La fin du stalinisme et l’avenir du socialisme (Solano, 1992)

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Article de Wilebaldo Solano paru dans Iniciativa Socialista nº 21 en octobre 1992. Traduit de l’espagnol par Stéphane J.

Le problème capital de notre temps, de cette fin d’un siècle de grandes convulsions historiques, consiste à faire un peu la lumière sur les changements spectaculaires qui modifient la physionomie du monde et amènent d’énormes inconnues pour tous ceux qui se réclament du socialisme, de quelques tendances soient-ils, et ne considèrent pas que « l’histoire s’est terminée » avec la « victoire finale » du capitalisme.

L’heure est venue de la grande réflexion et non d’un des multiples débats importants qui ont marqué l’histoire du socialisme. Nous savons parfaitement que certains – précisément ceux qui se sont le plus trompés ou sont portent les plus grandes responsabilités – préfèrent se taire, que le temps passe et attendre un miracle qui pourrait les réhabiliter. Pendant ce temps ils pratiquent l’empirisme habituel ou se réfugient dans la social-démocratie. Mais nous savons aussi que même dans le champ, quelqu’en soit sa forme, de ceux qui ont dénoncé le stalinisme et ses ruines, abondent ceux qui ne cachent pas leur satisfaction pour « avoir eu raison » et fuient tout débat qui pourrait modifier leur certitude.

Un naufrage sans précédent

Le naufrage de l’URSS, la chute des régimes staliniens d’Europe de l’Est, la crise de la Chine, du Viêtnam et de Cuba et la dispersion du mouvement communiste dans le monde constituent un phénomène sans précédent à l’époque contemporaine. Eh bien, un phénomène de ce type ne peut pas être négligé en disant simplement que « le capitalisme est pire » ou, arguant qu’en URSS et dans les pays de l’Est « il n’y avait pas de socialisme », le naufrage a moins d’importance qu’il n’y paraît. La vérité crue et simple consiste en ce que pour des millions de personnes de tous pays se sont effondrés les mythes amplement diffusés par le stalinisme pendant des décennies et que l’idée même de l’émancipation humaine par la voie du socialisme s’en trouve compromise, pour ne pas dire discréditée.

Nous qui nous n’avons jamais partagé les mystifications staliniennes, nous qui au fil des années et des vicissitudes de ce siècle de guerres et de révolutions avons dénoncé et combattu le processus de dégénérescence de la révolution russe – en Espagne et dans d’autres pays – nous ne pouvons pas accepter le silence qu’on voudrait nous imposer. La politique de l’autruche, l’oubli de l’expérience, le renoncement à l’esprit critique et à la propre explication des phénomènes sociaux et politiques du monde d’aujourd’hui, sont inadmissibles, surtout dans le mouvement ouvrier et socialiste et dans les cercles intellectuels progressistes et radicaux.

J’ai écrit dans un quotidien de Barcelone que la question qui s’imposait était « pourquoi ce naufrage historique sans précédent que la télévision a montré au monde avec le discours pathétique de Gorbatchev et la substitution au drapeau rouge du drapeau du despotisme tsariste au Kremlin ». Le naufrage tout le monde le reconnaît, même beaucoup de communistes; jusqu’à ceux qui s’obstinent à proclamer qu’ils étaient différents et qu’ils savaient qu’en URSS n’existait pas le socialisme. C’est la moindre des choses. Ce dont on a besoin c’est d’entrer dans les causes et les motifs. Seuls répondent clairement à cela les anciens communistes qui sont arrivés à la conclusion facile que « le communisme est mort », la révolution d’octobre ayant été une espèce de « de catastrophe dénuée de sens » et dont tout ce qui en a dérivé a été profondément néfaste.

Nous marxistes révolutionnaires comprenons la déception immense des militants ou des ex–militants communistes qui ont confondu le despotisme stalinien avec le socialisme. Mais nous ne pouvons pas accepter le mea culpa relatif des dirigeants et des intellectuels qui savaient bien mieux que nous ce qu’était réellement l’URSS, ce qui représentait la bureaucratie, les conditions dans lesquelles vivaient les travailleurs, l’étouffement de la vie intellectuelle, la répression et la terreur exercées pendant les longues années d’oppression. Ils le savaient et se taisaient par pur opportunisme. Certains, comme Georges Marchais [qui était secrétaire général du PCF], en sont arrivés à dire que l’expérience de l’URSS et des démocraties populaires était « globalement positive ». D’autres, comme Berlinguer ou Occhetto, paralysés dans leur pays par le discrédit du stalinisme, ont diffusé de façon édulcorée certaines des thèses des marxistes antistaliniens, ont dit que « l’impulsion d’octobre » 1917 s’était épuisée, mais ils sont restés dans l’orbite de Moscou et ont continué de rendre de grands services à la bureaucratie russe. D’autres, comme Carrillo, ont copié les italiens avec du retard, et mal, mais ont maintenu les mythes et l’autoritarisme bureaucratique dans leurs propres partis, ont porté aux nues les Ceaucescu et les Kim Il Sung, et n’ont jamais rompu le cordon ombilical avec Moscou.

La logique voudrait que maintenant les dirigeants communistes et ex-communistes fassent un bilan critique de leur expérience. Les militants qui se sentent abandonnés et trompés le réclament depuis un certain temps. Ce bilan n’apparaît nulle part. J’ai compris, les partis communistes, ou ce qu’il en reste, végètent, attendent, changent de nom ou se déguisent en essayant d’animer de nouvelles organisations plus larges, et même demandent un asile politique chez l’Internationale Socialiste. Et, d’une manière générale, ils agissent en recourant aux méthodes bureaucratiques et aux vieilles mystifications.

La rupture radicale avec « l’idéologie », la pratique et les méthodes bureaucratiques du stalinisme est absolument indispensable non seulement pour les intellectuels et les militants communistes mais aussi pour ceux qui, se situant à gauche des partis communistes, ont œuvré, qu’ils le sachent ou pas, comme compagnons de route. Surtout pendant l’époque durant laquelle, en pleine guerre froide, l’aventureuse équipe de Brejnev a donné l’impression d’agir comme une force anti-impérialiste, quand en réalité sa politique consistait à créer et à promouvoir des bases arrières pour sa confrontation avec les États-Unis. La thèse des états ouvriers, dégénérés ou déformés, appliqués à l’URSS et aux démocraties populaires, idéalisait la bureaucratie, lui assignait une « mission historique » qui était fausse, et menait à une impasse.

Un écroulement prévisible

L’effondrement de l’URSS et de ses satellites de l’Est pose une infinité de problèmes à tout le monde. Mais, essentiellement, à ceux qui se proclament socialistes. Ce sont souvent ceux qui assurent fermement que cet éboulement était imprévisible. Nous avons déjà dit en de multiples occasions que pour nous, marxistes révolutionnaires, nous ne croyions pas à la stabilité et la stabilisation du despotisme stalinien, que la fin de celui-ci était prévisible (mais pas de la façon grotesque que nous avons vécue). Je ne veux pas embrumer le lecteur avec les citations, qu’on  peut trouver facilement dans les œuvres de Léon Trotsky, de Victor Serge, d’Andreu Nin et de bien d’autres. Nous soulignerons seulement que dès octobre 1928, Boukharine lui-même, qui avait maintenu une collaboration très critiquée avec Staline, écrivait que si la classe ouvrière n’abattait pas la dictature bureaucratique, d’autres forces s’occuperaient du travail. En 1932, la préoccupation d’Andreu Nin était que la fin du stalinisme ne soit pas aussi la « chute de la révolution russe et un désastre irréparable pour le prolétariat international ».

Depuis la publication en 1937 de La révolution trahie de Trotsky et de Destin d’une révolution de Serge, analyses magistrales de la société soviétique des années trente, la littérature marxiste consacrée à l’URSS a été très importante. Et presque personne n’y accordait d’avenir historique à la bureaucratie soviétique et à l’URSS stalinienne. En 1969 a été publié à Paris un volume important intitulé Samizdat I – La une voix de l’opposition communiste en URSS, qui était une sorte d’anthologie des principaux écrits clandestins qui dénonçaient les excès de la dictature stalinienne. Ce document impressionnant donnait une idée assez juste de la résistance et de l’opposition au système, une opposition très variée, née à la suite du XX° congrès du PCUS et de la période de Krouchtchev. Plusieurs de ses animateurs, des inconnus à l’époque, ont joué un rôle important à l’époque de la pérestroïka. Parmi ceux-ci figure Sakharov qui en 1968 a publié un document mettant en garde les dangers qui menaçaient le régime et l’humanité.

Deux ans après, en mars 1970, Sakharov, l’historien Medvedev et le physicien Turchine ont envoyé une lettre-programme à Brejnev dans laquelle, après avoir analysé l’économie soviétique et des dangers qui menaçaient l’URSS, ils réclamaient « une démocratisation de toute la vie sociale » et demandaient :  » qu’est-ce qui nous attend si nous ne prenons pas cette voie ? Un retard par rapport aux pays capitalistes dans la deuxième révolution industrielle et la transformation de notre pays en une puissance provinciale de deuxième ordre; une aggravation de toutes les difficultés; une aggravation des problèmes nationaux, puisque l’aspiration la démocratisation a inévitablement un caractère nationaliste ». En 1987, Gorbatchev allait presque vers la même analyse après avoir expliqué la stagnation sous Brejnev et après avoir justifié la nécessité de la pérestroïka.

Tout cela vient confirmer que la théorie de l’imprévisibilité n’est pas justifiée et que les causes du naufrage de l’URSS sont connues pour l’essentiel : échec dans la confrontation un politico-militaire avec les États-Unis, impossibilité de vivre sous l’équilibre de la terreur atomique et de poursuivre le réarmement et la guerre froide, stagnation de l’économie et retard technologique sévère en conséquence d’une planification bureaucratique qui avait déjà été dénoncée dans les années vingt par Trotsky et par Boukharine, démembrement de l’appareil bureaucratique du parti et de l’État face aux tendances à la démocratisation, aggravation des problèmes des nationalités oppressées et explosion des tendances nationalistes, crise et décomposition de la bureaucratie en tant que catégorie sociale et émergence d’une nouvelle classe qui préconise la restauration du capitalisme.

Tous ces problèmes méritent une analyse profonde et des débats appropriés. Parce que pour nous on ne peut pas se contenter de dire que « il n’y avait pas de socialisme » ou que c’était « une dictature totalitaire ». Et, naturellement, cette analyse doit inclure toute l’expérience de la révolution d’octobre, examinée sans préjugés d’aucune sorte, mais en repoussant les lunettes réactionnaires de ceux qui ont intérêt à tout mélanger, à confondre le stalinisme avec le communisme, à accuser au marxisme de tous les malheurs et à proclamer que le socialisme est une utopie dangereuse.

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4 Réponses to “La fin du stalinisme et l’avenir du socialisme (Solano, 1992)”

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  2. Wilebaldo Solano est mort « La Bataille socialiste Says:

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  4. dinaline Says:

    Dites moi comment le stalinisme est tombé?! mercii

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