Sortons enfin de l’équivoque (1938)

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Article de Daniel Guérin dans Les Cahiers rouges de janvier 1938.

Le jour où le Parti se décidera, comme nous l’en adjurons depuis des mois, à retirer ses délégués du pouvoir, tous les militants socialistes pousseront un profond soupir de soulagement.

Il y aura de quoi! Non seulement le Parti cessera – enfin – d’endosser la politique Chautemps-Bonnet d’appauvrissement des masses, qui le déconsidère à l’extérieur, mais aussi et surtout il sortira – enfin – d’une terrible EQUIVOQUE qui l’empoisonne à l’intérieur, qui déconcerte et démoralise ses militants.

C’est à définir et à dénoncer cette équivoque qu’est consacré le présent article.

Lorsque, en mai 1936, Léon Blum a constitué son gouvernement, nous n’avons pas rechigné, parce que l’exercice du pouvoir devait, selon sa propre expression, accélérer le rythme qui conduit à la conquête [Populaire du 2 juillet 1935], parce qu’un gouvernement de combat [Motion du Congrès de Mulhouse, 1935], s’appuyant sur les masses ouvrières mobilisées, aux prises, dès les premiers jours de son existence, avec toutes les forces de la bourgeoisie, ne risquait pas d’exercer une influence délétère sur le Parti, mais devait, au contraire, exalter ce qu’il y a de meilleur en lui.

Une certaine interprétation du « gouvernement de combat » et du Parti, réalisée dans le feu de la lutte, pendant une période transitoire la plus courte possible, pour préparer, à la fois du dedans et du dehors, la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, nous pensions que le Parti y avait avantage. Et c’est pourquoi nous ne nous sommes pas opposés à ce que l’un des nôtres apporte à l’époque son concours technique à l’équipe gouvernementale.

Malheureusement, il n’y a jamais eu de « gouvernement de combat ». Le gouvernement dit de Front populaire a été, tour à tour, un gouvernement de conciliation, un gouvernement de « pause », un gouvernement de capitulation devant les banques. Au fur et à mesure que se poursuivait cette évolution, exactement en sens contraire du sens prévu, les avantages de l’interpénétration du Parti et du gouvernement, les avanatages de « l’exercice du pouvoir » sont devenus pour le Parti autant d’inconvénients.

Pourtant, l’interpénétration a continué de plus belle. L’exercice du pouvoir a continué de plus belle.

C’est ainsi qu’est née l’EQUIVOQUE qui empoisonne le Parti.

Pour la faire mieux apparaître, nous allons énumérer un certain nombre d’exemples précis, au sujet desquels nous tenons à la disposition des militants des références précises.

Et, tout d’abord, le plus caractéristique: le cas du secrétaire général du Parti. Le secrétaire général du Parti [P. Faure] est, en même temps, ministre d’État. Utilise-t-il ce cumul de fonctions pour accélérer du dedans la conquête de l’État par le parti de la classe ouvrière, ce pourquoi il aurait notre appui total, ou, au contraire, n’est-ce pas lui qui est utilisé, n’est-il pas l’anneau essentiel de la chaîne qui rive le Parti au char de l’État bourgeois?

Quand le ministre d’Etat fait écrire par son chef de cabinet une lettre sur papier ministériel, par laquelle il demande au secrétaire de la Fédération de la Seine de « maintenir la discipline dans sa Fédération », de quelle discipline s’agit-il? De la discipline révolutionnaire nécessaire à un parti en train de conquérir l’Etat? Ou de la discipline qu’exige l’Etat bourgeois d’un parti devenu « parti de gouvernement »?

Lorsque, successivement, le chef de cabinet du vice-président du Conseil et le ministre d’Etat, secrétaire général du Parti, invitent, par le télégraphe, et le téléphone, le secrétaire de la fédération du Maroc à cesser toute attaque contre le général Noguès, représentant, au Maroc, du gouvernement, qui commande en l’occurence: le Parti ou le gouvernement?

Deux camarades fonctionnaires sont détachés au cabinet de tel et tel ministres socialistes. Les ministres veulent bien les mettre à la disposition de la Fédération de la Seine, où ils assument l’un et l’autre des fonctions responsables. La Fédération tire-t-elle avantage pour ses fins socialistes et révolutionnaires de ces deux permanents qui ne lui coûtent rien ou, au contraire, la présence, à sa tête, de deux collaborateurs du gouvernement, ne restreint-elle pas sa liberté d’action?

Le directeur politique titulaire du Populaire est toujours Léon Blum (suppléé par Bracke). Mais Léon Blum est, en même temps, vice-président du Conseil. L’organe central du Parti tire-t-il avantage pour son rayonnement socialiste de la situation exceptionnelle de son directeur politique ou, au contraire, cette situation ne l’oblige-t-elle pas à mettre un « boeuf sur sa langue », à se vider de toute substance socialiste?

Quand le Populaire publie, signé de son initiale P. un éditorial dans lequel, à propos de tractations entre nations hier rivales, il est dit: « NOUS NOUS réjouissons, même quand ces rapprochements, le plus souvent souhaités par NOUS, préparés par NOUS, s’opèrent en dehors de NOTRE entremise… », qui parle, qui dit « NOUS », le Populaire, organe central du Parti socialiste, ou le Populaire, organe du gouvernement?

Quand le ministre socialiste de l’Intérieur fait, sur le coup de minuit, son petit tour à l’imprimerie du Populaire, est-ce pour réserver au quotidien du Parti la primeur de quelque nouvelle sensationnelle – comme seul un ministre de l’Intérieur peut en avoir dans son sac – ou est-ce, au contraire, pour veiller à) ce que rien, dans le numéro à paraître, ne puisse gêner le gouvernement?

Lorsque tel ou tel camarade, qui a un pied dans le Parti et un pied dans le gouvernement, n’hésite pas à se servir de rapports de police, est-ce seulement dans la louable intention de démasquer les entreprises de l’adversaire de classe, ou n’est-ce pas également (c’est si commode!) pour espionner l’activité politique de certains militants du Parti et, le cas échéant, déchaîner contre ceux-ci les foudres convergentes du Parti et du gouvernement?

Lorsque tel chef de cabinet, hier à la présidence du Conseil, aujourd’hui au ministère du Travail, vient siéger au Comité consultatif des Amicales de la Seine (invité par qui?), est-ce seulement pour mettre son influence au service des « amicalistes », ce dont ceux-ci ne peuvent que lui savoir gré, ou n’est-ce pas aussi pour que s’exerce, dans le mouvement des Amicales de la Seine, l’influence gouvernementale?

Quand, dans un tract, le Bureau des Amicales lance aux travailleurs cet appel: « A travers VOTRE gouvernement, c’est vous qui êtes menacés. Défendez-le et défendez-vous en vous groupant dans SES (sic) amicales d’entreprises », cela signifie-t-il que le gouvernement s’identifie avec la classe ouvrière, ce à quoi nous applaudirions, ou, au contraire, qu’il veut freiner l’action autonome de la classe ouvrière en se ménageant artificiellement, au sein de celle-ci, des points d’appui?

On n’en finirait pas de citer des exemples. L’équivoque est de chaque jour et elle est partout. A tous les échelons du Parti, dans tous ses rouages.

Nous ne nous en prenons pas aux hommes: à l’origine du mal, il n’y a sans doute pas de défaillances individuelles. L’état de choses que nous dénonçons est le produit d’une politique fausse et, partant, d’une situation fausse.

C’est donc à cette politique qu’il faut nous en prendre, c’est à cette politique qu’il faut mettre fin.

Pas d’autre moyen de sortir de l’équivoque.

***

Voir aussi:

Quelques autres textes de la Gauche révolutionnaire:

Les Cahiers rouges du 22-04-1938

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2 Réponses to “Sortons enfin de l’équivoque (1938)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] Andreu Nin: Les organes du pouvoir et la Révolution espagnole (1937) * Daniel Guérin: Sortons enfin de l’équivoque (1938) * Gabriel Deville: Tactique socialiste et révolution (1895) * Socialist Party of Australia […]

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  2. Chronologie de la Gauche révolutionnaire (1935-1938) « La Bataille socialiste Says:

    […] 1938-01 Sortons enfin de l’équivoque [Guérin] […]

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