L’exemple de Sneevliet (Solano, 1972)

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Traduction d’un article de Wilebaldo Solano, visiblement écrit en 1972, et publié sur le site de la Fondation Andreu Nin en 2000.

Il y a trente ans, les camarades Henk Sneevliet, Menist, Dolleman, Edel, Gerritsen, Hoeslag, Schriefer et Witteveen, dirigeants du Parti Socialiste Ouvrier Révolutionnaire (RSAP) de Hollande, créateurs du Front Marx-Lénine-Luxemburg en pleine clandestinité, étaient arrêtés et exécutés par les nazis. Tous avaient inlassablement défendu la cause de la révolution espagnole et soutenu les luttes du POUM face à tous nos adversaires et critiques. C’était en 1942, alors qu’en Espagne Franco assassinait les membres du POUM et qu’en France la Gestapo et la police de Pétain se montraient sans pitié avec nos militants exilés.

Il nous a semblé que nous ne pouvions pas laisser passer cet anniversaire sans rendre un hommage à Sneevliet et à ses camarades et sans profiter de l’occasion pour expliquer à la jeune génération révolutionnaire d’Espagne l’un des épisodes les plus dramatiques et émouvants de la lutte internationale des marxistes révolutionnaires contre la tyrannie d’Hitler, le fidèle allié de Franco.

Henricus (Henk) Sneevliet est né dans Rotterdam en 1883. Il a adhéré au Parti Social-démocrate et s’est affilié au Syndicat de Tramways en 1902. À 24 ans, il dirigeait déjà la section locale du parti. Après un conflit avec la bureaucratie syndicale il a démissionné de la présidence du syndicat des cheminots et traminots en 1912. Comme il ne pouvait pas trouver de travail en Hollande en raison de ses activités révolutionnaires, il a émigré en Indonésie. En mai 1914 il était l’un des fondateurs de l’Association Social-démocrate des Indes et l’un des précurseurs du Parti Communiste d’Indonésie. Sneevliet jouissait d’une très grande influence parmi les indonésiens et les marins hollandais. Pour lui, les socialistes hollandais et indonésiens devaient lutter ensemble contre l’oppression coloniale et pour l’indépendance des Indes néerlandaises.

Le 1er mai 1918, Sneevliet a commencé son discours sur le bateau hollandais Soerabaja avec ces mots : « Camarades, amis, agents rouges de la flotte des Indes ». En décembre de la même année il a été expulsé par les autorités coloniales. Mais l’Association social-démocrate, qui  comptait déjà dans ses rangs des militants comme Malaka, Semaún et Darsono, s’est transformé en 1920 en Parti Communiste de l’Indonésie. Sous le nom de Maring, Sneevliet a été délégué de ce parti au II° Congrès de l’Internationale communiste, où il a été désigné secrétaire de la commission coloniale de l’Extrême-Orient. Peu après il a été envoyé en Chine (1921-1923) comme délégué de l’Internationale. Il a organisé les premiers contacts entre le PC chinois et Sun Yat-sen [le fondateur du Kuomitang].

En 1924, de retour en Hollande, Sneevliet a été nommé président du Syndicat NAS. En 1927 il a rompu avec le stalinisme et deux ans plus tard il a fondé le Parti Socialiste Révolutionnaire de Hollande (RSP). Les ouvriers d’Amsterdam l’ont choisi comme délégué pour son activité révolutionnaire. En 1933, l’équipage du navire de guerre « Sept-Provinces » s’est soulevé. Sneevliet, au titre du président du NAS, a publié une déclaration qui finissait ainsi : « Bravo pour l’occupation du navire rouge! Marins hollandais : montrez votre solidarité. Vive le Sept-Provinces, le Potemkine hollandais! ». Sneevliet a été arrêté et condamné à cinq mois de prison. Dès lors, la campagne électorale s’est faite sous le mot d’ordre « De la prison au parlement ». Et Sneevliet est sorti de prison pour représenter les travailleurs dans la Chambre.

En 1935, le RSP a fusionné avec le Parti Socialiste Indépendant (l’ancienne aile gauche de la social-démocratie), la même année justement que la fondation du POUM. Le RSAP (le Parti Socialiste Ouvrier Révolutionnaire de Hollande) s’est prononcé pour une nouvelle Internationale et a signé le premier manifeste par la IVe Internationale. Mais à l’époque de la Révolution espagnole, le RSAP de Sneevliet s’est déclaré, comme le POUM, contre la tactique entriste dans la social-démocratie préconisée par Trotsky et le mouvement trotskyste. Dès le début, il a fermement repoussé la critique de certaines organisations trotskystes sur la politique du POUM, critique qu’il a qualifiée « d’irresponsable » et « sectaire ». Pendant la Révolution espagnole, le RSAP a ardemment soutenu le POUM. Sneevliet a visité Barcelone et il a établi des relations de camaraderie fraternelle avec notre parti. Plusieurs militants du RSAP se sont incorporés aux forces du POUM sur le front d’Aragon, où ils ont lutté dans la Colonne Internationale Lénine.

Selon quelques militants trotskystes, les divergences – claires – entre Sneevliet et Trotsky ont été aggravées par l’accusation lancée contre le militant hollandais par un agent stalinien infiltré dans le « Centre par la IVe Internationale », Marc Zborowski, d’avoir contribué par son « imprudence » au sort tragique du dénommé Reiss, dirigeant des services secrets du Kremlin qui avait rompu avec Staline pour protester contre les procès de Moscou et était entré en contact avec le mouvement trotskyste. Reiss a été assassiné à Lausanne le 6 septembre 1937 par les agents de la GPU, en pleine période de terreur contre le POUM en Espagne. L’accusation contre Sneevliet, qui s’est élargie à Victor Serge, n’avait pas le moindre fondement. Zborowski, qui a facilité l’assassinat de Reiss grâce à ses informations (et qui, de selon nous, fît son possible pour empoisonner les divergences entre Trotsky et le POUM), a publiquement reconnu son triste rôle dans cet assassinat en 1955.

En pleine Occupation allemande, Sneevliet et ses collègues du RSAP ont créé une organisation de résistance illégale aux nazis : le Front Marx-Lénine-Luxemburg. Dans ses publications ce front internationaliste (le Bulletin du Front MLL, qui a commencé à sortir en juillet 1940, les Lettres Socialistes et l’imprimé périodique Spartacus) dénonçait la guerre impérialiste et le chauvinisme anti-allemand, si répandu à l’époque. Le Front MLL, dans lequel sont apparues quelques divergences sur la politique à mener, a activement lutté contre les poursuites antisémites et il a participé à la préparation de la grève générale de février 1941 à Amsterdam, l’une des premières actions ouvrières de masse contre les nazis dans ces années sombres en Europe de l’Ouest.

Le 9 avril 1942 (quelques mois seulement après le procès et la condamnation à Montauban — en France — de Rodes, d’Andrade, de Solano, de Vilar, d’Iglesias et d’autres militants du POUM à plusieurs années de travaux forcés par un tribunal militaire), Sneevliet et sept camarades du Front MLL étaient condamnés à mort en Hollande. Le procès eut lieu devant l’ObereGericht [le Haut Tribunal] allemand à Amsterdam. Les noms des huit condamnés ne doivent pas être oubliés : H. Sneevliet, A. Menist, W. Dolleman, J. Hoeslag, J. Scriefer, C. Gerritsen, J. Edel et R. Witteveen. Sneevliet a assuré en allemand la défense. Comme l’ont dit par la suite les avocats, son courage a impressionné tout le monde.

Le 12 avril, sept des condamnés à la mort (un s’étant suicidé) ont été déplacés au bunker d’Amersfoot. Selon un témoin présent, les faits se sont déroulés de la manière suivante. Les SS ont commencé à crier : « des éléments très dangereux arrivent! ». Peu après, Sneevliet a déclaré : « Camarades : nous sommes très fiers d’être les premiers condamnés en Hollande pour la cause de l’Internationale et les premiers qui allons mourir ». Le 13 de ce mois on a annoncé aux condamnés qu’arrivait le moment de l’exécution. Sneevliet a alors demandé s’ils pouvaient être fusillés en se donnant la main. Cette requête a été refusée. Il a ensuite demandé qu’on ne leur bande pas les yeux et ce fût accepté. Sneevliet a sollicité qu’on lui permette de mourir le dernier. Peu de temps avant l’exécution, nos camarades ont chanté l’Internationale. Et Sneevliet est tombé en appelant à la fraternisation avec les ouvriers et soldats allemands, en renforçant sa confiance en la cause internationale du socialisme.

(traduction de l’espagnol par Stéphane Julien)

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