Le PCF et la dictature du prolétariat

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Article paru dans Socialisme mondial N°6 (1976)

« LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT ». Qu’est-ce que cette expression obscure attribuée à Marx qui fut si largement discutée dans la presse lors du 22ème Congrès du Parti Communiste Français en février dernier et que le PCF projette de retirer de ses statuts?

Ce fut en fait une expression utilisée par Marx, mais jamais dans le sens que lui donne le PCF. Marx insista toujours sur le fait que le socialisme ne pourrait être instauré que par l’action politique uniquement; autrement dit que, pour instaurer le socialisme, la classe ouvrière devrait gagner le contrôle du pouvoir gouvernemental et l’utiliser pour forcer la classe capitaliste à abandonner sa propriété des moyens de production. Dans ses lettres privées, Marx se référa quelquefois à cette utilisation du pouvoir politique par la classe ouvrière pour abolir le capitalisme comme « la dictature du prolétariat ».

Ces termes sont obscurs et dérivent de l’ancienne Rome. Sous la constitution de la République romaine il était possible, en temps de crise, pour un magistrat, d’être nommé dictator, ce qui signifiait qu’il était investi des pleines pouvoirs pour faire face à la situation. Proletarii était le mot utilisé pour décrire les citoyens romains pauvres qui, considérait-on à l’époque, ne contribuaient en rien à l’État sinon en faisant des enfants (en latin proles signifie « lignée »).

Les deux mots furent introduits dans la terminologie politique moderne à l’époque de la Révolution française, dont les leaders et penseurs se servaient de l’ancienne République romaine comme modèle. Les jacobins furent en faveur d’une « dictature » par une minorité de révolutionnaires pour écraser la résistance de la noblesse. Le terme prolétaire vint en usage pour décrire ordinairement les gens pauvres. Les deux termes furent légués par les révolutionnaires extrémistes français à leurs descendants politiques du XIX° siècle et parmi eux les communistes utopistes chez qui Marx puisa une partie de son socialisme.

Marx, cependant, utilisa le terme prolétariat d’une façon plus précise, ne signifiant pas les gens pauvres en général mais seulement ceux qui travaillent contre des salaires, c’est-à-dire la classe ouvrière. La « dictature du prolétariat » fut donc, pour lui, l’exercice du pouvoir politique par la classe ouvrière dans son propre intérêt. Ce qui pour Marx impliquait une démocratie politique complète dans laquelle la classe ouvrière – la majorité dans la société capitaliste – gouvernerait. Ses références à la « dictature du prolétariat » démontrent toutes qu’il entendait par là l’exercice du pouvoir politique par la classe ouvrière dans un cadre démocratique.

Nous, du Parti Socialiste du Canada et des partis compagnons du socialisme mondial, n’utilisons normalement jamais l’expression « dictature du prolétariat », non parce que nous serions en désaccord avec Marx sur la nécessité de l’action politique démocratique pour instaurer le socialisme, mais parce que l’expression est devenue obscure et sujette à malentendu. Nous avons toujours préféré exprimer la même conception par l’utilisation d’expression comme « la prise du pouvoir politique » et « la conquête des pouvoirs gouvernementaux » qui sont plus faciles à comprendre et moins sujettes à malentendu.

En parlant de « dictature du prolétariat » plutôt que simplement d’une « dictature révolutionnaire », Marx fit une rupture décisive avec la tradition des jacobins. Car il donna ainsi à l’idée de « dictature » un contenu démocratique, les pleins pouvoirs politiques que cela implique devant être assumés par la classe majoritaire au sein de la société et non par quelques minorités révolutionnaires.

A la fin du XIX° siècle, les idées des jacobins en France étaient presque oubliées mais jouissaient d’un regain en Russie, un pays dont le système politique et social avait plus d’une caractéristique en commun avec « l’Ancien régime ». Là, l’idée d’une dictature minoritaire révolutionnaire semblait attrayante pour les révolutionnaires anti-tsaristes, dont quelques-uns se considéraient comme marxistes. Parmi ces derniers figurait Lénine qui amena cette idée dans le mouvement social-démocrate.

Lénine était en faveur de l’organisation des sociaux-démocrates russes en « parti d’avant-garde » dont l’objectif serait de diriger les ouvriers, paysans et nationalités opprimés de Russie contre le régime tsariste. La révolution bolchevique de 1917 fut exécutée de cette manière – et il en résulte l’établissement non pas de la « dictature du prolétariat » de Marx, c’est-à-dire une démocratie ouvrière, mais la dictature révolutionnaire du parti bolchevique minoritaire. Comme les conditions économiques et politiques en Russie ne permettaient pas l’instauration du socialisme, les bolchéviques n’eurent pas d’autre choix que de développer le capitalisme en Russie (pour une grande part sous la forme du « capitalisme d’État »). Mais puisque le capitalisme ne peut être dirigé dans l’intérêt de la classe ouvrière, la dictature bolchévique devint bientôt une dictature non seulement contre la noblesse, les capitalistes privés et les paysans les plus riches, mais aussi une dictature sur le prolétariat: le gouvernement s’empara des syndicats, les grèves furent interdites, les protestations supprimées et les opposants envoyés aux camps de travaux forcés.

Malheureusement cela n’était pas évident pour une partie de la classe ouvrière d’Europe de l’Ouest mécontente et fatiguée par la guerre. Pour eux la Russie était ce qu’elle prétendait être: une « république ouvrière » qui montrait le chemin aux ouvriers des autres pays. Le gouvernement bolchévique exploita cette sympathie pour scissionner les partis sociaux-démocrates de l’Ouest et pour mettre sur pieds des partis « communistes » basés sur l’idéologie bolchévique.

En France en 1920, une majorité des délégués au Congrès de Tours vota pour aller vers le bolchevisme et pour fonder le Parti Communiste Français. Le nouveau PCF fut entraîné dans l’idéologie bolchévique, avec l’idée qu’étant l' »avant-garde de la classe ouvrière » il exercerait une dictature révolutionnaire. Par une étrange ironie de l’histoire, l’idée des jacobins sur la dictature minoritaire, qui avait été rejetée par Marx et qui avait presque disparu en France, fut réintroduite dans ce pays par le biais de la Russie arriérée. Cette fois, cependant, elle fut dénommée la « dictature du prolétariat ». Ce fut avec ce sens jacobin, léniniste, que cette expression fut introduite dans les statuts du PCF.

Le PCF a changé depuis 1920 car il ne croit plus à une insurrection armée comme chemin du pouvoir (ce qui ne fut jamais une proposition commode de toute façon) et est revenu au réformisme gradualiste de la social-démocratie. Ce changement date du milieu des années trente, lorsque sur les ordres de Moscou (suite à la signature du pacte de défense franco-russe de 1935), le PCF décida de battre les tambours patriotiques. L’ennemi n’était plus la classe capitaliste en tant que telle, mais une petite minorité de politiciens et capitalistes anti-patriotiques, pro-fascistes, contre lesquels le peuple de France devait s’unir. La stratégie actuelle du PCF est une variante de ce thème, avec les « grands monopoles » comme ennemis à vaincre.

Selon l’idéologie courante du PCF, le stade actuel du capitalisme est celui du « capitalisme monopoliste d’État » dans lequel le pouvoir politique et économique est entre les mains d’une infime minorité de grands monopolistes. La stratégie du PCF est d’essayer de renverser ces monopolistes en organisant « les classes non-monopolistes » (ouvriers, paysans, petites et moyennes entreprises, etc.) en une « Union du peuple de France ». Comme son secrétaire général, Georges Marchais, l’a exprimé au 22° Congrès en février: « Nous voulons rassembler toutes les forces vives de la nation contre les barons du grand capital, nous voulons l’Union du peuple de France ».

Le but de cette Union patriotique est, d’abord, de limiter, puis de briser le pouvoir des monopoles, ouvrant ainsi la voie à ce que Marchais appela dans son allocution de clôture (avec une obscénité contre tous les principes internationalistes du socialisme marxien) « socialisme aux couleurs de la France ».

Il n’est pas difficile de voir pourquoi un engagement, même si ce n’est que sur le papier, pour la dictature du prolétariat est un embarras. Ces « classes non-monopolistes » et les « forces vives de la nation » n’auraient jamais pu être persuadées de voter pour un tel programme; la majorité électorale anti-monopoliste n’aurait jamais pu être obtenue et le PCF serait condamné à demeurer un parti d’opposition en permanence. Qu’il n’y ait pas d’erreur à ce propos: les tactiques actuelles du PCF sont dictées par un pur opportunisme électoral.

Ce n’est pas la politique générale visant à gagner le contrôle du pouvoir politique par des moyens démocratiques – le scrutin – que nous critiquons. C’est le seul moyen praticable d’instaurer le socialisme dans les conditions politiques et sociales d’aujourd’hui, et cela a toujours été notre politique ( même à l’époque où le PCF préconisait l’insurrection armée). Ce que nous critiquons, c’est le réformisme et l’opportunisme électoral du PCF. Parce que pour instaurer le socialisme il ne suffit pas qu’un parti se déclarant socialiste remporte une majorité électorale; ce qui est important c’est que cette majorité électorale soit une majorité pour le socialisme, une majorité gagnée sur le programme socialiste établissant la propriété commune et le contrôle démocratique des moyens et outils de production. Le PCF a adopté la vieille – et vaine – politique sociale-démocrate consistant à essayer de gagner une majorité électorale sur des appels au nationalisme et des promesses de réformes du capitalisme.

Cette stratégie peut tout à fait être fructueuse au sens où des ministres d’un futur gouvernement peuvent être pris parmi les dirigeants du PCF, mais elle ne le sera pas si l’on a en vue l’amélioration du sort de la classe ouvrière. Car le PCF participerait à la gestion du capitalisme. Élu sur un programme réformiste, patriotique et non-socialiste, un gouvernement de gauche en France (ou ailleurs) n’aurait d’autre alternative que de continuer le capitalisme. Quelques autres éléments de capitalisme d’État (des nationalisations) peuvent certainement être ajoutés, mais cela ne fait que bien peu de différence pour la classe ouvrière que leurs employeurs soient des grands monopoles ou un plus grand monopole encore (l’État).

Le capitalisme ne pourra jamais être géré dans l’intérêt de la classe ouvrière pour la simple raison qu’il est basé sur leur exploitation. Dans le capitalisme, la consommation de la classe ouvrière doit être limitée pour fournir du capital pour des investissements rentables. C’est le cas dans la Russie capitaliste d’État comme dans tout autres pays capitalistes, et cela serait également le cas en France sous un gouvernement de gauche avec la participation du PCF. Comme résultat, tôt ou tard un tel gouvernement deviendrait en conflit avec la classe ouvrière: il devrait condamner les grèves; lancer des appels à l’austérité (le PCF en a bien entendu déjà fait l’expérience dans la période 1945-47 lorsqu’il participait au gouvernement d’après-guerre du capitalisme français). La rhétorique patriotique du PCF pourrait être très utile de ce point de vue: aussi bien les grèvistes que les grands monopoles pourraient – et le seraient sans doute – être dénoncés comme « non-patriote » et « anti-national ».

Le PCF n’est pas et n’a jamais été un parti socialiste. Il fut fondé comme un parti d’avant-garde bolchevique et est devenu un parti réformiste social-démocrate, mais ses objectifs sont toujours demeurés inchangés: un capitalisme d’État national et non pas le socialisme mondial.

Ce que les autres en disent

« Le postulat politique de la dictature du prolétariat s’inscrit dans la perspective d’une société capitaliste pleinement développée, terrain d’affrontement entre une classe possédante fortement minoritaire, mais au sommet de son pouvoir, et une classe ouvrière largement majoritaire, dépossédée économiquement et socialement, mais intellectuellement et politiquement mûre et apte à établir sa domination par la « conquête de la démocratie » au moyen du suffrage universel. Parvenu à cette position dominante, le prolétariat n’usera de la violence que pour répondre à la violence, au cas où la bourgeoisie quitterait le terrain de la légalité afin de conserver ses privilèges de domination. La dictature du prolétariat est décrite dans le conclusion du Capital comme « expropriation des expropriateurs », autrement dit comme « expropriation de quelques usurpateurs par la masse ».

Maximilien Rubel, Le Monde, 7 mai 1976.

« Une force effective concentrée aux mains du pouvoir d’État et capable de réaliser la volonté consciente de la majorité en dépit de la résistance d’une minorité économiquement puissante – c’est cela la dictature du prolétariat et elle ne peut être autre chose en accord avec l’enseignement de Marx. Non contente de s’accomoder du régime de la démocratie, une telle dictature peut exister uniquement dans le cadre de la démocratie, dans le plein exercice de l’égalité politique absolue de tous les citoyens ».

Julius Martov, « Marx et le problème de la dictature du prolétariat » (1918)

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    […] ouvrière (1921) * Pierre Souyri: Le marxisme de Paul Mattick (1979) * Socialisme mondial: Le PCF et la dictature du prolétariat (1976) * Willy Huhn: Contrôle ouvrier et bureaucratie en Russie: Kollontaï et Trotsky […]

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