René Lefeuvre et le groupe Spartacus (1934-1935)

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Extrait du livret qui accompagne le DVD René Lefeuvre – pour le socialisme et la liberté de Julien Chuzeville (Spartacus, 2008).

(…) René Lefeuvre rejoint le Parti Socialiste SFIO en août 1934, et s’y rapproche notamment de Marceau Pivert.

Victime de la crise économique, René Lefeuvre perd son emploi de commis d’entreprise : cette absence de revenus entraîne l’arrêt de Masses, qu’il ne peut plus financer. Le dernier numéro, numéroté 15-16, paraît en août 1934[1]. C’est une brochure consacrée à la révolution allemande de 1918-1919, comprenant des traductions de textes de Rosa Luxemburg (certains inédits en français). Il s’agit donc en fait du premier volume de ce qui sera « Les Cahiers Spartacus » (ancienne appellation des éditions Spartacus). D’ailleurs, les éditions Spartacus republieront ce volume, complété, en 1949 puis en 1977.

Grâce à son expérience de Masses, Lefeuvre a acquis sur le tas le savoir-faire de l’édition, et il devient alors correcteur.

Quelques mois plus tard, René Lefeuvre fait à nouveau paraître une revue, qu’il appelle cette fois Spartacus – en hommage à la Ligue Spartacus de Rosa Luxemburg. Dix numéros paraissent, du 7 décembre 1934 au 15 septembre 1935. La revue est sous-titrée « Pour la culture révolutionnaire et l’action de masse ». Comme dans Masses, les citations de Karl Marx et Rosa Luxemburg parsèment la revue.

Son premier éditorial s’intitule : « Pour la Révolution Socialiste ». Signe concret de l’internationalisme de la revue, Lefeuvre y interviewe Julian Gorkin, marxiste espagnol à l’époque membre du Bloc Ouvrier et Paysan, futur dirigeant du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM). Le deuxième numéro (14 décembre 1934) titre : « De la lutte antifasciste à l’offensive socialiste », ce qui reflète bien la préoccupation de Lefeuvre.

Autour de la revue Spartacus se forme un « Groupe Spartacus », constitué de René Lefeuvre et de militants des Jeunesses Socialistes de la région parisienne (certains étant issus comme lui du Cercle Communiste Démocratique). On y trouve Jean Meier, Daniel Bénédite, Jean Rabaut, André Cerf, Gina Bénichou (qui signe « B. Gina »), Robert Petitgand (alias « Delny »), ou encore Boris Goldenberg (exilé allemand et militant du SAP qui signe « B. Gilbert »). La référence à Rosa Luxemburg est claire, mais sans exclusive ni dogmatisme.

Le groupe, qui s’exprime essentiellement dans la revue et dans les Jeunesses Socialistes (JS), défend une orientation révolutionnaire sans pour autant adhérer aux dogmes léninistes.

Dans le numéro 8 de Spartacus, le groupe estime qu’il faut :

Substituer aux organismes de la démocratie bourgeoise, indirecte et falsifiée par la puissance du capitalisme, l’organisation de la démocratie directe des masses laborieuses. […] Pas d’illusions parlementaires : aucune classe dirigeante n’a cédé sa place de bon gré. Pas d’illusions putschistes : la révolution prolétarienne est l’œuvre des masses prolétarienne et non un coup de main d’une minorité.[2]

Dans un tract de 4 pages intitulé « Lettre ouverte aux camarades de Spartacus ! », daté du 23 août 1935, Fred Zeller (membre d’une autre tendance des JS, qui venait d’être exclu par la direction nationale) s’oppose au groupe Spartacus.

Les trotskystes s’opposent plus encore à ces révolutionnaires qui se situent, comme eux, à gauche des JS, mais sans se ranger derrière la « bannière » du bolchevisme. Face à leurs critiques, le groupe Spartacus répond dans le numéro 8 de la revue :

Nos désaccords sur les méthodes d’organisation et nos désaccords sur les questions de politique générale sont intimement liés. […] Nous répudions la conception militariste et dictatoriale de l’organisation centralisée par en haut et nous luttons pour des formes d’organisation qui permettent le plein épanouissement de la spontanéité révolutionnaire de la classe ouvrière. […] Nous identifions, avec Marx, la dictature du prolétariat à la démocratie directe […] Nous estimons néfaste à la classe ouvrière l’idéologie du chef infaillible, qui d’une manière autoritaire dirige la politique d’une fraction ou d’un parti[3].

Dans le numéro 9, le constat global qui est fait sur les organisations de masse (PC-SFIC et PS-SFIO) est sans illusion :

La JC et le PC ne sont plus des organisations révolutionnaires. Nous pensons que le pôle révolutionnaire réside maintenant dans les éléments de gauche du Parti socialiste.[4]

Cette analyse – qui sera confirmée par l’attitude des uns et des autres au cours de la grève générale de juin 1936 – a comme conséquence que René Lefeuvre et le groupe Spartacus contribuent à créer en septembre/octobre 1935 la tendance « Gauche Révolutionnaire » (GR) de la SFIO, dont le porte-parole sera Marceau Pivert. Le groupe Spartacus s’intègre pleinement à la GR, et cesse donc d’exister en même temps que la revue.

Notes

[1] Ce numéro double, réalisé par André et Dori Prudhommeaux, paraît après le n° 19.

[2] « Dans les Jeunesses Socialistes : Principes et tâches pratiques », Spartacus, avril-mai 1935, p. 12.

[3] « Les Bolcheviks-Léninistes et nous », Spartacus, avril-mai 1935, p. 15.

[4] André Cerf, « Du défaitisme révolutionnaire au communisme tricolore », Spartacus, juin-juillet 1935, p. 15.

René Lefeuvre

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Une Réponse to “René Lefeuvre et le groupe Spartacus (1934-1935)”

  1. Un éditeur pour le socialisme libertaire « La Bataille socialiste Says:

    […] 2008-12 René Lefeuvre et le groupe Spartacus (1934-1935) [CS] […]

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