« L’Insurgé » dans le Languedoc

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Extraits du Mémorial de l’Insurgé (1968)

Il n’est pas facile, quand on n’a pas gardé d’archives, de reconstituer des événements vieux de seize ans, même quand ils vous ont marqué fortement; leur force affective n’est pas pour autant une garantie de précision. Il pourra me manquer aujourd’hui quelques noms et quelques dates; je peux malgré cela rappeler dans ses grandes lignes l’histoire de « l’Insurgé » dans la région du Languedoc.

Ici, ce mouvement fut l’expression dans la résistance de la tendance Gauche Révolutionnaire du Parti Socialiste S.F.I.O., tendance qui s’était constituée en parti indépendant lors de la scission de Royan en 1938. Ce nouveau parti vivait d’une vie fort précaire lorsque la mobilisation de 1939 vint lui donner le coup de grâce en dispersant les camarades. Après cette date, dans notre région, tout au moins, le P.S.O.P. n’eut plus d’existence réelle, et son histoire se ramène à celle de quelques camarades: Valière, Bérard, Luce, moi-même, demeurés sur place ou revenus après la débâcle.

Nous avons surtout maintenu les contacts avec les camarades espagnols du P.O.U.M. que nous avions recueillis, aidés , hébergés lors de l’exode de l’armée républicaine. Lorsque Madeleine et Lucien Hérard, secrétaire de la Fédération de la Côte-d’Or, regagnèrent la zone occupée, ils me chargèrent de recevoir les fonds venus du Mexique et de les transmettre à Andrade, à Toulouse. Je restai aussi en contact avec Marceau Pivert, alors au Mexique, qui dans ses paquets de journaux américains de tout repos, me faisait passer de la littérature révolutionnaire clandestine, en langue espagnole, que traduisait Valière.

Quand Andrade fut arrêté à Toulouse et impliqué dans une affaire de reconstitution du P.O.U.M., je fus pris fatalement pour le trésorier de l’organisation. (…)

Je recevais fréquemment la visite de camarades venant de la zone occupée. Un jour, je reçus celle de Pierre Stibbe. Il s’étonna que nous ne fissions rien dans notre région pour la résistance et m’apprit l’existence d’une organisation de notre tendance dont le centre était à Lyon; c’est lui qui me mit en rapport avec Fugère. Peu de temps après, je reçus une première visite, suivie de bien d’autres, de Duprat, venant de Lyon, avec sa valise à double fond, et m’apportant le journal clandestin L’Insurgé.

C’est alors qu’avec Valière et Bérard nous nous mîmes à organiser un réseau dans le Languedoc. Nos points d’appui furent les Marcelin à Nîmes, les Cassétari à Avignon, Garrigues à Béziers, Gos à Narbonne, Séguéla à Salles-d’Aude, d’autres encore, dont j’ai oublié les noms, à Bédarieux et Graissessac. Notre travail était surtout idéologique: il s’agissait pour nous de maintenir et développer la tendance socialiste-révolutionnaire pour lui permettre de jouer un rôle lors de la Libération.

(…) Parmi les camarades ayant travaillé dans les réseau languedocien du mouvement « l’Insurgé », quatre sont morts en déportation: Bérard, Jalade, Cassétari, Garrigues. Je salue ici respectueusement leur mémoire.

Louis Trégaro

*

Mes premiers contacts avec le mouvement de résistance « L’Insurgé » datent de Pâques 1942. A la suite d’une visite chez moi de Pierre Stibbe, qui connaissait mon activité syndicale d’avant-guerre, des liaisons furent établies entre Lyon et Montpellier. Le noyau montpelliérain initial de « l’Insurgé » fur constitué par Trégaro, professeur au Lycée, Bérard, employé à la Compagnie d’électricité, et moi-même.

Je fis chargé à l’origine plus spécialement de la propagande et de la diffusion du journal dans le personnel enseignant primaire du département. Je fus ainsi amené à entrer en rapport avec plusieurs dizaines d’instituteurs, d’institutrices, qui reçurent par mon intermédiaire le journal que nous apportait le camarade Foray, de Lyon, avant son arrestation par la Gestapo.

Ce travail de prospection sur le plan départemental fut ensuite élargi aux départements voisins. A plusieurs reprises, trois au minimum, des réunions régionales clandestines se tinrent à mon domicile, avec des représentants de l’Aude (Séguéla), du Gard (Marcelin), du Vaucluse (Cassétari), de l’Hérault (Trégaro, Bérard, Luce, Jalade, Garrigues…), pour étendre et coordonner nos efforts.

Des entrevues eurent lieu avec Edmond Missa pour mettre au point une collaboration dans la diffusion de nos journaux respectifs.

J’eus l’occasion également de faire le voyage à Lyon et de rencontrer le camarade Fugère, responsable national, pour prendre des directives.

Pendant de nombreux mois, j’eus la charge des relations avec Béziers (Garrigues) et le bassin minier de Graissessac (Cazes), de Camplong et de Lunas (Hoche Brun).

L’arrestation de Jalade par la Gestapo, en juillet 1943, eut pour conséquence, en août 1943, la décapitation du mouvement dans la région, par l’arrestation de Trégaro, de Garrigues, de Cassétari, de Foray et de Fugère, incarcérés à la prison de la 32° à Montpellier. J’y échappai de justesse, n’étant pas chez moi lors de la première visite de la Gestapo.

Avec Bérard, Luce et un résistant d’un autre mouvement, Fretin, je mis au point un projet d’évasion de Trégaro qui se trouvait dans une cellule particulièrement bien placée. Après un essai infructueux, le projet aboutit en septembre 1943. Trégaro et deux jeunes réfractaires placés dans la même cellule que lui (l’un d’Arles, l’autre de la Côte-d’Or) et arrêtés quelque temps plus tôt au Bousquet d’Orb purent s’échapper par mes soins, furent munis de pièces d’identité et mis à l’abri.

Recherchés activement par la Gestapo, Bérard, Luce et moi-même dûmes quitter Montpellier. pendant un mois environ, nous cherchâmes un asile dans un petit village des environs de Saint-Pons. Dans l’impossibilité de reprendre ma profession, je fus mis en congé pour « convenances personnelles » sans traitement par l’Inspecteur d’Académie et ne reprit mon poste qu’à la Libération, un an plus tard.

Pendant cette année, devenu inspecteur d’assurances à la compagnie « La Protectrice » avec comme centre de ralliement Bléré (Indre-et-Loire), je cherchai à reprendre contact avec « l’Insurgé » par l’intermédiaire de Mme Cassétari que je vis à Avignon et de Mme Fugère que je vis chez elle à Lyon. Mes nombreux déplacements (…) me permirent de continuer ma propagande dans les milieux enseignants principalement, de participer à la reconstitution des sections clandestines du Syndicat national des instituteurs, dans l’Oise notamment.
Avec Llado, des F.F.I., nous reconstituâmes, au cours d’une réunion clandestine à Rodez, les sections du Syndicat national des Instituteurs des cinq départements de la région et devînmes membres du Bureau national du S.N.I.

Montpellier, le 24 février 1953

Henri Marcel Valière

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3 Réponses to “« L’Insurgé » dans le Languedoc”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Campagne contre la répression antisyndicale en Iran« L’Insurgé » dans le LanguedocPourquoi les mouvements révolutionnaires du passé ont fait faillite (1940)The French Strike. […]

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  2. L’Insurgé : un mouvement socialiste sous l’occupation « La Bataille socialiste Says:

    […] renoués avec d’anciens militants du P.S.O.P. Le mouvement s’étend dans l’Ain, dans le Languedoc et à Montpellier, où les contacts Louis Tégaro et Valière sont eux-mêmes en relation avec Nîmes, Narbonne et […]

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  3. L’Insurgé en ligne « La Bataille socialiste Says:

    […] « L’Insurgé » dans le Languedoc (Valière, 1953) […]

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