« Entretien » avec Marx (Socialisme Mondial, 1983)

by

Karl Marx est mort le 14 mars 1883. Sans être dogmatistes nous reconnaissons volontiers que nous devons beaucoup à Marx en ce qui concerne le cadre théorique que nous utilisons pour analyser la société, l’histoire et l’économie. Pour rendre hommage à Marx nous ne pouvons mieux faire que de le laisser parler lui-même. Nous avons donc imaginé l’interview qui suit, dont les réponses sont toutes tirés des divers écrits de Marx.

1. Quelle est, selon vous, la base de la société actuelle ?

Marx : La « société actuelle », c’est la société capitaliste qui existe dans tous les pays civilisés, plus ou moins expurgée d’éléments moyenâgeux, plus ou moins modifiée par l’évolution historique particulière à chaque pays, plus ou moins developpée.

Dans la société actuelle, les moyens de travail sont le monopole des propriétaires fonciers (le monopole de la propriété foncière est même la base du monopole capitaliste) et des capitalistes.

Le mode de production capitaliste consiste en ceci que les conditions matérielles de production sont attribuées aux non-travailleurs sous forme de propriété capitaliste et de propriété foncière, tandis que la masse ne possède que les conditions personnelles de production: la force de travail.

2. Quelles sont les caractéristiques essentielles de cette société capitaliste ?

Marx : Deux traits caractéristiques distinguent d’emblée le mode capitaliste de production.

Premièrement: sa production est une production marchande. Ce n’est pas le fait de produire des marchandises qui le distingue des autres modes de production; mais c’est le fait d’être une marchandise, qui constitue le caractère dominant et décisif de son produit. Cela implique d’abord que l’ouvrier lui-même apparît uniquement comme vendeur de marchandises, donc comme ouvrier salarié libre, et le travail comme travail salarié en général. Étant donné nos études antérieures à ce sujet, il n’est pas nécessaire de démontrer une fois de plus comment le rapport entre capital et travail salarié détermine entièrement le caractère du mode de production. Les principaux agents de ce mode de production, le capitaliste et l’ouvrier salarié, en soi, sont simplement l’incarnation, la personnification du capital et du travail salarié.

Ce qui, deuxièmement, distingue spécialement le mode capitaliste de production c’est, en tant que sa fin immédiate et son moteur déterminant, la production de la plus-value.

3. Vous dites que c’est le rapport entre capital et travail salarié qui détermine entièrement le caractère du capitalisme, mais comment définissez-vous le « capital » ?

Marx : Le capital représente des rapports sociaux. Ce sont des rapports bourgeois de production, des rapports de production de la société bourgeoise. Le capital ne consiste pas seulement en moyens de subsistance, en instruments de travail et en matières premières; il consiste au même degré en valeurs d’échange. Tous les produits dont il se compose sont des marchandises. Le capital n’est donc pas seulement une somme de produits matériels, c’est aussi une somme de marchandises, de valeurs d’échange, de grandeurs sociales.

C’est seulement parce que l’ouvrier vend sa force de travail pour pouvoir vivre que la richesse matérielle se transforme en capital. C’est seulement par rapport au travail salarié que se changent en capital les objets qui sont les conditions objectives du travail, c’est-à-dire les moyens de production, et les objets qui sont les conditions matérielles de la conservation de l’ouvrier, autrement dit les moyens de subsistance. Pas plus que l’argent, le capital n’est une chose. Dans le capital comme dans l’argent, des rapports de production sociaux déterminés entre des personnes se représentent comme des rapports entre des objets et des personnes, autrement dit des rapports sociaux déterminés se représentent comme des propriétés naturelles sociales d’objets. Sans salariat, pas de production de plus-value, dès que les individus s’affrontent en tant que personnes libres; sans production de plus-value, pas de production capitaliste, donc pas de capital ni de capitalistes ! Capital et travail salarié (c’est ainsi que nous appelons le travail de l’ouvrier qui vend sa propre.force de travail) ne font qu’exprimer deux facteurs d’un même rapport.

4. Comment expliquez-vous l’origine de cette plus-value ?

Marx : La valeur d’une marchandise est déterminée par la quantité totale du travail qu’elle contient. Mais une partie de cette quantité de travail représente une valeur pour laquelle a été payé un équivalent sous la forme de salaires, une autre partie est incorporée dans une valeur pour laquelle on ne paie pas d’équivalent. Une partie du travail contenu dans la marchandise est du travail payé, une autre partie est du travail non payé.

La plus-value, c’est-à-dire, la partie de la valeur totale des marchandises dans laquelle est incorporé le surtravail, le travail impayé de l’ouvrier, je l’appelle le profit.

C’est l’employeur capitaliste qui extrait directement de l’ouvrier cette plus-value, quelle que soit la part qu’il en puisse finalement garder lui-même. C’est par conséquent de ce rapport entre l’employeur capitaliste et l’ouvrier salarié que dépend tout le système du salariat et tout le système de production actuel.

5. Donc, selon vous, c’est par le biais du système du salariat que les travailleurs sont exploités ?

Marx : Le salaire n’est pas ce qu’il paraît être, à savoir la valeur (ou le prix) du travail, mais seulement une forme déguisée de la valeur (ou du prix) de la force de travail. L’ouvrier salarié n’est autorisé à travailler pour assurer sa propre existence, autrement dit à exister, qu’autant qu’il travaille gratuitement un certain temps pour les capitalistes (et par suite pour ceux qui, avec ces derniers, vivent de la plus-value); tout le système de la production capitaliste vise à prolonger ce travail gratuit par l’extension de la journée de travail ou par le développement de la productivité c’est-à-dire par une plus grande tension de la force de travail, etc; le système du travail salarié est, d’autant plus dur que se développent les forces sociales productives du travail, quel que soit le salaire bon ou mauvais, que reçoit l’ouvrier.

6. Mais cela ne veut pas dire que vous croyez que les travailleurs ne devraient pas essayer d’obtenir un meilleur salaire aussi longtemps que le capitalisme existera ?

Marx : Reclamer une rémunération égale ou mémé équivalente sous le régime du salariat équivaut à réclamer la liberté sous le régime de l’esclavage. Ce que vous considérer comme juste et équitable n’entre donc pas en ligne de compte. La question qui se pose est la suivante: Qu’est-ce qui est nécessaire et inévitable au sein d’un système de production donné ?

La résistance périodiquement exercée de la part de l’ouvrier centre la réduction des salaires et les efforts qu’il entreprend périodiquement pour obtenir des augmentations de salaires sont inséparablement liés au système du salariat et sont provoqués par le fait même que le travail est assimilé aux marchandises et soumis par conséquent aux lois qui règlent le mouvement général des prix.

La valeur de la force de travail constitue la base rationnelle et déclarée des syndicats, dont il importe de ne pas sous-estimer l’importance pour la classe ouvrière. Les syndicats ont pour but d’empêcher que le niveau des salaires ne descende au-dessous du montant payé traditionnellement dans les diverses branches d’industrie, et que le prix de la force de travail ne tombe au-dessous de sa valeur.

Les syndicats agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital; ils se montrent en partie inefficaces par suite de l’emploi peu judicieux qu’ils font de leur puissance. Ils manquent généralement leur but parce qu’ils se bornent à une guerre d’escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leurs forces organisées comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour abolir enfin le salariat.

7. Evidemment donc, pour vous, l’abolition du salariat sera un élément-clef de la société qui réalisera « l’émancipation de la classe travailleuse », mais est-ce que vous pourriez dire un peu plus sur cette société ?

Marx : La condition d’affranchissement de la classe laborieuse, c’est l’abolition de toute classe. La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l’ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme et il n’y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l’antagonisme dans la société civile.

Au sein d’un ordre social communautaire, fondé sur la propriété commune des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits; de même, le travail incorporé dans les produits n’apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle possédée par eux.

Supposons qu’au lieu d’être capitaliste la société soit communiste: tout d’abord, le capital-argent disparaît.

8. Qu’est-ce que l’on peut dire sur la répartition des produits dans la société socialiste ou (comme vous préfériez l’appeler) communiste ?

Marx : A toute époque, la répartition des objets de consommation n’est que la conséquence de la manière dont les conditions de la production sont elles-mêmes réparties. Que les conditions matérielles de la production soient la propriété collective des travailleurs eux-mêmes, une répartition des objets de consommation différente de celle d’aujourd’hui s’ensuivra.

Le capital-argent disparaît en production socialisée. La société répartit la force de travail et les moyens de production entre les diverses branches d’industrie. Les producteurs pourront, si l’on veut, recevoir des bons en échange desquels ils prélèveront sur les dépôts sociaux de consommation une quantité correspondant à leur temps de travail. Ces bons ne sont pas de l’argent. Ils ne circulent pas.

Remarquons encore ici que le bon de travail d’Owen, par exemple, est aussi peu de l’argent qu’une contremarque de théâtre. Owen suppose d’abord un travail socialisé, ce qui est une forme de production diamétralement opposée à la production marchande. Chez lui le certificat de travail constate simplement la part individuelle du producteur au travail commun et son droit individuel à la fraction du produit commun destiné à la consommation.

9. Mais ces « bons », seraient-ils simplement un expédient temporaire ou seraient-ils une caractéristique permanente de la future société sans classes ? Le socialisme, n’implique-t-il pas un accès libre et gratuit pour tous aux biens de consommation dont ils ont besoin ?

Marx : Ce à quoi nous avons affaire ici, c’est à une société communiste non pas telle qu’elle s’est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste: une société par conséquent, qui, sous tous les rapports, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l’ancienne société des flancs de laquelle elle est issue.

Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre mais deviendra lui-même le premier besoin vital; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’horizon borne du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux; « De chacun selon ses capacités, a chacun selon ses besoins! »

Le seul commentaire que nous ferons ici concerne la suggestion (et il ne s’est jamais agi que de cela) d’utiliser des « bons de travail », tout au début de la société socialiste. Si l’on avait établi le socialisme dans les années 1870, sans doute n’aurait-il pas été possible de procéder avant plusieurs années au libre accès pour tous aux biens de consommation. Mais le développement fantastique des forces de production depuis l’époque de Marx a résolu ce problème sans appel: aujourd’hui le stade de l’application du principe « de chacun selon ses capacités, a chacun selon ses besoins » pourrait être atteint très rapidement après l’abolition du capitalisme. Comme nous le disons dans notre brochure: Pour le Socialisme Mondial à propos de cette suggestion de Marx:

« Nous répétons que ce point de vue s’expliquait à l’époque, mais plus de nos jours. Aujourd’hui, les « périodes de transition », les « dictatures révolutionnaires », les « bons de travail » n’ont plus de raison d’être et représentent des concepts du XIX » siècle. L’accès libre pour tous aux biens et aux services se/on les besoins individuels pourrait être introduit pleinement presque tout de suite après l’établissement du socialisme – et on pourra établir le socialisme des que la classe travailleuse le voudra et mènera faction politique nécessaire. »

RÉFÉRENCES

1. Critique du Programme de Gotha.

2. Capital, livre III, Éditions Sociales, pp. 792-3.

3. Travail salarié et Capital ; Résultats du processus immédiat de la production, Rubel, Pages de Karl Marx I, p. 225.

4. Salaire, Prix et Profit.

5. Critique du Programme de Gotha.

6. Salaire, Prix et Profit ; Résultats ; Dangeville, Marx-Engels Le syndicalisme I, p. 49

7. Misère de la philosophie ; Critique du Programme de Gotha ; Capital, livre II, Éditions Sociales, p. 276.

8. Critique du Programme de Gotha ; Capital, livre II, p. 313 ; Capital, livre I, Garnier-Flammarion, p. 592.

9. Critique du Programme de Gotha.

(Socialisme Mondial 22, 1983)

Publicités

Étiquettes : ,

Une Réponse to “« Entretien » avec Marx (Socialisme Mondial, 1983)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] socialiste May 1968 : Could the working class have taken power?Ni patrie ni frontières n° 25-26“Entretien” avec Marx (Socialisme Mondial, 1983)Entretien avec l’épouse de Mansour […]

    J'aime

Commentaires fermés


%d blogueurs aiment cette page :