Face à l’Etat! (1913)

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Article paru dans La Lutte de classe (Belgique) de mars 1913

Dans notre étude du mois dernier, nous étions arrivé à cette conclusion que le Parti Socialiste, le « comité exécutif du prolétariat », ne pouvait se borner à attendre passivement les actions de masse. Au contraire, chaque fois qu’il sera possible d’obtenir ainsi pour la classe ouvrière une augmentation de force, le Parti n’hésitera pas à y recourir, après les avoir longuement et solidement préparées. Sans doute, — nous croyons nécessaire d’y revenir pour éviter toute confusion, pour empêcher tout malentendu —, ce moyen de lutte, il ne s’agit nullement de l’employer d’une manière constante, sans même avoir au préalable épuisé tous les autres modes d’action et sans avoir pesé mûrement les chances de succès et les conséquences d’une défaite toujours éventuelle. Si les actions parlementaire, syndicale, coopérative, éducative s’exercent d’une façon continue, il n’en est nullement ainsi pour l’action de masse. Celle-ci, malgré tout, conservera un caractère heurté, spasmodique, imprévu. Au reste la grève générale au sens large, qui en constitue la modalité la plus puissante, restera l’ultima ratio des travailleurs dans leur lutte incessante contre la bourgeoisie, dont l’État est le chien de garde. Mais cette arme suprême que l’on n’emploie qu’à toute extrémité, quand l’irritation de la masse est poussée à son paroxysme, nous nous refusons à la considérer comme un pur symbole que l’on sortirait de temps à autre du magasin aux accessoires, mais dont on repousserait dans un lointain brumeux la réalisation, ou bien encore comme une entité catastrophique et soudaine que l’on ne peut ni préparer, ni prévoir; sur laquelle on ne peut en aucun cas tabler.

Nous l’avons, ce nous semble suffisamment montré, les différents aspects de l’action de masse acquièrent dans le mouvement ouvrier une efficacité grandissante. Manifestations monstres, grèves de démonstration, d’avertissement, grèves en masse, même, sont devenues des moyens puissants d’influencer un gouvernement qui se refuse à céder sur telle ou telle réforme unanimement réclamée par les travailleurs.
Dès lors l’idée que l’on pouvait exclusivement par l’emploi de cette méthode « d’action directe » pulvériser, annihiler la puissance de la bourgeoisie, devait surgir facilement. Nos syndicalistes anarchisants de la Confédération
Générale du Travail française et les quelques douzaines de libertaires belges, qui suivent plus ou moins leurs traces, l’ont adoptée d’emblée: il y a plus, cette conception s’est même infiltrée, en partie, tout au moins, dans
l’esprit de camarades comme Pannekoek, dont l’orthodoxie marxiste ne peut cependant guère être contestée. Après avoir montré que dans les pays où la classe ouvrière est arrivée à un haut degré d’organisation, la lutte d’attaque
du prolétariat devient une lutte de défense et cité, à l’appui de cette affirmation, les phénomènes de l’Impérialisme et du renchérissement de la vie, Pannekoek ajoute : « Entre l’impuissance parlementaire aussi bien que de
notre fraction parlementaire au Reichstag à lutter contre ces phénomènes d’une part et la conscience croissante de la classe ouvrière dans sa force d’autre part s’élève toujours plus une contradiction. » (Neue Zeit, XXX, 2,
p. 542.) .
Certes il est exact de dire que les travailleurs, quand ils ont conquis un certain nombre de réformes, loin de pouvoir continuer le combat pour en conquérir de nouvelles, sont obligés, en face de retours offensifs de l’État et de la bourgeoisie, de mettre toutes leurs forcés en œuvre pour conserver uniquement les positions acquises, pour que leur sort ne s’aggrave pas. Si nous ne réussissons pas à mettre un frein à la folie des armements, le prix de la vie augmentera encore et le prolétariat verra diminuer sa puissance d’achat. N’assistons-nous pas partout à un retour agressif de la classe possédante contre le droit de coalition ? Dans tous les pays les gouvernements essayent d’apporter des entraves nouvelles à l’exercice du droit de grève Ajoutons-y ce fait qu’en Allemagne la proportion des lock-out, où sans contredit le patron est l’agresseur, sur le nombre de grèves d’attaque, grandit sans cesse.

D’un autre côté, la période féconde du parlementarisme s’éloigne dans le passé. On n’obtient plus que très difficilement le vote de la moindre loi sociale, tandis que pour les dépenses militaristes et impérialistes il y a toujours de l’argent. Les anarchisants et les anti-votards ont donc beau jeu décrier à la stérilité, à l’impuissance des parlements. Nos bons réformistes, qui dans leur crédulité et leur optimisme attendrissants, auraient voulu nous persuader que la bourgeoisie sans trop de résistance, « à la douce », — comme on dit au Pays de Liège —, allait se laisser déposséder bribe à bribe, morceau par morceau, de ses privilèges de classe à coup de réformes parlementaires savamment graduées, ne prêtaient que trop le flanc à leur critique. Il est vrai que certains de nos amis ont l’illusion tenace, mais, à cet égard, il n’y a pas à dire, il faut déchanter. A mesure que le prolétariat voit augmenter sa force et perfectionne ses moyens d’action, à mesure qu’il sait mieux se servir des droits conquis : droit de vote, droit de coalition, droit de libre-marché, la résistance des dirigeants à la moindre concession s’exacerbe. C’est qu’ils ont constaté que la politique de l’os à ronger ne fait pas taire les grondements du lion populaire, mais aiguise au contraire son appétit et alors ils ne veulent plus rien donner du tout.
En 1893 une grève de huit jours a réussi à nous faire accorder le suffrage universel plural qui porta de 117,000 à 1,370,000 le nombre des électeurs ; le S. U. pur et simple par rapport au suffrage plural ne réalisera pas, bien loin de là, un progrès aussi considérable et pourtant soyez bien convaincus qu’il faudra plus que quelques jours de grève cette fois pour faire céder le gouvernement, bien que le nombre de chômeurs sera doublé ou triplé et que nos organisations aient accompli depuis lors un progrès énorme.
Quand on a, à la Chambre, reproché à M. Woeste d’avoir été partisan jadis du S. U. il a répondu avec une franchise que j’admire : « c’est qu’alors il n’y avait pas de socialistes ».
Lacher l’égalité politique à ce moment-là, mais c’était une vétille, les ouvriers étaient — permettez-moi le mot brutal — trop bêtes pour s’en servir. Mais du moment qu’ils sont assez éduqués pour en faire un usage intelligent, cela change ; et tandis que toute la droite pense cela, sans le dire, M. Woeste, lui, le pense et le dit.
Si tout cela est vrai, si les parlements sont devenus des parlottes où on amuse la foule par des boniments sans plus rien lui donner, si les anarchisants et les libertaires ont raison, pourquoi faire encore de l’action parlementaire, pourquoi envoyer de nos hommes de confiance dans ce milieu où ils ne pourront faire œuvre utile, où ils ne pourront que discourir et où ils risqueront par contre de se gangréner au contact malsain de l’élément bourgeois et de se laisser convertir à des tactiques de conciliation et d’atténuation de notre lutte de classe n’aboutissant qu’à émollier l’action du prolétariat?

Empressons-nous de dire que Pannekoek ne va pas jusque-là. Il voit dans l’action de masse un complément nécessaire ou plus exactement un correctif du parlementarisme. Comme les parlements déterminent eux-mêmes la façon dont ils sont choisis, la classe au pouvoir pourrait maintenir éternellement sa majorité en s’obstinant à conserver, en dépit d’une évolution sociale toute opposée, un système d’élection dont notre vote plural est un des plus beaux échantillons. « La crainte des suites d’un soulèvement populaire force souvent la classe dominant au parlement à prendre des mesures dans l’intérêt de la masse, dont sans cela elle n’aurait voulu rien savoir. Si à côté de ces actions de masse siègent en même temps au parlement des hommes qui représentent comme leurs porte-paroles, c’est bien loin d’être sans valeur ou indifférent, mais accessoire cependant; la force déterminante et décisive est au dehors. » (Neue Zeit XXXII, 1,p.368-69.)
Nous trouvant dernièrement à Fléron avec des camarades libertaires, adversaires du parlementarisme et de l’exercice du droit de vote, nous leur tenions ce raisonnement : Vous admettez l’efficacité de l’action syndicale? — Mais certainement. — Parfait. Vous voilà dans un charbonnage, un établissement industriel déterminé, en lutte contre votre patron pour une augmentation de salaire, une diminution des heures de travail ou un renvoi
injustifié. Le patron reçoit vos réclamations… et s’obstine. Vous faites grève. Reprendrez-vous le travail avant d’avoir envoyé une délégation au patron pour discuter les conditions de la rentrée? Non, n’est-ce pas, et vous concevez qu’avec des délégués intelligents vous obtiendrez petit être de meilleures conditions de paix. Parfois même vous triompherez et verrez vos revendications satisfaites sans que la grève soit nécessaire, si vos délégués savent s’y prendre. Eh! bien, nos députés à la Chambre constituent tout simplement une délégation permanente de la classe ouvrière discutant avec les représentants des partis adverses les clauses du traité mettant une
trêve momentanée à la lutte qu’elle mène dans le pays. Après une guerre entre les nations, celle qui n’enverrait pas, à la conférence chargée de mettre fin au conflit, des plénipotentiaires, risquerait d’être sacrifiée même si ses armes étaient victorieuses. C’est cependant cette abstention absurde que préconisent les libertaires.
La présence de nos députés à la Chambre est accessoire, sans doute, mais cet accessoire a du poids. En Belgique nous avons, jusqu’en ces derniers temps, attribué à l’action purement parlementaire plus d’importance qu’elle, n’en méritait. Ce n’est pas une raison pour tomber dans l’excès contraire et pour dauber sans cesse sur « l’impuissance des parlements ». En réalité ce n’est pas ici une question de puissance, mais une question de volonté. Les parlements pourraient, ce sont les majorités bourgeoises qui ne veulent plus rien faire. Comme le dit Kautsky, « Le parlementarisme est seulement un tableau des rapports actuels de force et d’intérêts de la société moderne. » C’est un miroir, mais il arrive que ce miroir soit curve, qu’il déforme ces rapports, de force au lieu d’en donner l’image exacte. Dès lors il faut redresser le miroir et pour cela une confrontation des forces en présence s’impose et les droits conquis seront en raison directe de notre force.

C’est une épreuve de ce genre que nous allons essayer le 14 avril ; aussi ne devons-nous épargner aucun sacrifice pour qu’elle tourne à notre avantage. Si elle est décisive, si l’action de masse que nous préparons, réussit, il faudra bien que se remette en marche la machine parlementaire et soyez certains que cette fois elle fera de la meilleure besogne. La puissance de la classe ouvrière en dehors et dans le parlement sont dans un rapport constant. « C’est donc une absurdité d’affirmer que sur un terrain grandit l’impuissance, sur l’autre la force du prolétariat ». C’est cependant, ce qu’affirme Pannekoek et c’est en cela précisément que nous voyons l’infiltration de la conception anarchisante.
Celle-ci se manifeste plus nettement encore dans la position que prend notre camarade vis-à-vis de l’État. Quand nous parlons d’action de masse, nous entendons leur donner comme objectif bien précis, la conquête de positions de force déterminées qui recevront leur expression sur le terrain parlementaire. Le but d’une grève en masse, pour nous, est d’obliger le gouvernement, l’État, à céder, à transiger sur une question spécialement et clairement désignée ou de remplacer un gouvernement hostile par un autre qui le sera moins.
Pour Pannekoek, au contraire, notre objectif doit être la « complète destruction de l’organisation étatique». « La conquête du pouvoir par les formes d’action les plus puissantes consiste au fond dans la dissolution des moyens de force de l’ennemi et l’établissement de notre propre force « . (Neue Zeit, XXXI, 1, p. 368.) Or c’est là un des points, qui nous séparent des anarchistes et des syndicalistes.
Pour nous l’action ouvrière doit se fixer comme but, la conquête de l’État, du pouvoir politique. Pour eux le but, c’est la destruction de l’État. « L’histoire nous l’a montré, le pou¬voir politique, l’État n’est pas seulement un moyen de maintenir la domination économique d’une classe; il fut aussi par contre un moyen de briser la domination économique d’une classe, de l’exproprier. » (KAUTSKY, Neue Zeit, XXXI, 1, p. 412.) Nous détruirons l’État, certes, mais seulement après qu’il nous aura servi à réaliser notre propre but, l’expropriation des expropriateurs.

Au reste comment concevoir cette destruction de l’État sur le terrain de la société actuelle. Nous avons jusque maintenant et nous nous en excusons auprès du lecteur courageux qui nous a suivi jusqu’ici, nous avons fait beaucoup d’abstractions ; voyons un peu, avec Kautsky, les réalités de plus prés. Pannekoek veut anéantir l’organisation étatique; qu’entend-il par là? Il montre de façon frappante dans son exposé la puissance de la centralisation administrative, judiciaire et politique et il semble l’identifier avec l’organisation de l’État. Est-ce cette centralisation qu’il veut détruire ? Nous est avis que l’évolution des choses ne va guère dans ce sens et que d’autre part nous ne devons pas plus vouloir d’un égoïsme régional ou communal que de l’égoïsme corporatif.
Voudrait-il supprimer les fonctions étatiques des employés? Quel ministère avec ses employés voudrait-il mettre de côté toujours dans la société actuelle? Celui de l’Instruction…, quand nous réclamons l’instruction obligatoire, toujours plus d’écoles, toujours plus de professeurs! Nous Voulons uniquement acquérir assez de puissance dans l’État pour que ces écoles soient réellement neutres, pour que l’enseignement obligatoire soit une réalité et qu’il reste du dépendant de l’influence de l’Église et de la classe dominante.
Serait-ce celui de la Justice? Mais «nous devons tendre à ce que la justice de classe d’aujourd’hui cesse, et non à ce que la justice elle-même disparaisse. » Le ministère des finances, peut-être? Plus d’impôts! Quel soupir de soulagement ! Et les réformes sociales, l’assurance contre la maladie, le chômage, l’invalidité, la vieillesse. Nous demandons non pas qu’il n’y ait plus d’impôts, mais qu’on les prenne dans les caisses des riches et non sur la misère des pauvres…
Et après les avoir passé tous en revue, Kautsky conclut qu’il n’est pas un seul ministère dont nous puissions dans l’État actuel amener, par notre opposition, la suppression.
Si la conception de Pannekoek était vraie, à quoi servirait alors tout notre programme de revendications immédiates. Tout cela serait bon à jeter au panier.
En réalité notre action dans la société actuelle n’a nullement pour but de détruire l’Etat. Elle a pour but d’augmenter notre puissance dans l’État jusqu’à ce que nous soyons assez forts pour nous en emparer.
Et comment augmenter cette puissance?
C’est ce que nous allons tâcher de déterminer et nous terminerons par là les réflexions, trop longues, peut-être, que nous a suggéré la polémique Kautsky-Pannekoek, deux des théoriciens les plus érudits du Marxisme, à propos des actions de masse.

Tout le monde connaît la division classique des pouvoirs en législatif, exécutif et judiciaire et l’on nous disait à l’école primaire déjà, que notre constitution avait su établir entre ces trois pouvoirs un équilibre harmonieux. En réalité cet équilibre idéal n’existe dans aucun état constitutionnel. Aux États-Unis par exemple c’est indiscutablement le pouvoir judiciaire qui est prépondérant. En Allemagne c’est le pouvoir exécutif; nous n’en voulons pour preuve que ce fait tout récent : le chancelier de l’Empire, le chef du gouvernement, de l’exécutif, restant au pouvoir malgré le désaveu lui infligé par le Reischstag: En Angleterre, la Chambre des Communes possède une prédominance incontestable. Dans notre pays le règne personnel de Léopold II et les lettres au roi du citoyen Destrée tendent à nous taire accorder une certaine préséance à l’exécutif. Mais comme, à peine de perdre dans la bagarre les quelques brins de popularité qui lui restent, notre roi Albert pourrait bien après quelques semaines de grève, la jeter en notre faveur dans la balance…, chut et n’insistons pas trop.
Or, chaque classe cherche à renforcer celui de ces trois pouvoirs qui lui paraît devoir le mieux protéger ses intérêts de classe. L’honorable M. Segers par son interdiction visant les affichettes de la G. G. pourrait bien être considéré à la rigueur comme un instrument inconscient de cette tendance, si ce n’était lui faire trop d’honneur. En tous cas le prolétariat doit tendre de toutes ses forces à augmenter la puissance de celui des organes de l’Etat qui se trouvé le plus sous sa dépendance, c’est-à-dire et sans contredit l’organe législatif, le parlement. Il essayera en même temps d’augmenter cette dépendance par l’extension et l’égalisation du droit de vote et par des mesures comme le secret du vote et le mandat impératif.
La prépondérance du parlement dans l’Etat ira croissant avec la puissance du prolétariat. Notre but dans l’Etat est donc double : d’abord acquérir dans les chambres délibérantes une influence grandissante et parallèlement, conséquemment établit d’une façon toujours plus effective la prédominance du législatif sur l’exécutif et le judiciaire.
Inutile de dire que la réalisation de ce double objectif n’ira pas toujours tout seul. La bourgeoisie, pas plus que ne l’ont fait les autres classes priviligiées dans le passé, malgré nos démonstrations les plus étincelantes et nos appels les plus émouvants à ses sentiments de justice et d’humanité, ne voudra du suicide par persuasion philanthropique. Il nous faudra emporter toutes les positions de haute lutte jusqu’à l’assaut final qui nous permettra d’établir notre dictature de classe et de réaliser autoritairement la société future.
Les actions de masse ont bien pour résultat de paralyser l’Etat pour qui la marche nor¬male de la vie économique est une condition d’existence, mais cette paralysie, cette désorganisation ne peut jamais être que momentanée et sitôt le blocus levé la vie économique reprend son cours et l’Etat accomplit à nouveau ses fonctions indispensables, d’ailleurs dans le monde capitaliste.
L’action de masse en un mot n’est pas la révolution, pas plus que l’action syndicale, parlementaire ou coopérative; mais comme elles c’est un moyen et un moyen puissant de la faire.

FERNAND DARDENNE.

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