Histoire et conscience de classe de Lukacs (Rubel, 1960)

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Note de Maximilien Rubel parue dans la Revue française de sociologie, (Année 1960, Vol. 1, N° 4, octobre-décembre 1960)

LUKACS, Georg. Histoire et conscience de classe. Traduit par K. Axelos et J. Bois. Paris, Editions de Minuit, 1960, 381 p., 19 NF (Arguments) .

Si la première guerre mondiale a jeté le désarroi dans les rangs des théoriciens marxistes, la révolution russe de 1917 — et plus particulièrement le coup d’état bolchevik — est apparu comme le point de cristallisation des divers courants idéologiques à l’intérieur du marxisme. A la vérité, cet événement a permis aux antagonistes qui se réclamaient de la même école spirituelle de se grouper en deux grands camps. On pourrait les appeler, pour la commodité de l’argument, « marxisme bolchevik » et « marxisme occidental », en marquant ainsi la frontière qui séparait, géographiquement et doctrinalement, les protagonistes engagés dans cette grande controverse. D’un côté comme de l’autre, on renonçait pour un temps à remettre au centre de la discussion théorique, l’immense échec du mouvement ouvrier. Aux uns comme aux autres, la révolution russe semblait avoir racheté en quelque sorte cette défaite, et en même temps sauvé l’honneur du maître commun : Marx n’avait-il pas prédit avec une étonnante lucidité que la victoire prussienne de 1870, créatrice de l’Empire allemand, devait conduire à une « guerre de races » d’où sortirait la révolution russe ?
C’est seulement lorsque le parti bolchevik intervint dans le destin de cette révolution pour l’acheminer, au nom de la théorie de Marx, vers une « dictature du prolétariat » que la discussion s’engagea entre les disciples ennemis sur les fondements théoriques du marxisme.
Une lecture attentive des écrits polémiques publiés de 1918 à 1922 par Lénine et Kautsky — pour ne nommer que les principaux représentants des deux tendances ennemies — montre combien les arguments avancés de part et d’autre pour défendre ou condamner une politique d’État au nom de la pureté doctrinale se situent au niveau d’une interprétation sociologique de l’histoire : ni Lénine ni Kautsky n’auraient d’ailleurs contesté que le « matérialisme historique » qu’ils invoquaient avec la même fidélité doctrinale pût être identifié à une conception sociologique de l’histoire.

Et Lénine trouva dans Georg Lukacs, jeune philosophe hongrois de formation allemande, qui avait épousé la cause du communisme et avait joué un rôle actif et officiel dans la révolution hongroise, un allié aussi fidèle et enthousiaste qu’inattendu : l’apologie de la politique inaugurée par le parti bolchevik après la prise du pouvoir allait prendre son vol au-dessus des zones sociologique et politique pour atteindre les régions de la pure spéculation philosophique, sous l’invocation d’une « méthode dialectique » qui devait plus à Hegel lui-même qu’aux résidus hégéliens dans la pensée de Marx.
Ce sont ces essais apologétiques, parus ou rédigés de 1918 à 1922 que G. Lukacs publia en 1923 en un volume sous le titre significatif Histoire et conscience de classe. Deux importants essais y paraissaient pour la première fois : « La réification et la conscience du prolétariat » et « Remarques méthodologiques sur la question de l’organisation ».
Les vues exposées par Lukacs se présentent dans l’ensemble comme des variations, dans le goût professoral, sur quelques thèmes philosophiques fournis par Marx. Seulement, il est difficile de reconnaître dans ces variations l’idée qui les inspire ou les provoque : elles ne sont en fait que des prétextes pour justifier, aux yeux du lecteur, la prétention d’ « orthodoxie » du marxisme lukacsien. La théorie sociale que Marx voulait élever au rang d’une science de la nature par la découverte de lois historiques empiriquement démontrables est devenue chez Lukacs une métaphysique de la société et de l’histoire. Si pour Marx l’histoire se fait et se développe en fonction des forces productives, matérielles et humaines, elle est chez Lukacs le produit de « catégories », telles que « médiation », « totalité », et « conscience possible » ou « possibilité objective ». Ces termes empruntés ou non à Hegel, effectivement ou non employés par Marx dans l’explication de sa méthode, se chargent chez Lukacs d’un sens quasi-magique, sans le moindre rapport avec l’emploi concret que l’auteur du Capital a pu en faire. Du matérialisme que Marx revendiquait hautement pour sa méthode d’analyse, il n’en est pratiquement pas question chez notre auteur « orthodoxe ».
On ne saurait toutefois contester l’intention pragmatique qui anime les spéculations lukacsiennes. Un exemple parmi d’autres : après avoir affirmé l’importance, pour la lecture et la compréhension de l’histoire, de la « catégorie » de la médiation, Lukacs y revient dans un essai postérieur en liaison avec un problème cette fois très « concret », celui du parti prolétarien ou de sa discipline. Et nous apprenons alors que le parti, porteur de la conscience de classe, est en même temps la médiation entre la théorie et la pratique, entre la singularité et la totalité ; nous apprenons encore que l’autonomie du parti est une exigence irréductible afin de servir au prolétariat de miroir pour y contempler sa propre conscience. Quant à la discipline, elle est, selon Lukacs, « une des questions intellectuelles les plus hautes et les plus importantes du développement révolutionnaire» (p. 361).

Habent sua fata libella… Le sort de ce livre fut assez étrange pour mériter une place de choix dans toute enquête sociologique sur les avatars de l’idéologie marxiste en Union soviétique. Ecrit pour servir de justification philosophique à une entreprise politique aux intentions révolutionnaires universelles, mais difficilement compatibles avec la théorie sociologique des révolutions telles que Karl Marx l’a conçue, Histoire et conscience de classe a rencontré l’hostilité la plus opiniâtre auprès des représentants officiels du bolchevisme. Le livre allait être renié par son auteur lui-même, révélant ainsi la véritable signification de l’orthodoxie dont il se réclamait. En fait, il n’y a là ni mystère ni paradoxe. Une lecture attentive des essais écrits par Lukacs « au milieu du travail du parti » permet d’en dégager les postulats moraux qui sont comme la clef des démarches ultérieures de l’auteur. Dans son esprit, ce livre devait préluder à une œuvre plus ambitieuse, notamment à une « typologie historique et systématique des degrés possibles de la conscience de classe » (p. 77). Tout ce que Lukacs a écrit après Histoire et conscience de classe est conforme à ce projet initial et ne présente en fait aucune solution de continuité avec les conceptions théoriques d’alors.
En traduisant fidèlement ce qu’un critique a appelé, en 1924, l’ « argot » de Lukacs, MM, K. Axelos et J. Bois ont vraiment tenu une gageure. On regrettera toutefois que le préfacier ait omis de situer l’ouvrage dans son contexte historique et politique, — (il eût peut-être évité une comparaison malencontreuse : « ce Galilée socialiste et socio-centrique… »).

M. RUBEL.

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