Une question de tactique (Luxemburg, 1899)

by

Rosa Luxemburg a publié un article “Eine taktische Frage” (“Une question de tactique”) sur le “ministérialisme” en France dans le Leipziger Volkszeitung du 6 juillet 1899. Une traduction moderne se trouve à http://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1899/rl18990706.htm. Ci-dessous la traduction de larges extraits qui est parue dans Le Socialiste, journal du Parti Ouvrier Français, le 13 août 1899.

De Rosa Luxembourg dans le Journal du Peuple de Leipzig :

Au point, de vue de la conception opportuniste du socialisme, telle qu’elle s’est manifestée ces temps derniers en Allemagne, notamment dans les théories de Bernstein, – c’est-à-dire au point de vue de l’infiltration progressive du socialisme dans la société bourgeoise, – l’entrée d’éléments socialistes dans le gouvernement doit paraître aussi désirable que naturelle. S’il est possible d’infiltrer peu à peu et à petites doses le socialisme à la société capitaliste, et s’il est vrai que l’État capitaliste se transforme insensiblement lui-même en un État socialiste, alors évidemment l’admission fragmentaire des socialistes au gouvernement ne peut être considérée que comme la conséquence normale du développement démocratique normal de l’Etat capitaliste. Cela correspond parfaitement à la conception qu’ont les socialistes opportunistes de la transformation de la majorité bourgeoise, au sein des assemblées législatives, en une majorité socialiste.

Cadrant ainsi avec la théorie de l’opportunisme, le cas qui nous occupe est en parfaite harmonie avec la pratique opportuniste. L’obtention de profits immédiats et palpables – peu importe par quelle voie – étant la ligne de conduite principale de cette pratique, l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois doit paraître au « politicien pratique » comme un succès inestimable. Que ne pourra réaliser un ministre socialiste, en matière de petites améliorations, de petits soulagements et de rapiéçage social !

La question se pose différemment si l’on part de ce point de vue qu’on ne pourra songer à introduire le socialisme qu’après l’effondrement complet de l’ordre capitaliste, et que l’action socialiste se réduit actuellement a la préparation – aussi bien dans les faits que dans les consciences – de ce moment, et cela au moyen de la lutte des classes. C’est un fait aujourd’hui acquis que la démocratie socialiste, si elle veut agir pratiquement, doit occuper dans l’État actuel toutes les positions qu’elle peut atteindre, et pénétrer partout. Mais il est en même temps sous-entendu que ces positions doivent être telles que la lutte de classe contre la bourgeoisie et son État y puisse être menée.

Or, sous ce rapport, il y a une différence essentielle entre les assemblées législatives et le gouvernement d’un État bourgeois.

Dans les parlements, les représentants de la classe ouvrière, s’ils ne peuvent pas faire triompher leurs revendications, peuvent tout au moins les défendre de façon à garder toujours une attitude oppositionnelle. Le gouvernement, an contraire, dont la fonction se résume dans l’action d’exécuter les lois, ne peut faire place dans la sphère de son activité, à une opposition de principes. II doit agir toujours, et à l’aide de tous ses membres. Il doit, par conséquent – même lorsque, comme c’est le cas des ministères de concentration en France, il est composé des représentants des différents partis – il doit être établi sur un terrain commun pour ce qui est des bases fondamentales.

Ce terrain qui peut seul lui rendre l’action possible, c’est le terrain existant : celui de la société bourgeoise. Le représentant le plus extrême du radicalisme bourgeois peut parfaitement, en prenant les choses grosso modo, gouverner côte à côte avec le conservateur le plus arriéré. Quiconque, au contraire, se pose comme l’adversaire du principe même de l’ordre actuel, se trouve placé devant l’alternative suivante : – ou bien faire une opposition incessante à la majorité bourgeoise du gouvernement, c’est-à-dire n’être pas, en fait, un membre actif de ce gouvernement (et c’est là un état de choses évidemment intenable, qui aboutirait forcément à l’élimination du pouvoir de ce membre socialiste) ; – ou bien se mettre carrément de la partie, remplir les fonctions qu’exigent à tout moment la conservation et l’activité régulière de la machine de l’Etat, dans chaque branche de l’administration, c’est-à-dire n’être pas, en fait, un socialiste, – du moins dans les limites de l’action gouvernementale . . .

Si la pénétration d’un socialiste dans les assemblées représentatives aboutit au renforcement de la lutte de classes, c’est-à-dire au progrès de la cause prolétarienne, sa pénétration dans le gouvernement, au contraire, ne peut avoir comme conséquence que la corruption et le gâchis dans les rangs du Parti socialiste. Les représentants de la classe ouvrière, s’ils ne veulent pas renier leur rôle, ne peuvent que dans un seul cas entrer dans le gouvernement bourgeois : c’est pour s’en emparer et en faire le gouvernement de la classe ouvrière triomphante…

Le rôle du Parti socialiste, dans la société bourgeoise, est essentiellement celui d’un parti d’opposition. Comme parti de gouvernement, il ne peut entrer en scène que sur les ruines de la société bourgeoise.

x x x x x x x

C’est dans le même sens que se prononcent Parvus et Karl Kautsky lui-même, dans des articles que l’abondance des matières nous oblige à renvoyer à un prochain numéro.

Publicités

Étiquettes :


%d blogueurs aiment cette page :