L’opposition syndicale russe en 1920

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Extrait, sans les notes, de Leonard Shapiro / Les origines de l’absolutisme communiste (Les bolcheviks et l’opposition 1917-1922) (traduction française: 1957). Nous avons précédemment publié un autre extrait de ce livre: L’opposition légale des mencheviks en Russie (1918-1922).

En 1920, la situation devenait également critique dans les syndicats. (…) Parmi eux, les membres communistes ne constituaient qu’une fraction du total: environ 500 000 sur 7 millions de syndiqués selon les chiffres officiels de 1921. Cela ne les empêchait pas d’agir uniquement par le canal de conseils et de dirigeants communistes. A toutes les conférences, c’étaient les communistes qui avaient la majorité écrasante; si, comme on l’a vu souvent, même les élections manipulées ne produisaient pas une majorité communiste jugée assez forte, les autorités avaient recours à la force pour obtenir le résultat souhaité: on dissolvait de force les comités centraux des syndicats non communistes, comme ce fut le cas pour les ouvriers typographes de Moscou.

(…) A cette époque, les syndiqués communistes n’avaient guère tendance à approuver l’opposition non-communiste en matière de question syndicale. Ce furent surtout les Menchéviks et l’ancien communiste Lozovsky qui s’opposèrent publiquement en 1918 à la politique communiste consistant à supprimer toute indépendance syndicale. Même le programme, rédigé à la fin de 1918 par le Conseil suprême de l’Economie nationale et destiné à terminer l’intervention anarchique des comités ouvriers d’usines dans la gestion de l’industrie, n’a pas soulevé d’opposition immédiate de la part des syndiqués communistes.

(…) Néanmoins les syndiqués communistes subissaient la même évolution que l’ensemble du Parti: un conflit se précisait entre les militants et les dirigeants des syndicats. La participation à l’appareil centralisé favorisait les communistes professionnels qui obtenaient les privilèges et la situation de hauts fonctionnaires du gouvernement. Elle ne donnait aucune satisfaction aux ouvriers ordinaires qui appartenaient au parti communiste et qui sentaient qu’on les soumettait aux ordres de personnalités du Parti. Il est bien compréhensible qu’ils se souvinssent avec nostalgie des premiers jours de la révolution, où les comités ouvriers faisaient la loi dans l’usine. Il y avait beaucoup de communistes syndiqués qu’on avait recrutés au sein de ces comités ouvriers d’usine, que les Bolchéviks avaient gagnés à leur cause moyennant la promesse du contrôle ouvrier et pour qui le communisme était l’image des pouvoirs que le contrôle ouvrier avait semblé représenter naguère. Dorénavant ils apprenaient ce que J.S. Mill voulait exprimer en disant: « Le peuple qui exerce le pouvoir n’est pas le même peuple sur lequel il est exercé. » Selon un historien soviétique officiel des syndicats: « Le transfert du centre de gravité de l’activité vers les sommets des syndicats entraîna toute une série de résultats anormaux et malsains: la désaffection des masses, la perception insuffisante de ce qui se passait parmi les membres des syndicats et l’attitude formaliste envers les membres » (Lozovsky)

Les ouvriers communistes étaient mécontents également du fait que les postes dirigeants de l’industrie étaient occupés par des experts bourgeois ou spécialistes. Au début de 1919, ce mécontentement avait trouvé un porte-parole particulièrement ferme en la personne de Chliapnikov, qui était alors président du Syndicat des Ouvriers métallurgistes et membre du Coseil central des syndicats. Ses critiques vigoureuses, dont on a déjà parlé ci-dessus, étaient sans doute particulièrement gênantes pour les dirigeants communistes et il n’y a rien de surprenant qu’au cours de l’année on l’ait envoyé pour une mission prolongée en Norvège; enfin son remplacement par Goltsman au poste de président du Syndicat des Ouvriers métallurgistes aurait pu faire naître le soupçon qu’on l’avait éloigné à cause de son opposition. Lénine a vigoureusement nié cette accusation (…) Cependant, comme Trotsky dans l’armée, Lénine engageait le combat en faveur des éspécialistes ». Il ne s’agissait pas seulement d’imposer les spécialistes aux ouvriers communistes récalcitrants des usines. Il fallait aussi modérer le zèle de leurs collègues communistes et celui de la Vétchéka de peur que la persécution leur rende l’existence intolérable et qu’en conséquence leurs services en souffreent du point de vue de la production. Dans l’ensemble, les communistes ont réussi à persécuter la classe ou le parti auxquels appartenaient les spécialistes – il y avait parmi eux beaucoup de Menchéviks – tout en se servant d’eux jusqu’au moment où ils purent les remplacer par des spécialistes communistes bon teint.

Ce fut surtout à propos de la direction uninominale dans l’industrie que l’opposition syndicale s’est d’abord manifestée. Pour pallier l’opposition aux spécialistes, on avait mis au point un système initial de compromis pour gérer les branches et les entreprises industrielles. C’était un système de conseils ou collèges au sein duquel la responsabilité se répartissait sur un certain nombre de codirecteurs dont l’un était dans la plupart des cas un spécialiste non communiste et les autres des membres du parti communiste. Ce système apaisait les critiques, mais n’aboutissait pas à une gestion très satisfaisante. En 1919, Lénine avait pris position en faveur de la discipline. Il ne prétendait plus, comme il l’avait fait fréquemment avant la révolution et quelque temps après, qu’à partir du moment où les masses seraient libérées de l’oppression capitaliste leur talent d’organisateur pourrait arriver au socialisme par lui-même (…) La résolution adoptée en 1920 lors du IX° Congrès du parti communiste, pour appeler à la lutte contre « la démagogie grossière de ces… éléments démagogiques… qui pensent que la classe peut résoudre ses problèmes sans utiliser les spécialistes bourgeois dans les postes les plus responsables », est peut-être due à la plume de Lénine; elle représente en tout cas avec précision ce qu’il avait recommandé depuis plus d’un an. Sa campagne inlassable en faveur de la direction uninominale devait amener des heurts fréquents et inévitables (…). Cette proposition provoquait le mécontentement d’un grand nombre de militants syndicaux importants et des membres des conseils locaux de l’économie nationale, qui y voyaient tous une menace à leurs intérêts acquis, des ouvriers communistes ordinaires et enfin des Centralistes démocratiques intellectuels qui désapprouvaient la direction uninominale en tant que système facilitant la centralisation et supprimant l’initiative locale.

Il y eut une résistance vigoureuse et immédiate aux efforts de Lénine en vue de faire adopter sa politique au parti communiste. Il était mis en minorité le 12 janvier 1920 à la « fraction » communiste du Conseil central panrusse des Syndicats, et, à la fin de janvier, le III° Congrès panrusse des Conseils de l’Economie nationale adoptait une résolution en faveur de la direction collective. Les conférences du parti communiste dans les province de Moscou et de Kharkov rejetaient la direction uninominale. (…) Le 15 mars 1920, soit quinze jours avant le IX° Congrès du Parti, Lénine se heurtait à des objections au III° Congrès panrusse des travailleurs des transports fluviaux (…).

Le plus grand obstacle que la politique de Lénine pouvait rencontrer était l’hostilité qu’elle soulevait chez la majorité des dirigeants syndicaux communistes. Comme les dix-huit mois suivants allaient le montrer, on pouvait neutraliser le mécontentement des militants sur le plan politique en réorganisant d’une manière suffisamment radicale la structure centrale du P.C., mais les gradés supérieurs de la hiérarchie syndicale représentaient une force avec laquelle il fallait compter, puisque c’est sur leur bonne volonté et leur talent d’organisateurs que reposait le seul espoir d’établir la mise au pas des syndicats récalcitrants. Toutefois, malgré leur opposition à Lénine sur cette question, des chefs comme Tomsky, Andréev, Schmidt et Roudzoutak s’étaient déjà montrés soumis à la politique du Parti sur d’autres points, même s’ils allaient à l’encontre des intérêts syndicaux. Adversaire autrefois acharné de la politique communiste dans le domaine syndical, Lozovsky capitula en décembre 1919, époque à laquelle le petit parti socialiste ouvrier des Internationalistes, dont il était le chef, effectuait sa fusion avec le P. C. Il y avait toutes les raisons d’espérer qu’en manipulant avec tact les dirigeants syndicaux la plupart d’entre eux se rangerait du côté de la politique officielle plutôt que des masses mécontentes.
Ce fut seulement au IXe Congrès du Parti, en mars 1920, que Lénine réussit à l’emporter sur l’opposition et à mettre en place la direction uninominale de haut en bas, c’est-à-dire depuis les directoires à la tête des branches industrielles jusqu’aux usines. Il fallut un débat pour que le P. C. accepte ces mesures impopulaires, mais on évita même la menace d’une scission. Au Congrès, l’opposition est venue surtout des Centralistes démocratiques, qui exprimaient le point de vue des organes locaux récalcitrants du Parti et des Soviets, et de Loutovinov, qui parlait au nom d’un groupe minoritaire de dirigeants syndicaux. Ce dernier exigeait une politique totalement incompatible avec celle de Lénine : une forme de syndicalisme dans laquelle en fin de compte le syndicat intéressé serait chargé d’administrer la branche industrielle correspondante et en porterait l’entière responsabilité. Cette tendance nouvelle, née de l’hostilité à la direction des spécialistes, était apparue pour la première fois dans les thèses de Chliapnikov, publiées vers le milieu de 1919. On n’en connaît pas le texte original, et l’auteur n’assistait pas au Congrès, mais le sens général en est exprimé dans le discours de Loutovinov, proche collaborateur de Chliapnikov. Néanmoins, toutes les formes d’opposition ne tardèrent pas à disparaître enfin, et Loutovinov déclara un peu avant la clôture du Congrès que, tout en demeurant convaincu d’avoir raison contre le Comité central, lui-même et les siens travailleraient docilement à partir de ce jour à appliquer la direction uninominale conformément aux décisions du Congrès, et ceci « non par crainte, mais en conscience ».
On est particulièrement surpris de constater qu’il n’y ait pas eu d’opposition de la part de Tomsky et des dirigeants syndicaux qui étaient de son avis. Il s’est contenté de présenter une défense de son propres thèses d’opposition et de proposer un amendement do compromis à la résolution officielle ; le ton modéré de ces deux interventions permet de suspecter qu’elles ne constituaient guère plus que des tentatives de sauver les apparences et qu’on l’avait gagné à l’attitude officielle avant le Congrès. L’habileté dans le compromis a certainement joué son rôle dans la victoire de Lénine.

La résolution finale comportait certaines concessions montrant que l’introduction de la direction uninominale n’affecterait pas trop gravement les intérêts acquis des chefs syndicaux. Ainsi, dans les diverses formes prévues de direction uninominale, des militants syndicaux pouvaient encore avoir leur place en qualité d’adjoints au directeur spécialiste ou de commissaires attachés à lui ; dans d’autres cas, la direction pouvait revenir à un délégué syndical avec un spécialiste en qualité d’adjoint. On maintenait en faveur des organismes centraux des syndicats le droit de consultation et d’avis au sujet des nominations. On pouvait maintenir en fonctions les conseils de gestion qui s’étaient montrés capables de fonctionner sans heurts. Il y a de bonnes raisons de croire que les solutions de Lénine au grave problème de la gestion ont donné satisfaction aux principaux militants syndicaux qui ne sympathisaient pas avec les ouvriers mécontents et qu’on n’éliminait pas définitivement de toutes leurs positions d’autorité dans l’industrie.
L’aboutissement de cette politique après toutes les résistances du début constitue l’un des derniers triomphes personnels de Lénine en tant que chef de son parti. Mais cette solidarité communiste, qui se manifestait pour la dernière fois sous cette forme, devait en partie cette manifestation au fait que la guerre civile n’était pas encore gagnée. Et les rivalités personnelles, qui devaient déchirer quelques mois plus tard le Comité central, n’apparaissaient pas encore. Avant tout, le succès de mars 1920 était dû au fait que Lénine avait réussi une fois de plus, comme il l’avait fait si souvent dans le passé, à évaluer avec précision les forces qui s’opposaient à lui à l’époque. Il a profité également de l’occasion pour resserrer la mainmise du Parti sur les syndicats.
Contrairement à la politique stipulée dans le programme du Parti en 1919, il était proclamé que, « sans diriger aucunement l’économie de la République soviétique, soit dans son ensemble, soit à l’exclusion des autres organismes », les syndicats participeraient dorénavant à l’organisation de la production, mais aucun groupement syndical ne devrait « intervenir directement dans la direction des entreprises » : il fallait que le comité d’usine se préoccupe de la discipline du travail, de la propagande et de l’instruction des ouvriers. Les « fractions » du Parti, obligatoires dans tous les syndicats, était rigoureusement soumises au Comité central du P.C. Les syndicats étaient chargés surtout des œuvres éducatives et pouvaient s’en acquitter le mieux en se comportant comme l’un des « composants de l’appareil soviétique d’État ». Toute mention des syndicats dans une fonction distincte de l’organisation économique de la classe ouvrière était traitée de déviation du marxisme. Enfin, le Parti décidait qu’il devait renforcer la « composition personnelle » des syndicats « en y versant les Communistes les plus solides et les plus actifs » que l’on choisirait autant que possible parmi ceux qui avaient un passé de civils. Il s’agissait de tenter dans les syndicats l’application de la méthode de Trotsky, qui avait réussi, comme on le verra plus loin, dans l’armée.

Voir aussi:

N.B.:

Le livre est disponible en anglais au format pdf sur Internet Archive: The Origin Of The Communist Autocracy Political Opposition In The Soviet State First Phase 1917 1922.

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