Israël : un échec du sionisme (Socialisme Mondial, 1982)

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Après la guerre du Liban l’image d’Israël, pays pacifique, pays démocratique, pays des kibbutzim, est brisée pour toujours. Maintenant il s’agit d’Israël, État militariste, État impérialiste, État fanatique. Ce n’était pas de cela que les pionniers sionistes avaient rêvé, mais c’était bien là que devait mener leur projet de création d’un État juif. Car tout État est potentiellement militariste et expansionniste, « les raisons d’État » l’emportant en fin de compte sur toute autre considération.

Les premiers sionistes voulaient établir une patrie pour les Juifs. Ils partageaient donc le mythe accepté par tous les nationalismes selon lequel l’humanité serait composée de divers « peuples », chacun d’entre eux constituant une communauté « naturelle » ayant droit à son propre territoire et à son propre État. Nous ne sommes pas parmi ceux qui pensent que tout le monde, sauf les Juifs, a ce soi-disant « droit à l’autodétermination ». Nous contestons dans sa totalité cette façon de voir l’humanité. Le peuple, tout peuple, est un mythe. L’autodétermination, ça ne veut rien dire.

Pour nous les hommes sont simplement . . . des êtres humains. La seule communauté « naturelle », c’est la race humaine, c’est l’humanité. Nous sommes tous des Terriens, des citoyens du monde. La division de l’humanité en peuples (et même en races), loin d’être un fait naturel, est éminemment politique, donc factice. Ce ne sont pas des peuples préexistants qui ont créé des États mais bien des États qui ont fabriqué des « peuples » par la propagande, par l’endoctrinement et par la répression de ceux qui refusaient de se conformer.

Ce qu’on appelle un peuple n’est en fin de compte qu’un groupe d’hommes soumis à l’autorité et aux lois d’un même État. Ce sont les sujets d’un État, ou plutôt de la classe qui contrôle cet État. Car le nationalisme, tout nationalisme, est une idéologie qui sert toujours l’intérêt, soit d’une classe qui est déjà dirigeante dans un État, soit d’une classe qui aspire à le devenir. Un peuple ne constitue donc pas une communauté, mais au contraire tout soi-disant peuple est divisé en classes ayant des intérêts opposés.

Dans le cas des sionistes, il est vrai, c’était un peu plus complexe que cela. Pour établir leur État ils avaient deux choses à faire. D’abord convaincre les Juifs de se considérer comme un peuple, et non comme une simple minorité religieuse. Puis convaincre un État impérialiste de leur accorder une terre à coloniser.

Dans leur propagande parmi les Juifs les sionistes se sont heurtés à deux oppositions : celle de ceux qui disaient que les Juifs n’étaient que des Français, des Allemands, des Autrichiens, selon le cas, de religion israélite et devraient donc s’identifier à l’État où ils se trouvaient (ce que la plupart des Juifs ont toujours fait) ; et celle des socialistes qui disaient (et qui disent toujours) que les travailleurs d’origine juive faisaient partie de la classe travailleuse mondiale et n’avaient aucun intérêt à l’établissement d’une soi-disant « patrie juive ». Avant la dernière guerre mondiale les sionistes étaient très minoritaires parmi les Juifs. Ils restent minoritaires aujourd’hui (il y a beaucoup plus de Juifs aux États-Unis qu’en Israël) mais les expériences terribles des Juifs européens pendant cette guerre leur apportèrent assez de recrues pour procéder à l’étape finale du projet sioniste.

Quant à la terre sur laquelle ils devaient bâtir leur État, pendant la première guerre mondiale les sionistes réussirent à convaincre le gouvernement britannique. Dans sa fameuse déclaration de novembre 1917 le ministre anglais des Affaires étrangères de l’époque, Arthur Balfour, acceptait le principe d’un « foyer national juif »… en Palestine qui allait passer sous contrôle britannique après la chute de l’Empire ottoman. Avec l’exploitation des gisements pétrolifères du Moyen-Orient l’Angleterre eut sans doute eu l’occasion de regretter la « Declaration Balfour » mais les sionistes en firent plein usage. Ils amenaient de plus en plus d’immigrés juifs en Palestine provoquant, souvent délibérément, des frictions avec la population locale dont la présence gênait la réalisation de leur projet.

Après la dernière guerre mondiale les sionistes se sentirent assez forts pour forcer les choses et ils lancèrent une campagne de terreur – avec bombes, assassinats, etc., à laquelle participèrent activement Begin et Shamir, actuel ministre israélien des Affaires étrangères – contre l’“occupant », c’est-à-dire contre les autorités britanniques qui gouvernaient toujours la Palestine sous mandat de la Société des Nations. Finalement tous les États impérialistes tombèrent d’accord, y compris la Russie, pour établir un État juif en Palestine, ou plutôt y établir deux États, l’un juif, l’autre arabe. C’est ainsi que le 1er mai 1948 naquit l’État d’Israël.

Ce fut tout de suite la guerre avec les États de la Ligue arabe qui refusaient d’accepter ce nouvel État … et avec la guerre les massacres, les intimidations, les réfugiés et toutes les autres horreurs qui accompagnent toujours ces conflits entre nationalistes rivaux qui se sont arrogé le droit de parler – et de combattre, d’assassiner, de bombarder – au nom des « peuples », qui ne sont en fin de compte que les victimes innocentes de conflits qui ne les concernent pas. L’État d’Israël a gagné en ce sens qu’il a survécu comme il allait gagner dans toutes les autres guerres auxquelles il a participé, en 1956, en 1967, en 1973 et maintenant en 1982.

Puisqu’aucun petit État ne peut survivre sans se lier dans une certaine mesure à l’un ou l’autre des deux blocs impérialistes qui rivalisent pour dominer le monde, Israël a dû choisir son camp. Dès le début il a choisi le camp américain et ce sont les États-Unis qui l’ont toujours financé et armé. Il est vrai que récemment en cherchant des « frontières sûres » Israël a été amené à s’établir comme sous-impérialisme à son propre compte mais il reste le seul allié stable qu’ont les Etats-Unis dans la région, l’Arabie Saoudite et l’Égypte pouvant facilement basculer dans le chaos comme l’Iran.

Qui donc a eu raison, les sionistes ou les socialistes ? Les sionistes ont eu leur État, mais qui peut dire que les Juifs qui y habitent sont plus en sécurité que s’ils étaient restés en Europe, comme la propagande sioniste prétendait qu’ils le seraient ? L’établissement même de l’État d’Israël a rendu impossible la situation des Juifs qui habitaient des pays arabes, les obligeant à en fuir … en Israël où ils forment aujourd’hui la majorité de la population, victimes non pas de l’antisémitisme européen mais du projet sioniste. Et les attentats de Copernic, d’Anvers et de la rue des Rosiers n’auraient pas eu lieu si l’État d’lsraël n’existait pas. Le seul « avantage » que les sionistes peuvent montrer, c’est le droit des Juifs israéliens d’agiter leur propre petit drapeau en entretenant les mêmes préjugés bêtes et le même sentiment de supériorité envers leurs voisins que certains États européens d’avant-guerre encourageaient leurs sujets à montrer aux Juifs. En même temps, les travailleurs salariés en Israël, qu’ils soient « juifs » ou « arabes », subissent les mêmes problèmes (chômage, inflation, crise du logement, etc…) que leurs frères de classe partout dans le monde, problèmes attribuables à la seule existence du capitalisme.

Ce sont donc nous, les socialistes, les antinationalistes, qui avons eu raison. L’établissement d’un « foyer national juif » n’a résolu en rien ce qu’on appelait la question juive. Il a même créé un nouveau problème tout à fait identique, « la question palestinienne”. Ceux qu’on appelle « les Palestiniens » (soi-disant peuple, non-juive – et non-bédouine? – de l’ancienne division administrative de l’Empire ottoman de ce nom) sont, eux aussi, des Terriens ayant le même droit de vivre en paix et en sécurité que ces autres Terriens qu’on appelle « les Juifs » (soi-disant peuple, constitué facticement d’une secte religieuse). Mais ils risquent fort de déchanter s’ils suivent les « sionistes » palestiniens de l’OLP qui prêchent pour l’établissement d' »un État palestinien” comme solution à leurs problèmes.

L’OLP n’a rien à offrir aux travailleurs palestiniens sauf un nouvel État où Arafat et Cie règneraient sur eux en nouveaux maîtres. S’ils ont des doutes à ce sujet, ils n’ont qu’à regarder vers la Syrie, vers l’Irak, vers l’Algérie … où les travailleurs vivent sous le talon de fer des nouvelles bourgeoisies d’État.

Ni l’établissement d’un État palestinien, ni la destruction d’Israël, ni même une confédération israélo-palestinienne ou israélo-jordanienne ne résoudrait les problèmes des gens de cette région. Aussi longtemps que le capitalisme existera, le Moyen-Orient sera condamné à rester un panier de crabes à cause des rivalités impérialistes à propos du pétrole et des points stratégiques pour contrôler et protéger la route de pétrole.

La seule solution reste l’établissement d’un monde socialiste où tous les êtres humains, quelles que soient leurs origines ou leurs traditions, seront membres égaux d’une communauté humaine vivant en paix, en sécurité et dans l’abondance sur la base de la possession commune des ressources de la Terre. C’est vraiment la seule façon d’éviter d’autres Beyrouth, à Damas, à Bagdad . . . à Jérusalem.

(Socialisme Mondial 21, automne 1982)

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3 Réponses to “Israël : un échec du sionisme (Socialisme Mondial, 1982)”

  1. lucien Says:

    Voir aussi sur Socialisme mondial:
    Qui a eu raison, les sionistes ou les socialistes ?

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  2. Aubert Says:

    Incontestablement les socialistes internationalistes.

    Malheureusement avoir raison dans la défaite est une piètre consolation.

    L’essentiel c’est joué entre 1917 et le début des années 20 et aussi l’Espagne en 36.
    Il fallait faire comme les russes.

    Par delà les divergences et les convergences c’est ce que tentèrent avec passion Lénine, Trotsky, Luxemburg, Pannekoek, Bordiga…

    Malheureusement Rosa fut assassinée et Lénine mourut pas si vieux après des mois d’incapacité.
    Devant les défaites Pannekoek et Bordiga se réfugièrent sur l’Aventin en maintenant les Idées.
    Envers et contre tout Trotsky ne voulut pas lacher le morceau.
    Les circonstances le contraignirent à bien des méandres tactiques que l’on peut bien aujourd’hui apprécié comme on voudra.

    A chacun aujourd’hui d’oeuvrer au mieux pour la reformation d’un mouvement révolutionnaire ouvrier socialiste/communiste international.

    En cette nouvelle année, bon courage à tous.

    Et merci encore à ce site pour l’abondance des textes proposés.

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