Extrait sur les soviets (Martov, 1919)

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Nous pensons peut-être utile de zoomer sur un aspect de l’argumentaire de Martov dans Le bolchevisme mondial (publ. 1923), dont nous venons de publier l’avant-propos par Dan. Publié d’abord dans Mysl en 1919.

3c2b0congres-soviets-19173° Congrès des Soviets (novembre 1917)

(…)

Dans la dernière décade du dix-neuvième siècle, Engels était arrivé à la conclusion que l’époque des révolutions effectuées par des minorités conscientes à la tête des masses inconscientes était close à jamais. Désormais, disait-il, les révolutions seront préparées pendant des dizaines d’années par le travail de propagande politique, d’organisation et d’éducation des partis socialistes et seront réalisées directement et consciemment par les masses intéressées elles-mêmes.

Cette idée d’Engels est devenue certainement celle de la grande majorité des socialistes modernes. Cela à un tel point que le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ! » a été lancé primitivement comme une réponse à ceci : comment assurer, de la part des masses, le maximum de participation active et consciente, en même temps que le maximum d’initiative dans l’œuvre de la création sociale en période révolutionnaire ?

Relisez les écrits et les discours de Lénine d’automne 1917 et vous y découvrirez l’idée maîtresse que voici : « tout le pouvoir aux soviets ! » – c’est la participation directe et active des masses à la direction de la production et des affaires publiques ; c’est la suppression de toute cloison entre les dirigeants et les dirigés, de toute hiérarchie sociale ; c’est, au plus haut degré possible, l’unification du pouvoir législatif et de l’exécutif, de l’appareil de production et de l’appareil d’administration, du mécanisme d’Etat et du mécanisme de l’administration locale ; c’est le maximum d’activité des masses avec le minimum de liberté des représentants élus ; c’est la suppression totale de toute bureaucratie.

Le parlementarisme est répudié non seulement comme arène, où deux classes ennemies collaborent politiquement entre elles et se livrent des combats « pacifiques », mais encore comme mécanisme d’administration publique. Et cette répudiation est motivée, avant tout, par l’antagonisme qui surgit entre ce mécanisme et l’activité révolutionnaire illimités des masses intervenant directement dans l’administration et dans la production.

En août 1917, Lénine écrivait :

« Lorsqu’ils se seront emparés du pouvoir politique, les ouvriers briseront le vieil appareil bureaucratique, ils le démoliront jusqu’aux fondations et n’en laisseront pas pierre sur pierre ; ils lui en substitueront un nouveau, composé de ces mêmes ouvriers et employés, contre la transformation desquels en bureaucrates on prendra aussitôt les mesures qui ont été exposées, dans le détail, par Marx et Engels, à savoir : 1° non seulement électivité, mais révocabilité à tout moment ; 2° rémunération ne dépassant pas le salaire ouvrier ; 3° réorganisation immédiate en ce sens que tous remplissent des fonctions de contrôle et de surveillance, que tous deviennent momentanément « bureaucrates » de façon que personne ne puisse le devenir définitivement. » (L’Etat et la Révolution, page 103).

Ailleurs, il écrit encore : « Substitution d’une milice populaire universelle à la police », « électivité et révocabilité à tout moment de tous les fonctionnaires et des cadres de commandement », « contrôle ouvrier dans son sens initial, participation directe du peuple à la juridiction, non seulement sous forme de jury, mais encore par la suppression des défenseurs et des accusateurs spécialisés et par le vote de tous les assistants dans la question de culpabilité » : c’est ainsi que l’on interprétait en théorie – et parfois dans la pratique – le renversement de la vieille démocratie bourgeoise par le régime des Soviets.

La première constitution – qui fut adoptée au troisième congrès des soviets sur l’initiative de V. Troutovsky – donnait une expression exacte à l’idée de « tout le pouvoir aux soviets » lorsqu’elle établissait la plénitude du pouvoir du soviet communal dans les limites de la commune (« volost »), celle du soviet cantonal dans la limite du canton (« ouyèzde »), celle du soviet départemental dans la limite du département (« gouvernement ») et lorsque les fonctions unificatrices de chacun des organes soviétiques supérieurs se résumait uniquement dans l’aplanissement des différends éventuels entre ceux qui lui étaient subordonnés.

En prévision de l’argument qu’un fédéralisme aussi poussé saperait l’unité nationale, Lénine écrivait dans la même brochure :

« Seuls des gens ayant en l’Etat une foi petite-bourgeoise et superstitieuse peuvent prendre la suppression de la machine bourgeoise pour la suppression du centralisme. Qu’adviendra-t-il si le prolétariat et la paysannerie pauvre s’emparent du pouvoir d’Etat, qu’ils s’organisent en toute liberté par communes et qu’ils unifient l’action de toutes les communes en frappant sur le capital, en réduisant à néant la résistance des capitalistes, en supprimant au profit de la nation la propriété privée : chemins de fer, fabriques, terres, etc. ? Est-ce ce ne sera pas du centralisme ? » (Page 50.)

La réalité a cruellement brisé toutes ces illusions. « L’Etat soviétique » n’a pas établi l’électivité et la révocabilité à tout moment des fonctionnaires et des cadres de commandement ; n’a pas supprimé la police professionnelle ; n’a pas résorbé les tribunaux dans une juridiction directe par les masses ; n’a pas banni la hiérarchie sociale de la production ; n’a pas annulé le sujétion des communes au pouvoir de l’Etat. Tout au contraire, au fur et à mesure de son évolution, il fait apparaître une tendance inverse : vers l’intensification extrême du centralisme d’Etat, vers le renforcement à l’extrême des principes hiérarchiques et de l’astreinte, vers l’épanouissement de tout l’appareil spécial de la répression, vers la plus grande émancipation des fonctions électives et l’annihilation de leur contrôle direct par les masses électrices, vers l’affranchissement des organismes exécutifs de la tutelle des institutions électives dont ils dépendent. Dans le mouvement de la vie, « le pouvoir des soviets » est devenu « le pouvoir soviétique », pouvoir issu des soviets et devenant de plus en plus indépendant de ces derniers.

Il faut croire que les idéologues russes de ce système n’ont pas du tout renoncé à leur notion d’un ordre social non-étatique, but de la révolution. Mais, dans leur conception, la voie qui y mène ne va plus par l’atrophie progressive des fonctions et institutions forgées par l’Etat bourgeois, ainsi que cela paraissait en 1917. Elle y va, plutôt, par l’hypertrophie desdites fonctions et par la résurrection – sous un aspect différent – de bien des institutions d’Etat de la période bourgeoise. On continue à répudier le parlementarisme démocratique, mais on ne rejette plus, avec lui, les autres instruments du pouvoir d’Etat dont le parlementarisme était, dans une certaine mesure, le contrepoids au sein de la société bourgeoise ; bureaucratie, police, armée permanente avec des cadres de commandement ne dépendant pas des soldats, tribunaux ne dépendant pas de la société, etc.

En d’autres termes : théoriquement l’Etat de la période révolutionnaire transitoire devait constituer, par opposition à l’Etat bourgeois, un appareil de la « répression de la minorité par la majorité », un appareil gouvernemental aux mains d’une majorité ; pratiquement, il continue à être, comme par le passé, un appareil gouvernemental aux mains d’une minorité. (D’une autre minorité, bien entendu.)

Lorsque l’on prend conscience de ce phénomène, on en arrive, explicitement ou implicitement, à remplacer « le pouvoir des soviets » par le pouvoir d’un parti déterminé, lequel devient petit à petit une institution d’Etat essentielle et l’armature de tout le système de « la république des soviets ».

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4 Réponses to “Extrait sur les soviets (Martov, 1919)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] Gibelin: Les caractères propres des occupations françaises en 1936 (1952) * Julius Martov: Extrait sur les soviets (1919) * Theodor Dan: Avant-propos à “Le bolchevisme mondial” de Martov […]

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  2. From the archive « Poumista Says:

    […] Gibelin: Les caractères propres des occupations françaises en 1936 (1952) * Julius Martov: Extrait sur les soviets (1919) * Theodor Dan: Avant-propos à “Le bolchevisme mondial” de Martov […]

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  3. A props d’un « coup de poignard  (Martov, 1923) « La Bataille socialiste Says:

    […] Le bolchevisme mondial pdf [+ Extrait sur les soviets] [+ ru […]

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  4. A propos d’un « coup de poignard  (Martov, 1921) « La Bataille socialiste Says:

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