Les travailleurs en Russie (1978)

by

Extrait de Socialisme mondial (« Revue trimestrielle publiée par le Parti Socialiste du Canada ») N°11 (hiver 1978-79)

Toute société de classe est basée sur une séparation entre les producteurs et les moyens de production. Dans le capitalisme les moyens de production, ainsi monopolisés par une minorité, fonctionnant en tant que capital, c’est-à-dire en tant que richesse utilisée pour produire davantage de richesse en vue de faire du profit. La source de ce profit est le travail non-payé de la classe ouvrière.

Comme ils n’ont pas accès aux moyens de production, les travailleurs ne peuvent vivre qu’en vendant leur force de travail à des employeurs capitalistes contre un salaire. Leurs salaires, qui représente la valeur de la force de travail qu’ils ont vendue, sont cependant moins élevés que la valeur totale de ce qu’ils produisent. La différence est la plus-value et revient aux capitalistes qui détiennent les moyens de production et qui ont acheté la force de travail. Elle est la source de leurs bénéfices et de tout revenu de propriété et de privilège.

Si nous examinons la position sociale de la classe ouvrière en Russie nous voyons qu’elle est essentiellement semblable à celle de la classe ouvrière à l’Ouest. Elle non plus n’a pas accès aux moyens de production. Elle aussi est forcée de vendre sa force de travail contre un salaire afin de vivre. Ceux qui soutiennent le régime russe prétendent qu’en réalité la situation est différente: que les travailleurs russes ne travaillent pas pour des employeurs capitalistes mais pour un État qui représente la communauté entière; qu’ils travaillent donc pour eux-mêmes et que les profits qu’ils produisent leur appartiennent.

Cette opinion n’est soutenable ni du point de vue théorique ni d’après tout ce que nous savons de la Russie. A l’Ouest aussi on nous dit que « l’État, c’est le représentant de toute la communauté » mais ceux qui travaillent dans des industries nationalisées en savent la vérité. Ils ont tout de même besoin de se syndiquer afin de combattre leur employeur, l’État-patron.

l’État représente en réalité, non pas la communauté, mais la classe dirigeante qui monopolise les moyens de production. Lorsque l’État nationalise une branche de l’industrie il le fait pour la classe dirigeante entière et la gère ensuite au profit de celle-ci.

Pour des raisons d’ordre théorique nous sommes donc fondés à douter que l’État en Russie représente la communauté. Ce doute est pleinement confirmé quand nous examinons la structure de l’État russe. Dans la plupart des pays de l’Ouest l’État est soumis à un certain contrôle démocratique, ses dirigeants sont élus devant des assemblées élues. Ce n’est pas le cas en Russie.

Là, un seul parti politique est légal et on tire du sein de ce parti tous les dirigeants et hauts fonctionnaires de l’État. Ce parti lui-même n’est pas organisé sur une base démocratique mais est dirigé d’en haut par son politbureau et son comité central. Le pouvoir d’État en Russie est concentré dans les mains d’une minorité encore plus petite et plus puissante que celle qui règne à l’Ouest.

Le fait qu’il existe en Russie une dictature qui donne tout le pouvoir aux dirigeants d’un parti unique est la meilleure preuve que l’État russe ne représente ni les travailleurs ni la communauté, et c’est sans aucun fondement que l’on prétend le contraire. L’Etat russe représente au contraire les intérêts de la minorité qui détient le pouvoir dictatorialement. Mais si c’est le cas, alors la plus-value produite par la classe ouvrière dans les usines d’Etat en Russie appartient, non pas à elle-même, mais à cette minorité qui détient le pouvoir d’Etat. En d’autres termes, tout comme à l’Ouest, la classe ouvrière est exploitée par une classe qui monopolise les moyens de production.

De plus, on peut dire que la classe dirigeante russe a une emprise plus sure sur sa classe ouvrière que n’ont les classes dirigeantes de l’Ouest. A l’Ouest, après des années de luttes dures, les travailleurs ont obtenu la liberté de se syndiquer et de négocier, et au besoin de faire grève, au sujet de leurs salaires et de leurs conditions de travail. C’est vrai qu’ils n’arrivent pas à gagner grand’chose par l’action syndicale mais c’est au moins une protection minimale contre les pressions des employeurs. Les travailleurs en Russie n’ont pas cette liberté syndicale ni donc cette protection.

Des organisations dites « syndicales » existent en Russie mais ce ne sont pas des organisations fondées par les travailleurs afin de protéger leurs intérêts. Ce sont des organisations d’Etat dans lesquelles les travailleurs ont été embrigadés, des organisations dont le rôle est précisément de veiller à ce que les grèves ne se produisent pas et que le travail pour la production (des profits) ne soit pas interrompu.

Des grèves éclatent de temps en temps en Russie, mais elles sont durement brisées par la police. Quelques travailleurs ont même essayé l’année passée de constituer une sorte de syndicat; la plupart d’entre eux se trouvent maintenant dans des hôpitaux psychiatriques (voir Syndicat libre en URSS, éditions du Seuil). Il est évident que la classe dirigeante russe ne va pas permettre la formation de vrais syndicats en Russie sauf sous la pression de la masse des travailleurs.

Si le peuple russe ne connaît pas la liberté syndicale, il ne connaît pas plus les liberté politiques. Or la démocratie politique, si bornée soit-elle par la structure de classe du capitalisme, reste pourtant le cadre dans lequel la classe ouvrière a le plus de chances de pouvoir lutter à la fois pour défendre ses propres intérêts dans le capitalisme mais aussi pour remplacer le capitalisme par le socialisme. Les travailleurs ont besoin de la liberté de parole, d’assemblée, d’organisation, etc. afin d’acquérir la conscience socialiste majoritaire qui leur est absolument nécessaire avant de pouvoir abolir le capitalisme. La classe dirigeante russe a cependant la même peur de la démocratie politique que des vrais syndicats et elle fait de son mieux pour étouffer le mouvement grandissant en Russie pour les libertés civiles. Un peu de démocratie politique est aussi une chose que la classe ouvrière russe devra conquérir en luttant contre ses maîtres.

Nous, travailleurs à l’Ouest, devrions être solidaires de nos frères-travailleurs en Russie en leur souhaitant le succès dans leur lutte pour les libertés syndicales et politiques les plus élémentaires. Mais nous leur rendons un mauvais service si nous ne prenons pas les dirigeants russes pour ce qu’ils sont: une classe d’exploiteurs capitalistes d’Etat qui vit aux dépens des travailleurs et qui les oppriment au moyen d’une impitoyable dictature politique.

Ceci est d’autant plus nécessaire que cette classe exploiteuse ose utiliser le langage du socialisme afin de déguiser sa domination de classe, discréditant ainsi l’idée du socialisme parmi des millions de travailleurs, étant au courant de ce qui se passe en Russie, se disent « Si ça, c’est le socialisme, non merci! » Mais ce n’est pas ça le socialisme, et ça n’a rien à voir avec le socialisme. C’est une autre forme de capitalisme.

Advertisements

Étiquettes :

Une Réponse to “Les travailleurs en Russie (1978)”

  1. Le léninisme dans la révolution russe « La Bataille socialiste Says:

    […] » (1974) ; Socialisme Mondial : « Comment le capitalisme d’Etat est arrivé en Russie » et « Les Travailleurs en Russie » (1978) ; Rafael Clemente : « Lenin, padre del arribismo y del oportunismo » […]

    J'aime

Les commentaires sont fermés.


%d blogueurs aiment cette page :