Le réformisme du « Programme commun » en France (1974)

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Article publié dans Socialisme mondial N°2/3 revu et corrigé par nos soins.

Le 27 juin de l’an dernier, un programme commun de gouvernement fut signé entre le Parti « Socialiste » de France et le Parti « Communiste » Français. Ces deux partis, avec quelques formations radicales de gauche qui par la suite ont endossé le programme, se présentèrent donc aux élections françaises avec des politiques communes qu’ils promirent d’exécuter s’ils étaient élus.
En 1905 les différents groupes se réclamant du socialisme en France fusionnèrent dans un « Parti Socialiste Unifié » sous le leadership de Jean Jaurès. Adoptant le marxisme comme théorie, ce parti était l’équivalent en France du Parti Social-démocrate allemand. En 1920, une majorité de ses délégués à son congrès de Tours votèrent en faveur d’une affiliation à la Troisième Internationale (S.F.I.C.). La minorité gardait le nom « Section Française de l’internationale Ouvrière (SFIO). [Les minoritaires de Tours] furent connus sous ce nom de S.F.I.O. jusqu’en juin 1971 lorsqu’ils se joignirent à différents clubs de gauche sous la conduite de François Mitterrand pour devenir le « Parti Socialiste ». Mitterrand, un politicien bourgeois typique sous la quatrième République et plus tard candidat d’union contre De Gaulle lors des élections présidentielles de 1965, devint le leader de ce nouveau parti.
Dans les années trente, la S.F.I.O. fût en France le plus important parti se réclamant du socialisme, le Parti Communiste Français (P.C.F.) ayant perdu son emprise sur les masses ouvrières alors qu’il devenait de plus en plus sous le contrôle direct de Moscou. Durant la seconde guerre mondiale (mais seulement après l’invasion allemande de la Russie en juin 1941, il va sans dire) le P.CF. regagna du terrain perdu, et depuis lors il demeure le parti le plus important de la gauche française. En fait, à chaque élection depuis la guerre, le P.CF. a obtenu le soutien de 20 % de l’électorat.

Le nouveau P.S. se réclame encore d’une inspiration marxiste et il est encore possible de trouver dans ses écrits de vagues références à l’abolition du salariat comme objectif éventuel, quoique très éventuel. En pratique cependant, il soutient un capitalisme d’État qui devra être atteint par une série de réformes sociales. Sa principale divergence théorique avec le P.C.F. est son insistance sur l’importance de la démocratie politique comme moyen d’atteindre son objectif, le capitalisme d’État, et comme caractéristique essentielle de cette société. En d’autres mots, il prône ce qui pourrait être vaguement appelé « un capitalisme d’État démocratique » en opposition au capitalisme d’État bureaucratique de modèle soviétique tel que prôné par le P.C.F. Lors de la guerre froide, tandis que le P.C.F.— naturellement — adopta une attitude pro-soviétique, la S.F.I.O., de son côté, se montra pro-américaine. Elle soutint l’O.T.A.N. et le Marché commun, prit part à la scission de la C.G.T. (la Confédération générale du Travail, la plus importante centrale syndicale de France) commandité par la CI.A. et dénonça les communistes comme des agents de l’impérialisme russe. Comme un de ses leaders le déclara, cruellement mais avec raison: « le P.C. n’est pas à gauche, il est à l’Est ». Le P.CF., pour sa part, répondit que la S.F.I.O. était un parti de traîtres à la classe ouvrière et d’agents de l’impérialisme américain.

Maintenant tout ceci est oublié, du moins en surface. Les deux partis se sont unis et ont présenté un programme commun. S’ils avaient obtenu une majorité au parlement, Mitterrand aurait été Premier ministre et le gouvernement aurait inclu des ministres communistes. Ce n’est pas la première fois que ces deux partis ont collaboré dans les domaines électoral et gouvernemental. En 1934, les deux partis firent une alliance électorale qui marqua la fin de la politique « social-fasciste » du Komintern et pava la voie au gouvernement du Front populaire de 1936 sous la direction de Léon Blum, de la S.F.I.O. Durant quelques années, après 1945, il y eu des ministres communistes, d’abord sous De Gaulle, et ensuite en coalition avec la S.F.I.O. et les démocrates-chrétiens. Vint ensuite, en 1947, le déclenchement de la guerre froide et la révocation sans cérémonie des ministres communistes. Plus récemment, les deux partis se sont mis d’accord pour présenter Mitterrand comme candidat commun de la gauche face à De Gaulle en 1965. Et enfin, en juin de l’année dernière, vint cet accord d’un programme commun de gouvernement. Ce qui a rendu cela possible, on doit le noter, a été la détente durant la dernière décade des relations entre les impérialismes américain et soviétique. Ceci à permis aux deux partis d’oublier leurs différences en politique étrangère et de s’unir sur un programme commun de réformes, réformes que chacun des partis prônait indépendamment depuis longtemps.
Le programme commun tant vanté consiste en ceci: une liste de promesses de réformes du capitalisme. La liste est familière: la retraite à 60 ans, la semaine de 40 heures, un nouveau code du travail, un salaire minimum, les soins médicaux gratuit, une taxe sur l’augmentation du capital, 700,000 logements par an, le vote à 18 ans, une banque pour l’investissement national, un contrôle des prix, l’abolition de la peine de mort, la réintroduction de la représentation proportionnelle, l’abolition des essais nucléaires français, etc. etc. etc. Les industries d’armement, l’aérospatiale, l’énergie nucléaire et pharmaceutique et les ressources minières seront nationalisés avec compensation, ainsi que des portions des industries chimiques et électroniques. Et l’État prendra une part dans le financement et la management d’autres industries comme l’acier, le pétrole et les télécommunications. Mais comme l’indique le programme « un important secteur » de l’industrie privée survivra.
La nationalisation c’est du capitalisme d’État et non du socialisme, mais c’est ce que le P.C.F. affirme faussement. Par conséquent, comment leurs leaders expliquent-ils qu’ils ne luttent pas pour un programme « socialiste » intégral ? Georges Marchais, leur secrétaire général, fut assez franc avec ses disciples. Il leur dit que le programme commun n’est pas et ne se veut pas un programme « socialiste » (même au sens erroné du Parti Communiste).

Donc, si la mise en pratique du Programme commun n’établirait pas le « socialisme », qu’est-il supposé établir? Selon le programme — et cette partie reflète l’idéologie du P.CF.—il établirait « une véritable démocratie politique et économique ». Ainsi donc une autre « période de transition » du capitalisme au socialisme est introduite. Marx et Engels soutinrent, en fait, qu’entre la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière socialiste et l’établissement du socialisme, il y aurait une période de transition politique pendant laquelle la classe capitaliste serait dépossédée. Par socialisme et communisme (ils utilisait les deux termes de façon interchangeable) ils voulaient dire une société sans salariat, sans argent, et sans État. Lénine, plus tard, introduisit un autre niveau avant l’établissement d’une telle société (pour laquelle il utilisait uniquement le terme communisme). Pour lui, cette nouvelle étape, le « socialisme », serait caractérisée par la propriété des moyens de productions et de distribution par l’État, des salaires égaux, etc. Ensuite, il introduisit à nouveau un autre niveau, le « capitalisme d’État », sous lequel le soi-disant État prolétarien contrôlerait l’industrie capitaliste privée. Maintenant, encore une fois, nous avons un autre niveau: « une véritable démocratie politique et économique », un capitalisme réformé dirigé par une coalition P.C.-P.S.
Que signifie ce non-sens d’atteindre une société sans salariat, sans argent, et sans État via « une véritable démocratie politique et économique », suivi du « capitalisme d’État » et ensuite du « socialisme »? Ne serait-ce pas ce vieil argument gradualiste et réformiste selon lequel le capitalisme peut être graduellement transformé en socialisme par une série de réformes sociales adoptées par un gouvernement disant représenter la classe ouvrière? Définitivement, il s’agit bien de la même chose. Le P.C.F. et les partis analogues sont d’ailleurs, en fait, aussi réformistes que les partis sociaux-démocrates et travaillistes du monde, et ce depuis toujours. Ils souffrent eux aussi de l’illusion qu’il est possible pour un parti politique d’utiliser le pouvoir gouvernemental pour faire fonctionner le capitalisme dans l’intérêt de la classe ouvrière. Ce qui est triste, c’est qu’en France cette illusion soit partagée par des millions d’ouvriers ordinaires qui ont voté avec enthousiasme pour le programme commun. Quoique malheureusement pour la coalition P.C-P.S. un nombre insuffisant les aient soutenu, les gaullistes étant réélus.
Mais que serait-il arrivé si la coalition P.C-P.S. avait gagné? Le nouveau gouvernement réformiste se serait peut-être attelé à la tâche avec enthousiasme, au commencement… Quelques-unes de ses réformes sociales les plus populaires auraient peut-être été mis en pratique… Mais ensuite, le nouveau gouvernement se serait mis à gouverner le capitalisme français et l’enthousiasme se serait dissout au fur et à mesure que les ouvriers se seraient aperçus que rien de fondamentales dans leur vie quotidienne n’a changé. Le gouvernement en serait venu à entrer en conflit avec des groupes d’ouvriers demandant des augmentations de salaires. Les ministres, par la suite, auraient commencé à lancer des appels aux ouvriers pour qu’il n’y ait pas de grève et pour qu’on ne cause pas de difficultés à « leur » gouvernement. Une baisse dans les exportations, ou des difficultés dans la balance des paiements, ou une crise monétaire internationale, ou une augmentation trop lente de la production — en quelques mots, les problèmes quotidiens de n’importe quel gouvernement capitaliste auraient forcés les ministres à s’excuser de ne pas mettre en pratique leur programme de réformes aussi vite que prévu. Les ouvriers auraient été incités à travailler plus dur et à augmenter leur production. Et ce, parce que les faits montrent qu’aucun gouvernement, aussi sincère ou déterminé soit-il, ne peut faire travailler le capitalisme dans l’intérêt de la classe ouvrière. LE CAPITALISME EST UN SYSTÈME DE CLASSE QUI NE PEUT FONCTIONNER QUE DANS L’INTÉRÊT DE LA CLASSE QUI POSSÈDE ET CONTRÔLE LES MOYENS ET INSTRUMENTS DE PRODUCTION ET DE DISTRIBUTION.

A.L.B., Londres, G.B.

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