La scission de la Bataille socialiste en 1935

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Extrait de Les socialistes et la guerre, Richard Gombin (Mouton, 1970)

Pour la première fois, le désaccord est public au sein de la Bataille entre Zyromski d’une part, Pivert de l’autre.[1] La conception du défaitisme révolutionnaire, qui était celle de la Bataille et d’une grande partie de la gauche de la S.F.I.O., ne pouvait admettre un traité de ce genre dans la mesure où la défense de l’U.R.S.S. et l’anti-militarisme étaient inconciliables et où cette défense était, en temps de guerre, incompatible avec l’utilisation des possibilités révolutionnaires.[2]
Or, nous avons vu que dès 1931 Jean Zyromski, à l’époque secrétaire de la fédération de la Seine, avait élaboré une thèse originale selon laquelle dans certains cas, il est de l’intérêt de la révolution que le prolétariat défende les libertés démocratiques acquises, autrement dit l’indépendance nationale. En outre, et dès le milieu de 1934, il prêche la défense de l’U.R.S.S. ce qui, en langage socialiste de l’époque, impliquait une prise de position diplomatique contre Hitler, avec Moscou. Seulement ces idées, Zyromski évite de les exposer dans le journal de la fraction, afin de ne pas provoquer de division : sur la question de l’unité avec les communistes il menait avec Pivert une action commune et l’unité et la prise du pouvoir paraissaient encore essentielles : ce qui explique qu’au congrès de Mulhouse (début juin 1935) la Bataille ait présenté encore une seule motion sur « la lutte pour le pouvoir et contre la crise ». Pour ne pas provoquer de heurts, Zyromski se tait sur la question de la défense nationale jusqu’à l’été 1935.[3] Mais, en dehors de son journal, Zyromski commence à répandre un certain nombre d’idées qu’il partage avec quelques leaders de la gauche de l’I.O.S. : en premier lieu, il s’oppose fermement à toute négociation avec l’Allemagne, car elle ne pourrait être que dirigée contre la Russie. L’Union soviétique représente en Asie une force de libération nationale et sociale. Il faut la protéger notamment par l’intermédiaire de pactes régionaux et à cet égard, le rapprochement franco-soviétique doit jouer un rôle essentiel; il est indispensable.[4]
C’est donc tout naturellement et comme conséquence logique de sa thèse sur le front international anti-fasciste que Zyromski prend position en faveur du Pacte franco-soviétique et approuve la déclaration de Staline. Plus que jamais, il est convaincu que la « défense révolutionnaire » peut coïncider avec la « prétendue défense nationale ».[5] Dès ce moment, il complète, en collaboration avec quelques-uns de ceux qui partagent ses idées, son schéma de 1931 : non seulement gagner la guerre face à Hitler préservera les libertés démocratiques mais facilitera dans certains pays la révolution et l’avènement du socialisme; ce n’est pas la défaite qui créera une atmosphère révolutionnaire mais la victoire des démocraties. Or, la victoire des démocraties exige la victoire de l’U.R.S.S. Comment préserver la paix ou, si « la guerre éclatait comment néanmoins la gagner? » sinon par une vaste coalition antifasciste constituée à partir de pactes régionaux. Il faut donc renforcer les liens avec la Russie et marcher ensemble en cas de guerre. Tout le reste, S.D.N., désarmement n’est qu’utopie. Une seule réalité : le fascisme et, en face ceux qui veulent résister : le prolétariat doit, si la guerre éclate, se battre.[6]
On voit ce qu’une telle conception a de radicalement différent avec la tradition du défaitisme révolutionnaire. Elle crée le désarroi dans le groupe de la Bataille socialiste et dans la fédération de la Seine. Bien que Pivert et Zyromski hésitent à s’affronter encore dans les colonnes de leur journal, on perçoit dès avril-mai 1935 un regroupement bipolaire. L’évolution ne se fait pas sans mal.[7] La séparation n’interviendra qu’en septembre, mais dès le congrès de Mulhouse, Zyromski s’élève contre les conceptions « tolstoïsantes » de certains pacifistes. Sans les nommer, il vise les partisans de Pivert.[8]
Les idées de l’aile pacifiste de la Bataille socialiste sont présentées par Marceau Pivert. Dès la conclusion du Pacte franco-soviétique, il écrit : « La volonté de se battre contre sa propre bourgeoisie pour la chasser du pouvoir doit avoir la priorité sur toutes les autres considérations ».[9] L’approbation du Pacte par le Parti est pour lui une intégration de la S.F.I.O. dans la « politique internationale de la bourgeoisie ». Il ne nie pas le devoir de défendre l’U.R.S.S., mais ce n’est pas en allant se battre contre le prolétariat allemand qu’on le fera efficacement mais en combattant le fascisme de l’intérieur; c’est donc la position du Parti de 1933, et il va plus loin, en réclamant la conquête du pouvoir. En cas de guerre c’est la révolution qui est la meilleure défense de l’U.R.S.S. [10]
A l’occasion du Pacte franco-soviétique, il se produit un regroupement et une coupure dans toute la gauche de la S.F.I.O. Alors qu’au début de l’été M. Pivert dont les thèses sonnaient familièrement aux oreilles des néo-guesdistes, était majoritaire dans la Seine, la tendance se renverse à la fin de l’été au profit de Zyromski.[11] Au mois de septembre, ceux qu’on appelle déjà les « pivertistes » ont perdu la majorité au sein de la Bataille socialiste qu’ils quittent pour fonder la Gauche révolutionnaire qui sera le nom à la fois de la fraction et du journal.
Des autres nuances de la gauche, certaines disparaissent, d’autres se regroupent dans la Gauche révolutionnaire.

(…) Ainsi, le Pacte franco-russe a fait apparaître de nouvelles lignes de clivage qui sont déjà bien définies au congrès de Mulhouse. D’un côté les « résistants », partisans d’alliances et, sous certaines conditions, de la défense nationale: c’est le cas de l’axe Blum-Zyromski. De l’autre, les défaitistes révolutionnaires qui refusent toute collaboration avec la bourgeoisie et toute participation à une guerre, autre que révolutionnaire.

Notes
[1] Les remous provoqués par le Pacte et la déclaration de Staline sont contés par un « pacifiste révolutionnaire » : Daniel GUERIN, Front populaire. Révolution manquée, Paris, 1963, p. 68-74.
[2] D. N. BAKER, Revolutionism in the French Socialist Party between the World Wars, thèse (19+65)., p. 236-238.
[3] D. N. BAKER, op. cit., p. 239. L’auteur a tort d’écrire que Zyromski fut « acquis aux thèses des communistes » : ses idées en faveur de la défense de l’U.R.S.S. et de la défense nationale sont antérieures à celles du P.C.F. qui datent, rappelons-le, de mai 1935. John T. Marcus (French Socialism in the Crisis Years 1933-1936, 1958, p. 98 sq.) commet la même erreur.
[4] Populaire du 30 janvier 1935, Tribune du Parti (désormais désignée sous le sigle T.P.).
[5] Populaire du 29 mai 1935 (T.P.).
[6] O. BAUER; Th. DAN; A. DUNOIS et J. ZYROMSKI, L’Internationale et la Guerre, Paris, 1935, préface de F. Adler. On trouvera cette thèse développée par Théodore Dan dans le numéro d’août-septembre 1935 de la B.S. Dans le même numéro cf. l’article pro-zyromskiste de M. Sand.
[7] Ainsi les deux articles d’A. Dunois : dans le numéro de la B.S. du 15 avril 1935, il rejette encore les alliances et la défense nationale, dans celui du 15 mai, il admet cependant que la question doit être reconsidérée à la lumière du récent pacte franco-soviétique.
[8] Congrès de Mulhouse, op. cit., p. 188-192. C’est dans un article du Populaire du 6 juillet 1935 qu’il a nommément visé ses amis Pivert et Dumoulin et le « défaitisme révolutionnaire » pour la première fois.
[9] B.S. du 15 mai 1935.
[10] Discours de M. Pivert au congrès de Mulhouse, Compte rendu sténographique, p. 192-196 et son article in B.S. du 9 octobre 1935. En réponse à la brochure de O Bauer, Th. Dan, A. Dunois et J. Zyromski (1935), M. Pivert publie un livre au titre significatif: La Révolution d’abord, Paris, 1936 (la révolution doit intervenir avant la guerre et non après comme le préconise Zyromski).
[11] D. N. BAKER, op. cit., p. 243 sq.

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2 Réponses to “La scission de la Bataille socialiste en 1935”

  1. Chronologie de la Gauche révolutionnaire (1935-1938) « La Bataille socialiste Says:

    […] La scission de la Bataille socialiste en 1935 […]

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  2. Sur le défaitisme révolutionnaire (Pivert, 1935) « La Bataille socialiste Says:

    […] ?, parue dans Le Populaire du 3 octobre 1935, il s’agit d’un document qui éclaire la scission de la Bataille socialiste et les débuts de la Gauche révolutionnaire. Comme pour les derniers articles inédits de Pivert, […]

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