Lettre de Souvarine à Trotsky (1929)

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Lettre de Boris Souvarine à Léon Trotski
Paris, 8 juin 1929

Cher ami,
Vos lettres plus ou moins publiques des 31 mars et 25 avril m’invitent à un échange de vues peut-être tardif : vos conclusions ont devancé le débat. Cependant, cette réponse peut ne pas être inutile, ne fût-ce qu’en vous offrant un thème à réfutation.

Votre entrée en matière ne me paraît pas la meilleure. En posant comme « critères décisifs » pour les tendances du communisme international des questions secondaires de stratégie, de tactique, de méthode, d’application, elle implique avec la reconnaissance des faits accomplis dans le parti communiste russe et dans l’Internationale depuis la disparition de Lénine l’admission des notions imposées comme doctrine officielle en 1924 par des simulacres de congrès : le XIVe du parti bolchevik et le Ve de l’Internationale. Or ces faits et ces notions représentent une rupture avec les principes inspirateurs et directeurs de notre mouvement jusqu’en 1923. Il eût été plus indiqué de prendre comme pierre de touche les axiomes de la théorie et de la politique communistes après les avoir dûment mis à l’épreuve des faits.
Le communisme défini par Marx doit être l’expression des intérêts généraux du prolétariat; le néocommunisme de 1924, appelé couramment léninisme, reflète les intérêts restreints de la nouvelle formation dirigeante de Russie en contradiction avec un héritage d’idées reçues avec le pouvoir et dont le sens initial se perd à mesure que ce pouvoir cède à la pression des classes les plus exigeantes. Certes, on ne saurait faire abstraction des faits accomplis, mais le réalisme politique consiste, en quelque sorte, à les reconnaître de facto sans les admettre de jure. Et s’il est vrai que les questions de tactique ou de méthode sont inséparables de considérations principielles, ce n’est pas une raison pour aborder l’examen des causes obliquement, par l’étude des effets. A la fin de votre seconde lettre, vous invoquez « une appréciation exacte de l’époque et de ses forces motrices, une prévision juste de l’avenir » : c’est en vérité ce qui importe avant tout, mais précisément aussi ce que vous laissez dans l’ombre. Vous n’en prononcez pas le premier mot. Il aurait fallu commencer par là.

En constatant une solution de continuité dans la sixième année de la révolution russe, je n’entends nullement prétendre que le communisme contemporain soit passé alors de l’excellence absolue à la dégénérescence totale. Les faiblesses et les tares de notre mouvement existaient avant la mort de Lénine. Et les responsabilités de Lénine lui-même sur la tournure de nos destins sont en proportion de sa place parmi nous. Mais dans la première période de notre Internationale, les insuffisances et les erreurs tenaient surtout au mouvement lui-même, aux conditions historiques de sa naissance dans le chaos de l’Europe au lendemain de la guerre, à une mentalité de réaction systématique contre les tendances décadentes du socialisme, à l’immaturité des cadres de nos partis improvisés : l’hégémonie des bolcheviks était inévitable et correspondait à une sélection naturelle; en favorisant le développement propre des autres partis, elle tendait normalement à disparaître pour laisser place à une coopération internationale de forces conscientes. Dans la seconde période, le mouvement en progression par la conscience, l’épuration relative, la trempe des premières luttes et l’expérience chèrement acquise se heurte à cette tutelle qui, d’abord historiquement nécessaire, tend à survivre à sa nécessité historique et puise dans l’État soviétique les moyens artificiels de dominer, en même temps que le cours de la révolution la rend de moins en moins qualifiée pour s’exercer. Sous une autorité graduellement stérilisante, l’Internationale ne cesse alors de décliner. A cette phase qui dure encore correspond une nouvelle idéologie composite, où subsistent des traces de l’ancienne mais où les théories de circonstance l’emportent.
On ne doit pas non plus comprendre mon observation sur l’évolution du pouvoir soviétique sous les exigences de certaines classes comme la condamnation de toute concession, de tout compromis dans cet ordre d’idées. Laissons aux littérateurs les affectations platoniques d’intransigeance. Lénine disait en parlant de la N.E.P. : « Ce n’est pas une évolution, c’est une tactique. » Mais la durée se change en qualité et, à la longue, la tactique devient une seconde nature. Pour un pays agraire isolé dans sa révolution, le phénomène n’était guère évitable; tout au plus pouvait-on le retarder, et on le devait en orientant rationnellement l’économie soviétique dans le sens du progrès industriel, en stimulant l’activité du prolétariat, en l’encourageant à user de ses libertés, en démocratisant réellement le Parti et toutes les organisations et institutions des travailleurs, en aidant au développement original des sections de l’Internationale. L’avenir eût beaucoup dépendu de la classe ouvrière européenne. Le mérite de l’opposition, c’est de l’avoir compris à temps. La faute des successeurs de Lénine, c’est de ne pas l’avoir fait et de l’avoir rendu irréalisable par les voies normales. Ceci admis, il reste que le pouvoir soviétique ne doit pas s’interdire de composer avec des classes ou catégories sociales non prolétaires, à l’intérieur et à l’extérieur. La politique d’une révolution socialiste longtemps isolée ne peut être qu’un art de compromis sauvegardant les positions fondamentales. Il s’agit de savoir comment on pourrait, en cédant du terrain pour durer, ne pas perdre toute raison d’exister : la solution ne tient pas dans une simple formule. Je veux seulement dire qu’une reculade n’est pas forcément critiquable; il faut s’en prendre aux erreurs qui l’ont rendue nécessaire dans les cas où une politique clairvoyante eût permis de l’éviter. Et que si le pouvoir soviétique est vraiment acculé à des transactions de classe, c’est une raison de plus pour l’ensemble du mouvement communiste de se garder du léninisme qui les reflète.

Il est devenu impossible dans nos milieux d’avancer une parole sans l’adosser à une pile d’explications, de précisions, de restrictions. Il n’y a plus de langue commune entre communistes. C’est un signe assez frappant de trouble et de déclin. Dès les premiers mots de cette lettre, il a déjà fallu deux apparentes digressions, et encore n’épuisent-elles pas les risques de malentendus. On a constamment le sentiment d’en avoir trop dit, ou pas assez, quelque précaution qu’on prenne. Chaque terme semble réclamer des gloses. Et il me serait malaisé d’aller plus avant sans prévenir certaines interprétations sur le léninisme.
Écartons le sens quasi banal où le mot a servi jusqu’à la mort de Lénine, simple variété de vocabulaire, et l’acception vulgarissime actuellement en vigueur dans l’Internationale. Il subsiste néanmoins un léninisme dont se réclame l’ensemble du P.C. russe, duquel je n’exclus pas l’opposition et que celle-ci revendique même avec une ardeur particulière. Admettons, pour la facilité du raisonnement, que le léninisme de l’opposition soit le plus digne du nom invoqué, voire le seul authentique. On en discutera un jour à loisir. Que représente cette idéologie récente, non dans les définitions avantageuses que d’aucuns en font, mais dans la réalité ? Et pour être plus précis : peut-on considérer ce léninisme comme le prolongement contemporain du marxisme? Je ne puis tenter ici l’étude, ni même l’esquisse, d’un tel sujet, mais je sens l’utilité d’indiquer les linéaments d’une idée générale.

Le marxisme connaît le sort sempiternel des grands systèmes philosophiques, historiques ou sociaux qui ont fait époque; comme il s’agit de sciences non expérimentales, les disciples et les commentateurs disposent d’une marge d’interprétation aux limites indécises dont souvent ils abusent. La conception matérialiste de l’histoire, en particulier, s’offre d’autant plus facilement aux déformations qu’en englobant tous les phénomènes de la vie sociale, elle implique des actes humains difficiles à rattacher aux ressorts historiques par des liens de causalité. Elle a donc besoin de retrouver périodiquement son vrai sens par des restitutions faites dans l’esprit des créateurs de la méthode. Ceux-ci n’ont pas cru devoir rédiger des traités de leur science, recourant à la démonstration par l’usage, ce qui répartit l’universalité de leurs concepts dans l’ensemble de leur œuvre, écrite ou vécue. Notamment, ils n’ont pas éprouvé le besoin d’affirmer ou de confirmer des notions allant pour eux de soi sans pour cela autoriser personne à considérer ces lacunes comme des négations. Depuis déjà plus d’un quart de siècle, des controverses se sont instituées sur divers éléments du marxisme et, si les premières n’ont pas été inutiles, force est de constater le caractère oiseux des plus récentes : on se répète, on remâche les arguments et les répliques connus. Encore un signe d’affaissement de la pensée communiste : toujours des redites, dans un monde en évolution et devant des sciences physiques et naturelles en progrès. Et il faut encore se donner la peine de rappeler, de temps à autre, qu’à part la cause économique et l’effet politique, il faut aussi tenir compte de l’action en retour de l’effet sur la cause et de tout ce qui en résulte. Ou bien expliquer l’inutilité de s’épuiser en recherches sur la répercussion des découvertes techniques en matière de béton armé dans la vénalité d’un général chinois. Sans parler de l’influence du pétrole synthétique sur la psychologie d’un secrétaire de rayon. L’instrument de travail marxiste bien manié eût permis de dépasser depuis longtemps ce stade de culture théorique.
Sur le terrain de la lutte pratique, les différenciations ont heureusement toujours été plus simples. Dans la social-démocratie russe d’autrefois, ramification du marxisme politique agissant, le menchevisme exprimait la propension au fatalisme économique appelé alors « mahométan » par dérision et le bolchevisme la tendance activiste dite parfois jacobine ou blanquiste. Le menchevisme paraissait plus orthodoxe parce que plus près de la lettre, tandis que le bolchevisme se permettait des libertés au nom de l’esprit. C’est pourtant le bolchevisme qui s’est avéré, à la lumière de l’expérience historique, le souffle animateur de la révolution. En quoi résidait sa supériorité? J’en ai noté une remarquable explication préventive involontaire dans un écrit de Lénine (« Notre programme », 1899) publié seulement après sa mort. Voici le passage saillant :

« Nous ne considérons nullement la théorie de Marx comme quelque chose de parfait et d’inattaquable : au contraire, nous sommes convaincus que cette théorie a donné seulement les fondements de la science que les socialistes doivent nécessairement parfaire dans tous les sens s’ils ne veulent pas rester en retard sur la vie. Nous croyons que les socialistes russes ont particulièrement besoin d’interpréter de façon indépendante la théorie de Marx, car elle ne donne que des directions générales à appliquer dans le détail différemment en Angleterre et en France, en France autrement qu’en Allemagne et en Allemagne pas comme en Russie. »

Cette façon de ne pas se conformer à la lettre des formules de Marx était vraiment la plus conforme à l’enseignement du marxisme. Le bolchevisme a été l’application intelligente et efficace de la méthode marxiste en Russie pour la conquête du pouvoir. Mais en Russie. Pas ailleurs. Mis en œuvre dans d’autres pays, il eût avorté. Et au surplus, cette version russe pré-révolutionnaire du marxisme n’a joué aucun rôle dans l’Internationale avant la guerre. On aura beau essayer de souligner l’appui de Lénine à l’amendement de Rosa Luxemburg à Stuttgart, cela ne fera que mettre en valeur la vérité de la remarque. Lénine s’est violemment attaqué aux « vénérables » fondateurs de son parti, Axelrod  et autres, à son maître Plékhanov, à son ami Martov ; il a lutté âprement contre Rosa Luxemburg et les leaders polonais, mêlés au mouvement russe : mais il se gardait de traiter de même Bebel et Kautsky, Guesde et Adler, Jaurès et Turati, Hyndman et Vandervelde. S’il a dit son mot contre Bernstein, c’est dans une controverse générale du socialisme européen où il ne se singularisait guère et l’exception confirme la règle. Bonne leçon pour nous tous aujourd’hui; notre travail dans notre propre pays peut seul nous qualifier pour intervenir utilement dans les autres. Plus tard, durant la révolution, Lénine insistera souvent sur son idée favorite de respecter le caractère propre et les particularités de tout mouvement révolutionnaire.
Le bolchevisme était une simplification du marxisme à l’usage d’un pays aux classes bien tranchées où la révolution s’inscrivait en permanence à l’ordre du jour contre un régime qui se survivait à lui-même. Sur le plan de la science sociale, il eût représenté un marxisme appauvri, mais dans l’action pratique, il répondait aux nécessités de temps et de lieu. C’est son mérite imprescriptible. Octobre l’a sanctionné. Mais la conquête du pouvoir est une chose, l’organisation économique socialiste en est une autre. Le bolchevisme post-révolutionnaire n’est déjà plus en mesure de résoudre les problèmes du pouvoir. Tant que dure la guerre civile, ses qualités primordiales trouvent leur exercice, le génie stratégique de Lénine fait merveille, les ralliés des diverses écoles socialistes russes se fondent dans le grand parti de la révolution et en émergent comme les meilleures têtes. Avec l’ère du travail pacifique créateur, le bolchevisme se montre au-dessous de la tâche. La renaissance de la production russe s’accomplit dans le sens d’un capitalisme d’État où une catégorie sociale nouvelle s’approprie et consomme une grande part de la plus-value produite par les salariés. Lénine meurt sans avoir pu montrer s’il eût été capable de transformer le bolchevisme guerrier en bolchevisme constructeur. Il meurt, laissant un héritage trop lourd à des disciples habitués à ne penser que par leur maître.

Tout en jouant son rôle grandiose sur la scène russe à laquelle il était adapté, le bolchevisme est intervenu sur l’arène internationale. Après les premiers pas de Zimmerwald et de Kienthal, où la gauche n’était qu’une minorité faible, c’est l’action de grande envergure avec les délégations d’émissaires, le stimulant donné aux groupes révolutionnaires des autres pays, puis la formation de la IIIe Internationale. L’intelligence politique de Lénine, sa conscience de l’originalité des conditions de chaque pays et des solutions de chaque parti sont débordées par l’élan du mouvement où il trempe. Et les résultats sont là, le contraste avec les victoires de Russie est saisissant, En Europe, ce ne sont que faillites, ce ne sont que défaites. Et de toute une époque de guerres civiles, de luttes des classes acharnées, il ne reste même pas, pour l’avenir du prolétariat, de partis communistes dignes de ce nom, ni le souvenir d’épisodes méritant d’enrichir la tradition révolutionnaire. Sans Lénine et sans vous, et votre coup de barre « à droite » du IIIe congrès de l’Internationale, nos partis succombaient dans le sang. Privés de Lénine et coupés de vous, ils se consument dans l’impuissance.
Le bolchevisme hors de Russie a échoué. Et pas seulement pour s’être mépris sur des rapports de forces. Il n’a pas compris le caractère de l’époque, pas su analyser l’état du capitalisme, a mal supputé les facultés de résistance des classes dominantes, surestimé la conscience et la combativité des classes exploitées et a commis l’erreur fatale de vouloir fabriquer des partis communistes à son image. Il n’a rien prévu sans jamais cesser de prophétiser. Rien n’est arrivé de ses prédictions apocalyptiques, ni les crises, ni les révolutions, ni les guerres annoncées sans trêve avec assurance. En revanche, nous avons compris trop tard le rétablissement de l’équilibre capitaliste, l’hégémonie américaine, le fascisme, les conséquences de l’occupation de la Ruhr, le plan Dawes, la nouvelle étape de Révolution chinoise, et quand il se produit une insurrection à Vienne, une grève générale en Angleterre, tout se passe sans nous. Là où les communistes s’en mêlent, le Parti est non seulement battu sans utilité, mais discrédité : après la Finlande, la Hongrie, la Bavière, c’est la Bulgarie, l’Estonie, la Chine. Et devant les événements de la décennie écoulée, si vous avez été un temps parmi nous le plus clairvoyant tout en partageant des erreurs collectives, c’est sans doute parce que vous étiez l’homme que vous êtes, mais probablement aussi en raison de votre croissance autonome en dehors du bolchevisme.

Le bolchevisme post-révolutionnaire aurait eu besoin d’un retour à Marx. Il s’est au contraire éloigné de plus en plus du marxisme. Son schématisme simplificateur a poussé la parodie de la doctrine initiale jusqu’à la caricature. Le déterminisme économique de ses adaptateurs est devenu peu à peu moliéresque. Et les conséquences de ses principes d’organisation ont préparé l’illustration ultérieure des vues prophétiques de Chtchédrine . Déjà Marx et Engels ayant dû, comme théoriciens militants, mettre l’accent sur certaines démonstrations, souligner certains traits de leur conception pour les besoins de la polémique, avaient prêté aux exagérations et déformations économico-matérialistes de disciples trop étroits. Engels en a convenu en termes explicites. Un marxisme assez élémentaire a eu cours, de ce fait, dans la IIe Internationale. Le bolchevisme s’était bien trouvé d’une simplification spécifique, nécessaire aux conditions catastrophiques de la chute imminente d’un immense Empire anachronique. Mais après le bouleversement, il s’est avéré, comme dit Lénine, « en retard sur la vie » et, absorbé par le nouvel État en création, il a laissé le retard s’allonger. Un bolchevisme d’État s’est insensiblement formé qui, après la mort de Lénine, a pris le nom de léninisme.
Ce léninisme représente à son tour une simplification outrancière du bolchevisme d’après la prise du pouvoir et une nouvelle étape d’éloignement du marxisme. Non seulement il est « en retard sur la vie » encore plus que la doctrine précédente, mais il s’interdit de jamais le rattraper. C’est une théorie qui élimine du marxisme la méthode dialectique, la richesse scientifique, l’universalité, pour n’en retenir que certains schèmes dépourvus de valeur sans le contenu originel et une pratique de caractère religieux soumettant la masse à une obédience, à des formules, à des rites dont l’ensemble constitue à la fois l’activité du Parti et la vie de l’État. Le léninisme est une mystique armée d’une phraséologie déterministe et qui vit des cendres de Lénine après en avoir étouffé la flamme comme le menchevisme s’attachait dévotieusement à la lettre de Marx sans s’en approprier l’esprit. Il parvient à durer en Russie à la faveur d’une torpeur sociale, en vivant sur l’acquis et en pillant les hérésies qu’il condamne, mais ses sorties en Europe, en Amérique et en Asie sont d’une inanité dérisoire. Toutes les fractions du communisme s’en réclament avec raison, car elles ne sont pas des variétés d’un même phénomène, en dépit des influences extérieures qui commencent à se faire sentir en elles.
En 1923, l’opposition tendait à se délimiter du léninisme, qu’elle s’en rendît compte ou non; en 1926, après quelques sursauts, elle est rentrée dans l’ornière commune. En prenant le nom de bolchevique léniniste comme en s’efforçant de réaliser la chose, elle fait à son corps défendant l’aveu de rivaliser avec la majorité dans une émulation de conformisme pseudo-léninien, de fidélité à la lettre de textes de Lénine, d’ailleurs choisis et isolés, comme s’il s’y trouvait des réponses définitives à toutes les questions posées par l’histoire. Dans la littérature assez abondante de l’opposition, il n’y a pas un seul exemple d’allusion critique à un acte, à une parole de Lénine. Dans les rangs de l’opposition, il ne s’est pas trouvé un iconoclaste pour protester publiquement contre la divinisation de Lénine et la biblification de son œuvre, ni pour proposer d’incinérer la dépouille embaumée avec son mausolée. Dans les pratiques de l’opposition, on retrouve les réactions spontanées, les méthodes, les mœurs de la majorité. Le léninisme nivelle par en bas les hommes et les fractions.

L’explication sociologique lointaine de cette idéologie tient vraisemblablement au caractère rural primitif du pays où elle s’est élaborée. Le léninisme est une expression de l’ignorance paysanne enduite d’un vernis de marxisme. Lénine, après Kautsky, voyait dans la pensée de Marx une synthèse supérieure de la philosophie allemande, de l’économie politique anglaise et du socialisme français. Le léninisme fait abstraction de toute cette teneur intellectuelle pour forger un système de croyances. Les seuls marxistes russes sont d’ailleurs ceux qui ont vécu en Occident ou se sont assimilé une forte culture européenne. Aussi le conflit actuel entre les deux grandes tendances du Parti a-t-il présenté quelque aspect de la querelle traditionnelle entre slavophiles et occidentaux et dégagé parfois une odeur de nationalisme « vrai-russe ». Le marxisme, fort aussi du rationalisme des Encyclopédistes, n’a plus guère de commun avec ce phénomène de mysticisme paysan qui a réalisé à sa manière, après la mort de Lénine, un conseil dont Carlyle adjurait l’Angleterre de reconnaître enfin « son Luther et son Cromwell, son prêtre et son roi ». Mais à quoi le prédicateur mystique n’avait pas songé, c’est à une fusion du spirituel et du temporel dans un cadavre, dont il faut ensuite subir l’illégitime héritier.
La supériorité dont se flatte l’opposition d’avoir une «ligne léniniste de gauche » est illusoire. D’abord, cette ligne est introuvable; ensuite, à supposer qu’elle soit léniniste, cela ne suffit pas pour en imposer; enfin, si elle est de gauche, cela ne prouve rien. A moins de prendre, selon l’expression de Bacon, « la paille des termes pour le grain des choses », il faut bien constater l’identité foncière présente des thèses de l’opposition et celles des dirigeants quant à l’enchaînement des postulats avec les déductions, quant au mécanisme de la pensée, quant au sens général. La disparité de conclusions secondaires importe peu. C’est pourquoi la majorité des opposants a pu si facilement retourner à la « ligne » officielle : il n’est pas suffisant de diviser vos partisans en « capitulards » et « anticapitulards » pour se tirer d’affaire devant ce problème, surtout quand, d’autre part, on prétend tout expliquer par les courants de classe. L’examen de vos affirmations essentielles montrera si je m’abuse. J’ai hâte d’y venir. Le chapitre du léninisme mériterait un travail à part et à fond; je l’illustrerai quand vous voudrez d’exemples, de rapprochements et de preuves à l’appui des précédentes assertions.

«Nous allons vers des temps tellement difficiles que tout ami d’idée, même tout ami d’idée possible doit nous être précieux. Ce serait commettre une erreur impardonnable que d’en rebuter un, et à plus forte raison tout un groupe, par une estimation imprudente, une critique partiale ou une exagération des divergences de vues. » Telle est votre première affirmation et j’y souscris pleinement. Mais en même temps, vous assignez d’office une place « de l’autre côté de la barricade » à ceux qui ne répondent pas comme vous aux questions que vous avez décidé d’ériger en « critères ». A moins qu’il ne s’agisse d’une barrière circulaire, on se trouve donc dans le camp de la bourgeoisie pour peu qu’on se permette d’interpréter et de résoudre à sa façon certaines difficultés de tactique et de méthode. Avec votre conception des classes et des courants politiques, tout se simplifie, tout s’éclaire à peu de frais : d’un côté, prolétariat et gauche; d’autre part, bourgeoisie et droite; et comme cela ne va pas sans laisser quelques situations plus complexes, il y a le « centrisme » qui, s’il n’existait pas, devrait être inventé pour y fourrer tout ce qui gêne. Quant à la barricade, comme elle n’a pas trois côtés, c’est une métaphore d’usage occasionnel, dans le cas où l’on ne doit pas recourir au providentiel centrisme.

Vous dites ensuite très justement que l’opposition se forme « en se fondant sur une délimitation dans les idées », et non pas « sur une action de masse », et que « pendant une période de stagnation ou de déclin, les groupements d’idée montrent toujours plus de penchant à la différenciation », etc. « La délimitation dans les idées, claire, nette, est absolument indispensable. » C’est entièrement mon avis. « II est impossible d’obtenir l’unité de l’opposition en prêchant d’une manière abstraite la fusion, ou en recourant à de simples mesures de combinaison d’organisations », ajoute votre alter ego, dans le même esprit. Tout à fait d’accord. Ces opinions justifient avec force la résistance opposée aux tentatives inconsidérées de jonction des groupes d’opposition en France dictées par l’opposition russe et que vous désavouez maintenant de diverses façons. Mais puisque vous convenez aussi que l’heure est à la « délimitation dans les idées », où est passée votre théorie des influences obligatoires de classe dont tous vos derniers écrits sont imprégnés ? Les idées seraient-elles l’émanation rigoureusement automatique des états, rapports et remous de classe? Si telle était votre conception, vous confirmeriez ma thèse sur le léninisme de l’opposition d’une manière qui me dispenserait de toute démonstration ultérieure. Enfin, pour ce qui est de la clarté et de la netteté que vous exigez à trois reprises, elles sont en effet nécessaires mais, à mon avis, pas dans le sens où peut-être vous l’admettriez. J’ai une vague réminiscence d’Henrie Heine à propos d’un auteur dont le talent consistait à faire verser les larmes de son public, qualité qu’il partageait avec un vulgaire oignon. De même, la clarté et la netteté que vous espériez sont faciles à obtenir, avec la technique de nos jours, d’un vulgaire disque de phonographe. Jusqu’à présent, c’est même tout ce que vous avez acquis dans l’Internationale comme concours. « Moscou » a eu avant vous ainsi une multitude d’approbateurs dont il ne reste déjà plus trace. Je me permets donc de préciser que les idées doivent être non seulement claires et nettes, mais aussi pensées, assimilées, conquises d’une manière presque organique. Cela devrait aller de soi. Mais par les temps qui courent, il faut mettre les points sur les i.
Vous avancez que « l’opportunisme communiste se manifeste par la tendance de reconstituer dans les circonstances présentes la social-démocratie d’avant-guerre », en m’imputant vaguement cette déviation, plus nette selon vous chez Brandler et Thalheimer. J’ignore ce que ceux-ci en pensent et sur quoi vous fondez votre critique. Pour ce qui me concerne, vous êtes indubitablement dans l’erreur. Comme vous ne vous référez ni à des faits ni à des textes, ma réfutation ne trouverait pas de prise. Une profession de foi est-elle urgente sur ce thème inattendu? Ma fidélité à l’esprit des quatre congrès réels de l’Internationale devrait lever vos doutes. C’est vous qui vous trompez sérieusement avec votre définition de l’opportunisme : depuis plusieurs années, vous et surtout vos suiveurs accusez vos contradicteurs et adversaires d’opportunisme neuf fois sur dix à tort. Je vous opposerai une excellente formulation de Lénine, puisqu’il est pratiquement interdit de risquer une contradiction sans s’appuyer sur des autorités reconnues : « L’opportunisme est le sacrifice des intérêts primordiaux de la masse à l’intérêt momentané d’une infime minorité d’ouvriers, ou l’alliance d’une partie des ouvriers avec la bourgeoisie contre la masse. » Engels avait plus brièvement défini l’opportunisme comme « l’abandon des considérations fondamentales pour des intérêts passagers ». Cela ne correspond guère à la tendance dénoncée. Y a-t-il parmi nous des camarades, si débiles d’esprit dialectique soient-ils, aspirant à reconstituer après quinze ans l’ancienne social-démocratie dans des conditions si profondément différentes de celles d’autrefois? Pourquoi pas, pendant que vous y êtes, refaire la Conjuration des Égaux ? Mais au fait, précisément, certains de nos amis ne sont pas éloignés d’y avoir pensé. On en causera s’il y a lieu, plus tard.

Parlant du parti de Bebel, vous faites une constatation : « L’histoire témoigne de ce que ce parti s’est transformé en la social-démocratie d’aujourd’hui. Cela signifie que, déjà dans l’époque d’avant-guerre, le parti de Bebel était absolument insuffisant. » C’est juste. Mais laissez-moi ajouter : l’histoire témoigne de ce qu’est devenu le parti de Lénine; cela prouve que, du vivant de Lénine, ce parti était déjà malade. Or ce n’est pas moi qui songe à ressusciter le parti de Bebel mais plutôt vous qui voulez refaire le parti de Lénine, comme s’il ne s’était rien passé depuis cinq ans. Je pourrais essayer de le démontrer, mais vous avez la priorité pour étayer votre assertion à mon propos. Je n’ajouterai qu’un mot : tout mon travail tend au dépassement des étapes marquées par nos anciens partis; c’est donc le contraire d’un retour en arrière. Personne ne peut prétendre y réussir, mais le sens de cet effort n’est pas niable.
J’en viens à votre point de vue sur la corrélation entre les classes sociales et les tendances politiques. Il faut faire un peu de lumière là-dessus, car tous vos écrits des dernières années échapperaient à l’analyse sans une mise au point à cet égard. Je suis même tenté de soutenir que vous devenez prisonnier d’une terminologie et que votre pensée souffre d’une sorte de vitesse acquise de l’expression. Tout se ramène, d’après vous, à des positions de « gauche » ou de « droite », elles-mêmes correspondant aux courants prolétarien ou bourgeois; celui qui croit se soustraire au dilemme est, dans le meilleur cas, un utopiste enclin à se placer « au-dessus des classes » ou « entre les classes » et, en réalité, un « centriste » qui s’ignore et veut concilier les antagonismes sociaux : son équilibre instable doit le faire verser tôt ou tard d’un côté de « la barricade ». Il y aurait « trois tendances classiques du socialisme : le marxisme, le centrisme et l’opportunisme»; vous les appelez aussi «tendances historiques»; elles sont, dites-vous, « pénétrées d’un contenu social » ; dans « l’ambiance soviétique », ce contenu social est « absolument indiscutable » (je note la nuance parce que vous entendez dire certainement que hors de Russie, ce contenu n’est pas aussi net); et vous appelez ces tendances respectivement gauche, centre et droite. Voyons cela de plus près, sous l’angle historique, le seul qui réponde à la méthode d’investigation marxiste.

Dans le mouvement prolétarien britannique pour la Charte, la Working Men’s Association, inspirée d’Owen et d’Hodgskin, représente les « chartistes de la force morale » (on dirait aujourd’hui la droite), et la Democratic Association, influencée par le jacobinisme bourgeois français, représente les « chartistes de la force physique » (on dirait maintenant la gauche). O’Connor écrivait dans le Northern Star : « Le cri des classes ouvrières était invariablement :  » Ne nous séparez pas des whigs « , comme c’était là mon but principal, j’eus à lutter contre des montagnes de difficultés. » Dans les révolutions françaises du XIXe siècle, la gauche s’exprime avec les sociétés secrètes et les groupements insurrectionnels inspirés par Blanqui, où prédomine l’influence des petits-bourgeois, intellectuels, artisans, tandis que les prolétaires vont plutôt à droite, vers le démocratisme religieux de Buchez, le communisme pacifique de Cabet, le mutuellisme de Proudhon. Après la révolution de 1848, Marx et Engels sont les droitiers parce qu’ils dissipent les illusions des phraseurs petits-bourgeois, les Ledru-Rollin, les Louis Blanc, les Mazzini, les Kossuth; une célèbre page d’Engels à cet égard reste étonnamment actuelle : « La démocratie vulgaire attendait la délivrance du jour au lendemain; nous, nous expliquions dès l’automne 1850 que la première partie de la période révolutionnaire était au moins terminée, et qu’il n’y avait rien à attendre jusqu’à l’explosion d’une nouvelle crise économique universelle. Aussi fûmes-nous honnis comme traîtres à la Révolution par les mêmes gens qui presque tous firent la paix avec Bismarck… » En Allemagne, les lassalliens ont parfois fait figure de gauchistes, par la pose et par la prose, devant les socialistes d’Eisenach et les marxistes; leur théorie d’apparence très radicale : « Vis-à-vis de la classe ouvrière, toutes les autres classes ne forment qu’une seule masse réactionnaire », revit dans la « scie » léniniste actuelle : « classe contre classe », et leur pratique de soutien à Bismarck se prolonge dans la tactique léniniste d’appui sournois, mais effectif, à Hindenburg, à Poincaré, à Chamberlain; le badigeon marxiste prolétarien du programme d’Erfurt n’a d’ailleurs pas empêché la routine démocratique étatiste lassallienne de la social-démocratie. Dans la 1 » Internationale, Marx est à la droite de Bakounine, la science révolutionnaire débordée par le tempérament émeutier paysan. Après la Commune, les blanquistes réfugiés à Londres rompent avec les marxistes qu’ils accusent de tiédeur et d’inaction. Pendant un demi-siècle, l’anarchisme, aux origines paysannes mais qui a eu quelques destinées ouvrières, a harcelé le socialisme prolétarien d’un point de vue admis comme « de gauche ». En Russie, les pionniers de la social-démocratie, futurs bolcheviks et mencheviks, sont de prosaïques droitiers par rapport aux narodovoltsy, aux terroristes, aux socialistes révolutionnaires, aux maximalistes, champions de l’insurrection du « peuple », des paysans. Après la révolution de 1905, Lénine est à la droite de son parti et s’allie aux mencheviks contre sa gauche dont il se sépare. En France, la tendance de gauche s’exprime dans l’hervéisme, de piteuse mémoire. En Hollande, la brillante école des marxistes de gauche avec Pannekoek et Gorter est un courant d’intellectuels. Dans la révolution allemande contemporaine, Liebknecht et Rosa Luxemburg font figure de droitiers et leur gauche sombre dans le National-Bolschevismus ou se ratatine dans une petite secte ouvrière retranchée de l’action. Lors de la crise communiste de Brest-Litovsk, Lénine est encore à droite et Boukharine le traite de capitulard, d’accord avec les socialistes révolutionnaires de gauche. Après nos défaites de l’Europe centrale, au III’ congrès de l’Internationale, c’est encore Lénine le droitier, avec votre concours actif. Dans sa lettre au congrès d’Iéna, en 1921, Lénine écrivait : « Pour élucider et corriger ces fautes (que d’aucuns ont présentées comme des exemples typiques de la tactique marxiste), il fallait être à l’aile droite pendant le III° congrès de l’Internationale. » Après la mort de Lénine, ses vrais continuateurs sont condamnés comme fraction de droite pour avoir parlé de démocratie dans le Parti, d’industrialisation, de plan d’orientation économique, de temps d’arrêt dans la révolution européenne.
L’expérience historique éclairée d’une sérieuse analyse des tendances de classe témoigne donc contre votre schéma. Elle montre les courants dits de gauche comme traduisant assez souvent l’impatience, la combativité ou l’idéologie des forces petites-bourgeoises citadines et rurales, même quand elles entraînent des éléments du prolétariat; dans des concours de circonstances déterminés, non relevés ici car je n’entends nullement prendre le contrepied de vos dires, c’est une fraction du prolétariat qui marche à gauche, preuve qu’on doit se garder des généralisations lapidaires devant la complexité du sujet; en règle générale, la classe ouvrière dans sa masse organisée incline dans le sens dit « de droite » et cela trouve une consécration durable dans la croissance numérique imposante des syndicats réformistes et des organisations socialistes, sans parler du résidu de social-démocratie dans les partis communistes. Les crises du capitalisme engendrent une dynamique des forces de classe qui échappe aux classifications rigides, aux formules passe-partout et exige une méthode d’interprétation souple, vivante, riche et si vous me permettez un mot de Lassalle : armée de toute la science de l’époque. Les interprètes les plus authentiques du marxisme ne se rangent nécessairement ni à gauche ni à droite, et il serait arbitraire de les taxer de centrisme, cette appellation ayant trait aux compromis équivoques entre doctrines incompatibles; à notre III° congrès, nous définissions leur position ainsi : « ni opportunisme de droite, ni inopportunisme de gauche»; la conscience révolutionnaire et la science communiste n’entrent pas dans des moules définitifs, sans être pour cela « au-dessus des classes » ni « entre les classes ».

Les deux grandes révolutions du continent, accomplies dans des pays agraires et présentant, de ce fait, de singulières ressemblances malgré de sensibles différences d’époque, de conditions intérieures et de circonstances extérieures, de développements, d’idées reçues et d’influences subies, n’ont pu éviter de frapper leur aile gauche après la droite. En France, les enragés et les hébertistes ont été anéantis pour avoir poussé, ceux-ci au pillage, ceux-là à la guerre. L’opinion courante chez les communistes que ces amputations ont directement conduit à Thermidor ne tient pas cinq minutes devant une argumentation avertie. En Russie, les socialistes révolutionnnaires de gauche et les anarchistes ont été brisés également pour avoir poussé, ceux-ci au pillage et ceux-là à la guerre. Robespierre et Lénine, qui incarnaient l’un et l’autre leur révolution, ne pouvaient agir autrement. Ni l’un ni l’autre ne tombent sous l’imputation de centrisme,à moins de changer le sens du terme. Ils n’ont pas supprimé leur gauche pour compenser l’écrasement de leur droite, mais par conscience des périls à courir si les minorités agissantes réussissaient à entraîner des masses en les séduisant par des programmes irréalisables. Avant eux, dans la « grande rébellion » anglaise du XVII° siècle, Cromwell avait de même dû frapper à sa droite et à sa gauche les presbytériens et les niveleurs, alors que la révolution industrielle ne devait engendrer les classes de la société moderne que dans le siècle suivant. Une politique révolutionnaire consciente est tenue d’enrayer toute poussée, même de la classe dont elle traduit l’ascension ou des classes alliées, risquant de la faire dévier de sa voie historique.

Quant au contenu social des « trois tendances », il est, quoi que vous disiez, très discutable, même dans « l’ambiance soviétique », et même en circonscrivant le champ visuel au mouvement communiste. En 1925, un des principaux théoriciens de l’opposition, expert dans le maniement de votre méthode, définissait ainsi les courants politiques et sociaux du Parti d’après les idées des leaders : Zinoviev, Kamenev, Sokolnikov représentent par excellence la droite, les paysans; Trotski, Piatakov, Préobrajenski la gauche, les prolétaires; Staline le centre, les bureaucrates. Six mois plus tard, les trois droitiers les plus authentiques étaient dans la gauche. Après quoi, une série de vos lieutenants ou auxiliaires de gauche s’en allaient vers la droite, la plupart s’arrêtant au centre. D’autres personnages représentatifs de classe, selon votre interprète orthodoxe, ont eu des vicissitudes énigmatiques : Rykov, reflet de la mentalité des techniciens et Tomski, des ouvriers qualifiés, eussent dû soutenir une politique d’industrialisation; c’est le contraire qui a eu lieu. Racovski et Radek, réputés droitiers, se sont trouvés à gauche, chacun ayant ses raisons, en attendant de retourner d’où ils viennent ou de changer de place. Tous ces chasses-croisés s’expliquent mal au moyen d’une théorie qui rend étroitement inséparables les programmes politiques et les intérêts sociaux. En revanche, on peut trouver d’approximatives explications en faisant intervenir aussi les données subjectives tout en ayant présentes à l’esprit les notions marxistes de sociologie. Les idées, même nées d’exigences de classe, acquièrent une vie propre, réagissent par ricochet sur leurs origines et s’influencent réciproquement. Les personnalités, à leur tour, et dans des mesures variables, jouent leur rôle. Il faut des crises sérieuses pour que les ressorts économiques et sociaux abolissent les causes secondaires et fassent prévaloir les grands intérêts collectifs. Entre deux crises, comme dans la période actuelle, il n’est pas rare que les motifs les moins importants prennent le pas sur les déterminantes profondes. Le vrai marxiste est précisément celui qui discerne les « moments » successivement essentiels dans le cycle des causes et des effets.
Les termes conventionnels de gauche et de droite sous-entendent des significations très diverses (comme on dit en Russie, négatives et positives), et cela est si vrai qu’ils peuvent prendre un sens tantôt élogieux, tantôt péjoratif, selon les circonstances où ils servent ou l’intonation qu’on leur donne dans une certaine atmosphère. (Dans le mouvement révolutionnaire, « droite » entraîne presque toujours une idée méprisante et il fallait être Lénine pour se choisir tranquillement une place à droite, alors que ses camarades de tendance plus discutés essayaient de se faire passer… pour la véritable gauche.) Dans « gauche » on peut lire esprit révolutionnaire, ardeur militante, intransigeance de classe, mais aussi bavardage romantique, étourderie, démagogie ou aventurisme. Dans « droite », on peut trouver esprit de temporisation ou de compromission, peur des coups, opportunisme, mais encore connaissance exacte des réalités, appréciation juste de l’obstacle, intelligence tactique. Une même faculté peut être qualité chez les uns, défaut chez d’autres : un parti d’attaque doit savoir temporiser, mais la temporisation élevée à la hauteur d’un principe, comme font les Anglais du culte de Fabius Cunctator, devient du libéralisme bourgeois. En outre, un Trotski peut se permettre dans ses études des expressions prêtant à exégèse, mais il n’a pas le droit de les mettre en circulation comme formules politiques susceptibles de se transmuer en poison par le truchement de vulgaires philistins.

Pour ce qui est du « centrisme », il est difficile de comprendre exactement ce que vous entendez par là. « Nous avons plus d’une fois, dites-vous, défini la ligne générale de l’Internationale communiste comme étant du centrisme. » Vous n’avez rien défini du tout. Au contraire, le centrisme vous sert d’expédient pour éviter les définitions. En quoi, par exemple, l’émeute de Reval et les explosions de Sofia relèvent-elles du centrisme? Ou bien la tactique tendant à favoriser, dans les luttes politiques électorales, en France les réactionnaires et les cléricaux, en Angleterre les conservateurs et les jingoes? Ou bien la dénonciation du pacte Kellog  comme menace de guerre contre la République des Soviets en même temps que le gouvernement soviétique le signe ? Dans ce chaos théorique et tactique, parfois sanglant, se mêlent des phénomènes divers d’aberrations personnelles et collectives, de dégénérescence physique et morale, de désarroi intellectuel, d’ignorance, de présomption – émanations d’une véritable bouillie sociale où l’inconscience du prolétaire le dispute à l’incohérence du petit-bourgeois. Je sais que vous avez une réponse toute prête, toujours la même, pour chaque cas embarrassant : le zigzag, tantôt de droite, tantôt de gauche. C’est précisément une réponse pour ne pas répondre. Car il reste à expliquer le zigzag, à lui donner ce contenu social dont vous savez, de source sûre, l’existence. Pendant la guerre, Lénine combattait un « centre » qu’il avait défini : il s’agissait d’une position intermédiaire entre le réformisme intégral et le marxisme conséquent. Le « centre » des parlements bourgeois représente aussi une tendance suffisamment compréhensible pour tous. Mais votre centrisme reste, sinon inexplicable, du moins inexpliqué en dépit d’explications occasionnelles qui ne supporteraient pas la juxtaposition.
Tabler sur le déclin du capitalisme quand la production et la technique sont en plein essor; prédire une révolution prochaine alors que, sous nos yeux, les partis communistes s’isolent et se dégradent; prévoir la guerre devant une période de paix – c’est peut-être très « gauche », mais ce n’est pas le fait de révolutionnaires conscients dignes de conduire des masses. Lénine appelait en public cette verbomanie sonore « vantardise communiste » (comtchvanstvo) et, dans le privé, s’exprimait d’une manière encore plus sévère. Évidemment, la répétition durant deux ou trois décennies d’une annonce de secousse sociale violente finira toujours par trouver une justification apparente dans le monde capitaliste aux annales jalonnées de crises; l’événement n’en surprendra pas moins tous ceux qui font profession de le présager. Pour se rendre sérieusement compte de l’avenir capitaliste dans le développement des forces productives, des réelles menaces de guerre et des possibilités effectives de révolution, il faut non seulement un point de vue de classe et une méthode d’analyse marxiste, mais de la maîtrise de soi, de l’étude et quelque modestie. Cela n’est pas incompatible avec l’esprit combatif, avec une saine audace. Faute de quoi, même dans des situations catastrophiques, communisme sera synonyme de banqueroute. Et si c’est là une inclinaison de droite, va pour la droite. Heureusement, l’alternative n’est pas démontrée et le communiste éclairé trouvera son orientation de classe sans tomber dans l’infantilisme invétéré ni dans la sénilité précoce.

Les trois « critères » mis en avant par votre première lettre pour apprécier les tendances communistes actuelles me paraissent arbitrairement choisis et dépourvus de valeur en soi. Vous attendez d’un communiste français, tchèque ou italien qu’il donne une solution impeccable aux problèmes essentiels de la politique en Angleterre, de l’économique en Russie, de la tactique en Chine. Faute de quoi, vous le classez du côté de « la barricade » où se trouvent, d’après vous, la bourgeoisie, la social-démocratie et le « bloc centre-droite ». Et la correction de sa position est établie selon sa conformité à votre propre point de vue, lequel est considéré comme étalon sans doute par prédestination. Tout cela ne répond à rien de solide. Indépendamment de son regard d’ensemble sur l’époque, un communiste devrait être jugé plutôt d’après la clairvoyance dont il fait preuve dans les affaires de son propre pays. Ses vues internationales ne seraient point pour cela négligeables, mais elles auraient d’autant plus de prix que l’individu se montrerait digne de sa tâche sur le terrain où le hasard l’a placé. Dans le monde contemporain, il n’y a pas de cerveau encyclopédique capable d’embrasser toutes les questions vitales. La spécialisation, liée à des connaissances généra¬les, devient nécessaire en politique comme dans la production. L’avantage d’une collectivité internationale est justement d’associer des compétences dont l’équivalent n’existe pas dans une seule tête. En certaines circonstances historiques, le critère décisif peut se trouver autrement : la commune de Paris, la guerre de 1914, la Révolution russe pouvaient éprouver la qualité d’un communiste de Suède, d’Espagne ou de Hollande. Mais l’histoire du «Comité anglo-russe », les péripéties du Kuo-Min-Tang et les complications de la N.E.P. restent très obscures à l’unanimité des communistes des deux hémisphères, sauf à quelques-uns de chaque pays directement intéressé. Quant aux rarissimes camarades ayant une vue panoramique du monde et une culture suffisante, et dont vous êtes le type représentatif le plus éminent, ils ont bien des chances de se fourvoyer, comme le démontre précisément votre exemple, ce que j’essaierai d’établir, sur votre insistance.

Marx et Engels, dont l’œuvre résiste à l’usure du temps et à la morsure de l’érudition bourgeoise, et dont l’envergure grandit à mesure que le recul historique s’accentue, ont vécu en Angleterre et spécialement étudié cette terre classique du capitalisme. Ils y ont observé le développement des classes, en rapport avec l’évolution de Ia technique, et les conséquences de leurs antagonismes. Pourtant, leurs facultés de prévision se sont peut-être trouvées là en défaut. Lénine, dont même les hommes d’État bourgeois reconnaissent le sens politique, le « réalisme », et dont nous savons la maîtrise dans l’analyse marxiste et la souplesse tactique, a aussi habité l’Angleterre et s’est permis des prédictions déjouées par les faits. Il croyait à une révolution britannique après la guerre et voyait dans le réseau des shop stewards’ commitees l’embryon d’un système soviétique. Il a voulu la réunion des divers partis et groupes communistes d’Angleterre et d’Écosse en une seule section de l’Internationale, et l’on sait ce qui en est résulté, d’autres erreurs aidant. Or vous faites sommation à des gens qui n’ont aucune des qualités de ces maîtres d’avoir à approuver vos vues sur le cours des événements dans l’Empire britannique et sur votre tactique dans une de ses crises. Même si vous aviez raison, ce que le présent et l’avenir montreront, quel sens pourrait avoir la confirmation d’illettrés en la question? Sur la politique économique de l’U.R.S.S., les hommes les plus qualifiés de la Révolution se disputent depuis cinq ans, se jettent à la tête statistiques et pourcentages sans rien résoudre : et vous appelez l’assentiment d’on ne sait quels analphabètes pour des thèses dont les signataires ne parviennent pas eux-mêmes à s’entendre sur l’interprétation convenable? Sur la Chine, enfin, de qui pouvez-vous espérer en Europe une confirmation valablement motivée? Ne tentez pas, pour les facilités de votre réplique, de m’attribuer une conception de mandarinat répartissant les fonctions cérébrales entre spécialistes hautement qualifiés. Vous savez fort bien ce que je veux dire. Il ne s’agit pas de théoriser, mais de constater un état de fait. Notre mouvement est désemparé, disloqué, presque partout en miettes. Il est sans têtes, sans cadres, sans masses. Aussi sans information et sans culture. Les publications de nos partis sont maculées par des mercenaires ignares. Restent quelques hommes dispersés qui travaillent pour se mettre « à la page » et n’y réussissent que très relativement. Les petits groupes d’opposition obstinés à vivoter dans la débâcle ne peuvent pas ne pas se ranger à l’opinion du membre le plus ancien ou le plus instruit sans que cela engage vraiment personne. Et le moyen d’encourager le tank and file à s’élever n’est pas d’imposer vos dilemmes. En France, je connais deux ou trois camarades à consulter utilement sur l’Angleterre ou la Russie; je n’en connais pas pour la Chine. Et aucun ne se permettra d’ériger son opinion en critère. Dans les autres pays, Russie à part, la situation ne doit pas être meilleure. C’est pourquoi je ne conçois pas de plus mauvaise manière que la vôtre de poser la question des critères en général. Vous ne la traitez pas mieux dans chaque exemple particulier.

Il n’y a pas de différence notable entre vos thèses sur les tendances économiques, sociales et politiques de l’Empire britannique et celles du Politbureau russe. C’est d’ailleurs vous qui avez alimenté en idées sur l’Angleterre les deux fractions adverses par votre livre de 1925. Le schématisme excessif de cet ouvrage, la transposition trop stricte de processus révolutionnaires continentaux sur le plan anglais, sont à l’origine des erreurs commises de part et d’autre. (Je parle bien entendu, des opinions affichées, des résolutions publiques, pas des arrière-pensées non exprimées comme il a dû s’en trouver chez Tomski, et dont j’ignore le détail.) L’identité d’analyse, d’appréciation, de conception tactique générale est évidente, à l’examen des thèses opposées. Le différend ne porte que sur la date de rupture du Comité anglo-russe et de la dénonciation de l’attitude des leaders trade-unionistes. Or, la question de date pouvait avoir une importance décisive dans une opération généralement bien menée, où le tournant brusque se trouverait à sa place, à son heure. Mais dans un ensemble non discontinu d’incompréhensions et de fautes, où les bolcheviks ont seulement démontré une fois de plus la nocuité de leurs interventions dans des situations où ils sont impuissants à percevoir et à soutenir les intérêts prolétariens, cette question du moment de la rupture ne présente plus la moindre signification. Vous avez beau vous y acharner, personne ne vous comprend et, d’ailleurs, on a peine à se rappeler de quoi il s’agit, tellement votre critère est pauvre. Vous êtes égarés, dirigeants et opposants, dans une direction où il est impossible d’avancer d’un pas sans faire un faux pas et, engagés au fond de l’impasse, vous vous disputez sur une nuance imperceptible.

Vous avez cru, les uns et les autres, que la crise industrielle anglaise ouvrait une période révolutionnaire. Vous vous êtes trompés. Vous avez cru que le Labour Party se sentait dans sa majorité solidaire du bolchevisme. Vous vous êtes trompés. Vous avez bourré le crâne des délégués trade-unionistes en Russie et les avez nourris d’illusions tout en en contractant vous-mêmes par réciprocité. Vous vous êtes trompés. Vous avez prôné comme révolutionnaires et semi-communistes les leaders de la gauche des trade-unions, après les avoir d’abord dénoncés comme « social-démocrates » de gauche pires que ceux de droite, et vous avez pensé les avoir soviétisés. Vous vous êtes là deux fois trompés. Vous avez formé un comité anglo-russe sur la base d’une mutuelle duperie, où les bolcheviks croyaient se faire passer pour des syndicalistes à l’anglaise et les trade-unionistes pour des quasi-communistes à la russe. Vous vous êtes trompés. Vous avez pris la grève générale pour la première étape d’une révolution. Vous vous êtes trompés. Vous avez envoyé ostensiblement des subsides en croyant rendre service au mouvement et valoriser vos interventions. Vous vous êtes trompés. Vous avez ensuite dénoncé comme traîtres les représentants syndicaux anglais hissés sans raison sur le pavois soviétique. Vous vous êtes encore trompés. Vous n’avez cessé de vous tromper. Après quoi, l’opposition a pris l’univers à témoin d’avoir réclamé la répudiation publique des « traîtres » et l’appel aux masses en temps opportun tandis que le Politbureau s’y serait décidé trop tard. Tout le monde est resté indifférent, et pour cause.
La situation était peut-être révolutionnaire dans votre esprit, mais non en Angleterre. En tout cas, pas dans le sens où vous l’entendiez, en admettant qu’elle le fût dans celui de Kautsky quand il écrivait vingt-cinq ans auparavant que la révolution sociale ne pouvait plus être prématurée. Il ne saurait être question de révolution s’il n’y a pas de révolutionnaires, car l’histoire se fait par les hommes. Vous savez comme moi qu’il n’existe pas de communistes en Grande-Bretagne. Mais il y a pire que l’absence de communistes, c’est la présence d’un parti de quelques centaines de pseudo-communistes qui discréditent leur drapeau et en détournent les travailleurs tentés de s’y rallier. Mieux vaudrait place nette que ce repoussoir. Les ouvriers révoltés de la Clyde et du pays de Galles ne se joindront jamais à un groupe asservi au vu et au su de tous. Vous attendiez du développement de la lutte une levée de militants nouveaux capables de supplanter la vieille direction syndicale; les cadres ne s’improvisent pas ainsi : il faut des années pour les former et les tremper. On sait le bilan des méthodes du bolchevisme dans ce domaine : en dix ans l’Internationale a perdu toutes ses individualités marquantes, tous ses militants de valeur, dans tous les pays, et n’a pas été capable d’en former un seul. Vous parliez du communisme britannique comme d’une abstraction répondant parfaitement à vos définitions; dans le concret, c’est une dérision. Pas seulement quant à la quantité, mais surtout à la qualité. L’ancienne « Social Democratic Federation » avait encore à son programme l’abolition de la monarchie : le parti communiste ne se permet même plus une pareille hardiesse; voilà tout le progrès réalisé. Il est vrai que cette séquelle se prosterne devant « Moscou » et s’affirme très léniniste. Mais c’est évidemment pour cela que le prolétariat la méprise.

Vous escomptiez une poussée à gauche déterminée par le chômage : un raisonnement marxiste vous eût préservé de cette sorte d’illusion; la misère ne crée pas fatalement la conscience de la misère; parfois, la pensée et l’action d’une classe sont en raison inverse de ses motifs matériels de révolte. Vous croyez efficient de dénigrer les chefs pour gagner leurs troupes : ceux-là dédaignent vos flétrissures et celles-ci ne veulent plus les entendre. J’ai souvenir d’un étonnement de Taine devant de misérables prolétaires anglais qui payaient un shilling et demi pour entendre une conférence sur Macaulay; les grossièretés du Comintern n’ont pas de prise sur un public ainsi éduqué. Vous ne savez pas parler à des ouvriers anglais. Moi non plus. Mais si je devais, par hypothèse, m’adresser à des Anglais, j’aurais peut-être une chance de me faire écouter, car je commencerais par étudier l’auditoire. Tandis que vous, en persistant à ne compter avec aucune différence entre les ouvriers de Londres et ceux de Moscou, vous perdez votre temps et votre peine. Encore une fois, n’essayez pas de me prêter une considération dont je suis dépourvu pour l’éducation des ouvriers qui béent devant Macaulay : je préconise seulement de tenir un langage intelligible, et le vôtre ne l’est pas. Et vous pouvez « dénoncer », « démasquer », etc., à satiété, le prolétariat n’en a cure. Et avec raison. Car même ayant tort de vivre politiquement sur des préjugés inculqués par sa bourgeoisie, il est dans le vrai en prétendant se diriger lui-même. Il croit le faire en se donnant comme leaders des J.H. Thomas; cela prouve à quel point les Tom Mann peuvent être détachés de leur classe. Thomas ne trompe personne : il a même publié un livre, When Labour Rules, pour affirmer sa fidélité à la royauté. Les cheminots anglais votent pour lui en connaissance de cause. Cela n’est pas conforme au léninisme, mais c’est le léninisme qui est défaillant devant les faits. Thomas représente sa fédération syndicale, qui l’a élu. Tomski n’est élu par personne, ne représente rien. Un coup de téléphone de Staline suffit à balayer Tomski; mais Staline aura beau télégraphier, Thomas restera en place. Notez que Thomas a failli être renversé, à son dernier congrès, mais par ses électeurs cheminots, non par Staline. Une intervention des communistes contre lui l’a sauvé. Tout cela est plein d’enseignements.
Le Labour Party a eu pour les bolcheviks une sympathie très spéciale : celle des fabricants et des marchands envers de gros clients. Vous le saviez. Vous deviez le savoir. Vous n’aviez qu’à le savoir. Si vous avez pris cette communauté de sentiments des chômeurs et des employeurs pour une solidarité entre prolétaires, vous êtes tous impardonnables. Et si vous n’étiez pas dupes, pourquoi avoir fondé une politique sur un malentendu ou une supercherie? De quelque côté qu’on se tourne, vous êtes dans votre tort. Les délégués des trade-unions en Russie, suggestionnés par vous, ont publié un énorme rapport plein d’énormités; on leur avait promis à Moscou des commandes pour « leur » industrie. Mais ils ont tout de même conclu en trouvant le bolchevisme excellent pour les Russes, détestable pour les Anglais : cela prouve en quel mépris ils vous tiennent et quelle haute idée ils se font de leur île. Le Politbureau n’en a pas eu pour son argent ;cela lui apprendra à vouloir tout acheter.
Les leaders de la gauche trade-unioniste ne sont pas devenus communistes du fait de leur nomination honoraire à différents soviets, pas plus qu’ils n’étaient social-démocrates auparavant : ils sont restés ce qu’ils ont toujours été, des libéraux, des évolutionnistes, des disciples de Mill et de Spencer. Ils sont demeurés travaillistes. C’est, somme toute, ce que vous leur reprochez. Accusation ridicule : vous n’aviez qu’à ne pas les prendre pour ce qu’ils ne sont pas. Les répudier comme traîtres parce que, dans votre Comité anglo-russe où ils sont entrés, non comme bolcheviks, mais comme trade-unionistes, ils se sont conduits en trade-unionistes et non en bolcheviks, est insensé : ils n’ont pas pu trahir une cause qu’ils n’avaient pas embrassée, manquer à des engagements qu’ils n’avaient pas pris. C’est vous qui errez en reprochant à des légalistes, à des parlementaires, à des pacifistes évangélistes, de ne pas avoir conduit une grève économique en insurrectionnels et en révolutionnaires. Ne me dites pas que toute action économique a un caractère politique : je le sais aussi bien que vous, mais les prolétaires anglais ne le savent pas, eux, et il s’agit de le leur faire comprendre. Avec vos procédés, vous les confirmez dans leurs traditions. Dans votre motion au Comité central du Parti sur le Comité anglo-russe, tenant seulement deux pages du Bulletin communiste, j’ai noté vingt-cinq fois les mots « traîtres » et « trahison », sans compter bon nombre de « félonie », « perfidie », et autres. Vous avez vingt-cinq fois tort de souligner ainsi votre indigence d’arguments. Si cette motion conte-nait plus d’idées, elle aurait moins besoin d’adjectifs.
Dans tout ce gâchis politico-tactique, on perd complètement de vue la rupture du Comité anglo-russe, en dépit de vos efforts. Ce n’est même plus de votre conception du mouvement ouvrier anglais dans ses rapports avec le communisme qu’il s’agit, mais de votre position devant la classe ouvrière non communiste de tous les pays, par conséquent: problèmes des relations entre partis prolétariens, notion du front unique, attitude envers les syndicats. La ligne de conduite dite de gauche, adoptée par le Politbureau et par l’opposition avec des variantes insignifiantes, me paraît tout à fait contraire à l’esprit du marxisme; elle isole de plus en plus les communistes, les rend étrangers à l’ensemble du prolétariat, les dresse en adversaires de la masse. Ce ne serait encore rien d’avoir à la juger sectaire : une secte, du moins, vit sur elle-même et ne gêne personne. Mais la secte léniniste prétend s’imposer partout au mouvement ouvrier et lui imposer ses volontés dictées par un « bureau » russe qui s’attribue l’expression suprême de la conscience révolutionnaire. Totalement dépourvue des supériorités qui lui conféreraient un prestige et l’ascendant nécessaires, elle ne peut se livrer à ses entreprises qu’en usant de basse politique et des pires manœuvres. Le prolétariat finit par voir en elle une ennemie et la traite en conséquence. Tel est le résultat des considérations transcendantales de la gauche.
A cette aberration qui n’a pas actuellement l’excuse de traduire un élan élémentaire passager du prolétariat, car elle est l’œuvre de révolutionnaires professionnels et de fonctionnaires endurcis, j’oppose notre vraie politique de classe dans sa tradition éprouvée : alliance du prolétariat avec les catégories sociales plus ou moins hostiles à la bourgeoisie dominante, action commune des partis et des syndicats ouvriers, « front unique honnête » comme disait Radek (même s’il se rétracte) sur la base d’un programme minimum, en vertu d’accords précis réservant notre franc-parler et notre liberté d’action ultérieure. Cela peut comporter bien des ruptures de coalitions et des chocs entre associés de la veille, mais dans une compétition saine. Hors de cette voie, je n’aperçois pas de salut pour notre mouvement en perdition.
Des déclarations de l’opposition, sous diverses formes, sur le mouvement ouvrier international, il se dégage que tout contradicteur est plus ou moins traître ou contre-révolutionnaire. Parfois on se donne la peine de distinguer entre la trahison « objective » et la contre-révolution « subjective », ce qui obscurcit encore un thème passablement embrouillé. Quand l’expression change, le sens ne varie pas. « L’offensive de la bourgeoisie, de la social-démocratie et du bloc centre-droite de l’I.C. », sont, dites-vous, « des manifestations d’un même ordre ». Et la métaphore de « la barricade » sert à rejeter du mauvais côté des hommes dont, par une singulière contradiction, on lit l’éloge dans votre dernière « lettre aux ouvriers de l’U.R.S.S. » comme compagnons de Lénine au cours des premières et difficiles années de notre Internationale. Le plus curieux, c’est que, d’autre part, vous ne manquez pas une occasion de découvrir sous chaque manifestation d’opinion une base de classe, ce qui exclurait, en bonne logique, l’explication de trahison. Il serait temps d’en finir avec cette confusion aggravée d’un procédé de classement injustifiable. Que la guerre nous ait incités, réfractaires à l’union sacrée que nous étions, à répudier comme traîtres nos anciens leaders, cela s’explique assez. On avait fait des serments à Stuttgart et à Bâle, et dans les congrès nationaux : nous étions en droit de dénoncer un manquement flagrant à la parole donnée. Cependant, notre indignation de l’époque ne saurait tenir lieu de politique ni de doctrine. Quand une « trahison » est le fait de plusieurs millions d’hommes simultanément, ce n’est plus une trahison dans le sens banal : c’est une évolution ou une déviation historiques dont il faut étudier les raisons sociales et tirer toutes les conséquences sans se laisser aller à des formules qui soulagent et simplifient, mais n’expliquent rien. Le travaillisme anglais, l’austro-marxisme, la social-démocratie d’après-guerre méritent autre chose qu’une épithète. Surtout que les communistes, dans l’état de déchéance indescriptible où ils s’enlisent, n’ont vraiment pas qualité pour censurer tout le monde et son père. N’est-il pas pénible de voir un parti, une Internationale dont tous les représentants notoires ont été exclus comme variétés de traîtres au cours d’une dizaine d’années s’arroger le droit de dénoncer des traîtres dans les partis voisins? Les oppositions, pour commencer, devraient donner l’exemple de la décence et de l’objectivité.
La distinction entre leaders et suiveurs n’offre pas la clef de la difficulté; il est trop facile de les assimiler à des généraux et à des armées en croyant dresser celles-ci contre ceux-là. Dans le mouvement social d’Occident, cette comparaison est rarement valable. Les masses et leurs élus agissent les uns sur les autres et sont le plus souvent inséparables. Il est des chefs qui suivent leurs troupes et d’autres qui les précèdent; cela dépend de bien des circonstances. Mais en général, la conscience et l’activité de classe se traduisent tant bien que mal à travers les cadres politiques et syndicaux, et même quand les ouvriers sont mécontents de leurs représentants habituels, ils les préfèrent aux gens qui les attaquent et dont l’agression extérieure a pour effet de rapprocher ceux qu’on voulait séparer. Dans le monde capitaliste, les armées n’élisent pas les généraux, mais les organisations prolétariennes choisissent leurs délégués sous l’égide de règlements d’inspiration démocratique dont nous savons la relativité et la sophistique, mais comportant néanmoins, selon les pays et les époques, plus ou moins de liberté réelle de décision pour les hommes du rang. Et en tout cas, ceux-ci ont la conviction d’avoir sélectionné leurs représentants. C’est en Russie que, depuis dix années, personne n’est élu. La répartition des responsabilités entre les chefs et les masses ne se fait pas dans notre esprit comme dans l’opinion collective de ceux que nous voulons persuader; pour faire partager leurs vues, les communistes s’y sont pris jusqu’à présent on ne peut plus mal, à en juger d’après les résultats… désaccumulés en dix ans.
Le réformisme ouvrier plonge de profondes racines dans l’économie capitaliste et son idéologie s’alimente à des sources abondantes et diverses que vous ne découvrez point en criant à la trahison et ne tarirez pas en condamnant pêle-mêle tous vos contradicteurs en usant d’une sentence unique. Je ne dénie à personne le droit ou le devoir de décrier les hommes pour affaiblir le crédit de leurs idées : mais vous ne le faites pas à bon escient et le désordre comme l’uniformité de vos jugements annulent ce qu’ils peuvent contenir d’efficace. Pour abréger la démonstration, projetons dans le passé votre argumentation en l’appliquant à un sujet déjà traité par d’autres. Dans leur « Manifeste », Marx et Engels consacrent un remarquable chapitre à l’analyse des espèces de socialismes de leur époque, reflet des principaux courants de classe, dans la complexité de leurs origines, de leurs apports et emprunts, de leurs tendances sourdes ou avouées. Ils nomment Sismondi et Grün, Proudhon et Babeuf, Saint-Simon et Fourier, Owen et Cabet, font allusion à d’autres, pour en soumettre les écrits et les actions aux lumières de leur critique « scientifique ». Ce chapitre, dans la langue de l’opposition, se réduirait maintenant à un court paragraphe où l’on apprendrait que Sismondi est un traître, Proudhon un traître, Saint-Simon un traître, etc. Supposons ensuite un nouveau Marx traitant des tendances actuelles du socialisme : s’exprimerait-il en écrivant qu’Otto Bauer et Sidney Webb, de Man et André Philip, Eastman et Roland-Holst, Boukharine et Thalheimer sont des traîtres ou quasi-traîtres à divers titres? Poser la question, c’est y répondre.
« Ce n’est pas la même chose », voilà tout ce qu’un « opposant bolchevik-léniniste » (hélas) trouve à rétorquer. Mais dans la mesure où « ce n’est pas la même chose », cela se tourne encore contre vous. Peut-on établir que les erreurs et illusions d’avant le « Manifeste » n’aient plus de raisons d’être maintenant ? Elles en ont, au contraire, plus que jamais, et renforcées. Si le « socialisme féodal » et le « socialisme allemand vrai » ont disparu avec la maturation capitaliste, les variétés de socialismes petits-bourgeois, conservateurs ou utopiques subsistent dans des développements nouveaux et la dégénérescence rapide du communisme les fortifie. Les succès parlementaires font espérer au prolétariat un progrès pacifique, la tournure des révolutions les plus récentes marquées du signe communiste le confirme dans cet espoir. Il ne se voit pas acculé au choix entre la mort et la révolte, mais entre l’émeute vaincue d’avance et la vie d’une médiocrité supportable. Son idéologie de perfectionnement graduel repose sur un terrain économique et une structure sociale correspondant évidemment à une période de civilisation industrielle que le léninisme n’a pas su analyser. Marx a eu peut-être une lueur de génie en discernant que les convulsions se produisent aux extrémités de l’organisme bourgeois avant d’atteindre son cœur où les possibilités d’équilibre sont plus grandes. En fouillant cette idée, confrontée avec les événements contemporains, on trouverait certainement une explication importante de phénomènes historiques dont nous sommes témoins: le fait que les révolutions à velléités communistes se soient produites de nos jours dans des pays agraires encouragerait à chercher dans cette direction.
La version de la trahison vicie le communisme prétendu orthodoxe dans ses variantes rivales et stérilise d’avance ses tentatives concurrentes de gagner l’âme des prolétaires conscients. Elle ne peut mordre que sur la puissance des ténèbres et préparer des lendemains décevants. Il faut en finir avec cette sociologie primaire. Et puisque le léninisme nous ramène en deçà du marxisme, je ne me lasserai pas de me référer à Marx et à Engels que notre mouvement d’idées se montre impuissant à dépasser. Dans leur premier article du New York Tribune sur la révolution de 1848, ils commençaient précisé¬ment par réfuter une bonne fois l’accusation de trahison visant alors Louis Blanc et Ledru-Rollin comme vous l’avez dirigée contre Purcell et Citrine : les causes du soulèvement et de sa défaite, écrivaient-ils « ne doivent pas être cherchées dans les efforts, talents, fautes, erreurs ou trahisons de quelques chefs, mais dans l’état social général, dans les conditions d’existence de chaque nation ayant participé au mouvement ». « … Si vous étudiez les causes du succès de la contre-révolution, vous recevrez partout cette réponse commode : c’est monsieur un tel ou le citoyen tel autre qui a trahi le peuple. Cela peut être vrai ou non, selon le cas, mais en aucune circonstance cela n’explique quoi que ce soit, ni ne montre comment il s’est fait que le  » peuple  » se soit laissé trahir de la sorte. La pitoyable destinée pour un parti politique que de voir son bagage se réduire à savoir que le citoyen un tel ne mérite aucune confiance.» On croirait lire vraiment une critique en règle de vos thèses sur le Comité anglo-russe. « Aucun homme sensé ne croira jamais que onze individus, la plupart médiocrement doués pour le bien comme pour le mal, aient pu en trois mois ruiner une nation de 36 millions d’habitants, à moins que ces 36 millions n’aient été tout aussi déroutés que les onze. » Cela s’applique exactement aux pauvres gens du Conseil général des trade-unions dans leur lamentable conduite de la grève.
Je n’essaierai pas ici de relever dans le détail celles de vos vues sur l’Angleterre que je crois erronées. Il suffira d’indiquer encore deux aspects du problème. Vous avez admis l’opinion courante sur la disparition du libéralisme et ce lieu commun est un des éléments principaux de votre thèse. Or, les faits vous imposent d’y réfléchir. Les libéraux ont eu cinq millions et quart de suffrages aux dernières élections, sur vingt-deux millions et demi, et un scrutin proportionnel leur eût donné incontestablement deux millions de voix de plus, présentement agglomérées aux deux ailes en vertu de la particularité connue du mode de votation anglais, donc il leur revient environ le tiers des suffrages. Mais ceci n’est encore rien à côté de la reviviscence du libéralisme dans le « Labour ». Les différences entre travaillistes et libéraux se sont atténuées au point de permettre le passage d’un parti à l’autre aussi naturellement que les opposants russes retournent au conformisme léninesque. Cobden ne gêne plus les disciples abâtardis d’Owen et vice versa. De même, en France, où le radicalisme survit à ses enterrements périodiques, il trouve encore à revivre sous une nouvelle forme dans le parti socialiste. Il faudra compter avec cela, dans une prochaine édition de votre ouvrage. Enfin, vous considérez comme acquis le commencement de la fin de l’impérialisme britannique; mais le moribond prend son temps pour disparaître et nous administre encore de ces leçons dont la répétition nous vaudra de le précéder dans la tombe si nous ne nous décidons à en tirer profit. Quelques torpilleurs sur le Yang-Tsé et des liasses de dollars judicieusement alloués aux fidèles soutiens de Staline dans le Kuo-Min-Tang ont eu vite raison de toutes les théories léninistes à l’usage de la Chine. Plus récemment, en Afghanistan, le « roi progressiste » cher à l’ineffable Politbureau a senti passer le petit doigt de l’agonisant. La jactance de gauche ne peut ni préparer, ni parer, ni réparer de tels coups. La perfide Albion n’est pas de taille pour produire des thèses. Mais les graphomanes du Kremlin auraient encore à s’instruire de son empirisme.
« Où va l’Angleterre ? » Nous manquons toujours, à cet égard, de certitudes. A défaut, il nous reste la ressource de creuser des hypothèses. En voici une de Marx, digne d’attention (La Haye, 1872) : « Nous savons qu’on doit tenir compte (dans la lutte pour le pouvoir politique) des institutions, des mœurs et des traditions des différentes contrées, et nous ne nions pas qu’il y ait des pays comme l’Amérique et l’Angleterre – et, si je connaissais mieux vos institutions, j’y ajouterais peut-être la Hollande – où les travailleurs peuvent arriver à leurs fins par des voies pacifiques. » Vingt ans plus tard, à l’occasion du programme d’Erfurt, Engels confirmait la même idée (1891): «On peut concevoir que l’ancienne société puisse se transformer pacifiquement en la nouvelle société dans des pays où la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir; où l’on peut faire tout ce que l’on veut, conformément à la constitution, du moment que l’on a derrière soi la majorité du peuple, dans des républiques démocratiques comme la France et l’Amérique, dans des monarchies comme l’Angleterre, où le rachat éventuel de la dynastie est quotidiennement discuté dans la presse et où cette dynastie est impuissante contre la volonté populaire. » Marx et Engels, contrairement à Staline, n’étaient pas infaillibles. Mais même quand ils se trompaient, leurs « erreurs  » contenaient plus de substance nutritive
que les « vérités » présentes de l’indicible « agit-prop ». En l’occurrence, est-il sûr que la perspective tracée par eux soit illusoire ? J’ai là-dessus des idées dont je vous ferai part si vous m’accueillez de votre côté de la « barricade ». Perspective d’autant plus aléatoire que j’en viens au second « critère » : le chinois.
Pourtant, sur les points à première vue essentiels, nos conceptions quant à la marche de la révolution en Chine ont coïncidé. Je ne prends pas sur moi de décider maintenant si cela tient à mon insuffisante compétence en affaires chinoises ou à la supériorité des bolcheviks sur le plan de l’Orient paysan par rapport à celui de l’Occident industriel. Nous avons respectivement essayé de restaurer une vérité générale sur la nécessité d’avoir un parti de classe du prolétariat, avec sa physionomie distincte, son programme socialiste, son action autonome, ses buts propres, ses organes indépendants, son droit de critique à l’endroit d’alliés temporaires, sa liberté de manœuvre, sans préjudice des limites que des accords circonstanciels ou des nécessités politiques occasionnelles peuvent imposer. Nous avons dénoncé comme une abdication sans excuse la subordination de notre mouvement aux chefs militaires de la bourgeoisie nationaliste, la substitution du programme républicain de Sun Yat-sen au programme communiste, la complicité de notre parti chinois dans des massacres d’ouvriers et de paysans insurgés, dans des répressions féroces de grèves spontanées. L’incorporation des communistes au Kuo-Min-Tang assimilé pour la circonstance au Labour Party, le « bloc des quatre classes », le renoncement à la parole communiste, l’écrasement des soulèvements agraires, la collusion avec des généraux et des toukiouns soudoyés par l’impérialisme étranger ou instruments de la réaction chinoise, tout cela montre combien le « léninisme théorique et pratique » est étranger à l’œuvre de Lénine. On a rappelé avec raison la pensée de celui-ci sur les relations des communistes avec les mouvements nationaux révolutionnaires, exprimée clairement au IIe congrès de notre Internationale : Lénine insistait avec force pour que l’appui des communistes soit donné exclusivement dans le cas où nous avons la possibilité plénière d’apporter aux exploités, ouvriers ou paysans, une éducation, une organisation, une préparation révolutionnaires. Je m’étais déjà moi-même référé à ses thèses et à son rapport lors de la guerre du Rif, bien avant les épisodes tragiques de Shanghai et d’Hankéou, pour attaquer la politique pseudo communiste française dans les événements du Maroc et l’apologie d’Abd el-Krim, digne prélude à l’exaltation de Tchang Kaï-chek.
Sur les préoccupations de tactique au jour le jour dont vous paraissez hanté, je ne me permettrai pas d’engager un débat avant d’être en état de pouvoir approuver utilement ou infirmer en suffisante connaissance de cause. Le terrain des événements, la géographie économique, la complexité sociale, l’histoire et la politique chinoises me sont une culture trop récente. Par exemple, je ne hasarderai pas un avis sur l’heure opportune du « mot d’ordre des soviets » en Chine sans dégager d’une consultation contradictoire de Chinois dignes de confiance, à défaut d’une enquête sur place, l’idée que fait naître le mot soviet, traduit ou non en chinois, dans l’esprit des prolétaires de là-bas, sans savoir à quoi correspondrait la notion de ce système représentatif dans la mentalité des masses. J’observe seulement que les soviets ne furent pas en Russie le résultat d’un « mot d’ordre », mais le fruit d’une génération spontanée dont les bolcheviks ont su ensuite faire la conquête et que si des soviets ne naissent pas en Chine d’un besoin irrésistible du mouvement populaire, aucun « mot d’ordre » ne les rendra viables, même si les communistes réussissent à en constituer çà et là. Nous ne manquons pas d’exemples de comités et de conseils éphémères dus à la seule initiative communiste en divers pays et volatilisés sans rien laisser subsister. Les bolcheviks ont trop tendance à vouloir tout trancher à coups de « mots d’ordre »; sur mille mots d’ordre lancés dans le vide par nos partis, il en est neuf cent quatre-vingt-dix-neuf absolument vains et le millième est rarement fructueux. Un mot d’ordre doit être l’expression consciente d’une pensée latente dans la masse ou la définition d’une revendication destinée à rassembler des forces; la fabrication de mots d’ordre en série par des bureaux de l’Internationale et de ses sections trahit la mentalité de caste de fonctionnaires parasites qui se croient destinés à penser au lieu et place du prolétariat et se donnent seulement l’illusion de jouer un rôle alors que le cours des faits passe outre à leurs déclamations. Enfin, il est controversable de considérer le stade soviétique comme fatal en vertu du précédent de la révolution russe et de l’engouement temporaire des milieux révolutionnaires pour une institution dont nul hors de Russie ne se faisait une idée exacte; à mesure que la vérité sur l’état politique intérieur de l’U.R.S.S. s’est révélée, le charme soviétique a été dissipé; on a bien dû constater que la machine administrative et gouvernementale soviétique n’avait pas de vertu intrinsèque : elle n’est qu’un cadre dont le contenu dépend du degré de conscience et du niveau de développement des classes travailleuses et peut servir encore mieux que le vieil appareil parlementaire à mater le peuple souverain. En Russie, les soviets ont pris la place de la Douma censitaire, des zemstvos et des municipalités. En Occident, il n’est pas dit que les parlements classiques les auront comme successeurs. En Orient, il est bien possible que le modèle russe fasse école, à la façon du parlement anglais pour l’Europe. La démonstration est encore à faire et devrait incomber aux indigènes. Cela dit, il reste que Staline vous a donné raison en adoptant le mot d’ordre des soviets bien que trop tard, en plein recul de la révolution, mais la confirmation est de valeur mince.

En m’abstenant de suivre par le menu vos exposés de théoricien et de stratège éminent de la lutte de classe sur le processus révolutionnaire en Chine, je ne cherche pas à esquiver la difficulté. A première lecture, vos articles et thèses m’ont paru justes et fortement motivés dans l’ensemble, mais je ne me sens ni suffisamment documenté, ni assez en possession du sujet pour oser une discussion serrée. En revanche, où je suis tout à fait sûr de ma vérité, c’est quand je m’oppose résolument à une tendance primordiale commune à la droite et à la gauche de notre parti russe – tant il est vrai que le léninisme vous est commun – qui pousse les uns et les autres à vouloir imposer une direction russe à un mouvement chinois. Cela me semble l’emporter sur toutes les autres considérations. La révolution doit être chinoise en Chine, l’émancipation des travail¬leurs chinois sera l’œuvre des travailleurs chinois eux-mêmes. Les partis socialistes et communistes du monde, les Internationales, l’État soviétique leur doivent aide et solidarité, conseils et concours, mais non mainmise sur leur mouvement. Les meilleures directives de Staline ou de Trotski ne vaudront jamais celles de meneurs sélectionnés par le prolétariat chinois en personne. Une erreur conçue à Canton est préférable à une vérité de Moscou en ce sens relatif que ses artisans s’instruiront par leur expérience et pourront en retour instruire la révolution, alors qu’en obéissant à une inspiration extérieure, ils ne sauront pas la rendre féconde. Il est intolérable pour de vrais communistes d’assister à des confrontations de tactiques à l’intention des actions révolutionnaires en Chine où les communistes chinois n’aient jamais la parole. (Je ne parle pas, bien entendu, des délégations fabriquées dans les coulisses du Comintern, mais des représentants véritables du jeune communisme chinois.) La compétition des fractions russes ne devrait rien peser devant l’opinion des militants surgis de l’effervescence prolétarienne et paysanne en Chine. S’il y a un parti communiste chinois, c’est à lui de prendre la tête des opérations. Qu’il fasse l’économie des tâtonnements et des fautes de tout parti nouveau en profitant des leçons des autres révolutions et de la maturité des autres partis, rien de plus nécessaire, mais que les bolcheviks de la décadence ne se croient pas sur terre pour dicter la conduite des révolutionnaires sur n’importe quel point du globe. Et s’il n’y a pas de parti communiste chinois, ou si peu qu’on ne puisse le prendre au sérieux, ne parlons pas d’instaurer des soviets en Chine, ni de brûler l’étape capitaliste.
Je ne recommande aucunement l’expectative devant des événements aussi importants pour l’avenir de l’humanité et, plus immédiatement, pour l’Union soviétique et les impérialistes rivaux, ni de laisser un parti communiste neuf livré à lui-même. Mais toute immixtion abusive de « Moscou », là et ailleurs, doit entraîner inévitablement les plus lourds désastres en dépit de la valeur en soi des thèses en présence et disqualifier toute intervention de cet ordre, même nécessaire. Et je ne parle pas des conditions où s’improvisent dans les bureaux moscovites les recettes révolutionnaires à l’usage des partis mineurs : vous les connaissez comme moi, elles ne peuvent préparer que des défaites. Cela n’est plus à démontrer. Je tiens pour assuré que si l’Internationale communiste avait pu expérimenter au Mexique ses tactiques de droite ou de gauche, la révolution mexicaine aurait vécu; celle qui dure n’est pas soviétique, mais elle a au moins le mérite d’exister.
Il y aurait beaucoup à dire sur la politique étrangère de l’U.R.S.S, conjuguée avec la tactique de l’Internationale vis-à-vis de la Chine, sur les innombrables « trahisons » enregistrées dans la guerre civile, l’action des syndicats, le jeu communiste avec le feu nationaliste, les perspectives d’avenir. Vous insistez maintenant pour le mot d’ordre d’une Constituante dans la phase consécutive à l’écrasement de l’avant-garde prolétarienne, avec un raisonnement peut-être fondé dans l’abstrait, mais dont j’ignore comment il trouve à s’appliquer dans les conditions présentes en Chine, dont je voudrais savoir surtout ce qu’en pensent nos camarades chinois s’il en reste. Mais vous devez publier tout un volume de vos commentaires sur la révolution chinoise et je ne puis en tenter l’examen parallèle en quelques pages. L’actualité m’engage plutôt à aborder le troisième « critère » : la politique économique de l’Union soviétique.

Sur ce thème aussi, vous préparez un livre que nous lirons tous avec grand profit. Staline a certainement déjà retenu son exemplaire, car on ne saurait lui contester une aptitude particulière à emprunter les idées de ceux qui en ont et, à ce jour, il vous a mis à contribution d’une façon telle qu’on ne sait plus qui s’en trouve le plus compromis. Il est périlleux de traiter en quelques lignes un sujet digne de l’in-octavo. J’essaierai pourtant, en comptant sur votre bonne volonté pour interpréter correctement mon canevas sans exiger des démonstrations remontant jusqu’à la république de Novgorod ou s’étendant aux moindres recoins de la situation.
La politique économique en vigueur depuis la fin du communisme dit « de guerre » (c’est-à-dire en pratique de consommation des produits accumulés antérieurement sous le capitalisme) est admise en Russie par les différentes fractions du Parti. Les divergences se manifestent dans la détermination des proportions, des méthodes, des moyens d’application. Les questions de mesure, dans ce domaine, sont d’une importance capitale, car la nature du régime en devenir dépendra du degré d’accentuation dans un sens ou dans l’autre. La N.E.P. est une tactique, non une évolution, dans l’intention première de ses promoteurs; mais outre qu’une tactique ne peut se prolonger indéfiniment sans comporter de transformation organique moléculaire, le manque de mesure suscite deux dangers selon le sens où il incline: celui de droite, évolution vers le capitalisme; celui de gauche, étatisme freinant la production. D’où l’âpreté des conflits de tendances portant sur des désaccords dont le public ne comprend rien. (Soit dit en passant, c’est une maladresse constante de l’opposition que de livrer des combats auxquels la masse se sent étrangère, et même de faire figure en apparence hostile aux intérêts de la grande majorité.)
Au début de la N.E.P., personne ne savait exactement en quoi elle consistait dans les faits. Les définitions théoriques n’en donnaient pas une idée concrète. Ce sont les lois et les décrets échelonnés sur les premières années pour répondre aux besoins les plus urgents qui ont tracé des contours plus ou moins précis. Les difficultés économiques successives, les crises partielles, et les mécomptes généraux ont imposé ensuite des correctifs. On a progressé à tâtons, d’une manière empirique dont Staline est bien le représentant. L’effacement de Lénine avait fait de vous le seul dirigeant capable d’embrasser du regard tout l’horizon et de concevoir une politique à longue portée. Vous avez secoué l’inertie du Parti consécutive à la guerre sociale et dirigé son attention vers la pressante nécessité du progrès industriel. La révolution vous doit l’évitement d’une rupture matérielle entre la ville et la campagne, l’élan imprimé à la production de l’industrie, le plan économique général, car votre programme s’est imposé à vos vainqueurs politiques comme ces civilisations qui conquièrent leurs violenteurs grossiers.

L’opposition préconisait l’investissement annuel d’un milliard de roubles dans l’industrie; Staline, après lui avoir démontré par le Guépéou l’utopie de son projet, a trouvé le moyen d’en investir deux. L’opposition dénonçait l’insuffisance du plan économique quinquennal de 1926-1931; Staline, après l’avoir envoyée réviser ses chiffres en Sibérie et en prison, a fait établir un nouveau plan pour 1928-1933 auprès duquel les anciennes exigences des « industrialistes » paraissent timorées. L’opposition a sonné l’alarme devant les effets de la politique agraire inconsciente du Parti favorisant une différenciation de classe au village dans le sens où tendait autrefois, lui consciemment, Stolypine : le développement du capitalisme agricole; Staline, après avoir étouffé sa voix, a déclaré la guerre aux koulaks. L’opposition a combattu un danger « de droite » dans le Parti représenté par une tendance à réduire les subventions à l’industrie lourde à l’avantage de l’industrie légère et des exploitations rurales individuelles, à trop concéder au capital étranger, à taxer trop lourdement les paysans pauvres et moyens, à payer trop cher le blé des paysans riches; Staline a chargé son porte-plume attitré Boukharine d’établir une résolution contre le danger de droite et s’est servi de la théorie pour abattre le théoricien. Pourtant, l’opposition n’a pas désarmé, bien que nombre de ses partisans l’aient fait. Vous soulignez les inconséquences de principe, les oscillations expérimentales, les contradictions internes, les lacunes et les faiblesses de la politique officielle, mais vous ne pouvez nier la mise en vigueur de votre conception dans ses grandes lignes. D’ailleurs, devant cette orientation, l’opinion courante de nos camarades à Moscou, avant de recevoir vos instructions, attendait comme imminente la coalition de la gauche avec le centre dirigeant; les défections dans vos forces ne sont que l’aboutissement de cet état d’esprit. Pourquoi l’antagonisme fondamental a-t-il subsisté?
C’est qu’il a pour critère, non pas la « politique économique » comme vous le prétendez, mais bien la politique tout court, certes inséparable de l’autre. La question posée dans le Parti depuis la mort de Lénine, c’est celle du pouvoir. En mettant la politique économique en avant comme critère, vous croyez éviter de vulgariser le conflit, lui ôter le caractère personnel, respecter un marxisme formel. En réalité, vous tombez dans le matérialisme puéril du léninisme. Le politique, ici, ne s’ensuit pas de l’économique; il le précède. Comme marxiste, vous devriez constater le fait d’abord, puis l’éclairer, ce qui est facile car le politique visé découle de l’économique antérieur, non de l’immédiat; la superstructure subjective ne s’élève pas instantanément de l’infrastructure objective comme un ascenseur part du sol; avant que les processus du tréfonds de la campagne se fassent sentir dans les décisions gouvernementales à travers de multiples barrages, il faut le temps des répercussions, contrecarrées encore par les contre-influences. Comme léniniste, vous intervertissez les phénomènes. Il en résulte une extrême confusion dont tous vos derniers écrits se ressentent.

L’opposition a occupé les principaux postes de direction de l’économie soviétique et il ne tenait qu’à elle d’en réaliser presque le monopole de fait, par la valeur et la compétence de son personnel, notamment en s’abstenant de perdre son temps dans des fonctions diplomatiques où elle se faisait l’instrument d’une politique générale réprouvée dans ses théories. Elle pouvait ainsi exercer une influence prépondérante équivalant à la maîtrise effective sur le gouvernail de l’État, même avec un Politbureau indésirable. Staline, que les principes ni les vues doctrinales n’ont jamais gêné, ne vous disputait pas l’autorité en cette matière; au contraire, il désirait vous voir gérer tous les organismes économiques supérieurs et il eût laissé travailler les opposants à la tête du Conseil des commissaires, du Conseil économique, de la Commission du plan d’État, du Comité des concessions, des grands trusts de production. Il s’est opposé fermement à votre exclusion non seulement du Parti, mais des instances suprêmes tant que vous n’étiez pas un danger pour son hégémonie politique et il a cherché à vous faire assumer les plus hautes responsabilités dans l’activité économique. Ce qu’il ne voulait à aucun prix vous accorder, c’est la possibilité de le menacer au Secrétariat, au Politbureau, au Comité central du Parti. Sa lutte ultérieure implacable contre l’opposition dite de Leningrad, vos ennemis forcenés devenus vos alliés par calcul tactique, puis contre l’opposition dite de droite, qui ont eu l’une et l’autre comme la vôtre toute latitude pour travailler aux « sommets », ne se comprend pas autrement. Parler de courant prolétarien à propos de l’équipe des fonctionnaires de Piter aux relations plus que froides avec les travailleurs qu’elle avait durement brimés est une véritable offense à la vérité; l’explication de la concentration principale des oppositions dites de gauche dans les deux capitales par une référence à la base ouvrière est spécieuse : les opposants des diverses tendances se sont recrutés dans l’aristocratie politique et les administrations d’État, c’est-à-dire parmi les privilégiés jouissant de quelques droits civiques. Quant au prolétariat accablé de lassitude, s’il avait la moindre licence de se prononcer, il appuierait indubitablement ceux qui lui paraîtraient, à tort ou à raison, représenter la paix intérieure et extérieure, plus de bien-être et de libertés.

Il est entendu que toutes les questions se tiennent et que tous les leviers de commande sont interdépendants, mais puisque vous circonscrivez le critère à la « politique économique », je dis que vous aviez toutes les possibilités de faire prévaloir, en fait, la vôtre, car aucun Politbureau n’aurait jamais pu s’inscrire en faux contre un programme concerté des organes économiques directeurs. Mais avec votre conception léniniste du rôle du Parti, vous n’avez pas vu d’autres voies que celle de la mainmise sur les positions politiques centrales, entreprise démesurément hors de proportions avec les moyens d’une fraction isolée, dans une période d’apathie où la parole la plus sincère et la plus vraie semble sonner creux. On ne peut tracer de démarcation entre le pouvoir politique et le pouvoir économique, mais il s’est créé une spécialisation fonctionnelle indéniable et, encore une fois, vous dégagez vous-même la politique économique de la politique générale. (Je souscris, au reste, à cette distinction toute conventionnelle et relative destinée à faciliter l’étude.) Sous prétexte que toute lutte de classe est une lutte politique et tend à se servir du pouvoir, vous avez converti cette généralité incontestable en possibilité immédiatement accessible, surestimant les perspectives, les données réelles, les conditions pratiques. Cela vous a conduit à laisser le pas aux considérations manœuvrières à courte vue et à subir l’influence pernicieuse des gens les plus pressés. Vous en êtes venu à forger des théories pour justifier une tactique au lieu de mettre la tactique au service d’une théorie.
Le problème cardinal de la révolution russe est celui du pouvoir politique. Voilà un authentique critère, pour toute l’Internationale. Le régime soviétique ne peut-il durer qu’en comprimant toutes les classes laborieuses, à commencer par le prolétariat, et en imposant silence au peuple entier? Les prolétaires et les révolutionnaires de tous les pays, incapables de dire combien de roubles sont disponibles pour l’industrie ni quels impôts sont supportables à un paysan moyen, comprennent fort bien cette question. C’est même la seule claire pour tous, même en Russie. Or, l’opposition a toujours eu peur de la poser. Et elle ne l’a jamais soulevée parce qu’elle ne se sentait pas capable de la résoudre dans l’éventualité où elle aurait pris, ou seulement partagé, le pouvoir. Vous avez revendiqué en 1923 la « démocratie intérieure du Parti »; vous avez, trois ans après, balbutié des revendications démocratiques assez timides en faveur des syndicats; vous avez, trois ans plus tard, préconisé le scrutin secret dans le Parti et, dans une moindre mesure, pour les syndicats. Mais toutes ces exigences partielles mettent en lumière votre hésitation à aborder de front la difficulté dans son ampleur.

A moins de viser à substituer purement et simplement une dictature de clan à une autre, il faut bien définir, fût-ce approximativement, les limites, les formes, les degrés de la dictature et les garanties protectrices des citoyens. La constitution soviétique, cette pièce de musée, ne se réalisera jamais sans une législation qui assure l’exécution de ses principes et sans une phalange d’hommes résolus à combattre pour l’imposer. En fait de mot d’ordre, celui de donner force et vie à la Constitution me paraît le seul susceptible de rallier l’adhésion des masses et de les préparer à l’action. Si l’état de siège, l’omnipotence policière et les pleins pouvoirs du Politbureau sont admissibles en permanence, les oppositions communistes n’ont pas à s’y soustraire. Et si ce régime d’exception ne se justifiait que dans les circonstances extraordinaires de la guerre civile, rien n’est plus urgent que de soumettre tous les citoyens et tous les partis à la légalité révolutionnaire. Sans quoi l’arbitraire gouvernemental ne trouverait de contrepartie que dans un nouvel Octobre ou dans la contre-révolution. Mais ce n’est pas mon critère qui est en cause; revenons au vôtre.
Le programme économique de l’opposition s’est imposé au Parti dans ses grands traits bien que l’actuelle direction ne soit pas capable de s’en approprier la conception entière et ne mérite guère confiance pour l’application intelligente. Vous le soulignez avec raison, l’économie soviétique ne doit pas être coupée du marché mondial et le rythme de son développement décidera de son sort. Staline ne s’en rend pas compte dans les échanges de vues théoriques, mais a posteriori il peut se rendre à l’évidence et accepter les mesures conséquentes : ce ne serait pas la première fois. Son capitalisme d’État implique une certaine anarchie corrigée empiriquement, comme l’autre capitalisme, et cela peut durer tant qu’une crise profonde ne provoque pas rudement un rappel aux principes. Mais la confirmation des idées essentielles de l’opposition par le revirement des dirigeants, reflétée surtout dans le plan quinquennal, n’est pas forcément une justification. Il doit être permis à un communiste d’avoir des objections à présenter aux uns et aux autres, précisément sur ces questions de proportions, de rythme et d’application qui ne se résolvent pas dans des paroles, mais dans le travail pratique. Si elles ne font pas dévier l’allure générale et répondent aux nécessités concrètes, il est de maigre intérêt qu’elles coïncident avec des observations d’adversaires de tendance, voire même d’ennemis politiques : les mencheviks ne se trompent pas toujours dans le détail et on peut lire avec profit des articles de Milioukov; Lénine a collectionné un certain nombre d’approbations bourgeoises sans s’en émouvoir; sommes-nous tenus de contredire systématiquement qui¬conque n’est pas de notre bord?
Du seul fait que les oppositions de gauche ou de droite ont une attitude critique, elles peuvent mieux voir certains aspects des choses que les gens en place satisfaits d’eux-mêmes. Par contre, la logique interne de la lutte les incite souvent à la démagogie et au dénigrement. Il serait laborieux et fastidieux de faire la part des mobiles et inspirations qui dictent aux protestants du léninisme leurs affirmations contradictoires ou leurs théories improvisées à la légère.

L’opposition de gauche a reproché au gouvernement d’incliner à reconnaître les anciennes dettes : n’est-ce pas Racovski, Préobrajenski et Piatakov qui ont établi et approuvé le projet d’accord avec la France fondé sur un règlement des dettes? Elle a dénoncé comme impraticable la journée de sept heures : pourquoi la revendique-t-elle dans ses feuilles d’agitation lancées dans les usines? Elle se défend d’être une menace pour les paysans, se déclarant l’ennemie des seuls koulaks : comment parle-t-elle alors de zigzag de gauche à propos de violences administratives, de raids de police, d’opérations punitives qui dressent la masse paysanne contre le régime? L’opposition de droite réprouve les ambitions du plan quinquennal : mais Rykov fait des rapports officiels pour le justifier. Elle trouve le développement industriel vertigineux et se sert de statistiques fallacieuses pour prétendre qu’aucun pays capitaliste n’a connu un tel essor : mais Boukharine triche sur les points de comparaison et oublie que les nations tard venues à l’industrie ont brûlé les étapes primitives; ainsi la production du Japon a augmenté de 83% depuis 1913. Elle est coresponsable de toutes les fautes commises depuis six ans et tient dans le privé des propos à faire rougir des Blancs. A quel titre les uns et les autres prétendent-ils nous faire passer des examens et nous appliquer des critères?
Je dis que les questions de proportions, de mesure, ont une gravité extrême sur le plan où nous discutons. Une exagération accentuée peut tout compromettre. On a exagéré les réquisitions : et ce fut Cronstadt; on a exagéré l’offensive : et ce fut Varsovie; on a exagéré les impôts : et ce fut la Géorgie. Si l’on exagère les concessions, ce sera l’invasion par le capital financier. Les exagérations, quand elles ne sont pas mortelles, sont payées toujours d’un recul excessif. Les dernières exagérations administratives répressives à la campagne ont solidarisé les classes rurales et déterminé dans tout le pays la « mentalité de droite ». Il a bien fallu ensuite réduire la masse de l’impôt agraire, augmenter le prix du blé, dégrever une partie des paysans contribuables, donner des primes à l’ensemencement; à la place de Staline, vous en auriez fait tout autant, dans la situation donnée, quelles que fussent les « responsabilités préalables. Dans sa lettre au congrès d’Iéna, déjà citée, Lénine avertissait ainsi les communistes allemands : « L’exagération, si l’on n’y mettait bon ordre, perdrait sûrement l’Internationale. » (C’est en effet ce qui se passe.) « Exagérer, appuie-t-il, ne fût-ce qu’un tout petit peu, c’est empêcher la victoire. » Et il ajoutait, comme s’il avait prévu votre travers d’aujourd’hui : « Exagérer la lutte contre le centrisme, c’est sauver le centrisme, c’est consolider sa situation, fortifier son influence sur les ouvriers. » (Encore une prévision qui se réalise.) La mise en garde me paraît conserver sa valeur pour l’activité économique. En voici les raisons, strictement comprimées.
Votre insistance pour accélérer l’industrialisation porte toujours sur le financement. Or, si important que soit le problème, il n’est pas exclusif et l’on ne saurait l’abstraire des autres : niveau de la technique, état de l’outillage, caractère rationnel de l’organisation, qualification de la main-d’œuvre, compétence de la direction, expérience de fabrication, coordination des diverses branches de production. Pour les résoudre, il faut non seulement de l’argent, mais du temps. Pour aller vite, on devra se mettre à l’école des prédécesseurs et des concurrents. L’industrialisation soviétique est impossible sans la contribution des ressources de toute nature du capitalisme occidental. Votre erreur est d’insister obstinément sur les investissements sans accorder d’attention suffisante au reste et pourtant, en rédigeant des textes, vous savez fort bien réfuter l’insanité de « l’autonomie » de l’économie russe. Sous votre aiguillon, les subventions budgétaires à l’industrie ont été augmentées et le sont à chaque exercice; mais vous savez comment on industrialise, dans quels gouffres les capitaux sont engloutis, quelles dilapidations fabuleuses sont dues aux méthodes bureaucratiques, au manque de cadres expérimentés. Évidemment, de tout cet effort désordonné, de cette création chaotique, il restera quelque chose d’important, mais pour qui ? Les nombres astronomiques dont le plan quinquennal est émaillé ne laissent pas d’être impressionnants et l’opposition de gauche, en Russie, ne laisse pas d’en être impressionnée : je cherche cependant des indications sur l’origine des fonds et n’en trouve aucune; mon imagination y supplée en bonne partie et j’admets, pour l’insoluble, souffrir d’infirmité; mais je me sens en parfaite santé quand je demande par quels moyens on formera les cent mille ingénieurs et techniciens nouveaux prévus par les superindustrialisateurs. Et je m’abstiens de poser les multiples questions qui se posent d’elles-mêmes autour du mirifique projet : vous les connaissez mieux que moi.

L’industrie soviétique n’atteindra pas au rendement et au perfectionnement des pays avancés en se privant de mettre à profit la division mondiale du travail. La N.E.P. et la liaison de l’U.R.S.S, avec le marché extérieur impliquent à la fois un antagonisme et une collaboration avec le capitalisme. Ces nécessités exigent des moyens de communication culturels et d’échanges commerciaux appropriés à la nouveauté de ces rapports; les modalités actuelles de réalisation du monopole du commerce extérieur et la sorte de discipline imposée à l’intérieur, loin d’y satisfaire, y font obstacle. L’État soviétique n’a pas encore su réaliser efficacement le principe de son monopole et aucune opposition n’a proposé la réforme de fond en comble qui s’impose. De même que l’État en général doit être éduqué pour mériter de devenir éducateur, l’État soviétique en particulier n’est pas près d’accomplir rationnellement le rôle d’ache-teur et de vendeur universels. Une combinaison de barrières douanières avec des licences d’importation et d’exportation pourrait seule donner au monopole le jeu et l’élasticité indispensables, étouffer le foyer de corruption que représente l’actuel département commercial étatique, restaurer et développer dans les institutions intéressées la conscience de responsabilité individuelle (pourvu que, simultanément, le régime intérieur change dans le sens d’une détente). Sous la protection de ce système, l’industrie devrait et pourrait grandir en quantité et qualité à condition de commencer par le commencement, c’est-à-dire par les matières et les produits semi-ouvrés dont la vente permettrait d’acheter aux conditions moyennes du marché mondial les marchandises, surtout les machines, des pays spécialisés que la Russie est impuissante à concurrencer. En un quart de siècle, la République des Soviets atteindrait au niveau industriel voulu, pourvu qu’elle soit une démocratie, non une autocratie – et réserve faite des éventualités de guerre. Il faudrait encore toucher les questions de crédit et de circulation monétaire, de change et de concessions, mais je ne suis pas rapporteur au congrès panrusse et c’est vous qui écrivez un volume.

Vous avez dénoncé dans une lettre la tendance à glisser sur une ligne de moindre résistance : renoncement aux avantages de l’avenir au prix d’améliorations immédiates. Nul communiste n’y peut contredire. Mais est-ce une raison pour le prolétariat, dans la douzième année de la révolution, de subir les misères interminables du présent dans l’attente de soulagements hypothétiques? Combien de générations devront-elles se résigner à se nourrir de thèses indigestes? Dans un autre document, vous faites valoir fort juste-ment qu’on ne peut ajourner indéfiniment le relèvement du niveau d’existence, que de la physiologie et de la psychologie ouvrières dépend la productivité du travail. Il faut donc se garder de généralisations abstraites. Aucune perspective idéale ne s’offre et l’on ne progressera qu’en surmontant, à force d’habileté et de ténacité, toutes sortes de contradictions. La famine de marchandises par trop prolongée appelle une contribution urgente de l’extérieur, laquelle est possible sans que le rôle de l’État soviétique se réduise à celui d’intermédiaire entre deux capitalismes; si cet État, possesseur d’un sixième de la superficie terrestre, avec d’incalculables richesses du sous-sol, presque toute l’industrie et les constructions, les transports et les forêts, devenait un simple courtier, ce serait la faillite non du gouvernement de Staline, mais du parti bolchevik lui-même.
Les possibilités d’industrialisation ne peuvent se mesurer seule-ment d’après la faculté d’achat des campagnes, comme vous le faites; cent fois, vous avez signalé le danger d’un écart agrandi entre l’offre et la demande sur le marché paysan en cas de bonne récolte; en oubliant de faire entrer en ligne de compte tous les éléments d’une production prospère, indiqués plus haut, et le recours au marché étranger, vous commettrez l’exagération grosse de périls à éviter. De même en vous laissant entraîner par le côté administratif, comme disait Lénine, des fonctions du plan d’État, dont vous parliez avec raison, cinq ans plus tôt, comme d’un plan d’orientation générale, aux tâches régulatrices. Dans un pays comme la Russie, la bureaucratisation du travail du plan conduira à des mécomptes irréparables. Enfin vis-à-vis des classes paysannes, vous tombez dans des excès de même sorte dont les conséquences sont trop évidentes. Même si les cachettes des paysans aisés recélaient le milliard de pouds que vous n’avez pu compter, l’emploi de la contrainte dans la situation donnée était contre-indiqué. L’emprunt forcé, alors, équivalait dans l’esprit de tous les paysans à des mesures abrogeant les dispositions de la N.E.P. Vous dites que la paix des classes est impossible; sans doute, mais la lutte des classes n’est pas un sport et dans un État tenu à maintenir un certain équilibre social, car la N.E.P. est un compromis, cette lutte ne doit pas prendre forme violente sans raison majeure.
Vous vous défendez de méconnaître la nécessité de la N.E.P., de « sous-estimer la paysannerie » : il ne s’agit plus de vos thèses, mais de la représentation que la population se fait des propositions pratiques. Vous n’êtes pas confiné dans un laboratoire, vos interventions vont en place publique; faites-vous comprendre ou supportez l’impopularité de vos solutions. Il est bien possible, et personnellement j’en suis sûr, que la mise en œuvre des suggestions de l’opposition en temps utile eût épargné la crise en question (non en vertu de vos programmes économiques, mais du progrès démocratico-soviétique, car « tout le monde a plus d’esprit que M. de Voltaire » et les ouvriers eussent rectifié les savants projets de tous les Piatakov); mais quels que soient les coupables, dans un état de choses accompli, on doit compter avec les données réelles et non se livrer à une surenchère de gauche qui aboutit à la réduction des emblavures, à la disparition du blé, à la disette, et conduit le pouvoir soviétique à reculer devant le capitalisme paysan.

Une littérature déclamatoire est vaine pour contenir et refouler la croissance des koulaks. Il ne faut pas perdre de vue leur origine, leur état, pour comprendre leur signification présente et future. L’opposition a eu le mérite de déchirer le voile de mystère couvrant cette campagne rétive à la pénétration et dont le gouvernement ignore les besoins, les tendances, au point d’avoir dû, par les sondages de véritables explorateurs (comme l’expédition Iakovlev dans la province de Koursk) en prendre la température et découvrir ses aspirations secrètes. Elle a opportunément réveillé le Parti qui, par laisser-aller, par loi du moindre effort, méconnaissait les phénomènes obscurs de différenciation sociale des paysans. Mais à des signes certains, elle a évidemment surévalué la puissance numérique et économique des koulaks (selon elle: 10% de la population rurale, 1 milliard de pouds de blé en réserve, sans compter les installations, l’inventaire, l’argent) et méconnu leurs liens avec les autres catégories paysannes. Elle est coresponsable d’une politique répressive frappant les paysans moyens et dont l’ennemi de classe a tiré profit. Elle est surtout sans excuse d’avoir oublié que le koulak est effet avant de devenir cause, correspond à un stade caractérisé du développement des forces productives dont les mesures administratives et fiscales n’auront pas raison.
Le koulak est économiquement inévitable tant qu’un mode de production meilleur ne l’aura pas dominé, puis évincé. Il a pu redevenir exploiteur grâce à une sélection humaine qui le rend plus conscient, et à sa possession d’instruments de travail, surtout d’animaux de trait, dont la pénurie fait le paysan pauvre. Les domaines collectifs, usines à blé, pourraient seuls le vaincre, mais les plans fantasmagoriques ne créent pas les conditions requises pour la culture intensive de type économique socialiste. La masse paysanne est pressurée, non tant par les impôts (mieux répartis depuis peu) que par l’usure et les hauts prix industriels; ni l’État ni la Coopération, ne peuvent la soulager sensiblement, avec l’orientation politique et économique générale actuelle; le koulak dispose ainsi d’un réservoir prolétarien où recruter ses producteurs de plus-value, et lui seul a pu y puiser pour intensifier la productivité de l’agriculture sur des terres remembrées grâce aux locations. Cette exploitation l’emporte de loin sur la culture extensive des parcelles minuscules de l’obchtchina : elle aura le dernier mot si l’État ne trouve à lui opposer que les opérations de la milice. Le Parti, après avoir adopté le programme des socialistes révolutionnaires sur la nationalisation du sol, semble revenir aux principes de la social-démocratie sur la collectivisation du travail; c’est une œuvre de longue haleine où je lui souhaite grand succès, mais qu’on ne réalisera pas plus que l’industrialisation à coups de décrets, de circulaires et de mots d’ordre.

Le régime économique de l’U.R.S.S, tend-il vers le capitalisme ou vers le socialisme? A cette question vous avez donné des réponses sinon contradictoires, du moins sensiblement différentes à un an d’intervalle et très conditionnelles. Vous aviez sans doute des motifs respectables et des arguments de poids. Mais n’attendez pas de modestes Occidentaux éloignés de la Russie depuis des années, privés de documentation choisie, manquant de loisir pour étudier, une réponse assurée et définitive en une formule alors qu’il n’y a pas deux leaders qualifiés de l’opposition russe d’accord pour se prononcer.

Vous avez presque entièrement consacré une lettre à un réquisitoire contre une fraction du communisme allemand exclue du Parti, l’ancien noyau de Spartacus vulgairement appelé « droite », comme si vous estimiez nécessaire de renchérir sur son exclusion et donner un avant-goût de la démocratie dont nous jouirions dans une Internationale répondant à vos vœux. Je ne suis pas encore en rapports directs avec Brandler et Thalheimer, car rien ne presse et nous avons beaucoup à travailler dans nos pays respectifs avant de prendre utilement contact. Aucune solidarité particulière ne nous lie et n’explique pourquoi vous vous adressez à moi à leur sujet. Cependant, puisque vous les excluez une seconde fois, de votre propre autorité (suivant en ceci leur mauvais exemple, car eux aussi vous ont exclu), dans la mesure où je suis au courant des questions évoquées, je vous répondrai point par point.
« 1. En 1923, ce groupe n’a su ni comprendre, ni utiliser une situation révolutionnaire exceptionnelle. »

Accusation inconsistante. Ce groupe n’a pas eu en 1923 de politique particulière : il était subordonné à l’Exécutif dont il a fidèlement suivi, peut-être à tort, toutes les instructions. Les responsabilités d’alors incombent entièrement à l’Exécutif, c’est-à-dire en dernier ressort au Politbureau russe. Vous-même avez, comme vous le rappelez plus loin, résisté à la tendance de traiter Brandler en coupable exclusif; mon point de vue était semblable et n’a pas changé. Mais il est inexact parce que trop simpliste d’attribuer la défaite à une « direction Zinoviev-Staline » de l’Internationale. A l’Exécutif, c’est Radek qui faisait autorité dans les affaires d’Allemagne et son avis prévalait presque toujours. Vous étiez membre du Politbureau comme Zinoviev et Staline et partagez leurs responsabilités. Je sais bien que la fâcheuse division du travail due à Lénine et l’état des relations personnelles entre dirigeants vous écartait pratiquement des affaires de l’Internationale, sauf pour celles de France, mais au Bureau politique, votre opinion était d’un grand poids. Quant à Staline, étranger aux affaires étrangères, habitué à laisser faire Zinoviev, lequel s’en remettait le plus souvent à Radek pour les choses allemandes, il fit à cette occasion ses débuts hésitants d’Européen en s’appuyant sur les rapports de camarades russes et polonais, agents exceptionnels que le Politbureau considérait comme les meilleurs hommes à envoyer sur place. (Dzerjinski joua dans la circonstance un rôle plus important que Staline).
Radek n’était pas seulement un expert pour le Politbureau : son avis était décisif la plupart du temps. En août-septembre 1923, le Politbureau prit la direction des affaires allemandes, dessaisissant pratiquement l’Exécutif. Au conseil de guerre que nous tînmes en septembre à Moscou, Brandler, Eberlein et Thaelmann étaient d’accord; le plus « à gauche » fut Brandler, que vous et Radek avez rappelé plusieurs fois aux réalités. Un sourd conflit surgit quand Brandler demanda au Politbureau de vous envoyer en Allemagne; Zinoviev prit cette démarche pour une offense personnelle et ne la pardonna ni à Brandler ni à vous. A Chemnitz, la décision de retraite fut prise à l’unanimité, toutes tendances comprises, d’accord avec Lozovski et Gouralsky; Radek et Piatakov, représentants de l’Internationale à votre place, approuvèrent cette tactique. L’Exécutif la confirma. C’est en janvier seulement que Zinoviev entreprit de discréditer Brandler parce que celui-ci s’était refusé à soutenir la campagne menée contre vous dans le Parti russe. Tels furent les faits.
Avant l’Octobre allemand raté comme après, j’ai toujours pensé que Brandler avait commis deux grandes erreurs; l’une, d’avoir laissé se créer et se développer le dualisme et l’antagonisme entre l’organisation berlinoise gauchiste et la direction du Parti; l’autre, découlant de la première, d’avoir transféré la Centrale en Saxe, d’où l’optique n’était pas valable pour l’ensemble du pays. Cela fut expliqué par la suspicion couvrant Maslow, que des documents soutirés au Polizeipräsidium de Berlin mettaient en posture de provocateur ou, dans le meilleur des cas, d’aventurier dangereux. Mais cette explication n’est pas une justification suffisante. En tout état de cause, personne, en Allemagne ou en Russie, ne peut prétendre avoir été plus clairvoyant que Brandler. Les fautes ont été communes, les responsabilités sont égales.

Vous-même, dans un chapitre de Cours nouveau ( » Tradition et politique révolutionnaire ») écrit à la fin de 1923, avez exprimé l’idée que l’erreur principale du P.C. allemand fut de n’avoir pas su accomplir un revirement tactique avec la période ouverte par la « résistance passive » à l’occupation de la Ruhr, de n’avoir pas pris son élan en mai ou en juillet comme les bolcheviks en Russie en avril 1917. Quoi que vaille cette explication, il n’est pas niable qu’elle ait été conçue après coup, grâce à une vue d’ensemble de la période écoulée : je ne sache pas que vous ayez pris date en mai ou en juillet. Votre thèse est de décembre, et à supposer qu’elle fût antérieure, et en admettant qu’elle soit irréfutable, en quoi le mérite en retomberait-il sur vos ennemis d’hier, suiveurs d’aujourd’hui, du mouvement communiste d’Allemagne ?
« 2. En 1924, Brandler essaya de voir une situation révolutionnaire directement devant soi, au lieu de la voir derrière soi. »
Si Brandler a eu cette illusion, il l’a partagée avec les dirigeants du Parti russe et de l’Internationale. Vous-mêmes avez nourri une espérance de même ordre. Dans le chapitre de Cours nouveau déjà invoqué, vous écriviez : « Nous avons tout lieu de croire que le prolétariat allemand ne paiera pas trop cher son omission, car la stabilité du régime allemand actuel, par suite surtout de la situation internationale, est plus que douteuse. » Peut-être faisiez-vous alors une concession à l’état d’esprit général, mais pourquoi refuser à Brandler la même excuse ? Il est vrai que vous fûtes un des premiers à revenir de cette illusion; Rosmer et moi étions seuls de votre avis, ce qui nous valut l’accusation de ne pas « croire » (sic) à la révolution allemande, de la part de vos ennemis d’hier, suiveurs d’aujourd’hui, en France; celui qui se trompa le plus lourdement fut comme d’habitude Zinoviev, dont il reste des écrits imprudents. Quant à Brandler, il ne croyait déjà plus à une révolution prochaine quand je le vis à Moscou en mai 1924.
Depuis qu’il y a des révolutionnaires, il leur est arrivé d’avoir des attentes anachroniques de cette sorte. Marx et Engels n’y ont pas échappé, malgré leur extraordinaire clairvoyance, et Lénine s’est trompé plus d’une fois dans ce sens. L’optimisme inhérent à tout tempérament révolutionnaire prédispose aux mirages. Vous-même à l’heure présente semblez entretenir des espoirs que je crois vains. Mais ceci est une autre histoire.
« 3. En 1925, il déclara qu’il n’existait aucune situation révolutionnaire, mais seulement une  » surestimation  » de Trotski. »

(La phrase est équivoque, je l’interprète comme ayant trait à la situation de 1923.) Autant que je sache, vous forcez ici l’opinion de Brandler sur deux points. Il n’a pas nié l’existence d’une situation révolutionnaire, mais a tenté d’expliquer qu’on avait exagéré l’estimation des forces du Parti et la dépréciation des moyens de l’État bourgeois, de la Reichswehr, de la social-démocratie, des organisations militaires secrètes, etc. Bref, qu’on s’était trompé sur les véritables rapports de forces. « On », c’est-à-dire non seulement Trotski, mais l’Exécutif, le Politbureau russe et la Centrale allemande. Du moins c’est ainsi que j’ai compris l’intervention de Brandler au V congrès de l’Internationale. J’ignore s’il s’est expliqué plus complètement dans la suite. Bien que votre esquisse de la situation allemande de 1923 dans Cours nouveau m’ait paru sur le moment assez juste, elle est tout de même trop sommaire pour être considérée comme définitive, et il serait inadmissible de refuser à Brandler voix au chapitre. Or, aucune discussion digne de ce nom n’a été instituée dans le mouvement communiste sur la question allemande; c’est’ même un véritable crime au passif de Zinoviev que d’avoir étouffé tout débat honnête là-dessus et exploité la défaite d’Allemagne à des fins de lutte intestine en Russie, sacrifiant ainsi le présent et l’avenir immédiat du mouvement communiste allemand, piétinant les intérêts du communisme international. Tant qu’une saine et loyale explication n’aura pas fait plus de lumière sur l’Octobre avorté, je ne me permettrai pas d’avancer un avis catégorique, à plus forte raison de condamner qui que ce soit. Le discours de Brandler au Ve congrès devant une véritable bande de forcenés qui avaient juré de couvrir sa voix et parmi lesquels ceux qui essayèrent de le faire assassiner ne saurait épuiser le sujet. Presque tout reste encore à dire.
Enfin, si vous avez eu la possibilité de vous faire personnellement une opinion définitive, tant grâce à votre position en Russie, à vos moyens d’information, à vos contacts, qu’à votre individualité même, cela ne vous autorise pas à supposer que cette opinion doive être automatiquement considérée comme valable pour d’autres. Votre cas est unique, ou presque. Ceux qui récitent vos leçons ne connaissent pas l’a.b.c de l’affaire. Il faudra un échange de vues entre camarades qualifiés pour éclairer cet épisode de notre histoire.
C’est tout ce que vous reprochez à Brandler sur le plan du mouvement en Allemagne. Par strict souci de vérité, et dans le seul intérêt de notre cause, je crois avoir montré que vos assertions ne sont pas convaincantes. Mais avant de passer à vos autres critiques, il reste quelques observations à faire sur les rapports de l’opposition russe avec les oppositions allemandes.

En 1923, quand nous parlions des meneurs de la gauche allemande, vous les traitiez explicitement d’ « aventuriers ». Je vous entends encore prononcer le mot. C’était aussi l’avis de Lénine, qui visait Maslow et Cie dans sa lettre au congrès d’Iéna en termes diplomatiques, dissimulant mal son opinion brutalement péjorative. Et cela avant les faits qui conduisirent Maslow devant la commission d’enquête de Moscou. Au cours de la discussion russe de 1923, Molotov, attaquant l’opposition ouvrière et certains groupes clandestins exclus, devant une assemblée du rayon de Zamoskvoretchié (me semble-t-il), accusa Miasnikov de concert avec Maslow, Ruth Fischer et autres tendant à créer une IVe Internationale (Andreytchine était présent et me rapporta ses paroles). Effectivement j’appris que Maslow avait eu des entrevues à cet effet avec Loutovinov, qui se suicida l’année suivante. En septembre, à la commission d’enquête sur l’affaire Maslow, c’est un des représentants les plus en vue de l’opposition russe, Piatakov, qui proposa l’arrestation immédiate de Maslow, exigence que nous repoussâmes, Radek, Terracini et moi. Je ne mentionne que pour mémoire l’hostilité suraiguë de Radek, tant politique que morale, envers tout le groupe Maslow-Fischer et la haine inexpiable de celui-ci contre Radek, ses dénonciations virulentes du « radekisme ». Et tout cela pour qu’il nous soit donné de voir Maslow et Cie reconnus en 1924 comme léninistes orthodoxes par la direction Staline-Zinoviev-Molotov du Parti russe, comme « bolcheviks léninistes » orthodoxes oppositionnels par la direction Trotski-Zinoviev-Piatakov-Radek de l’opposition? Entretemps, Brandler et Thalheimer, qui s’étaient dignement comportés dans la crise russe de 1923-24 en refusant de tremper dans la conspiration ourdie contre vous, se laissaient aller à vous désavouer, après la publication des Leçons d’Octobre, dans des circonstances où le tact et la dignité personnelle commandaient le silence; ils n’y gagnèrent qu’une certaine déconsidération et le blâme de proches amis comme Radek et Clara Zetkin. Celle-ci, par la suite, devait pourtant faire pis encore, par haine de Maslow et de son équipe dont vous aviez fait vos alliés, en gardant un silence complice lors de la déportation des opposants. Enfin Brandler et Thalheimer eux-mêmes, en votant votre exclusion du Parti, s’étaient vainement diminués par un calcul insensé en croyant expédient de payer à ce prix leur rentrée sur la scène politique.
Dans cette suite de péripéties sans gloire pour personne, j’ai beau chercher la fameuse « ligne léniniste de gauche » dont vous parlez si souvent, je ne la trouve pas plus que la « barricade ». A la rigueur, en fait de barricade, j’en verrais toute une série de petites, entrecroisées dans un fouillis inextricable où celui qui se trouve du côté gauche de l’une est du même coup du côté droit de l’autre. Mais de barricade symbolique de classe, point de trace. Et je défie un prolétaire conscient, un prolétaire d’élite, de trouver la voie de son émancipation dans ce labyrinthe compliqué, de s’y reconnaître dans cet enchevêtrement de manœuvres et de tactiques où il n’y a plus la moindre place pour des principes.

Aventuriers en 1922, scissionnistes en 1923, léninistes en 1924, opposants en 1925-26, capitulards en 1927-28, démagogues vulgaires et brouillons nuisibles toujours, Maslow et consorts ont été investis de la confiance de l’opposition russe tant qu’ils l’ont voulue. A quel titre? Est-ce parce qu’ils ont fait perdre au Parti allemand les deux tiers de ses membres, anéanti son influence dans les syndicats, détourné du communisme deux millions d’électeurs et réussi à hisser Hindenburg à la présidence de la République ? Pour ne pas parler de leur part décisive dans la « bolchevisation » qui a saigné à blanc notre Internationale. Il leur a suffi de répéter docilement vos formules et vos mots d’ordre, ou de faire semblant, pour être dans la « ligne léniniste de gauche ». Leur exemple témoigne avec bien d’autres que cette ligne ne représente pas forcément la pensée marxiste ni une tendance de classe; elle peut conduire aux issues les plus singulières. On comprend que Brandler ne soit pas obsédé par le souci de la suivre.
Vous écrivez avoir donné de Brandler une appréciation défavorable seulement après vous être convaincu de sa mauvaise volonté ou de son inaptitude à s’instruire, même à la faveur des plus grands événements. De quel critérium vous servez-vous pour en décider ainsi ? Uniquement de vos divergences de vues. Or votre conception est jusqu’à présent strictement personnelle. Aucun débat, aucune étude n’ont encore permis de la rendre collective. En Allemagne seulement, on sait de quoi il retourne, mais à travers quelle déformations? En France, pas un texte n’a paru à ce sujet, sauf le vôtre, pas même le discours de Brandler au Ve congrès. De même dans les autres pays. Avez-vous oublié votre lettre d’Alma-Ata du 21 octobre 1928, où vous écriviez : « Un large et juste échange d’expérience théorique, une collaboration dans le domaine de l’analyse marxiste des processus qui s’opèrent et une élaboration des mots d’ordre d’action, voilà par quoi il faut commencer »? Je ne propose pas autre chose. Ne commençons pas par des conclusions.

Vous dites enfin que l’ « appréciation rétrospective par Brandler de la situation allemande de 1923 est absolument analogue à la critique des mencheviks par rapport à la révolution de 1905 dans les années de réaction ». Je ne demande qu’à vous croire, mais donnez d’abord des preuves, c’est-à-dire des citations et des références, et des arguments. Même une coïncidence, apparente ou foncière, ou une analogie d’opinions avec les mencheviks, n’est pas pour m’impressionner a priori. Je ne suis pas de ceux qui se font un point d’honneur de donner tort aux mencheviks en tout temps, tous lieux et toutes circonstances. Après la révolution de 1905, précisément dans les années de réaction, Lénine marcha avec les mencheviks contre l’ensemble de son parti, plus « à gauche ». Je ne dis pas que Lénine ait eu raison, ni que Brandler n’ait pas tort. J’invoque seulement un exemple classique pour mettre en garde contre une certaine façon de discuter dont vous avez été, vous, trop souvent la victime. Abordons la suite de vos critiques.
4. En 1925-26-27, il (Brandler) estimait que le cours sur le koulak, de Staline-Boukharine, est une position juste.  »
Dans les années en question, Brandler était, en Russie, une sorte de prisonnier sur parole. Il n’était pas libre d’exprimer un autre avis que le point de vue officiel. A-t-il réellement approuvé un « cours sur le koulak » ou a-t-il simulé une approbation par tactique ? Dans les deux cas, il se serait lourdement trompé, mais j’aurais besoin d’en savoir plus long. Il est vraisemblable que son opinion sur l’économie russe a été faite par Radek, dont vous dites que « jusqu’en 1927, il douta qu’un cours économique autre que celui de Staline-Boukharine fût possible en général ». Pourquoi exigeriez-vous de Brandler, sur les affaires russes, qu’il s’orientât mieux que Radek, lequel était en contact permanent avec vous? Une fois de plus vous révélez la non-valeur de votre critère quand vous attendez d’un communiste allemand qu’il soit meilleur communiste russe qu’un communiste russe et l’inanité de votre classement en gauche et droite au regard de problèmes qui ne s’y prêtent pas. Il est possible aussi que Brandler ait incliné vers la pensée officielle sous l’influence négative de l’opposition dont la juste critique ne justifiait pas une certaine démagogie à laquelle Zinoviev donnait une expression particulièrement répulsive. Si l’on avait le choix entre l’erreur monstrueuse des uns et la vérité irrésistible des autres, tout serait simple. Mais l’alternative a été différente. Le pouvoir a tenu compte dans une certaine mesure des avertissements de l’opposition, lui a emprunté plus ou moins mal des clauses de son programme et n’a pas suivi réellement un « cours sur le koulak »; l’opposition a eu le mérite de sonner l’alarme pour ensuite poursuivre la chimère de déterrer des millions de pouds de blé et de manipuler la composition sociale des campagnes par des moyens qui eussent inévitablement engendré la grève des céréales, la réduction des emblavures et le reste; entre cette opposition-ci et ce pouvoir-là devant des problèmes aussi ardus, il est pardonnable à un ancien ouvrier maçon allemand, perdu en Russie, de commettre une erreur dans le sens même où l’ont commise des leaders incontestés de l’opposition comme Piatakov, Krestinski, Antonov, et où inclinent des opposants qualifiés comme Préobrajenski, Smilga, Radek et bien d’autres.

« 5. En 1923-25, Thalheimer comme membre de la commission du programme a soutenu Boukharine contre moi dans la question du caractère du programme (schéma nu de capitalisme national au lieu d’une généralisation théorique de l’économie et de la politique mondiales). »
J’ignore le premier mot de ce différend. Évidemment, un programme communiste doit être fondé sur une analyse de l’économie mondiale. C’est un truisme. Y a-t-il vraiment là matière à conflit? J’ai peine à le croire, surtout quand je vous vois, dans des cas précis où vous me mettez en cause, attribuer à vos contradicteurs des idées qu’ils n’ont jamais eues. La conception de Thalheimer a été sûrement plus complexe que vous ne le dites. Dans l’hypothèse où celui que Lénine considérait, à tort ou à raison, comme le « meilleur marxiste » d’Allemagne aurait oublié les rudiments du marxisme, avez-vous hors de Russie parmi les opposants attitrés de la « ligne léniniste de gauche » un partenaire, un seul, avec qui discuter utilement du programme sans avoir à le taxer de déviation?
Le programme de Boukharine, compliqué des six cents amendements des mameluks du pseudo VIe congrès de l’Internationale, est un remarquable document de la dégénérescence de la « vieille garde » léniniste. Vous n’avez pas eu de peine à faire valoir après cela quelques remarques pleines de sens. Mais en signalant les lacunes, en suggérant des correctifs, en proposant des développements, en préconisant un remaniement des proportions, vous décelez implicitement un accord général sur les directions de la pensée qui vous fait beaucoup plus proche parent de Boukharine et de Thalheimer que vous ne paraissez vous en douter. Ni l’atmosphère irrespirable de l’Internationale, ni l’air malsain de l’orthodoxie d’opposition, ne permettent actuellement l’expression utile d’une conception franchement divergente de celles des fractions officielles; les idées toutes faites, une fois de plus, refoulent pour un temps les idées en gestation; cela me semble très préjudiciable à notre avenir, car je ne suis probablement pas seul à ruminer solitairement des considérations hors série et, parmi toutes celles qui s’élaborent, il en est certainement qui méritent d’être connues et féconderaient notre action. Si le travail pour le programme n’était que la traduction d’un sentiment de classe, l’œuvre serait achevée depuis longtemps; mais il n’est pas près d’aboutir à un résultat vraiment digne de nos visées parce qu’il exige un progrès sensible de la pensée communiste. Ce progrès, on ne le favorisera pas en dénonçant d’avance comme hérésie toute transgression d’une prétendue « ligne léniniste de gauche ».
« 6. Brandler et Thalheimer, autant que je sache, n’ont nulle part élevé la voix contre la théorie du socialisme dans un seul pays. »
C’est sans doute qu’ils n’ont pas cru devoir enfoncer une porte ouverte. Suffit-il que Staline se moque du monde pour qu’on soit tenu de ressasser un cours élémentaire de marxisme? Radek me semble avoir brillamment réfuté la thèse officielle avec sa boutade sur « le socialisme dans un seul canton ». Cela me rappelle le cri de Victor Considérant à l’Assemblée de 1848 : « Donnez-nous seulement la forêt de Saint-Germain! » Mais je doute que Staline partage la naïveté du pacifique fouriériste : il ne croit pas un mot de son histoire sur le socialisme comme de son leitmotiv sur la guerre imminente; il exploite les raisons d’État pour maintenir la dictature du Secrétariat. Au lieu de perdre son temps à répéter ou paraphraser des vérités acquises depuis un demi-siècle, nous avons des réponses neuves à donner aux questions nouvelles. Au IVe congrès de l’Internationale, le dernier qui comptât, nous avons tous déclaré dans une résolution unanime : Le IVe congrès rappelle aux travailleurs de tous les pays que la révolution prolétarienne ne pourra jamais vaincre à l’intérieur d’un seul pays, mais dans le cadre international, en tant que révolution prolétarienne mondiale. » II ne s’est rien passé depuis qui légitimerait la répudiation de toute la doctrine communiste, à moins de considérer une élucubration de Staline comme un évènement.
« 7. Brandler et Thalheimer ont essayé d’accéder à la direction du Parti en adoptant la teinte protectrice de Staline, comme Foster en Amérique. »

Là, vous avez raison et je ne vous ai pas attendu pour exprimer ma pensée. Mais il faut dire tout : leur faute a été de s’abaisser à un compromis avec cet élément spécifique du « léninisme » dont j’ai souvent subi la justification de la part des leaders de l’opposition sous le nom de tselesoobraznost, quelque chose comme l’efficiency anglais dont le français n’a pas d’équivalent, et qui correspond assez exactement en fait à la formule attribuée aux jésuites : « La fin justifie les moyens. » Chaque fois qu’il a fallu dénoncer quelque énormité du néomachiavélisme bolchevik, j’ai dû à la vérité de reconnaître la coresponsabilité de l’opposition officielle dans la défaillance morale du communisme. Auriez-vous oublié les désaveux mutuels et rétractations insincères de l’opposition en 1925 et 1926? Il est vrai qu’une partie des opposants s’est ressaisie l’année suivante et a fait preuve d’une saine faculté de réaction contre la dégénérescence qui la contaminait : cela prouve que les hommes valaient mieux que leur éthique élastique. Le marxisme exige la concordance de la théorie et de la pratique. Tout ne doit pas nous être sacré en Lénine et particulièrement ce qu’il impliquait dans sa formule : « Nous ne sommes pas candidats au prix Montyon », car si Lénine est Lénine, voyez ce que sont les épigones qui croient pouvoir tout se permettre en invoquant des fins supérieures pour justifier des moyens inavouables. Sur la ruse de guerre léninienne, vous avez écrit d’excellentes choses dans Cours nouveau et, quant à la morale, j’ai lu avec plaisir dans votre lettre du 3 janvier 1928 : « Nous ne reconnaissons pas de morale abstraite dominant la réalité, les classes et les intérêts. Mais cela ne signifie nullement que nous ne reconnaissions aucune morale. » Si cette dernière affirmation n’est pas une clause de style, elle impose de ne pas exiger du seul Brandler une rectitude principielle où politique, tactique, éthique se confondent. Il faut prêcher d’exemple et inspecter un peu ceux qui sont dans la « ligne léniniste de gauche ».
« 8. Sur la question de la révolution chinoise, Brandler et Thalheimer se sont traînés derrière la direction officielle. »
« 9. De même pour le Comité anglo-russe. »
J’ai répondu plus haut sur ces points. On peut noter ici que vous en avez également à Radek, Préobrajenski et Smilga sur la tactique en Chine, à Radek sur le Comité anglo-russe. Et vous ne les nommez pas tous. Ainsi Racovski était également en désaccord avec vous sur l’Angleterre. Pourquoi s’en prendre plus particulièrement à Brandler ? Même si vous avez raison sur le fond, vous auriez tort de parler de critères, à moins d’épurer vos rangs.
Passons à votre discussion.

Vous avez relevé dans un rapport de Thalheimer dont je n’ai pas connaissance une phrase caractérisant une « position honteuse » pour un marxiste : « Le programme de Trotski exige une pression financière plus forte sur le paysannat. » Cette formulation vous indigne parce que le paysannat n’est pas un tout, qu’il s’y livre une lutte de classes, qu’il engendre deux tendances, l’une capitaliste pour le koulak, l’autre socialiste par l’exploité. Là encore, je doute que Thalheimer ait besoin de ces révélations. On emploie couramment des termes généraux en supposant que les intéressés les comprennent dans une acception commune. Ce n’est pas d’aujourd’hui que la pauvreté et la quasi-fixité du vocabulaire font obstacle à l’expression de la pensée. Il y a dans certains cas, et justement dans celui-ci, plus d’inconvénients que d’avantages à user de mots restrictifs, ou trop précis, correspondant à des vues schématiques. Vous savez comme moi que dans la Russie d’aujourd’hui, avec la famine de produits manufacturés, les hauts prix de revient de l’industrie, le chômage croissant, le parasitisme de la bureaucratie, l’insuffisance de la coopération, la faiblesse du crédit, l’arbitraire fiscal, la brutalité policière, la corruption du Parti et l’incohérence gouvernementale, la différenciation sociale paysanne ne se reflète pas dans des courants politiques distincts et qu’au contraire la masse tend à se solidariser temporairement contre le pouvoir, contre la « ville », par suite de circonstances déterminées. Dans ce sens, on peut parler de paysannat, avec la tête pleine de si et de mais. Un peu de marxisme révèle la stratification de classe à la campagne, beaucoup de marxisme éclaire les éventualités de coalition des classes. Avec une conception mécanique des phénomènes sociaux, on ne s’expliquerait pas le rôle des paysans pauvres dans l’insurrection vendéenne.
Il y a maintenant un état de fait en Russie : le mécontentement de la grande majorité des paysans. L’opposition ne peut pas ne pas en tenir compte, même qu’elle n’en soit pas responsable. Taxer les riches, ménager les moyens, aider les pauvres, c’est vite dit. J’en ai autant à votre disposition. Mais après cela, tout reste à faire. Et tout reste à faire avec la Russie telle qu’elle est, avec le Parti tel qu’il est, avec l’industrie telle qu’elle est, avec les soviets tels qu’ils sont. Rien n’est statique, c’est entendu. On peut épurer, réveiller, démocratiser le Parti, faire progresser l’industrie, ranimer les soviets. D’accord. Mais cela ne se fera pas par décret, il faudra travailler, lutter, manœuvrer, et c’est justement sur les voies et moyens de ce long processus qu’il importe de s’expliquer. Une condition préalable est de ne pas s’entre-condamner d’avance sans raison suffisamment valable.
Nous avons tous employé des vocables généraux, comme le « paysannat », « les paysans », sans pour cela faire fi des enseignements du marxisme. Si l’on vous appliquait le mode de discussion dont vous faites usage, en sortiriez-vous indemne ? Permettez-moi de faire état d’un texte à titre d’exemple, vos thèses sur la situation économique de la Russie pour le IVe congrès de l’Internationale, le dernier qui se soit tenu proprement et où l’on ait parlé sans craindre les interprétations tendancieuses. On y trouve en quelques pages une douzaine de fois des expressions comme « l’économie paysanne », « les paysans », « les masses paysannes », « les exploitations paysannes », « la classe paysanne », « le paysan ». Voici de vos phrases :

« Les événements contre-révolutionnaires de février 1921 montrèrent l’urgence d’une adaptation plus complète des méthodes économiques de l’édification socialiste aux besoins de la classe paysanne. » « Toutes les terres appartiennent à l’État, près de 95 % des terres labourables se trouvent en la jouissance économique des paysans. » « De même que dans la guerre civile, la lutte était livrée dans une large mesure pour le concours politique de la classe paysanne, de même actuellement la lutte a pour objectif principal le marché paysan. » « Le principal résultat politique et économique de la N.E.P. c’est la sérieuse et solide entente avec la classe paysanne », etc. « Faire participer les paysans à la réalisation du plan économique de l’État, c’est-à-dire du plan socialiste, voilà un problème encore plus compliqué, exigeant encore plus de temps. » Etc.
Un adversaire peu scrupuleux pourrait vous rappeler à l’ordre du marxisme et vous révéler à chaque fois que « les paysans » sont de plusieurs sortes, que la « classe paysanne » se différencie, et autres vérités analogues, que nous connaissons fort bien, vous, Thalheimer et moi. Je ne mets pas votre bonne foi en cause. Mais je dis que vous êtes obsédé d’idées fixes. Au lieu de les réviser à la lumière des faits et de la discussion amicale, vous les répétez avec une sorte d’acharnement qui les rend de moins en moins persuasives. C’est pourquoi j’eusse souhaité que vous vous dégagiez, en quelque sorte, de la mentalité assez spéciale formée dans l’ambiance des luttes intestines, le travail clandestin, la déportation, et que vous « profitiez », si j’ose dire, de votre exil pour vérifier, renouveler, vivifier vos vues.

Vous écrivez que « la paysannerie moyenne est un protoplasme social; elle prend forme invariablement et constamment dans deux sens : le sens capitaliste par les koulaks, et le sens socialiste par les semi-prolétaires et les journaliers ». C’est une ancienne hypothèse marxiste, que l’histoire n’a pas vérifiée. Vous la transcrivez d’une manière trop simple et trop absolue. Dans les pays bourgeois, la concentration capitaliste et la prolétarisation du travail n’ont pas pris, à la campagne, le cours attendu. La statistique, la science économique, l’expérience l’attestent. Il s’est constitué une petite et moyenne propriété rurale qui n’évolue ni dans le sens capitaliste par les koulaks, ni dans le sens socialiste par les semi-prolétaires et les journaliers. Bien entendu, il n’est pas question d’affirmer la pérennité de cette forme de production agraire, mais elle est évidemment durable à un certain stade de l’évolution de l’humanité, où elle correspond à une technique et aux conditions du marché. Aurons-nous en Russie un développement original de cette « paysannerie moyenne»? Cela dépendra du développement général de l’économie russe dans son ensemble, en rapport avec l’économie mondiale. Une politique tendant à favoriser les paysans pauvres par l’exonération d’impôts, l’ouverture de crédits, l’aide en semences et en outillage, la baisse des prix de produits manufacturés n’aboutirait, à supposer que l’État soviétique soit de taille à la réaliser, qu’à élever les paysans pauvres au rang de paysans moyens et à consolider le type des exploitations rurales dites moyennes. Et si, par surcroît, l’essor des entreprises de type capitaliste des koulaks pouvait être enrayé ou refoule par la coercition administrative et fiscale, on renforcerait encore la « paysannerie moyenne ». Votre protoplasme prendrait donc forme dans un troisième sens, celui que vous n’avez pas prévu. C’est seulement par la création d’un nouveau mode de production, le collectif, par conséquent ni koulak ni prolétaire, qu’on pourrait orienter l’économie agraire dans un quatrième sens, le vrai sens socialiste ou communiste. Mais pour y parvenir, il faut un ensemble de conditions et de moyens qui ne sont pas près d’être réunis dans la voie où Staline s’est engagé, et qu’on ne trouvera pas non plus dans la « ligne léniniste de gauche ».
Après votre aperçu sur la « paysannerie moyenne », vous passez brusquement au régime intérieur du Parti. Je vous suis.
Thalheimer aurait traité de « menchevisme » votre revendication du vote secret dans le Parti. Il a tout à fait tort d’employer une expression qui implique trop d’interprétations fâcheuses et risque d’envenimer la controverse, mais cela ne me fera pas vous donner raison sur le fond. (En passant, notons que de votre côté, on ne se gêne pas pour traiter un contradicteur de social-démocrate ou d’opportuniste sans répondre à ses arguments.) Certes, votre idée directrice en cette matière n’a de commun que l’aspect formel avec le point de vue des mencheviks, mais votre démonstration ne la justifie pas; au contraire, elle en souligne la faiblesse. Vous préconisez le scrutin secret dans le Parti en espérant que l’expérience permettra de l’introduire ensuite dans les syndicats prolétariens, c’est-à-dire, si j’ai bien compris, seulement dans les syndicats d’ouvriers industriels, et peut-être plus tard dans les soviets selon les résultats précédemment acquis. Et pourquoi cet avantage au Parti, pour commencer? Évidemment parce que vous considérez le Parti comme l’élite de la classe ouvrière, son avant-garde, sa portion la plus consciente, selon la définition classique. Voilà bien une conception abstraite, non dialectique, du problème.
Pour réfuter Thalheimer, vous êtes vous-même obligé de mettre les ouvriers du Parti au niveau des sans-parti en disant qu’ils ont peur de parler et de voter en conscience, redoutant l’appareil et ses représailles. Bref, l’élite a la frousse, l’avant-garde est à genoux. Et je ne songe pas à ironiser; il s’agit d’un fait historique important. On ne connaît pas d’exemple d’une révolution où le ressort des combattants ait été tendu si longtemps. Par un symbolisme tragique, la mort de Lénine correspond à la détente de l’effort révolutionnaire du Parti. Votre assassinat politique consacre ce « tournant ». L’usure physique, la fatigue morale, les privations, le chômage, l’inculture, l’état retardataire de l’économie, les pressions des classes ennemies, tout a contribué à faire du Parti ce qu’il est aujourd’hui. Mais il ne faut pas le prendre pour ce qu’il n’est plus.

Si vous aviez un peu fouillé le thème, vous n’auriez pas évité les constatations que voici : la « levée de Lénine » a alourdi le Parti de centaines de milliers d’adhérents arriérés, non communistes, et, avec les levées ultérieures, près d’un million d’automates ont submergé les membres conscients; de ceux-ci, il ne reste plus qu’un noyau infime : extinction et sénilité de la « vieille garde », élimination chirurgicale des oppositions, corruption et bureaucratisation des cadres, embourgeoisement des fonctionnaires, exclusion systématique des éléments sains, éveillés, critiques, à la faveur des épurations successives, léthargie du reste; la masse à voter prend dans le Parti une assurance contre le chômage, améliore ses conditions d’existence et affermit quelque peu ses droits civiques : légitimes self-defence, instinct de conservation que le vulgaire traduit maladroitement par l’épithète : chkourniki; (cette masse n’est pas très différente de celle qui, en Occident, emplit les organisations socialistes maîtresses des services publics, municipalités, coopératives, etc.). Il va de soi que cet état des choses et des gens ne restera pas figé; dans de nouvelles conditions historiques, les automates mêmes se déclencheront tout seuls et je parie qu’ils vous traiteront de droitier. Mais il s’agit pour l’heure du Parti tel qu’il est et comme il sera dans une période donnée. Et c’est à ce parti-là que vous assignez un rôle dont un vrai communiste, conforme aux principes, ne viendrait peut-être pas à bout ? Pour lui permettre de l’assumer, vous croyez le ranimer grâce au vote secret. Êtes-vous sûr que le secret du vote n’ait pas pour effet le plus prochain, et décisif, de frayer la voie aux influences des classes ennemies dont vous dénoncez inlassablement la pression?

Dans un pays où un seul parti a le monopole de la vie politique, ce que nul programme communiste n’a jamais prescrit, toutes les influences de classes s’y exercent et, en l’occurrence, celle des paysans est énorme. Il subsiste actuellement dans les profondeurs du prolétariat un potentiel révolutionnaire dont le pouvoir et son armature doivent tenir compte, comme le prouve la phraséologie de gauche officielle et qui, même à travers l’écran de la bureaucratie, tient encore en respect dans une certaine mesure les éclaireurs de la contre-révolution : le scrutin secret ouvrirait les écluses devant le flot de l’idéologie paysanne et les restes de l’opposition ne seraient pas de force à l’endiguer. Le Parti d’à présent, avec sa mentalité de caste privilégiée, placé au-dessus des classes, n’est pas une sélection du prolétariat; l’élite révolutionnaire est hors du Parti, les uns exclus, les autres en allés d’eux-mêmes, le reste répugnant à y entrer; c’est dans la masse qu’il faudra trouver des forces fraîches et retrouver des éléments de cadres bien trempés pour un renouveau d’action communiste. En réclamant le vote secret dans le Parti parce que ses membres n’osent plus ouvrir la bouche, vous prenez acte du fait que le Parti n’est plus le Parti, tout en raisonnant comme s’il l’était encore. Mais si le Parti était le Parti, votre initiative n’aurait pas de raison d’être. Et si les ouvriers étaient capables d’imposer le vote secret à l’appareil oppressif, ils seraient à même de redevenir maîtres chez eux et accompliraient une réforme équivalant à une révolution.
C’est un cercle de contradictions. De plus vous lancez un mot d’ordre dépourvu d’intérêt pour plus des quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la population. Personne n’est tenu d’entrer au Parti, l’adhésion étant censée être volontaire, et que les membres du Parti soient libres ou non de parler ou de se taire, cela ne fait ni chaud ni froid d’abord aux cent cinquante millions de « citoyens » soviétiques non membres du Parti, ensuite à l’immense majorité du Parti elle-même qui ne comprend rien au « Comité anglo-russe » ni au « Kuo-Min-Tang » et préfère au vote secret, sous l’empire d’une nécessité aiguë, un peu plus de beurre sur un peu plus de pain. Ce n’est pas tout : pour que le vote secret ait une valeur quelconque, il doit être précédé d’une liberté relative d’information et de discussion, sans quoi il ne servirait qu’à faire confirmer, par un vote secret que vous auriez a priori reconnu valable, la mise hors la loi de l’opposition décidée au scrutin public. Cela pose donc la question de la presse, de la correspondance, de la sécurité individuelle, des limites de la dictature, de la légalité révolutionnaire, de la démocratie soviétique en général.
Voilà le problème qui intéresse, qui passionnerait la grande masse. Mais vous l’abordez obliquement, par un aspect secondaire, au lieu de l’étreindre dans toute son envergure. C’est parce qu’en l’espèce, vous vous faites à votre insu l’interprète, non des intérêts généraux des classes exploitées, mais de l’intérêt particulier de l’opposition. Votre mot d’ordre est l’expression d’une conception étriquée de l’intérêt de votre fraction. Il aurait fallu, au contraire, que l’opposition se fît le porte-parole des classes laborieuses dans le plus large sens. Mieux vaut parler un peu moins du prolétariat et des paysans pauvres et y penser davantage que d’en parler à tout propos et hors de propos en méconnaissant presque toujours leurs aspirations.

J’ai assisté naguère, à Paris, à une discussion sur le vote secret, entre un syndicaliste anarchiste, Lazarévitch, et un syndicaliste communiste, Rosmer. Le premier était pour le secret, le second était contre, et Rosmer s’est servi, pour faire réfléchir votre précurseur, d’une allusion aux mencheviks, avec tact bien entendu. Lazarévitch tint bon, sur une position meilleure que la vôtre; lui, prenait comme point de départ les syndicats, conception excusable chez un syndicaliste, mais revendiquait le scrutin secret pour tous les exploités, donc pour une partie considérable de la population active. Personne ne vit dans ce débat de gauche ni de droite, ni même de « centrisme»; seulement deux révolutionnaires de nuances différentes qui cherchaient une solution dans l’intérêt du prolétariat, de la révolution, du communisme. Et si vous aviez la possibilité de discuter votre initiative dans une assemblée de l’opposition russe, c’est peut-être vous qui auriez visage d’opportuniste.
Vous dites que la social-démocratie a soutenu Staline et Boukharine dans les questions essentielles de la révolution mondiale que vous évoquez. Sans défendre ces gens-là, on peut établir la vérité : votre assertion n’a pas plus de valeur que celle de Staline et Boukharine quand ils vous accusent d’être défendu par les social-démocrates. Exception faite des mencheviks russes et de quelques rares personnalités, les socialistes dans l’ensemble ne comprennent pas un mot de la plupart des conflits du communisme russe et, en général, ne s’en mêlent pas; quand il arrive à certains d’entre eux de donner un avis, de caractère strictement personnel et, somme toute, journalistique, c’est pour approuver celui qu’ils croient le plus « modéré »; ainsi, Trotski et Staline ont reçu alternativement leur part d’éloges conditionnels et peu compromettants. Avec l’accentua¬tion de plus en plus visible de l’orientation gauchiste de l’opposition et de sa phraséologie révolutionnaire, un semblant d’éducation du « public » se fait lentement et incline les socialistes à quelque préférence pour Staline comme si, de deux maux, ils choisissaient le moindre. Mais il serait assez arbitraire de voir là un problème d’identité de contenu social se reflétant dans une commune tendance politique.

Même une coïncidence ou une similitude, passagère ou durable, d’intérêts plus ou moins bien compris n’aurait pas nécessairement le sens que vous sous-entendez. On a vu, dans le passé, l’union des marxistes et des lassalliens, des guesdistes et des jauressistes, des bolcheviks et des mencheviks; l’hypothèse n’est pas à exclure où l’avenir nous réserverait des dislocations de partis ouvriers existants et des jonctions de fragments, viables ou non, mais temporairement inévitables. Le parti socialiste et le parti communiste de nos jours traduisent grossièrement, sous des formes divergentes et parfois antagoniques, le désarroi d’un prolétariat saigné par la guerre, démoralisé par la faillite de la IIe Internationale, l’avortement des révolutions de l’Europe centrale, le cours décevant de la révolution russe et la décomposition rapide de l’Internationale communiste; désarroi encore compliqué d’influences bourgeoises, transmises par les catégories ouvrières privilégiées, les cadres des syndicats et des coopératives, les positions parlementaires et municipales conquises. Une prochaine crise économique et la montée d’une génération nouvelle créeront des conjonctures différentes. Mais déjà, des prémices peuvent apparaître et produire leur effet. Pourquoi oublier d’appliquer ici votre raisonnement de prédilection et méconnaître que l’immense majorité ouvrière du mouvement socialiste, en pesant dans des cas précis sur la direction, puisse déterminer une convergence vers des buts visés par le mouvement communiste? Et comment concilierez-vous votre thèse d’un Staline interprète indirect et inconscient des tendances paysannes avec votre seconde thèse d’une identité de fond politique entre Staline et… MacDonald dont vous aurez du mal à établir le caractère représentatif paysan ? On sait tout ce que les ressources d’un esprit fertile peuvent m’opposer de considérations restrictives, de développements casuistiques, de nuances, de subtilités; je pourrais peut-être écrire à votre place, à titre de pastiche, une justification de votre point de vue. Mais n’essayant pas de donner ici des réponses définitives à des questions mal posées, je réagis seulement contre une propension à trancher de tout avec trop de hâte et de simplisme.
Votre angle de vue, à ce sujet, serait compréhensible si, dans la mesure où la science sociale le permet, nous avions établi que la société bourgeoise est entrée dans la phase finale de son existence; on pourrait alors considérer comme épisodique la complexité des rapports de classes et des antagonismes politiques et attendre dans un avenir proche le surgissement de conflits décisifs à l’état pur, ou presque. Dans cette éventualité, la signification historique des partis socialistes et communistes serait facile à dégager. Mais précisément, il nous reste à donner une caractéristique approfondie et éprouvée de l’époque où nous sommes, à moins de juger suffisant de vivre sur la phrase de Lénine la définissant comme une période de guerres et de révolutions. Et en attendant, il faut bien constater que s’il a fallu aux partis socialistes un demi-siècle pour dégénérer, il a suffi aux partis communistes de cinq années pour déchoir. Cela mérite réflexion.

A propos des défections successives qui ont éclairci les rangs de l’opposition et se poursuivent encore, vous vous référez sommaire-ment à des désaccords antérieurs avec les camarades qui rompent, pour y voir la source de leur présente déviation de votre « ligne ». Nous sommes loin du compte. Pour taxer « d’erreurs » vos contradicteurs, quelle est votre pierre de touche ? Vous ne prétendez pas à l’infaillibilité et si vous érigez votre point de vue en doctrine, ou en « ligne », c’est en croyant l’avoir fait partager à vos compagnons d’armes, dans la mesure où l’autocratie soviétique a permis l’élaboration d’une pensée commune. Or cette mesure a précisément été très faible. Et de plus, il y a une telle disproportion entre vous et vos partisans, une telle différence de moyens et de capacités que vos succès dans ce domaine n’équivalent pas à un accord véritable. Subjuguer n’est pas endoctriner. Vous ne vous méfiez pas assez de votre magnétisme, dont les effets ne peuvent pas tenir longtemps sous la pesée des grands courants sociaux et politiques. En réalité, l’opposition, pour des raisons intrinsèques et extrinsèques, n’a jamais eu cette « ligne » continue à laquelle vous vous référez comme à un talisman. C’est trop peu de dire qu’elle était hétérogène, elle a vraiment manqué de principes. Incapable décidément de se soustraire aux déformations générales du bolchevisme, malgré des velléités prometteuses, elle les a encore enrichies de ses propres erreurs et contradictions. Jusqu’à la formation du « bloc » de 1926, elle était plus marxiste que léniniste; avec le bloc, le léninisme a pris le dessus. La « plate-forme » collective, document de compromis, représentait certainement une étape supérieure de votre pensée au regard des problèmes de la révolution russe, mais au contraire l’équivalent d’une carence devant les questions internationales. La dislocation du bloc, prévisible puisque prévue, a illustré la validité des fameux « critères » et la fécondité de votre tactique. La déper¬dition continue de vos forces ne cesse d’être instructive. En vain vous consolez-vous par une allusion à la phrase de Lénine sur l’inélucta-bilité des ruptures et des désertions, alors que les partisans fidèles ressemblent aux lâcheurs comme des frères. Les gens qui parlent en votre nom dans divers pays donneraient une triste idée de la qualité du dernier carré des irréductibles en U.R.S.S. si l’on devait juger ceux-ci d’après ceux-là. En France, nous avons résisté à vos invites d’imiter le modèle russe (car l’opposition agit exactement comme un Comintern en miniature) et nous nous trouvons bien d’avoir rendu un « bloc » impossible. Cela nous épargne des exercices psychologiques et littéraires sur les prétendus capitulards.
Pour conclure provisoirement sur Brandler et Thalheimer, j’opposerai ainsi mon critère aux vôtres : étant donné l’état de l’Inter-nationale, il faut dans chaque pays sauver ce qui peut être sauvé pour l’avenir du socialisme, du communisme, et cela suppose d’abord de soustraire les éléments sains et les jeunes aux directions de droite ou de gauche de « Moscou » pour les exercer à se diriger eux-mêmes, à se passer d’instructions impératives extérieures, les inciter à penser leur doctrine et à élaborer leur politique, à grouper pour l’action de classe une véritable élite de travailleurs. Si Brandler et Thalheimer contribuent efficacement à cette tâche, s’ils mettent debout un parti vivant qui sache défendre les ouvriers allemands dans la lutte ingrate du jour le jour et les préparer à marcher vers le grand but final, ils peuvent bien se tromper comme vous et moi sur le Comité anglo-russe ou le Kuo-Min-Tang, ils auront néanmoins mérité du prolétariat et de la révolution. Nous les jugerons, et ils nous jugeront aussi, à l’œuvre.
« En définitive, c’est une ligne politique juste qui décidera », concluez-vous. Cela dépend. La meilleure « ligne » ne vaut rien pour l’action si elle est abstraitement conçue, si elle n’exprime pas une volonté collective avertie, si elle ne dispose pas d’individus éclairés pour la suivre et, au besoin pour la modifier. Dans un autre écrit, vous dites, parlant de la Russie : « Ce sont les classes qui décideront. » Pardon. Si les classes devaient décider, il y a longtemps que les classes paysannes auraient décidé contre nous, dans un pays où même la moitié des citadins sont des demi-paysans de diverses façons, en plus des paysans proprement dits qui font plus des cinq sixièmes de la population. Heureusement, la décision est la résul¬tante d’intérêts, d’activités et d’influences réciproquement contrecar¬rés où une fraction de classe plus consciente et plus résolue que les classes en général peut mener le jeu. A la fin des fins, c’est la nécessité de développer les forces productives, pour satisfaire aux plus criants besoins de la société qui aura le dessus. « L’histoire se fait de telle sorte que le résultat final résulte toujours du conflit de beaucoup de volontés individuelles, dont chacune est ce qu’elle est par suite d’une foule de conditions particulières; il y a donc des forces innombrables qui s’entrecroisent, un groupe infini de parallélogrammes de forces d’où sort une résultante, l’événement historique, qui lui-même peut être considéré comme le produit d’une force agissant, en tant que tout, inconsciemment et sans volonté. Car ce que chacun veut est contrarié par chacun des autres et ce qui arrive, c’est quelque chose que personne n’a voulu. » Excusez ce recours fréquent aux classiques, mais ce sont vos formules trop raides qui m’y obligent et ce n’est pas fini. Il y a temps pour tout, pour les schémas simplificateurs comme pour les nuances atténuatrices; il s’agit de les faire intervenir opportunément. Vous donnez souvent d’excellentes leçons de dialectique, comme lorsque vous vous adressez aux amis de Sapronov, mais aussitôt après vous retombez dans une scolastique formelle; d’où nos désaccords.

Parmi vos critiques à mon égard, il y a celle de verser dans la déviation subjective en donnant trop d’importance à la valeur des hommes et à la critique des idées, comme si la structure économique et les facteurs de classes devaient nécessairement dominer tous les sujets. C’est une vieille dispute antérieure à mon modeste rôle. Le tout est de savoir dans quelles limites une question est envisagée et à quel moment. Nous n’avons pas à nous rappeler mutuellement, chaque jour, que les hommes font leur propre histoire, mais dans des conditions déterminées; c’est déjà bien assez d’avoir à l’expliquer constamment à d’autres. Dans les périodes de stagnation ou au lendemain des collisions, quand les grandes marées sociales ne submergent pas les volontés individuelles, il faut bien reconnaître aux hommes et aux groupes la place qu’ils prennent, en attendant que les classes et les forces multiples se remettent en branle. On peut parler des hommes sans perdre de vue les classes ni les positions politiques; celui-là n’a pas nécessairement une juste conception de classe qui se réfère à tout bout de champ aux classes. Entre marxistes, il est des sous-entendus qui n’ont pas besoin d’être explicités. Je pourrais soutenir qu’il vous arrive très souvent d’exa¬gérer l’importance des personnalités, comme à propos des piteux leaders trade-unionistes anglais auxquels vous attribuez tant de calamités; mais vous vous croyez à l’abri derrière quelques « bien entendu », « il va de soi », « naturellement », évoquant pour la forme le matérialisme historique, précaution utile vis-à-vis des contradic¬teurs déloyaux qui pullulent, mais vaine pour le lecteur amical, désintéressé et averti. L’inertie actuelle des masses – car vous vous trompez, selon moi, en parlant de leur « gauchissement » ou « radicalisation » – nous encombre de médiocrités dont la première secousse nous délivrera sans doute; mais ce n’est pas une raison pour les subir en attendant, ni surtout pour les rassembler et leur conférer de l’intérêt. Et sous prétexte de réduire les individus à la portion congrue d’importance historique, il ne fallait pas compliquer notre travail en y mêlant des gens « qui tenaient moins à jeter leur livrée qu’à en modifier la coupe ».

« La doctrine matérialiste que les hommes sont les produits des circonstances et de l’éducation, que, par conséquent, des hommes changés sont les produits de circonstances autres et d’une éducation différente, oublie que ce sont précisément les hommes qui changent les circonstances et que l’éducateur doit lui-même être éduqué. » Lénine, qui n’était pas léniniste, a donné une preuve de plus de sa clairvoyance en caractérisant dans son « Testament », les hommes du Comité central entre lesquels il prévoyait que la partie politique devait se livrer. Marx, dans une époque offrant plus d’un point commun avec la nôtre, écrivait à Engels ces lignes que vous pourriez avoir écrites à Racovski… : « De vieux camarades ont disparu, d’autres ont lâché ou ont dégénéré, et les nouvelles recrues ne sont tout au moins pas encore visibles. En outre, nous savons nous-mêmes quel rôle joue la bêtise dans les révolutions et comment celles-ci sont exploitées par des canailles. » Le même écrivait à Sorge, dans un moment où la 1° Internationale était dans un état relativement semblable à celui de la IIIe d’aujourd’hui : « Vu la situation en Europe, il sera utile de laisser pour le moment s’effacer l’organisation formelle de l’Internationale et, si possible, de ne pas abandonner le centre de New York uniquement pour que des idiots ou des aventuriers ne puissent s’emparer de la direction et compromettre la cause. » Et le même, encore, vingt-trois ans plus tôt, avait dit à la Ligue des communistes : « Vous avez quinze, vingt, cinquante ans de luttes sociales à soutenir, non seulement pour changer les conditions sociales, mais pour vous transformer vous-mêmes et vous rendre dignes du pouvoir. » Voilà comment je comprends la question des hommes, sans l’abstraire d’aucune autre, et c’est pourquoi je réprouve votre conduite actuelle envers les communistes occiden¬taux; elle me semble illustrer un proverbe oriental selon lequel « mieux vaut une armée d’ânes dirigée par un lion qu’une armée de lions dirigée par un âne ». Or le parti n’est une armée qu’à certaines heures de l’histoire, et même une armée, sur le pied de paix, se transforme en école; et dans la guerre moderne, même civile, les armées ne ressemblent pas aux hordes du proverbe. D’autre part, à titre de contradiction supplémentaire, vous dénoncez l’éviction des militants les mieux éprouvés de notre mouvement : « II ne reste presque plus un seul pays où le Parti communiste ait à sa tête les révolutionnaires qui le dirigeaient du vivant de Lénine. Ils sont presque tous exclus de l’Internationale. » « Après la mort de Lénine, presque tous les participants influents des quatre premiers congrès furent exclus de l’Internationale. » Vous revenez à maintes reprises sur cette constatation (tout en excluant une fois de plus ces exclus, pour non-conformisme à propos du Kuo-Min-Tang). Le dernier cri de Lénine à l’Internationale, au IVe congrès, où il exhalait son suprême conseil avec ses dernières forces, fut « apprendre ». Oui, les individus qui se croient appelés à diriger le prolétariat doivent avant tout apprendre, comme les en adjurait Lénine, se transformer eux-mêmes et se rendre dignes de la tâche, comme le conseillait Marx. C’est ce que le Bulletin communiste a essayé vainement de faire comprendre en France à une opposition qui a préféré, sous l’influence de l’opposition russe et le poison du léninisme, se ravaler au niveau du parti qui l’a exclue et dont elle partagera le sort misérable.

Tous vos raisonnements sur le présent des partis communistes et des oppositions en Europe centrale et occidentale souffrent d’une lacune énorme : l’oubli du fait essentiel de l’époque pour le mouvement révolutionnaire, à savoir l’extermination de dix millions d’hommes, en grande majorité prolétaires, et la démoralisation de quarante millions de survivants, poids mort qui paralysera longtemps encore notre action. En France où la population mâle valide a été presque totalement mobilisée et le pourcentage des pertes considérable, le phénomène me paraît le plus sensible, à peine atténué par le maintien à l’arrière des ouvriers de l’industrie militaire; les cadavres physiques et les cadavres moraux, car le rescapé du front et le privilège de l’intérieur sont généralement perdus pour la révolution et vont dans le meilleur des cas au socialisme pacifique, écrasent nos petits cercles. C’est seulement maintenant que se font lourdement sentir les conséquences physiologiques de la guerre dont on ne pouvait avoir une idée exacte au lendemain de l’armistice. Il faut travailler pour accueillir et gagner les nouvelles générations au ressort intact, et non s’épuiser à galvaniser des éléments désenchan¬tés, avachis ou corrompus. Les rares marxistes révolutionnaires non découragés et mûris par l’épreuve ne peuvent aspirer qu’à un rôle de transmetteurs; ce serait déjà beaucoup d’assurer la continuité de notre pensée, de nos traditions, de notre culture et de passer aux jeunes le flambeau transmis par nos aînés. Telles sont les idées que j’ai soutenues contre la plupart des camarades de l’opposition depuis le début de notre crise de 1924, surtout contre tous les opposants russes, ajoutant que notre marasme durerait environ une dizaine d’années, et dont je ne suis pas près de démordre.

Chaque jour écoulé depuis cinq ans, la moitié du temps prévu, a confirmé ma conviction. Nos crises intérieures, les scissions, les lâchages, la pulvérisation de notre mouvement me donnent raison sans cesse contre tous ceux qui racontent hors de propos des histoires de gauche et de droite et d’influences de classes quand ce sont précisément les influences de classes qui manquent. Je veux encore vous rappeler un passage de la lettre de Marx à Sorge citée plus haut : « Les événements, l’évolution et l’enchevêtrement inévitables des choses se chargeront eux-mêmes de la résurrection de l’Internationale sous une forme meilleure. En attendant il suffit de ne pas abandonner complètement la liaison avec les plus capables dans les différents pays. » C’était écrit après la chute de la Commune. La défaite de 1848 avait suggéré à Engels, une vingtaine d’années auparavant, les réflexions que vous savez : « Si donc nous avons été battus, tout ce que nous avons à faire c’est de recommencer par le commencement et le répit, de courte durée probable, qui nous est accordé entre la fin du premier acte et le commencement du second nous laisse heureusement du temps pour une besogne des plus utiles : l’étude des causes qui nécessitèrent tout ensemble la récente révolution et sa défaite… » Vous comprenez bien que ces citations ne servent pas de réponses toutes prêtes aux questions du jour, mais qu’au contraire je les note à l’appui de mes propres arguments. Chacun peut en nuancer l’interprétation.
Conserver les liaisons avec les meilleurs hommes des divers pays, même différemment orientés, sans vouloir créer d’organisation internationale prématurément, jusqu’à l’inévitable résurrection que nous travaillerons à hâter; recommencer par le commencement à la faveur d’une trêve qui sera longue, étudier les causes de nos revers, prévoir le regain de vigueur à venir, se mettre aux recherches de longue haleine, préparer une génération nouvelle, voilà le sens général d’un effort valable pour des révolutionnaires incorruptibles, entre deux grandes convulsions de l’ordre capitaliste. Songez que nous n’avons même pas un ouvrage sérieux sur la révolution allemande, ni sur la révolution soviétiste bavaroise, ni sur la révolution hongroise. Et sur la révolution russe? Il faut peiner sur des douzaines de volumes de dénigrement et d’apologétique égale-ment incompréhensifs et serviles pour en extraire des données utiles, et cela exige presque des spécialistes. Au IIIe congrès de l’Internationale, parlant de la révolution européenne, vous vous exprimez ainsi : « En 1919, nous nous sommes dit : c’est une question de mois; à présent nous nous disons : c’est une question d’années. » II est clair aujourd’hui que c’était une question de dizaines d’années et cela ne peut pas ne pas influer sur notre travail. Question de dizaines d’années, car même si la crise de surproduction qu’il n’est pas besoin d’être grand économiste pour voir venir nous valait une conflagra¬tion générale, et cela n’est pas imminent, il est hors de conteste qu’il n’y aurait pas de si tôt des partis communistes assez homogènes et conscients pour faire face aux événements. Nous savons par expé¬rience à quoi sont bonnes les sections actuelles de l’Internationale, formées par sélection à rebours : elles ne servent qu’à discréditer le communisme et à retarder la naissance de partis conformes à la « mission historique du prolétariat ».

Le difficile est de tenir compte des réalités sans s’y adapter. Mais le plus réfractaire à l’embourgeoisement n’est pas forcément celui qui dénonce avec emphase l’observateur de sang-froid. Et l’annonciateur quotidien de la tempête, outre qu’il est discrédité par les jours de calme plat, comme ces météorologistes dont les avis finissent par être interprétés à l’inverse, risque de se fatiguer justement à l’heure de l’évènement tant de fois présagé en vain. Camille Desmoulins exhalait son découragement devant l’apathie des Parisiens à la veille du 14 Juillet. Proudhon en 1847 démontrait que l’ère des révolutions était à jamais passée, alors que Marx prédisait 48. Bakounine, en octobre 1870, quittait la France et écrivait : « Je n’ai plus aucune foi dans la révolution en France, ce peuple n’est plus révolutionnaire du tout»; la Commune eut lieu sans lui. J’aime l’image de Rosa Luxemburg qui comparait les masses populaires à la mer étale et le révolutionnaire clairvoyant au pilote capable de prévoir la houle. Certes le prolétariat mondial a en vous un meneur indomptable et savant, qui sera toujours prêt à la lutte. Mais il faut maîtriser le tempérament qui pousse à sonner la charge au moment où l’on devrait battre en retraite. La dialectique de notre mouvement n’est pas une philosophie de l’offensive et elle me semble lumineusement exprimée dans la parole de Goethe : « Ce n’est pas assez de faire des pas qui doivent un jour conduire au but, chaque pas doit être lui-même un but en même temps qu’il nous porte en avant. »

Avons-nous appris quelque chose depuis Marx et Engels, nourri notre doctrine, perfectionné nos méthodes ? Quelles leçons sommes-nous capables de tirer des grands faits de ce siècle : le partage du monde par les impérialismes, l’éveil des peuples orientaux, la guerre mondiale, l’adaptation du socialisme international à la légalité bourgeoise, la révolution en Russie, en Allemagne, en Autriche-Hongrie, la dictature révolutionnaire en Russie et la dictature réactionnaire dans les autres pays agraires, la balkanisation de l’Europe, la suprématie économique des États-Unis, la naissance et l’évanouissement de l’Internationale communiste, la Révolution chinoise, la crise de l’Empire britannique, les progrès géants de la science et de la technique? Où sont nos solutions aux problèmes posés sous des aspects nouveaux par les conséquences de tous ces faits, celui des cycles de crises, des débouchés, du chômage, de la rationalisation, des classes, de l’accroissement absolu de la part du prolétariat dans le produit total malgré sa décroissance relative? Notre littérature à la ligne, aux analyses bâclées, aux affirmations pédantes, aux prévisions légères, ne répond à rien. Sera-t-il donné à Wall Street d’imposer, fût-ce pour un temps, une paix du Pacifique et de l’Atlantique, comme celle de Rome sur le monde méditerranéen? Et les vieux États capitalistes d’Europe n’ont-ils plus d’autre ressource pour assurer leur taux de profit que de s’ouvrir de vive force les marchés de l’Orient européen et asiatique? Les augures de Moscou, de droite et de gauche, ont beau annoncer tous les jours la guerre immédiate depuis des années, cette alarme factice ne pourra pas longtemps tenir lieu de politique internationale. (J’ai écarté brièvement, il y a quatre ans, la thèse vague et par trop absurde d’une guerre prochaine préparée par Locarno, et réfuté plus en détail, deux ans après, la thèse plus précise de l’opposition russe, partagée par les dirigeants, de la guerre contre l’Union soviétique comme seule issue pour l’Angleterre de résoudre une crise industrielle. Il est possible que ces vues soient d’un  » droitier « , mais les événements en confirment la justesse alors que les alertes dites de  » gauche  » s’avèrent de simples divagations.) J’eusse préféré discuter avec vous ces problèmes de l’avenir que retourner aux questions du passé, quelque intérêt qu’elles conservent encore, et que vos écrits mon¬trent au centre de vos préoccupations. J’espère du moins que les explications rétrospectives ne nuiront pas aux possibilités futures de travail et d’action en commun.

Quant au présent, il me paraît dominé par un « moment » essentiel dont j’ai deux mots à vous dire, malgré les inconvénients d’une formulation trop concise. De tout le grand effort révolutionnaire de l’époque, il ne nous reste que l’État soviétique (et si l’on veut, le bilan passif de l’Internationale communiste enseignant la manière dont on ne doit pas organiser et diriger le prolétariat). L’existence de cet État nous impose de concevoir une politique et une tactique générales conformes à ses intérêts, lesquels ne peuvent pas contredire ceux du mouvement ouvrier international; en aucun cas l’alternative ne peut être d’avoir à sacrifier les uns aux autres, et si les contradictions de la situation en présentent parfois l’apparence, ce sont ceux de l’État soviétique qui doivent prendre le pas, à les supposer bien compris et à condition d’avoir pleinement conscience de ce qu’on fait. La dualité actuelle entre la politique de l’Internationale et celle de l’État soviétique, si elle persiste même sous un masque d’identité, conduira l’une et l’autre au tombeau. L’opposition se trompe, croyant faire preuve de révolutionarisme intransigeant, en subordonnant des nécessités tangibles de l’État soviétique aux besoins douteux de quelque épisode d’aspect révolutionnaire ailleurs. Il n’y a rien de plus important, pour l’ensemble du mouvement ouvrier international, que les succès économiques de l’État soviétique, dont le capitalisme d’État signifie la première tentative d’organiser la production sans appropriation privée; ce capitalisme d’État n’est pas le socialisme, mais il présente un progrès indéniable sur le capitalisme impérialiste, dans ses tendances sinon par sa réalisation. L’opposition devrait faire passer la volonté de travailler à son service avant l’aspiration de rentrer dans le Parti, car sa position actuelle la réduit à un héroïsme inutile sans servir le Parti, ni l’État. Notre erreur à tous fut de vouloir, sous votre influence, la réintégration dans un parti où il n’y a pas place maintenant pour des marxistes et l’erreur plus particulière de l’opposition russe est d’y persévérer, les uns y réussissant individuellement par le reniement, les autres croyant réussir en groupe par un martyre dont ils attendent un éveil du prolétariat. Je suis sûr qu’un Lénine n’eût pas donné dans ce romantisme et eût préféré, à la littérature d’un incertain hommage d’une vague postérité, la moindre possibilité de travail pratique au service du prolétariat, sans rien rétracter de ses idées, sans renoncer à rien de ses projets. Savoir attendre est aussi nécessaire que pouvoir combattre et il est même possible de se taire sans perdre la faculté d’agir comme on peut se donner l’illusion de l’action en s’épuisant en paroles. Si invraisemblable que cela puisse paraître à un communiste russe, on peut se rendre utile à la révolution sans être membre du Politbureau, ni du Comité central, ni du Parti. La besogne ne manque pas. Le plus court chemin vers la renaissance du Parti peut, entre autres éventualités, ne pas passer par le Parti. Il faut aussi coordonner le travail des hommes et l’œuvre du temps, et supputer les forces silencieuses. Songez-y, tant qu’il reste debout en Russie une courageuse équipe résolue à tenir, et qui se dispersera diversement si, par une retraite intelligente, vous ne prenez pas l’initiative de la sauver pour notre avenir.

B. SOUVARINE

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Une Réponse to “Lettre de Souvarine à Trotsky (1929)”

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