ne peut remplacer l’organisation et l’action politiques, qui visent, elles, au pouvoir
politique qui se trouve à présent aux mains des partisans du capitalisme.
S’organiser uniquement sur les lieux de travail (comme le proposaient
Sorel et les « syndicalistes révolutionnaires ») serait laisser l’État aux
mains des ennemis du socialisme et donc risquer — voire rendre quasiment
inévitable– une confrontation violente entre l’État et l’organisation
industrielle des travailleurs. Pourquoi prendre ce risque quand l’existence
d’un « suffrage universel efficace » ouvre la possibilité d’une voie non-violente pour arriver au socialisme?
7. D’ailleurs, les « soviets » et les « arbeiterräte » (conseils ouvriers) n’étaient pas si démocratiques que Rubel le laisse entendre. Sinon,comment expliquer le fait qu’ils aient pu être manipulés (« dupés »), les uns par Lénine, par Trotski et par les bolcheviks et les autres par les sociaux-démocrates? Les travailleurs qui les constituaient n’étaient pas des socialistes conscients même s’ils étaient fort mécontents du capitalisme, ce qui veut dire que même en cas de succès le résultat n’aurait pu être le socialisme. Car seule une majorité de socialistes conscients peut établir et faire fonctionner le socialisme. Aider au développement d’une telle majorité socialiste est la tâche de la petite minorité qui aujourd’hui veut le socialisme, c’est-à-dire une société mondiale sans classes, sans argent et sans États.

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