La GEME: un recyclage éditorial du PCF ?

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Voilà plusieurs mois qu’on parle d’une «Grande édition Marx-Engels» (GEME). Un interview de Jean Ducange [*] au journal suisse Solidarités permet de confirmer et d’étayer nos craintes d’une façon claire et synthétique: moins volumineuse que la MEGA, plus « orthodoxe » que la Pléiade, la GEME sera probablement un recyclage relifté des traductions du stock des Editions sociales.

Quelle traduction?

« La GEME s’appuie sur l’ancien fonds des œuvres de Marx et Engels publiées par les Editions sociales, très riche, avec des traductions notamment de Gilbert Badia, Jean-Pierre Lefebvre, Jean Mortier. Il représentait deux tiers des oeuvres de Marx et Engels publiées. Même en langue originale, beaucoup d’écrits de Marx sont à ce jour encore inédits. »

Quelle équipe?

« LA GEME est placée sous la responsabilité de la philosophe Isabelle Garo [**]. Figurent également dans l’équipe de coordination Stathis Kouvélakis et Lucien Sève [***]. Celui-ci, un intellectuel historique du parti communiste français, avait été directeur des Editions sociales de la fin des années 1960 à 1982, et avait à cœur depuis longtemps de mettre sur pied un projet de ce type. » (…) « Un partenaire important de la GEME est la Fondation Gabriel Péri, qui participe au financement des projets. Cette fondation politique, proche du parti communiste, est présidée par Robert Hue, l’ancien secrétaire du PCF. »

Quid des précédents, notamment MEGA et Pléiade-Rubel ?

La MEGA vient de dépasser la publication de la moitié des textes de Marx et Engels. Le principe de la MEGA est que chaque texte de Marx et/ou Engels publié est accompagné d’un volume critique séparé, ce qui fait un nombre de volume total colossal! La MEGA édite les textes dans la langue dans laquelle ils ont été rédigés par les auteurs. La majorité est en allemand, bien sûr, mais, par exemple, Misère de la philosophie, la réponse à Philosophie de la misère de Proudhon, a été rédigé en français, c’est donc dans cette langue qu’il est édité. Des articles du jeune Engels, que nous envisageons de traduire, sont écrits en anglais. La GEME sera moins volumineuse que cette édition, certains textes – par exemple des recopiages de citations – n’exigeant pas une édition en français.

Il existe des projets d’édition des oeuvres complètes de Marx et Engels en France depuis au moins la fondation de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), c’est-à-dire depuis le début du 20e siècle. Mais aucun d’eux n’a abouti. Historiquement, les Editions sociales ont eu une place déterminante dans l’édition de Marx et Engels. Mais elles n’en détenaient pas le monopole. Les Editions sociales étaient notamment concurrencées par l’édition Gallimard-La Pléiade, placée sous la responsabilité de Maximilien Rubel. La spécificité de l’édition Gallimard est qu’il s’agissait d’une édition de Marx uniquement, et non de Marx et Engels. Maximilien Rubel défendait en effet l’idée qu’Engels avait été le premier «corrupteur» des idées de Marx. Cela apparaît clairement dans l’ouvrage de Rubel intitulé Marx critique du marxisme, où l’on voit que les choix éditoriaux supposent parfois des divergences profondes quant à la conception des oeuvres éditées Dans les années 1970, on trouvait également Marx et Engels dans les éditions «10/18» (Christian Bourgois), qui ont été pionnières en matière de traduction de certains textes, par exemple le chapitre 6 du livre I du Capital, que Marx n’avait pas intégré à la première édition. Le maître d’oeuvre de l’édition «10/18» était Roger Dangeville, récemment disparu.

Pourquoi est-il important d’éditer Marx et Engels conjointement, et de ne pas les séparer comme le préconise Rubel?

JD: Dissocier Marx et Engels n’a à bien des égards pas de sens. Bien sûr, je comprends qu’on souhaite le faire concernant un certain nombre de questions théoriques et politiques. Mais la GEME a une ambition historique de contextualisation. Or, du point de vue historique, Marx sans Engels, c’est un fantasme, une projection a posteriori fallacieuse. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire d’un penseur de l’importance de Marx collaborant aussi étroitement avec quelqu’un, et produisant une série de textes rédigés à quatre mains. Sauf à considérer que le Manifeste du parti communiste est un texte mineur, jusqu’à preuve du contraire ils l’ont écrit à deux… L’Anti-Dühring, un ouvrage auquel beaucoup de choses ont été reprochées, et qui constitue à certains égards la première «canonisation» du matérialisme historique, a été relu et commenté par Marx, et Engels a tenu compte de ses remarques pour la version finale. Il y a en ce sens un mythe – auquel a largement contribué Rubel – de la «pureté» de Marx qui serait à retrouver derrière son utilisation par Engels et les marxistes. A ce propos, un des possibles chantiers de la GEME sera de faire un recueil des textes du «jeune Engels» comme je l’ai signalé, les écrits du «jeune Marx» sont quant à eux bien connus. »

Quel programme?

Quels sont les prochains volumes de la GEME en prévision?

Le chapitre 6 du livre I du Capital paraîtra début 2009. Pour la suite, nous y réfléchissons. Il y aura peut-être un choix des textes de Marx sur l’Inde, qui s’inspirera d’un volume édité par des marxistes indiens. Les Grundrisse, un texte d’une grande importance aujourd’hui, souvent cités par Toni Négri notamment, sont quasiment introuvables. Or, il existe une bonne traduction aux Editions sociales, il s’agit de la réimprimer

Récapitulons: La GEME s’appuie sur le fonds de traductions des Éditions sociales, qui relayaient les Éditions d’État à Moscou, est financée par la Fondation de Robert Hue, sera moins complète que la MEGA, ne dit pas si elle sera plus complète que la Pléiade, reproche à la Pléiade les orientations de son directeur Maximilien Rubel (« Marx sans Engels »), n’a pas de programmation définie (!) et parle de textes introuvables pour lesquels ils n’appartiendrait qu’aux Éditions sociales de les réimprimer, GEME ou pas. Le PCF veut concurrencer Gallimard sur un filon, et ce que cet interview dit c’est qu’il le fera à moindres frais.

S.J.


[*] Jean Ducange, doctorant à l’université de Rouen, est un des « animateurs » de la GEME.
[**] Isabelle Garo était plus modestement décrite comme « professeur en classes préparatoires, Lycée Faidherbe (Lille) » en avril dernier.
[***] Lucien Sève a dirigé les Editions sociales 1970 à 1982.

Voir aussi:

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3 Réponses to “La GEME: un recyclage éditorial du PCF ?”

  1. leaud Says:

    « le Manifeste du parti communiste… jusqu’à preuve du contraire ils l’ont écrit à deux »
    Mais la « preuve » existe depuis longtemps ! Marx a écrit le texte seul, sur la base de contributions au sein de la Ligue des communistes, dont celle d’Engels. Tout ça est connu, le texte préparatoire d’Engels a été édité, etc. On tombe des nues, là !

    Les textes des éditions sociales étaient basés sur les éditions staliniennes, reprenant les notes, etc., des éditions russes (contrôlées par le pouvoir). Ce n’est absolument pas un « acquis » rigoureux, bien au contraire !

    Une traduction complète en français des manuscrits et des textes originaux reste à envisager. En attendant, l’édition Rubel dans la pléiade est de très loin la meilleure.

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  2. **** Says:

    Les éditions dites sociales ont sorti un fac-similé de leur édition des Grundrisse. La GEME serait donc passée par pertes et profits ? Vous aviez critiqué, et à raison, la GEME il y a 3 ans : vous n’aviez probablement pas prévu qu’ils n’iraient pas plus loin que 2 petits livres en 3 ans.

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  3. gfa Says:

    Les responsables de la GEME n’ont jamais dit qu’ils allaient tout retraduire. Pourquoi retraduire ce qui a été bien fait ? Quant à vouloir absolument séparer Marx et Engels cela relève d’un parti pris philosophique qui n’a rien à voir avec la pensée de Marx.
    Vouloir faire de la pensée de Marx un nominalisme, refuser la dialectique, c’est non seulement nier tout un pan des déclarations explicites de Marx et Engels (lu et approuvé par Marx monsieur Collin, il faudrait expliquer cela à propos de l’anti-Düring) mais faire retomber le matérialisme du côté de l’idéalisme ! Aucune pensée ne peut être authentiquement matérialiste sans être dialectique !

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