Action de masse (1913)

by

Article paru dans La Lutte de classe (Belgique) de janvier-février 1913

Pendant ces derniers temps une polémique entre les citoyens Kautsky et Pannekoek s’est déroulée dans la « Neue Zeit » au sujet de la valeur, de la signification et de l’opportunité des actions de masse.

Au moment où l’on se prépare à mettre dans notre pays en application la théorie, cette question est certes du plus haut intérêt.

Une chose nous paraît pouvoir être mise hors du débat; c’est celle-ci: que les théoriciens le veuillent ou non, mais la « grève en masse », la grève générale, comme nous disons, est un moyen de lutte que le prolétariat tend toujours davantage à mettre en œuvre. De plus en plus cette arme puissante passe à l’avant-plan des préoccupations prolétariennes. Faut-il rappeler notre mouvement de 1902? Ce fut un échec, sans doute, mais cela prouve uniquement que ce n’est pas toujours au premier boulet tiré qu’on enfonce une coupole. Et prochainement, après avoir doublé, triplé la charge de poudre – les gros sous qui tombent dans les tirelires, les timbres d’épargne qui s’accumulent sur les cartes de grève, – après avoir minutieusement réglé notre tir, le second coup va partir en une trajectoire rapide et cette fois-ci, la classe ouvrière belge en a l’espoir vibrant, la coupole du suffrage universel [*] sautera.

Ce n’est pas seulement pour notre pays que cette tactique devient d’une actualité toujours plus pressante. C’est la révolution russe de 1905 sur laquelle la camarade Rosa Luxemburg écrivit une étude prenante, que publia même la collection Germinal, sixième année, n°7. C’est la décision récente de nos amis hongrois de recourir eux aussi à la grève générale pour la conquête du droit de vote.

Que signifie l’entrée en scène de ce nouveau facteur qui, nous le pensons, sera d’une importance capitale dans nos luttes à venir?

Tout d’abord, et bien entendu nous nous refusons à dire, comme cela est arrivé dans notre organe officiel, qu’accorder le suffrage universel au prolétariat belge, ce serait pour nos dirigeants le moyen d’écarter à jamais le fantôme terrifiant de la grève générale.

Chaque fois que nous nous jugerons assez forts afin d’obtenir pour la classe ouvrière une conquête sérieuse augmentant sa puissance d’attaque contre les possédants, contre le capitalisme et le rapprochant de son but, « l’expropriation des expropriateurs »; lorsque d’autre part nous n’aurons pas à notre disposition des moyens plus aisés, moins douloureux ou que nous les aurons épuisé tous, nous n’hésiterons pas un seul instant à nous servir de la grève en masse.

Ah! Naturellement il ne s’agira pas de prendre de telles décisions sans avoir mûrement pesé les possibilités, les chances de succès en regard des suites désastreuses d’un échec. Ce Parti examinera les circonstances économiques, il tentera d’ausculter aussi exactement que possible les dispositions, les sentiments de la masse, les syndicats recenseront leurs forces en hommes et en argent et aussi… en degré de conscience de classe de leurs membres.

Est-ce dire que le rôle du parti consistera uniquement à tâter le pouls révolutionnaire de la population et à n’employer la grève en masse qu’en des cas rares, exceptionnels, seulement quand il n’est plus possible de retenir les masses. C’est là ce que prétend Kautsky et il appelle cela « sa théorie du radicalisme passif ». Nous goûtons fort peu cette passivité et nous avons même quelque difficulté à nous l’imaginer. Certes on ne décrète pas une grève générale ou des mouvements de rue ayant pour but d’amener par la contrainte une décision politique, comme de décider que tel jour, à telle heure la ligue ouvrière ou la section syndicale de telle commune se réunira. Il faut que tout un ensemble de conditions soient réunies, conditions que nous pourrons ainsi utiliser, mais que nous ne pouvons crier à notre volonté. Il faut qu’une irritation extrême soulève la masse et cette exaspération ne peut résulter que de grands événements historiques. D’un autre côté nous devons être assez intelligents pour éviter « de nous laisser entraîner par des éléments impatients dans nos propres rangs à des essais de force pour lesquels nous ne sommes pas encore mûrs ». Kautsky, Neue Zeit, XXX-2, p. 692.

Cela est évident; un état ne déclare pas la guerre à un voisin que s’il a de fortes chances de victoire. Il essayera d’obtenir les concessions qu’il réclame par des réclamations, des pourparlers diplomatiques avant de se résigner à engager la bataille. Il en est de même du prolétariat. L’action de masse et sa forme la plus aigue la grève générale sont pour la classe ouvrière dans sa lutte contre la domination de classe de la bourgeoisie, ce que la guerre est pour les états. Kautsky admet d’ailleurs la possibilité de tels essais de force, il accorde que des grèves politiques et des mouvements de rue peuvent à des moments d’exaspération populaire développer, créer une force importante pouvant nous donner la conquête de telle de nos revendications. Plus les antagonismes de classe seront tranchés, plus l’irritation des masses sera grande, plus de telles explosions deviendront probables et fréquentes. « Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, ces explosions sont incalculables et ne peuvent être considérées comme des méthodes constantes et normales de la lutte de classe du prolétariat. » Neue Zeit, XXX-2, p. 733.

Si Kautsky se bornait à cette restriction, nous serions pleinement d’accord avec lui pour admettre que ne plus vouloir que de telles actions de masse, c’est tomber dans un nouveau crétinisme, le crétinisme de l’action de masse. Mais de là à croire par contre que, vis-à-vis des mouvements populaires englobant les inorganisés comme les organisés, nous devrions prendre une attitude d’attente, nous bornant à utiliser la force de la masse soulevée en prenant alors la tête d’une action née en dehors de nous et en essayant de la diriger dans un sens socialiste, il y a tout de même un peu de marge et c’est en cela que nous croyons la protestation de Pannekoek fondée.

*

Dans une série d’articles publiés en 1911, Kautsky en était arrivé à cette conclusion que les actions de masse inorganisées étaient incalculables et qu’elles n’offraient aucune base sûre pour nos calculs et nos réflexions. En conséquence notre rôle se borne à les laisser se produire d’elles-mêmes, à les laisser venir à nous et alors à les utiliser au mieux possible.

Pannekoek commence par reprocher à Kautsky d’avoir oublié la méthode marxiste d’investigation et de n’être en conséquence arrivé à aucun résultat. Au contraire, réplique celui-ci, je suis arrivé à ce résultat très bien déterminé que toute une masse inorganisée que j’observe est de nature complètement inappréciable. Si pour le moment présent l’on recherche quel élément entrerait en jeu en Allemagne en cas d’action de masse, on arrive à une masse de 30 000 000 sans les enfants et la population agricole, dont un dixième seulement d’ouvriers organisés. Le reste ce sont des travailleurs inorganisés dont beaucoup sont encore imbus de l’idéologie du lumpen-prolétariat et de la petite bourgeoisie et même pas mal de membres proprement dits de ces deux groupements sociaux. Le marxisme ne consiste pas, chaque fois que l’on se trouve en face d’une masse, à voir en elle une classe déterminée. Il ne se borne pas à appliquer à toutes les situations ce principe qui est devenu d’ailleurs un lieu commun, que la masse a des intérêts prolétariens. D’après cette conception vraiment trop simplifiée du marxisme toute étude approfondie des rapports de force présents est inutile quand il s’agit de déterminer notre action et de prendre décision sur telle ou telle tactique. En 1889 déjà Kautsky s’élevait contre les « marxistes vulgaires » dans son étude sur « Les luttes de classe en France en 1789« : « Mais, en réalité, les rapports sociaux ne sont pas aussi simples. La société est et devient toujours plus un organisme extraordinairement complexe avec les classes les plus diverses ayant des intérêts les plus divergents et qui selon les cas peuvent se grouper dans les partis les plus différents » Neue Zeit, XXX-2 p. 664. – p. 9 de l’étude citée.

Si j’avais suivi le procédé simpliste de Pannekoek, s’écrie ensuite Kautsky, ma tâche eut été bien plus facile; seulement mon tableau de la masse inorganisée se fut adapté sur la réalité « comme un poing sur un oeil »!

Nous est avis que l’on pourrait bien en dire autant de la citation qu’il a cru devoir tirer de son étude, remarquable d’ailleurs, sur les Luttes de Classes en 1789. Vraiment, si pour prouver la vérité de sa thèse le compagnon Pannekoek exagère, le compagnon Kautsky ne se laisse dépasser en rien à cet égard.

Jusqu’ici, en effet, nous avions cru qu’une des caractéristiques de la lutte de classe du prolétariat par rapport aux luttes de classe antérieures était précisément cette simplification, cette tendance à ne plus mettre en présence que la classe possédante et le prolétariat. Il nous souvient d’avoir lu dans le Programme socialiste un chapitre intitulé « La petite bourgeoisie marche vers la mort ». « Le marxisme et son critique Bernstein » contient à cet égard des pages péremptoires. Au reste, quelques lignes plus bas que cette inopportune citation, Kautsky dans le même article parle de « l’aggravation des antagonisme de classe depuis 1907 ». Penserait-il que cette aggravation n’est qu’un phénomène passager?

Non les rapports de force dans la société présente ne tendent pas vers une complexité plus grande au contraire. La classe moyenne s’efface de plus en plus. « Le nombre des représentants de la classe moyenne diminue. Sa part dans la production totale diminue et enfin sa décadence se marque mieux encore par l’effacement grandissant de son rôle politique ». Pour la démonstration de ces trois affirmations nous renvoyons au cours de notre ami Brouckère sur l’action ouvrière. D’un autre côté les oppositions d’intérêts à l’intérieur de la classe dominante et du prolétariat s’effacent davantage de jour en jour. Ainsi l’antagonisme entre les grands propriétaires fonciers et les capitalistes industriels disparaît de plus en plus par la réunion dans les mêmes individus de ces deux qualités. C’est ce que constate Kautsky lui-même dans son Programme socialiste, page 69 de la 11° édition allemande. Dans notre pays, il suffit de comparer la liste des grands propriétaires terriens et celle des administrateurs des grandes entreprises industrielles pour se rendre compte de la vérité de ce phénomène.

C’est donc une erreur de méthode de mettre dans le même sac les actes de la masse du lumpen-prolétariat, d’une masse petite-bourgeoise ou paysanne et de la masse des prolétaires modernes. Aussi Pannekoek se dresse avec raison contre cette affirmation de Kautsky que la masse actuelle est un mélange de beaucoup de classes et que, comme telle, elle n’a aucun caractère de classe déterminé. Bien entendu il ne s’agit pas d’identifier cette masse avec une classe unique, mais bien d’y découvrir le caractère de classe prédominant et c’est celui de la classe la plus nombreuse, le prolétariat industriel. Cette prédominance se manifeste d’une façon lumineuse dans la lutte parlementaire. « La lutte de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat forme le contenu principal de cette politique ».

Pannekoek oppose ensuite à la répugnance de Kautsky pour l’emploi et surtout la préparation d’actions de masse un argument que nous croyons décisif: c’est que en ce cas, c’est l’action des masses entassées dans les grandes villes et les agglomérations industrielles à population dense qui importe avant tout. Or d’après les dernières statistiques de l’Empire, dans les 42 grandes villes allemandes, après distraction de 25 p. c. de gens n’ayant pas de profession bien déterminée, la population comprend 15,8 p. c. d’indépendants, 9,1 p. c. d’employés et 75 p. c. d’ouvriers. D’autre part en 1907, 15 p. c. des ouvriers étaient occupés dans la petite industrie, 29 dans la moyenne industrie et 56 dans les grandes et très grandes entreprises. La majorité de la population des grandes villes vit donc dans le milieu économique de la production capitaliste. Ce milieu détermine parmi les travailleurs un sentiment indéniable de discipline et de solidarité devant une exploitation qui les confond sous le même joug.

A l’appui de ces considérations nous pouvons citer un fait qui nous est personnellement bien connu. La puissante société anonyme de la Vieille-Montagne possède à Hologne-aux-Pierres un de ses sièges, celui de Valentin-Coq, qui occupe près de 2 000 ouvriers.

A diverses reprises des tentatives furent faites pour essayer de les organiser. L’hostilité et la répression patronales eurent raison chaque fois des syndicats qui s’étaient constitués. A la première velléité d’énergie de la part de la direction, c’était la désertion en masse. Il semblait qu’il n’y eut rien à faire avec les travailleurs du zinc.

Cependant un indice encourageant persistait, montrant que dans leur cerveau luisait une lueur de conscience de classe. Lorsqu’on venait vendre aux portes de l’usine des cartes au profit de camarades en lutte contre leurs exploiteurs, quand on venait collecter pour les grévistes de tel ou tel établissement, c’est à Hollogne, au siège de Valentin-Coq que les recettes étaient les plus élevées, dépassant de beaucoup les sommes recueillies dans les charbonnages du bassin, où il y a une forte proportion d’organisés.

Nous y voyons l’indice d’une mentalité de classe, qui prouve qu’en cas d’action de masse il n’eut pas fallu faire violence aux travailleurs envisagés pour les entraîner dans le mouvement.

Disons pour compléter l’exemple donné que les travailleurs du zinc ont suivi les autres camarades métallurgistes dans leur essor syndical récent et que le mouvement prend à Hollogne une extension toujours croissante.

Cette mentalité de classe chez les inorganisés se retrouve chez tous les salariés qui, en face d’un patronat trop puissant, n’osent ou ne peuvent se syndiquer. Tous ceux-là nous pouvons avoir une quasi-certitude de les englober avec les organisés dans une action de masse, telle que celle que nous préparons pour l’obtention de l’égalité politique [*]

Mais pour que ce résultat soit atteint, pour que – nous revenons ainsi à l’actualité ambiante – cette masse inorganisée participe à une grève générale pour la conquête du S.U. [suffrage universel], il faut au préalable mener une campagne acharnée, enthousiaste pour la convertir à la nécessité de l’emploi de ce moyen de lutte. Il faut utiliser l’imitation de la masse, plus il faut l’attiser, la surexciter. Faire cela, c’est bel et bien préparer une action de masse. Cela étant, on comprend que nous [nous] élevions contre la théorie du « radicalisme passif » défendue par Kautsky.

Le rôle du parti socialiste et du prolétariat organisé n’est pas de laisser venir à soi les actions, les soulèvements de la masse, quitte à les utiliser ensuite, de n’employer la grève en masse que quand il n’est plus possible de l’empêcher. Si cela était, l’organisation de la classe ouvrière aboutirait à réfréner l’énergie qui spontanément sortait du sein de la masse. Nous devons certes empêcher les faux-départs, l’éparpillement des efforts et le morcellement des forces; mais nous ne [le] pouvons qu’à la condition que ce ne soit que partie remise et que dans le délai nécessaire à une préparation méthodique et sérieuse ce soit le parti qui donne cette fois à la masse le signal de l’action. Naturellement, il faudra attendre le moment propice, mais une fois que les rapports sociaux, le renchérissement de la vie ou le refus obstiné d’une réforme unanimement réclamée et notre programme auront porté à un degré suffisant l’exaspération et la passion de la masse, alors, ouvrons toutes larges les écluses… pour la grève générale formidable et pacifique qui nous donnera bientôt le Suffrage Universel.

Sinon, comme le dit Pannekoek, l’existence du Parti signifierait un rétrécissement de la force révolutionnaire du prolétariat au lieu de son renforcement. (Neue Zeit, XXXI, I, p. 373)

Fernand Dardenne

Nous examinerons dans un prochain article la question de l’action de masse vis-à-vis du parlementarisme et de l’État.

Note

[*] Le suffrage universel masculin ne sera mis en place en Belgique qu’aux élections de 1919 (contre 1848 en France voisine).

Étiquettes :

2 Réponses to “Action de masse (1913)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Action de masse (1913)Two “secrets” of Moscow Trials (Yvon, 1936)Les épigones attaquent Rosa Luxemburg (Frölich, […]

    J'aime

  2. Face à l’Etat! (1913) « La Bataille socialiste Says:

    […] notre étude du mois dernier, nous étions arrivé à cette conclusion que le Parti Socialiste, le « comité exécutif du […]

    J'aime

Commentaires fermés


%d blogueurs aiment cette page :