Le mythe de la pénurie (SPGB, 1977)

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Plusieurs personnes croient encore que la famine est, à notre époque, engendrée par une surpopulation et que s’il y avait moins de monde sur la terre, alors et seulement alors, ils seraient adéquatement nourris. Il n’en est pas ainsi. En premier lieu, les ressources et la technologie existantes actuellement sont suffisantes pour nourrir plusieurs fois la population de la terre. Deuxièmement, même si la population de la terre devait décroître substantiellement, il existerait encore un problème de faim, celui-ci, tout comme le problème du logement, étant essentiellement un problème économique, un problème de la pauvreté.

Les experts américains en alimentation et en agriculture, écrivant dans l’édition de septembre 1976 de la revue Scientific American insistent encore et encore qu’il n’y a aucune raison technique qui puisse empêcher d’augmenter énormément la production alimentaire. Les facteurs qui empêchent ou retardent cette augmentation sont sociaux, politiques et économiques.

« II y a deux composantes dans la solution au problème alimentaire : une production alimentaire accrue principalement dans les pays en voie de développement, et des augmentations générales des revenus par famille, particulièrement parmi les pauvres (….) Les gens peuvent acheter des aliments s’ils ont de l’argent — que ce soit dans les pays en voie de développement, ou aux États-Unis ou partout où les gens ont faim. » (Sterling Wortman, page 35).

Écrivant sur l’agriculture américaine, qui, par d’importantes absorptions de capitaux, a énormément augmenté le potentiel de sa force de travail, Earl O. Heady déclare :

« Si les organisations internationales ou une organisation mondiale unique pouvaient établir des institutions qui pourraient mettre à la disposition des affamés du monde l’augmentation de la production de l’agriculture américaine, et si cet effort pourrait être rendu économique pour les fermiers américains, les États-Unis pourraient augmenter substantiellement leur production agricole et ses exportations (…) Les États-Unis ont une réserve considérable de terre qui pourrait être ensemencée s’il était rentable de le faire. Les dernières statistiques disponibles nous démontrent qu’en 1969 la nation avait 422 millions d’acres de terre arable, dont seulement 333 millions d’acres sont ensemencés ; le restant étant donné en pâturage ou laissé en friche (…) Si seulement la partie inutilisée était maintenant ensemencée, si l’eau était utilisée efficacement et si toutes les nouvelles technologies éprouvées étaient adoptées, d’ici 1985 la nation pourrait faire face a la totalité de la demande domestique et de plus augmenter ses exportations de grain de 183% sur la moyenne record de 1972 à 1974. Spécifiquement, les exportations de maïs pourraient être augmentées de 228%, les exportations de blé 57% et les exportations de soya de 363% » (pages 126-127).

La raison pour laquelle la production agricole n’est pas augmentée substantiellement en est une fondamentalement économique. Ceux qui ont faim n’ont pas d’argent pour acheter la nourriture aux prix existants, ils ne constituent donc pas un marché. Sous le capitalisme, la nourriture est une marchandise et les marchandises sont produites uniquement lorsqu’il y a une demande économique effective. Les gens ayant faim ne sont pas la même chose qu’« une demande économique de nourriture ».

Finalement, W. David Hopper conclut son évaluation en soutenant que :

« Le problème de l’alimentation du monde ne provient d’aucune limitation physique sur le potentiel de production, ni d’un danger de mettre en jeu l’équilibre de l’« environnement ». Les limites de l’abondance peuvent être trouvées dans les structures politiques et sociales des nations et dans les relations économiques entre elles. La globalité des ressources inexploitées est là, entre le Cancer et le Capricorne. Le succès agricole de ces ressources dépend du vouloir et des actions de l’homme. » (page 205)

Durant les trente dernières années, deux développements majeurs se sont produits dans l’agriculture arable. L’application des fertilisants et le développement des pesticides ont fait survolter les rendements, particulièrement en conjonction avec l’irrigation améliorée. La « révolution verte », basée sur l’irrigation, les fertilisants et l’utilisation de nouvelles variétés améliorées de riz et de blé qui sont développées par des instituts de recherche. Il en résulta de phénoménales augmentations de rendements.

Cependant, le contrôle des eaux demande d’énormes investissements de capitaux maintenus durant de longues périodes. De plus, les fertilisants et les pesticides sont des luxes très dispendieux pour les fermiers du tiers-monde. Le petit fermier — en Inde, 25% des fermiers, a moins de 5 acres de terre, et même les propriétaires fonciers typiques ne possèdent que 10 acres, travaillés par trois ou quatre locataires et leurs familles — trouve qu’il ne peut se permettre les variétés de nouvelles graines et continue d’utiliser les vieilles variétés. Ainsi, dans les pays du tiers-monde, la pauvreté de la population rurale retarde le développement des techniques agricoles modernes, et en même temps, leur incapacité à utiliser les nouvelles techniques perpétue leur pauvreté.

Roger Revelle estime que le développement des technologies modernes en Inde nécessiterait des capitaux d’environ $1000 par hectare. En partant de là, il projette un estimé concernant l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique de plus de 30 milliards de dollars par année sur une période dépassant 25 ans. Nourrir les millions qui ont faim demanderait un investissement de capitaux énorme, totalisant plus de 700 milliards de dollars. Beaucoup trop, disent les gouvernements du monde.

Mais le capitalisme a négligé l’énorme potentiel des pays du tiers-monde. La terre, l’eau et le soleil y sont en abondance. Mais l’Inde et les autres pays du tiers-monde se concentrent sur le développement de l’industrie lourde. Ils construisent des villes aux dépens de la campagne ; le capital est dirigé dans l’acier, les mines, la construction mécanique et dans les industries de consommation. Et lorsque l’agriculture domestique, manquant d’investissements de capitaux, ne réussit pas à livrer la marchandise, les États-Unis sont beaucoup trop empressés de donner une aide alimentaire.

Cette « aide » est probablement plus utile à long terme aux pays donneurs qu’aux bénéficiaires. Les premiers étant ravis de trouver une « demande économique » pour du grain qui aurait pu autrement être disposé de manière moins rentable (en silos, au fond de la mer ou simplement enfoui dans le sol). Mais l’approvisionnement de ces vastes quantités de grains aide à abaisser le prix des aliments produits localement. Les fermiers du tiers-monde sont incapables d’espérer un prix élevé dans les années de famine pour compenser pour les bas prix des autres années. Ainsi la dépendance sur l’aide alimentaire agit pour retarder le développement en Inde et dans les autres pays du tiers-monde d’une agriculture indigène basée sur des investissements de capitaux élevés et continus dans le contrôle des eaux, les fertilisants et les variétés de graines améliorées. La politique de dépendance sur les greniers de l’Amérique du Nord est dans l’intérêt du secteur industriel des pays en développement : maintenir les aliments bon marché est une façon de prévenir les augmentations salariales.

Ainsi, le problème alimentaire des pays du tiers-monde dérive du conflit d’intérêts entre les capitalistes industriels et des propriétaires ruraux. La conséquence est résumée par Hopper :

« Maintenir bas le prix des aliments pour apaiser le consommateur urbain conduit souvent à des politiques qui détruisent le stimulant économique pour la modernisation des fermes (…) La générosité alimentaire des pays industriels, que se soit dans leur propre intérêt (disposant de surplus alimentaires) ou sous le couvert d’une soi-disant justice distributive, a probablement fait plus pour saper la vitalité de la croissance agricole dans le monde en développement que tout autre facteur. L’aide alimentaire n’a pas seulement émoussé la volonté politique de développer l’agriculture mais aussi, en augmentant la production domestique avec des graines provenant de l’étranger, à maintenir les prix locaux a des niveaux qui détruisent le stimulant des fermiers indigènes. » (page 203).

Nous pouvons résumer les conclusions tirées de l’étude des faits et figures présentés dans Scientific American comme supportant la cause socialiste qui soutient que c’est le système économique capitaliste qui empêche les fermiers de produire assez d’aliments pour chaque homme, femme et enfant de cette planète. La terre est là, en grande partie inutilisée, capable de nourrir plus d’une douzaine de fois la population mondiale actuelle. Telle est l’estimation donnée par Robert S. Loomis (page 105).

Le capitalisme a développé toutes les techniques productives nécessaires à la production de l’abondance. Mais le système économique capitaliste peut seulement produire en réponse aux demandes économiques et la perspective d’un bénéfice est un sine qua non, dans l’agriculture tout comme dans les autres sphères de production capitaliste. Les fermiers doivent avoir des « stimulants » – et les photos d’enfants mourant de faim d’Oxfam ne sont pas considérées comme un stimulant.

Le bol de mendiant n’est pas seulement un symbole d’aumônes : c’est un symbole de la misère et du besoin sous plusieurs formes subies par le pauvre. C’est le cachet du système économique le plus productif à avoir été développé par l’homme. Le contraste inflexible entre les millions qui ont faim et l’énorme potentiel de production alimentaire accentue la nécessité de mettre fin à la production des marchandises. Nous avons développé la production sociale ; avec une coopération globale nous pouvons nous servir des techniques pour augmenter la production alimentaire. Le socialisme peut rendre cela possible ; seul le socialisme peut libérer notre potentiel productif et faire du bol du mendiant une curiosité de musée.

(Traduit du SOCIALIST STANDARD de janvier 1977).

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