Un « congrès » « socialiste » ?

by

aubry-reims

Le congrès de Reims du Parti dit socialiste s’est tenu les 14, 15 et 16 novembre. Mais peut-on vraiment parler d’un congrès ? La « commission des résolutions », tenue dans la nuit de samedi à dimanche, avait en réalité les attributions qu’un congrès devrait avoir. En séance plénière, seuls quelques « chefs » ont le droit de s’exprimer longuement et à plusieurs reprises à la tribune, quand les militants de base ne peuvent pas y accéder. Du coup, le samedi les « chefs » disaient à la tribune : « voilà ce que je dirai ce soir à la commission des résolutions », et le dimanche ils y disaient : « voilà ce que j’ai dit à la commission des résolutions » ! Les congressistes étaient plus considérés comme un public de meeting que comme des délégués mandatés par les adhérents pour décider collectivement des contenus politiques.

Comment ces soi-disant « socialistes » pourraient-ils lutter contre le principe hiérarchique et oligarchique, alors qu’ils l’appliquent dans leur parti, y compris lors de leur « congrès » qui est supposé être un lieu de débat et de décision démocratique ?

Sur le fond, les discours n’avaient rien de socialiste, et les références verbales à Jaurès étaient manifestement là pour servir d’alibi à une continuité qui, dans les faits, n’existe plus depuis longtemps.

La crise du PS est aussi un épisode supplémentaire de la décomposition de la social-démocratie européenne. Que ce PS ait gagné les dernières élections municipales et régionales importe peu à sa direction, qui désespère surtout d’en refaire une machine à gagner les présidentielles, clé du pouvoir d’État en France.

Enregistrant la disparition électorale du PCF, nombreux sont ceux – qu’ils le disent en congrès ou non – qui louchent vers une alliance avec les centristes, force d’appoint de rechange rendue d’autant plus compatible que le PS a systématiquement fait des choix « sociaux-capitalistes » ces dernières années. Le PS français, que certains nous disaient être « le plus à gauche » en Europe à l’époque d’un gouvernement Jospin qui, pourtant, rétablissait le travail de nuit pour les femmes, a décroché de son électorat, ce décrochage ayant été particulièrement visible lors du référendum de 2005.

Ses succès électoraux sont devenus de nature instable, de type protestataire (lui qui n’a pourtant rien de protestataire), faute de mieux pour battre la droite. La crise financière et économique ne sera pas pour ce parti une base pour contester le capitalisme, ne serait-ce que de façon strictement réformiste. Par sa nouvelle déclaration de principes (qui met sur le même plan patronat et syndicats en tant que « partenaires sociaux » pour « réguler » par contrat aux côtés de la loi), par ses abstentions répétées au parlement qui laissent un boulevard à la droite, le PS n’a à opposer à la crise que la même incantation pieuse que Sarkozy d’une « régulation » du « marché », plus une relance keynésienne que l’UMP finira peut-être par adopter sous le poids du réel.

Que le PS n’ait plus rien de « socialiste », plus rien d’un « parti ouvrier », cela est devenu pour tout un chacun une triste évidence et ne peut plus nous surprendre. Mais que dans un régime politique quasiment bipolaire ce parti ne fasse pas un minimum de travail d’opposition, cela interpelle quant à la disparition de tout clivage idéologique réel entre les partis bourgeois, de droite comme « de gauche ».

Sur la modification de la Constitution ayant permis la ratification du traité de Lisbonne, sur la guerre en Afghanistan, sur le plan de sauvetage des banques, les parlementaires PS n’ont pas combattu, n’ont pas voté contre. Certains comme Manuel Valls ont même soutenu publiquement l’allongement de la durée de cotisation retraite. Le premier secrétaire sortant préférait s’attaquer aux syndicats SUD (« le syndicalisme qu’on doit combattre, c’est celui de SUD », François Hollande, entretien à Sud Ouest le 26-11-2007) que soutenir les nombreuses luttes de ces dernières années. Beaucoup de militants voient qu’aux USA, la démocratie bourgeoise s’est réduite à une offre entre deux partis bourgeois, mais s’illusionnent encore sur la nature du bipartisme français. Ils s’émeuvent de la disparition de la gauche parlementaire en Italie sans tirer les leçons du comportement de celle-ci en France. La disparition de la gauche ex-réformiste italienne dans un centre démocrate n’était pas un hasard. Que ce soit dit franchement avec Ségolène Royal ou que ça se fasse plus hypocritement avec Martine Aubry, la logique même de l’évolution de ce parti est déjà dans cette direction.

La longue histoire de la transformation d’un parti socialiste en parti bourgeois reste à écrire, mais les prochains épisodes ne seront que des péripéties : l’œuvre est d’ores et déjà accomplie, depuis bien avant ce congrès.

Bref : électrocardiogramme plat.

[avec Critique sociale]

Voir aussi:

2 Réponses to “Un « congrès » « socialiste » ?”

  1. Yves Coleman Says:

    J’ai lu avec intérêt l’article ci-dessus mais je reste un peu sceptique sur le diagnostic. Sans vouloir entamer une discussion sur le sexe des anges sociaux-démocrates, il me semble que ce texte évoque 2 critères pour caractériser la nature « bourgeoise » du PS, et sans doute d’un parti quelconque: son programme politique et sa base sociale. Or il me semble que ces deux critères sont insuffisants: il y en a un troisième, son rôle dans la société et dans l’Etat bourgeois. Je ne vois pas bien l’intérêt de qualifier de parti « ouvrier » un parti qui gère l’Etat bourgeois par l’intermédiaire, de ses municipalités, de son Parlement voire de son gouvernement depuis des décennies, même s’il a une majorité d’adhérents ouvriers et si son programme fait allusion au socialisme.
    Traditionnellement, Lénine (et à sa suite les trotskystes) qualifiait ce genre de parti de parti « ouvrier-bourgeoi »s, concept un peu bizarre mais qui avait l’avantage pour ceux qui le défendaient de justifier le Front unique avec eux voire de voter pour eux lors de telle ou telle élection.
    D’un autre côté, appeler parti bourgeois un parti dont la base serait ouvrière et le programme socialiste serait certainement incompréhensible pour un petit parti ou un groupuscule révolutionnaire qui voudrait s’adresser aux militants ayant des illusions sur ce parti.
    Je n’ai donc pas de solution conceptuelle miracle à proposer. Il me semble simplement qu’il vaut mieux se concentrer sur ce que fait un parti, que sur sa base sociologique ou son programme. Un exemple concret: la SEMAVIP, société mixte à capitaux majoritairement publics, rénove une partie du nord parisien en expulsant les sans-papiers qui y habitent sans les reloger, le tout en se réfugiant derrière les clauses du CESEDA. Le président du conseil d’administration est un certain Roger Madec, député socialiste, et il compte à ses côtés 3 autres socialistes, un radical de gauche et un Vert, Denis Beaupin qui siègent dans ce même conseil.
    Le fait que la gauche se comporte comme un promoteur immobilier classique et entérine (en le regrettant hypocritement auprès des intéressés) des opérations qui aboutissent, de fait à l’expulsion des pauvres ou des petits salariés de Paris, et à la fragilisation supplémentaire des travailleurs sans papiers me semble plus important que la nature du programme du PS ou des Verts. Surtout quand les mêmes Verts, par exemple, ont pour se couvrir et se donner bonne conscience présenté en 2005 une motion pour reloger les familles sans papiers, motion évidemment rejetée par le PS et l’UMP.
    Ce qui n’empêche les Verts de siéger au Conseil d’administration de la SEMAVIP et au PS de le présider. Sans doute pour le « contrôler » au nom de la population, ou je ne sais quel alibi foireux…
    C’est à travers des actes quotidiens comme ceux-là que l’on voit la fonction de partis comme le PS ou les Verts, quelles que soient le contenu ou la radicalité de leurs motions de congrès. Et si leur base sociale était composée de 50 % d’ouvriers et que leur programme faisait référence au socialisme, cela ne changerait rien à leur rôle.
    SI l’un de vous a donc des textes sur cette question à me conseiller, je suis preneur. Je veux dire des textes qui constituent des études concrètes du PS, pas des décorticages de mentions ou de programmes.
    Merci d’avance.
    Amitiés
    YVes

    J’aime

  2. lucien Says:

    Oui bien sûr il faut chercher des données sur ce point. La question du programme est toutefois intéressante à l’occasion de leur congrès. Très peu de choses dans les motions sur le social. La motion E (Royal) prône la collaboration de classe par « un dialogue social efficace, capable de prévenir ou de résoudre les conflits au travail, [qui] sera bénéfique aussi bien aux salariés qu’à la performance des entreprises. ». Royal avait déjà fait des déclarations similaires pendant sa campagne présidentielle. La motion D (Aubry) se réclame d’une social-démocratie bonne gestionnaire du capitalisme: « Nous avons prouvé lorsque nous avons gouverné le pays que nous savions gérer sérieusement l’argent public » et prône une « gouvernance partenariale d’entreprise » avec la vieille recette gaulliste de la participation: « Nous instaurerons par exemple la participation minimale des salariés au capital (5%) ».
    Mais pour ce qui est du comportement quotidien, la seule grève enseignante d’hier était éloquente: attitude des maires socialistes, des enseignants socialistes, ou en tout cas d’une partie non négligeable d’entre eux. Et pourquoi s’arrêter au PS? La ville de Caen, passée à gauche aux dernières municipales, a organisé le service minimum. L’adjointe au maire chargé des affaires scolaires y est communiste (enfin je veux dire PCF). Un service minimum que de nombreuses communes rurales non militantes ont su refuser de faire. Il me vient aussi à l’esprit cet article dans le Canard enchaîné il n’y a pas longtemps sur les jetons de présence à Dexia, qui citait plusieurs élus socialistes connus (20 000 euros chacun en 2007). Sans oublier que le départ de DSK au FMI n’a pas semblé choquer grand monde. C’est, à une autre échelle, la même logique que celle des trotskystes dans le syndicalisme: toutes les places sont bonnes à prendre, toutes les positions à occuper.
    Sur la sociologie électorale nous avions signalé l’année dernière une étude sur la période 1981-2002, ici.

    J’aime

Commentaires fermés


%d blogueurs aiment cette page :