Deux lettres de Marx à Freiligrath

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Paru dans Masses N°14 (avril-mai 1948). La deuxième lettre traduite dans Masses est en fait la deuxième partie d’une lettre de Marx à Freiligrath du 29 février 1860 (MECW, Volume 41, p. 80. traduction anglaise ici), qui sera plus tard citée et étudiée par Maximilien Rubel dans Remarques sur le concept de parti prolétarien (Revue Française de Sociologie , juillet-sept. 1961, pp. 166-176). La lettre se situe dans le contexte de la polémique de Marx avec Karl Vogt. Dans le milieu des exilés politiques à Londres, Vogt accusa Marx d’être le chef de diffamateurs l’accusant d’être à la solde de Napoléon III. Marx répondit dans un pamphlet (Herr Vogt, 1860) et en 1871 fut publiée la preuve que Vogt avait été appointé sur la cassette personnelle de l’empereur. Ferdinand Freiligrath était un poète allemand qui avait collaboré à la Neue Rheinische Zeitung.

Deux lettres de Marx à Freiligrath
Traduites et préfacées par Robert MEIGNIEZ

L’ENORME correspondance de Marx nous apporte souvent plus de précisions sur des aspects essentiels de sa pensée intime que n’importe laquelle de ses œuvres de longue haleine. Précisément, ces deux lettres de Marx à son ami Freiligrath, datées de février 1860, viennent fort à propos dénoncer l’imposture de ceux qui, affublés d’une conception autoritaire et exclusive du « Parti », prétendent à ce titre posséder l’unique Vérité marxiste, celle qui justifie tous les mensonges, toutes, les trahisons, tous les assassinats — précisément parce qu’elle est unique.
Au poète Freiligrath qui lui écrit : « Le Parti est une cage, et l’on chante mieux, même pour le Parti, à l’extérieur qu’à l’intérieur. », que répond Marx? Aura-t-il aux lèvres l’anathème des modernes « Communistes » : « Tempérament indiscipliné, anarchiste, libéral, petit-bourgeois, etc.. » — de ces décrets qui font qu’un Aragon lèche le lendemain ses crachats de la veille, que tel compositeur s’accuse d’avoir écrit de la musique réactionnaire, et promet de se mettre au nouveau pas. Non. Marx répond au contraire : « Le Parti se vante de te compter parmi les siens ». Mieux encore, il ajoute que lui-même n’a appartenu à aucune organisation depuis huit ans, n’a été en liaison avec aucune, et qu’il a la ferme conviction que les travaux qu’il pu ainsi poursuivre ont davantage servi la classe ouvrière.
A de tels hommes qui travaillent ainsi dans, l’ignorance des Ukases d’un puissant Comité Central, à de tels hommes qui luttent librement, selon leur conscience, qui n’ont d’autre fondement à leur action commune que la communauté de leur idéal, Marx n’hésite pas à décerner le titre de Parti, « dans sa large acceptation historique », de ce Parti « qui naît spontanément du sol de la société moderne ». Et l’on songe alors aux critiques pleines de suffisance des Bolcheviks et de leurs continuateurs trotskystes en face du « spontanéisme » de Rosa Luxembourg.
« Du « Parti », tel que tu m’en parles dans ta lettre, je ne sais plus rien débuts 1852 ». — Mais s’il ne sait plus rien de ce Parti au sens « éphémère », il y a une chose qu’il n’a pas oubliée et qu’il n’oubliera pas : le sens de la propreté morale, de la pureté intellectuelle, au nom desquels il fustige « l’honnête infamie » de !a bourgeoisie.
Car ces deux attitudes se complètent. Pour celui qui se soumet corps et âme à un Parti totalitaire — et qui met le doigt dans l’engrenage ne manque pas d’y passer entièrement —, pour celui qui vit dans « la crainte et le tremblement » d’une instance supérieure, qui lui épargne de penser par lui-même, les moyens deviennent les buts réels et le Parti l’unique raison d’être du Parti. Dès lors, est bon ce qui affermit la puissance du Parti, quelle que soit sa nature, sa racine, la signification finale de son utilisation. Et la Morale, le respect de l’homme envers lui-même, la Vérité, — tout ceci se mercantilise, se falsifie en idées-forces totalitaires, dans le cadre d’un néo-machiavélisme qui’ a substitué au Prince le Comité Central, jusqu’au jour où le liquide un nouveau « Prince », encore plus sanguinaire, plus. « efficient » — et certes pas « Protecteur des Lettres et des Arts ».
Humain — tel se présente ici Marx, tel il est toujours apparu. Humain de toute la compréhension et de toute l’indignation de ceux pour qui « rien d’humain n’est étranger ». Comme garant de notre certitude de suivre le sentier révolutionnaire, en dehors des voies du totalitarisme, Marx nous rassure de son humanité.

I.

JE t’écris cette lettre car toi, poète et homme accablé d’affaires, tu sembles te tromper quant à la portée des procès que j’ai intentés à Berlin et à Londres (1). Ils sont décisifs pour la défense historique du parti, et pour son existence ultérieure en Allemagne; principalement le procès de Berlin, survenant en même temps que l’instruction du procès Eickhoff-Stieber, qui tourne principalement autour de celui des communistes de Cologne… (2).
D’une part, il serait préférable dans tous les cas, tant pour nous deux que pour la cause, d’agir en entente (3).

D’autre part, je te le dis sans ambages, je ne peux pas me résoudre à perdre, à cause d’insignifiants malentendus, l’un des quelques hommes qui furent mes amis au sens éminent du terme. Si j’ai fauté quelque part envers toi, je suis à tout instant prêt à la reconnaître. Nuhil humani a me alienum puto (4)… Tu comprendras qu’il n’est pas possible que tu demeures entièrement en dehors du jeu. D’une part parce que Vogt se sert de ton nom comme d’un capital politique, et se donne l’apparence de recevoir ton approbation lorsqu’il couvre entièrement de saleté ce parti qui se vante de te compter parmi tes siens…
Si nous avons tous les deux la conscience que, chacun de notre façon, rejetant au dernier rang tous les intérêts privés, nous avons, pour les motifs les plus purs, fait flotter pendant des années la bannière de « la classe la plus laborieuse et la plus misérable » (3) loin au-dessus des têtes de Phillistins, je tiendrai pour un mesquin péché envers l’Histoire que nous devions nous brouiller à cause de futilités qui se ramènent à des malentendus…

II.


JE remarque d’abord (3) qu’après que sur ma demande, la « Ligue » eut été dissoute en novembre 1852, je n’ai appartenu — ni appartiens — à aucune organisation secrète ou publique, donc que le parti, dans le sens tout à fait éphémère du terme, a cessé d’exister pour moi depuis huit ans. Les conférences sur l’Economie Politique, que j’ai tenues depuis la parution de mes écrits (automne 1859) devant une élite de quelques ouvriers, dont d’anciens membres de la Ligne, n’avaient rien de commun avec le travail d’une société fermée…
Tu te souviendras de la lettre que j’ai reçue des dirigeants de l’Association communiste… (5) de New-York, qui est passée par tes mains, et qui me sollicitait de réorganiser, pour ainsi dire, la vieille Ligue. Toute une année s’écoula avant que je réponde, et alors j’écrivis que je n’étais plus en liaison avec aucune association depuis 1852, et que j’avais la ferme conviction que mes travaux théoriques servaient davantage la classe laborieuse que mon entrée dans des associations qui ont fait leur temps sur le continent. Dans le Neuen Zeit de Londres… j’ai été attaqué à plusieurs reprises, sinon ouvertement, du moins de façon compréhensible, à cause de cette « inactivité »…
Du « parti », tel que tu m’en parles dans ta lettre, je ne sais plus rien depuis 1852. Si tu es poète, je suis critique, et j’avais vraiment assez à faire sur l’expérience de 1849 à 1852. La « Ligue », comme la « Société des Saisons » (3) de Paris, comme cent autres sociétés, n’a été qu’un épisode dans l’histoire du parti, qui naît spontanément du sol de la société moderne.
Je veux prouver deux choses : d’abord, qu’il n’a existé depuis 1852 aucune société dont je sois membre. Ensuite, que Herr Vogt est un fieffé diffamateur…

Il s’ensuit que les « réunions, résolutions et agissements » du Parti (6) depuis 1852, appartiennent au domaine des rêves… L’unique action que j’ai poursuivie après 1852, aussi longtemps qu’il fut nécessaire, c’est-à-dire jusque fin 1853, avec quelques camarades de conviction d’Outre-Atlantique, a été le système de mockery and contempt (7)… contre les mensonges de l’émigration et des faiseurs de révolutions démocrates. Ton poème contre Kinkel, tout comme ton échange de lettres avec moi pendant ce temps prouve que nous étions pleinement d’accord…
Que la saleté soit projetée en tourbillons, qu’aucune époque révolutionnaire ne sente l’essence de rose, qu’ici et là même pas mal d’ordures éclaboussent, cela est sûr. Aut-Aut (8). Du reste, si l’on pense aux efforts inouïs du monde bien officiel contre nous, qui n’a pas, pour nous ruiner, seulement effleuré le délit pénal, mais s’y est vautré, si l’on pense aux langues de vipère de la « démocratie de la bêtise », qui ne peuvent jamais pardonner à notre parti d’avoir plus d’intelligence et de caractère qu’elles-mêmes, si l’on connaît l’histoire actuelle de tous les autres partis, et si l’on se demande finalement ce qui, somme toute, peut bien être en fait… reproché à l’ensemble du parti, on en arrive à cette conclusion que, dans ce XIX° siècle, il tranche par sa propreté. Peut-on, au milieu des relations et du commerce bourgeois, s’élever au-dessus de l’ordure ? Ce n’est que dans cette ambiance qu’elle est naturellement à sa place… L’honnête infamie ou l’infâme honnêteté de la Morale solvable… ne vaut pas pour moi un liard de plus que l’irrespectable infamie, dont ni les premières communautés chrétiennes, ni le Club des Jacobins, ni même notre vieille Ligue, n’ont pu s’affranchir entièrement. Mais on s’habitue, dans le cours des trafics bourgeois, à perdre le sentiment de la respectable infamie ou de l’infâme respectabilité…
Ces choses sont sans doute répugnantes, mais pas davantage que toute l’histoire européenne depuis 1851, avec ses manifestations diplomatiques, militaires, littéraires et financières. « Envers et contre tout ». La devise : le Philistin sur moi ! sera toujours pour nous, préférable à : plus bas que le Philistin…
J’ai essayé d’écarter ce malentendu, qui me ferait comprendre par « parti »
une Ligue morte depuis huit ans, ou une rédaction de journal dissoute depuis douze. J’entends le terme « parti » dans sa large acception historique.

KARL MARX

Notes de Masses

(1) Dans l’affaire Vogt.
(2) Sauf avis contraire, les points de suspension correspondent à des passages omis à cause de leur caractère trop particulier.
(3) En français dans le texte.
(4) « Rien d’huamin ne m’est étranger ».
(5) Illisible.
(6) Dont parle Freiligrath à Marx.
(7) « Rallier et mépriser ».
(8) L’un ou l’autre.

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    […] la critique adressée aux- utopistes, inventeurs d’une science sociale. A cet égard, la lettre de Marx à Freiligrath du 29 février 1860, est un document capital. En voici quelques passages : « Après que, sur ma demande, la Ligue eut […]

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