La bonne vieille lutte des classes (D. Saint-James, 1980)

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Ce qui se passe en Pologne soulève l’intérêt et l’émotion et engendre, comme il fallait s’y attendre, toute une littérature. Le Monde s’en est fait largement l’écho, y a consacre bien des colonnes et même des pages entières de sa rubrique « Idées ».

Tous ces articles brodent sur un même thème : la contradiction fondamentale d’un État socialiste (c’est à dire d’un État où, par définition, les ouvriers sont au pouvoir) devant faire face à des révoltes ouvrières.

Cette contradiction n’est qu’apparente. Elle repose sur un simple fétichisme des mots.

Suffit-il en effet, qu’un État se proclame « socialiste » ou « communiste » pour que le prolétariat y soit réellement victorieux ? Au lieu de répondre par l’affirmative et de s’arrêter ainsi simplement aux mots, mieux vaudrait examiner la structure des États socialistes pour voir de quoi il retourne réellement.

Constatons d’abord qu’aujourd’hui le mot « socialisme » est mis à toutes les sauces. Amin Dada, lui-même, ne s’est-il pas proclame socialiste ? Visiblement, personne n’a trouvé à y redire. Cela vient de ce que le fond commun a toutes ces sauces c’est que socialisme égale toute-puissance de l’État. Là où cela se gâte, c’est quand on en vient à affirmer que toute-puissance de l’État est synonyme de toute-puissance du peuple.

Si, en revanche, on veut s’en tenir à la définition du mot socialisme héritée du dix-neuvième siècle, c’est-à-dire l’émancipation des travailleurs (en majorité, industriels), le tableau change. Mieux vaut d’ailleurs, à ce moment, n’envisager que le cas de l’U.R.S.S. et de ses satellites européens, car parler du règne du prolétariat industriel dans tel ou tel pays africain où il est inexistant (voire en Chine où il est ultra-minoritaire en nombre) est simplement ridicule.

Qui dit salariat dit capital
En U.R.S.S., et aussi en Pologne, l’industrie moderne est suffisamment développée pour que la notion de socialisme, au sens rappelé ci-dessus, puisse avoir quelque signification. Or que constatons-nous ?

Dans ces pays, les ouvriers sont employés dans des usines. Ils y exécutent un travail et pour cela ils reçoivent un salaire. Ils n’ont aucun droit de décider eux-mêmes du sens et des buts de leur travail et ils n’ont guère le moyen de peser sur le niveau de leurs salaires : dans l’un comme dans l’autre cas, pas plus et plutôt moins que leurs homologues occidentaux. Autrement dit, les ouvriers fournissent leur force de travail qui leur est payée. C’est la définition même du salariat, si l’on en croit un auteur qu’il est de bon ton de décrier aujourd’hui : Marx. Or, toujours selon ce même auteur, qui dit salariat dit capital. L’un ne va jamais sans l’autre. Autrement dit, les États socialistes, du simple point de vue des catégories marxiennes, sont en fait des États capitalistes.

Mais, dira-t-on, ce ne sont pas des États capitalistes puisque le capitalisme, c’est la propriété privée des moyens de production. Cette objection sans cesse soulevée ne résiste pas a l’examen, car le capitalisme, c’est, tout simplement, dans un pays industrialisé, le fait que la domination des moyens de production échappe aux producteurs réels de la richesse sociale. La structure juridique de la propriété de ces moyens, importante sans doute pour caractériser un régime donne, est secondaire de ce point de vue.

L’appropriation du sur-travail
L’État n’est pas une abstraction pure. Il a ses fonctionnaires de tout grade. Il est clair que, comme dans les grands trusts occidentaux, ce sont les fonctionnaires les plus hauts placés et leurs représentants politiques, bref ce qu’on désigne ordinairement sous le nom de bureaucratie, qui décident de tout en général et de l’économie et de la production en particulier. Ils exercent le pouvoir.

Soit, dira-t-on, mais quelle importance si cet exercice du pouvoir se fait au profit du plus grand nombre ? N’est-ce pas là alors du socialisme ?

Chacun sait qu’en U.R.S.S, l’éventail des salaires est un des plus larges qui soient au monde, mais on sait aussi que les avantages des hauts placés ne se bornent pas aux hauts revenus salariaux : il y a les avantages en nature de toute sorte.

Or tous ces avantages, revenus, etc., ne tombent pas du ciel. Ils proviennent tout simplement du travail des producteurs de base, tout comme ici. Autrement dit tous ces haut-placés s’approprient du sur-travail. Ils constituent donc la classe dominante et exploiteuse, l’équivalent, de notre bourgeoisie.

Il peut paraître sans intérêt de vouloir transformer l’expression État socialiste en capitalisme d’État. Après tout, les mots n’ont que le sens que l’on s’accorde à leur donner. L’ennui vient quand on prétend leur en donner plusieurs opposés. On peut décider qu’à partir de demain la couleur bleue sera désignée par le mot « rouge » sans rien changer par ailleurs. II est sûr que si on fait cela on aura quelques problèmes pour décrire un tableau même si on utilise l’expression « rouge réel » pour designer… le bleu, tout comme on parle de socialisme réel pour designer l’U.R.S.S. et son système d’exploitation de l’homme par l’homme.

Pourtant il y a beaucoup de raisons qui empêchent tout un chacun de revenir à un vocabulaire plus précis. J’en citerai trois :

1) En U.R.S.S. et en Pologne, on voit bien l’intérêt de la classe dominante de maintenir la fiction d’un État socialiste présenté comme le paradis. Au fond, son affirmation, si elle est en apparence plus grossière, est de même nature que celle des classes dominantes occidentales qui prétendent que le menu peuple est au pouvoir par l’intermédiaire des élections libres du Parlement ou du président de la République.

2) Pour beaucoup de gens, dits de droite, en Occident, maintenir la fiction d’États socialistes à l’Est est utile pour agiter l’épouvantail d’une détérioration de la situation devant ceux qui voudraient voir changer la société occidentale. Comme chacun sait, le goulag est au bout du chemin.

3) Pour beaucoup de ceux qui, ici, voudraient se débarrasser d’une société, où, pour parler comme Giscard d’Estaing, l’égalité et la fraternité ne sont pas pleinement réalisées, se retrouver sans modelé « globalement positif » semble un traumatisme insurmontable.

Mais la réalité est plus forte que toutes les volontés de masquer les choses. Ce qui se passe en Pologne, comme ce qui s’est déjà passé au-delà du rideau de fer, est tout à fait clair, loin d’être contradictoire ou incompréhensible : c’est la bonne vieille lutte de classes qui refait surface. Voila ce bon vieux prolétariat, auquel plus d’un est prêt à dire un adieu précipité, qui se réveille et montre les dents. Il est possible, voire probable, que certaines de ses exigences, comme par exemple des syndicats libres ou un peu plus de démocratie, ne soient pas pour déplaire à certains membres de la classe dominante polonaise ou soviétique. Après tout elle n’est pas plus homogène que celle d’Occident.

Le genre d’idées exposées ci-dessus est loin d’être original ou neuf. Sauf erreur, c’est dès 1919 que certains reconnurent dans la Russie révolutionnaire un État où régnait l’exploitation de l’homme par l’homme. Il est vrai que ces gens étaient des gauchistes, comme on dit aujourd’hui, et tout le monde sait que les gauchistes sont des fous incapables d’avoir une vision cohérente et sensée de quoi que ce soit. Mais si on s’intéresse au cas particulier de l’U.R.S.S. et autres, il semble bien qu’ils aient vu juste avant tout le monde et qu’ils continuent. Discuter de priorité n’a pas grand sens et est, quand il s’agit du malheur d’hommes, quelque peu déplacé. Reste néanmoins une certaine manière d’envisager les choses qui sort du galimatias habituel. Mais est-ce les médias et autres grands moyens de diffusion ont un intérêt quelconque à la faire connaître ?

(Le Monde, 2 décembre 1980).

Note:

Grévistes à Gdansk en 1980

Grévistes à Gdansk en 1980

Ce texte est disponible en anglais: The good old class struggle .

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