La grève du 30 novembre 1938 (Masses)

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Article publié dans Masses (N° de janvier 1939). Sur la grève du 30 novembre 1938 et son échec nous avons déjà publié Premier bilan (L’échec d’une grève générale) paru dans Juin 36 (2 décembre 1938).

La Grève du 30 Novembre

Deux ans après la victoire électorale des gauches, voici déchaîné en France un mouvement de réaction sociale et politique que rendaient inévitable depuis longtemps les faiblesses ininterrompues du Front Populaire. La première de ces faiblesses, celle qui les portait en germe et les déterminait toutes à l’avance, consista, en juin 1936, à s’effrayer de l’irrésistible mouvement de grèves et d’occupations qui autorisait toutes les espérances et toutes les audaces, et, au lieu d’exploiter à fond le soulèvement des masses enfin réveillées, à le craindre et à le freiner. Tous les partis et organisations qui constituaient le Front populaire, y compris la S.F.I.O., le parti communiste et la C. G. T. ont une part égale dans cette responsabilité première.
Quelques semaines après, le recul du premier gouvernement de Front Populaire, devant la contre-révolution européenne, à laquelle il permit d’étrangler sur ses frontières mêmes, la Révolution Espagnole, achevèrent d’anéantir les possibilités immenses un instant entrevues au début de l’été de 1936. La victoire du Front Populaire n’était pas vieille de deux mois, que déjà le retour offensif de la réaction en Europe et en France était inévitable. Deux ans à peine se sont écoulés aujourd’hui, et, tandis qu’Hitler dicte des lois à l’Europe, les prisons de France regorgent de militants ouvriers et les grévistes licenciés peuplent les faubourgs.
Toute la puissance de la C. G. T. entre 1936 et 1938, toute la force de la classe ouvrière dans le pays, n’ont jamais reposé que sur le souvenir encore vivace, et la menace toujours présente, des occupations d’usines. Mais dès lors que l’on minimisait, à la tête des organisations ouvrière, ce souvenir et cette menace, dès lors qu’on se refusait à tirer les conséquences révolutionnaires de la grande peur bourgeoise et de la grande espérance populaire, dès lors qu’on écartait à priori l’hypothèse de la évolution, quel moyen gardait-on d’inspirer le respect à des classes dirigeantes de moins en moins inquiètes et de plus en plus impatientes de vengeance ? Au moment décisif, quand l’ennemi frappa pour la première fois un grand coup et que les décrets-lois de Paul Reynaud portèrent la première brèche sérieuse dans les conquêtes de juin 36, on se servit de la grève générale comme d’un moyen de chantage par lequel on croyait pouvoir intimider l’adversaire alors qu’on ne se prenait pas soi-même au sérieux. Après avoir attendu quinze jours et donné les preuves évidentes d’une profonde répugnance au combat, après s’être soi-même gravement handicapés matériellement et moralement, on a cru, par la seule menace d’une grève qu’on voulait et qu’on disait vouloir passive, faire reculer une bourgeoisie déjà sûre de sa force et prête, quant à elle, à en user réellement. L’état-major de la C. G. T. a pensé qu’il pouvait recourir au bluff, et il s’est cru assez fort pour intimider en M. Daladier un politicien réputé faible, comme avalent fait les ligues françaises en février 1934, ou Hitler en septembre 1938. Il n’a pas vu que les ligues avaient eu derrière elle au 6 février, toute la force menaçante des puissances de réaction sociale et qu’Hitler est fort de toute la contre-révolution européenne qui l’appuie ou le ménage. Un Daladier ne pèse pas lourd devant tout cela : il s’incline avant même de protester, ou d’en avoir envie. Mais la C. G. T., qu’a-t-elle au bout de compte qui puisse l’effrayer, quand elle a peur elle-même de son ombre ?

On ne peut faire de chantage que quand on dispose d’atouts redoutables et qu’on est décidé à les employer. Ayant exclu d’avance sa seule force efficace, celle de l’action directe révolutionnaire, la C. G. T. ne pouvait compter que sur une invraisemblable pusillanimité du gouvernement — mais tout démentait ce calcul — ou sur un sursaut de conscience de MM. Bonnet et Daladier, jadis tirés par elle du déshonneur : c’était bien mal connaître la psychologie de ces bourgeois profondément conservateurs, pour qui les bienfaits de la C.G.T. étaient eux-mêmes une tare gênante.
Face à l’affirmation de la force gouvernementale il fallait, ou bien reculer, ou bien se préparer à combattre. En reculant on perdait la face, mais on différait la défaite, on pouvait espérer trouver un moment meilleur ; en combattant, on risquait l’écrasement, mais on pouvait espérer la complète victoire. Le moyen terme adopté, celui d’une grève pacifique maintenue la mort dans l’âme devant un gouvernement goguenard, qui mettait méthodiquement sur pied tout l’appareil de la répression bourgeoise, ne pouvait conduire qu’à l’échec. L’ « épreuve de force » qui à vrai dire n’a été faite sérieusement que d’un côté, a abouti à dégonfler en un jour, la légende de puissance irrésistible dont les dirigeants de la C. G. T. couvraient leur réformisme et à livrer à la répression les meilleurs des militants.
Il va s’agir maintenant de réparer au mieux les dégâts et de pourvoir à l’avenir. L’épreuve du 30 novembre n’est pas la dernière et, si fâcheuse qu’elle ait été, le résultat n’en est pas décisif. Diverses raisons font que le fascisme brutal n’est pas à l’ordre du jour immédiat. Espérons que la leçon aura servi aux dirigeants de la C.G.T., responsables par leur légèreté de la défaite ouvrière, et qu’ils auront compris qu’on ne joue pas avec une arme aussi essentielle que la grève générale, qu’on ne jette pas dans la bataille contre un ennemi aussi puissamment organisé que le nôtre, des masses désarmées et forcément hésitantes, sans risquer une débandade, où seul le sentiment de l’honneur oblige les meilleurs à préférer la répression à la fuite. Espérons aussi que l’acuité du problème social à l’intérieur de la France, brusquement soulignée par la journée du 30 novembre, rendra moins aisées les manœuvres débilitantes par lesquelles, au cours des derniers mois, le parti communiste et ses représentants dans la C.G.T. ont constamment mêlé les problèmes sociaux aux questions internationales. Ce ne sont pas les mots d’ordre chauvins, ce n’est pas la duplicité ni les manœuvres impopulaires d’une politique belliqueuse qui permettront de modifier en faveur de la C.G.T. le rapport des forces à l’intérieur de la France. Les illusions du réformisme sortent aussi endommagées de l’expérience du 30 novembre que le machiavélisme communiste. Il faut que la classe ouvrière le comprenne. Le redressement est à ce prix.

MASSES.

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Une tactique du socialisme conséquente, résolue, allant de l’avant, provoque dans la masse le sentiment de la sécurité, de la confiance, de l’ardeur au combat ; une tactique hésitante, faible, fondée sur une dépréciation du prolétariat exerce sur la masse une action paralysante et perturbatrice.

Rosa Luxembourg.

masses39001

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2 Réponses to “La grève du 30 novembre 1938 (Masses)”

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  2. Nouvelle étape (1939) « La Bataille socialiste Says:

    […] Nouvelle étape (1939) By admin Éditorial du numéro de janvier 1939 de Masses (Nouvelle série N°1). Nous avons déjà publié un article extrait de ce numéro: La grève du 30 novembre 1938 . […]

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