Idéologie syndicaliste (Séverac, 1913)

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Chapitre extrait de Le mouvement syndical, par J.-B. Séverac, volume de l’Encyclopédie socialiste.

A. — Deux tendances. — « Groupés en Syndicats et Associations de Syndicats, les travailleurs réfléchissent au pouvoir qu’ils commencent à acquérir en commençant à s’unir ; ils élaborent une théorie sociale nouvelle, affirmant la valeur éminente de l’action syndicale : le syndicalisme. Mais les uns voient surtout dans l’action syndicale le moyen de détruire la société présente : leur philosophie, c’est le syndicalisme révolutionnaire ; les autres voient surtout dans l’action syndicale le moyen d’améliorer immédiatement la condition de la classe ouvrière : leur philosophie, c’est le syndicalisme réformiste ». La distinction que marque ainsi Félicien Challaye au commencement de son étude pénétrante du Syndicalisme révolutionnaire et syndicalisme réformiste, s’applique à des tendances plus qu’à des groupes bien définis ou qu’à des doctrines aux contours bien nets.
La classe ouvrière avait déjà un certain nombre d’opinions sociales au moment où elle s’est tournée vers l’action syndi-cale. Elle était ou mutualiste, ou libertaire, ou socialiste, et socialiste de telle école ou de telle autre. Elle a tout naturellement commencé par avoir de l’organisation ouvrière la notion qui cadrait avec ses opinions antérieures; elle a, tout’naturellement aussi, songé d’abord à utiliser le Syndicat en vue de ces opinions, sans lui attribuer une vertu propre; elle lui demandait, par exemple, un appui matériel ou tout simplement y faisait une propagande plus aisée.
Certes, cette conception du Syndicat n’a pas complètement disparu ; mais on peut dire que depuis le Congrès de Nantes, elle ne tient plus une place décisive dans le mouvement ou-vrier en France.

Que s’est-il passé ? La pratique syndicale, d’abord serve d’idéologies qui lui étaient extérieures, leur donne maintenant une orientation. C’est elle, à son tour, qui utilise et qui crée.
Cette action de la pratique sur les notions n’est d’ailleurs pas achevée : elle est en train de se poursuivre ; elle ne peut même que se poursuivre lentement à cause des résistances des idéologies anciennes et de la force de certaines traditions. Il n’est donc pas surprenant qu’au lieu de cette conception unique, à laquelle conduit certainement l’action syndicale, nous en trouvions encore deux et assez distantes l’une de l’autre pour que leurs défenseurs se tiennent pour des adversaires sinon pour des ennemis.
Donnons-en les principaux traits en commençant par celle qui a été élaborée la première.

B. — Le syndicalisme réformiste (*). — Suivant la conception réformiste, le but essentiel de l’organisation ouvrière est d’améliorer la condition des travailleurs sans briser les cadres sociaux actuels. Diminution de la journée de travail, augmentation des salaires, amélioration de l’hygiène, suppression du travail aux pièces, telles sont les principales tâches qu’une action syndicale concertée et soutenue devra accomplir.

Cette action évitera tout ce qui pourrait ressembler à de l’agression ou du désordre. Elle se fera le plus pacifiquement possible. Les différends entre patrons et ouvriers doivent être réglés à l’amiable, ou au moins faut-il, avant de recourir à la grève, avoir épuisé tous les moyens de persuasion. La grève, d’ailleurs, ne doit être déclarée que quand on a la quasi-certitude de la victoire, car rien n’est redoutable pour l’organisation ouvrière comme une grève aboutissant à un échec : effectifs et courage baissent ensemble. Il faudra donc être en mesure de résister longtemps grâce à des caisses bien pleines alimentées par de fortes cotisations, attendre le moment le moins favorable pour le patron et, pour cela, bien connaître l’état de l’industrie, se ménager des amitiés efficaces, en un mot, ne rien laisser au hasard.
Dans sa résistance aux revendications ouvrières, le patronat a l’aide incomparable de l’Etat. Or, il dépend de la classe ouvrière de diminuer l’importance de ce secours, en obtenant une législation du travail moins imparfaite et dont les mailles plus serrées contiendront mieux l’arbitraire patronal. Les Syndicats doivent donc avoir des représentants dans toutes les institutions touchant à la législation ouvrière : ils auront des délégués au Conseil supérieur du Travail, où les lois ouvrières sont préparées, et dans les Conseils de prud’hommes qui les appliquent ; ils seront les collaborateurs actifs des inspecteurs du travail et, s’il en est besoin, il les contraindront à faire leur devoir ; ils se serviront enfin du Parlement où ils tâcheront de faire envoyer les hommes dont les idées et les programmes concordent le mieux avec les intérêts de la classe ouvrière.
Le Syndicat, d’ailleurs, n’est pas seulement un organisme de résistance et de lutte. Il peut être le dispensateur d’un certain nombre de services, auxquels les réformistes attacheront un très grand prix : secours de chômage, de maladie ou de décès, subsides de grève ou de voyage, œuvres diverses de mutualité, écoles ou cours professionnels, etc..
Telles sont les grandes lignes de la conception réformiste de l’action syndicale. Le point de vue de la défense professionnelle est son point de vue essentiel.

C. — Le syndicalisme révolutionnaire (**). — La tendance révolutionnaire est plus complexe que la tendance réformiste.

De plus, elle s’est exprimée par une littérature dont l’abondance, la richesse et la variété permettent de dire que le syndicalisme révolutionnaire a été l’occasion d’un incomparable mouvement d’idées.
Nous ne saurions donc prétendre donner ici, en quelques lignes, la suffisante exposition d’une ample philosophie de l’action. Nous nous contenterons d’en indiquer les principales thèses, sans nous préoccuper de leurs origines.

1° La lutte des classes est à la base du syndicalisme révolutionnaire. Les ouvriers doivent prendre conscience de leurs intérêts communs et transformer en conflit voulu l’opposition réelle des classes. Tous les efforts pour rapprocher les classes, atténuer le conflit ou masquer sa profondeur sont et condamnables et vains.

2° L’État moderne a pour fonction de défendre la classe capitaliste dans sa lutte contre la classe ouvrière. Il le fait, quelle que soit sa forme et même si c’est la forme démocratique, qui ne crée qu’une illusion, d’ailleurs dangereuse, d’égalité» La lutte contre l’État est donc le corollaire de la lutte contre le capitalisme.

3° La lutte des partis politiques sur le terrain parlementaire ne saurait avoir une grande vertu. Les partis, en effet, sont des agrégats d’éléments hétérogènes qui n’ont entre eux que le superficiel lien d’une communauté d’opinions ; ils ne sauraient donc être comparés aux classes. De plus, la lutte parlementaire a nécessairement pour terme l’accord après le marchandage ; elle rapproche donc au lieu d’opposer ; elle est enfin indirecte.

4° L’étude de la législation ouvrière montre qu’elle est ou inutile ou inappliquée. Admettre le contraire serait concevoir une protection efficace des travailleurs par l’État, ce qui est absurde.

5° A l’action indirecte des luttes électorales, la classe ouvrière doit préférer l’action directe, qui consiste en la pression faite sur le patronat et les Pouvoirs publics par les organismes de classe du prolétariat : Syndicats et Unions de Syndicats.

6° Cette action peut prendre un très grand nombre de formes : grèves, manifestations, sabotage, boycottage, label, etc., La plus efficace est la grève, même quand elle échoue, car elle est une école d’énergie et de solidarité, à condition d’être menée avec audace.

7° La lutte de chaque jour doit augmenter d’ampleur et d’acuité jusqu’à ce qu’elle se transforme « en une conflagration que nous dénommons grève générale et qui sera la révolution sociale » (***).
Telles sont les principales thèses du syndicalisme révolutionnaire. Il est aisé de voir qu’elles forment un système cohérent, dont l’idée centrale est la conquête du monde par un prolétariat révolutionnaire et agissant (****).

Notes


(*) Les principaux représentants sont Keufer (de la Fédération du Livre), Coupat (des Mécaniciens), Renard (du Textile), Guérard (des Chemins de fer).

(**) Les principaux représentants sont V. Griffuelhes, Pouget, Yvetot, Delesalle.  L’expression la plus haute et la plus compréhensive des idées syndicalistes  révolutionnaires est due aux plumes de Lagardelle, Sorel I et Berth.

(***) Victor Griffuelhes, L’Action Syndicaliste, p. 26.

(****) On trouvera plus loin, au chapitre consacré au fonctionnement et à l’activité de la C. G. T., les ordres du jour, résolutions, motions, etc., présentées dans ses Congrès sur les principaux problèmes de l’action ouvrière. Ces textes sont le complément indispensable du rapide exposé qui vient d’être fait.

1909responsables-syndicauxOrateurs syndicaux à Méru en 1909

cgt-maison-des-fedes-1913Maison des fédérations de la CGT en 1913

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3 Réponses to “Idéologie syndicaliste (Séverac, 1913)”

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