Paul Mattick

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Par Charles Reeve (nom de plume de Jorge Valadas). Extrait de De la pauvreté et de la nature fétichiste de l’économie (Ab irato, 1998)

Paul Mattick est né en Allemagne, en 1904, dans une famille prolétaire de tradition socialiste. Militant des Jeunesses Spartakistes dès l’âge de 14 ans, il fut élu, pendant la période révolutionnaire, délégué au Conseil ouvrier des usines Siemens à Berlin, où il était apprenti outilleur. Il participe à de nombreuses actions, révoltes d’usines, émeutes de rue, se fait arrêter et sa vie est à plusieurs reprises menacée. En 1920, il quitte le parti communiste, devenu parlementariste et rejoint les tendances communistes de conseils qui forment le KAPD (le Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne). À l’âge de 17 ans il écrit déjà dans les publications de la jeunesse communiste et s’installe à Cologne où il trouve du travail et tout en poursuivant son activité d’agitation au sein des Organisations Unitaires Ouvrières, dont Otto Rühle était un des fondateurs. C’est dans ce milieu qu’il se lie d’amitié avec un noyau d’artistes radicaux, les Progressives de Cologne, critiques acerbes des divers avatars de l’art et la culture dite prolétaire. Comme tant d’autres communistes extrémistes antibolchéviques, plus encore par son infatigable activité subversive, son nom se trouva vite sur les listes rouges du patronat. Réduit au chômage, poursuivi par la police et les nazis, marginalisé par les communistes orthodoxes, conscient du déclin du mouvement révolutionnaire autonome face à la montée du nazisme et à la bolchévisation des communistes, Paul décide, en 1926, d’émigrer, avec d’autres camarades, aux États-Unis.

Après quelques années de repli, qu’il met à profit pour étudier Marx, repenser les théories de la crise et ses rapports avec l’activité révolutionnaire, Paul s’installe à Chicago où il travaille comme outilleur dans la métallurgie. Il rentre en contact avec les IWW (Industrial Workers of the World), syndicalistes révolutionnaires actifs dans le mouvement des chômeurs qui se développait alors. Il participe activement à ce mouvement, au sein des groupes de chômeurs radicaux de la région de Chicago (Workers League), lesquels prônaient, contre l’avis des organisations liées au P.C. USA, l’action directe pour obtenir des moyens matériels d’existence. Il rejoint ensuite un petit parti d’orientation communiste de conseils. C’est de ce milieu qui sont issues les revues Living Marxism (1938-1941) et New Essays (1942- 1943) , dont Paul était le rédacteur. C’est également à cette époque qu’il entre en relation avec Karl Korsch, devenu son ami, collaborateur de ces publications, au même titre que Pannekoek et d’autres communistes anti-bolchéviques européens et nord-américains. Le groupe s’attachait particulièrement à analyser les formes de la contre-révolution capitaliste et d’intégration de la classe ouvrière par l’État : les divers fascismes ou le New Deal américain.
Pendant la guerre Mattick continue à travailler comme métallo. La bureaucratie syndicale, alors sous le contrôle des communistes américains, imposait la paix sociale dans les usines au nom de la défense de la démocratie et de l’alliance avec la Russie de Staline. Dans les réunions syndicales, Paul attaquait régulièrement la clause anti-grève en rappelant que : “ Maintenant que les patrons ont besoin de nous, c’est maintenant que nous devons les frapper ! ”. Très vite des gorilles syndiqués, lui firent comprendre que de tels propos n’étaient pas très convenables, qu’après tout on était à Chicago et que sa santé se porterait mieux s’il évitait les réunions syndicales… À la fin de la guerre Paul vient à New York où il vit avec beaucoup de difficultés matérielles. Il se retirera ensuite dans un village du Vermont, où il vivra avec sa femme et son fils, en quasi auto-subsistance, sur un petit lopin de terre. Dans les années 60 il s’installe à Cambridge (Boston) où travaille sa femme Ilse et ou, désormais, il se consacrera à l’écriture. En 1969, il publiera, Marx et Keynes, Les limites de l’économie mixte , une des œuvres majeures de la pensée marxiste anti-bolchévique de l’après guerre. Mattick montre que, partant d’une répétition bourgeoise de l’analyse critique de Marx, Keynes n’a pu proposer qu’une solution provisoire aux problèmes économiques du capitalisme moderne et que les conditions qui rendaient efficace les mesures keynésiennes disparaissent avec leur application même. D’où son opposition à tous les courants économiques bourgeois et staliniens qui voient dans l’intervention de l’État un facteur de stabilisation et équilibre de la vie économique. En ce sens, son analyse des limites de cette intervention annonçait l’émergence de la réaction bourgeoise néolibérale et, d’un autre point de vue, incitait à un nécessaire retour à la critique le l’économie politique de Marx , seule voie pour comprendre la nouvelle période capitaliste.
À la fin des années 60, dans la foulée des mouvements étudiants et des luttes ouvrières, les idées dont il était un des porte-parole trouvèrent un nouveau intérêt parmi la jeunesse. Paul voyagera partout en Europe et au Mexique pour donner des conférences, rencontrer des gens, écrire dans les publications radicales. Jusqu’à sa mort, le 7 février 1981, il défendra l’idée que la transformation du monde et l’abolition du capitalisme ne pourront être menées à bien que par les intéressés eux-mêmes et que personne pourra accomplir cette énorme tâche à leur place. Qui plus est, soulignait-il, l’effort de comprehension du monde n’a de sens que s’il a pour but de le changer.
Ceux et celles qui ont eu la chance et le bonheur de le connaître,  n’oublieront pas la force de ses convictions, la chaleur et la richesse du contact, son humour corrosif, la qualité humaine de la personne qui donnait vie aux idéaux de l’auto-émancipation sociale. Comme il l’aimait rappeler : “ Aussi réduites que soient aujourd’hui les chances qui s’offrent pour une révolte, ce n’est pas le moment de mettre bas les armes. ”.

Charles Reeve

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