Préface à « Pour un second Manifeste communiste » (Munis, 1965)

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Nous publions ici la préface de Pour un second Manifeste communiste, du groupe de G. Munis,  livre (épuisé) publié en bilingue franco-espagnol en 1965 aux éditions Eric Losfeld, suivi d’un avant-propos à l’édition italienne (1967). Le site de ce groupe, aujourd’hui fermé, déclarait en 2001:  » Ces pages sont l’expression du Ferment Ouvrier Révolutionnaire (FOR), petit groupe politique qui publiait encore deux revues jusqu’au tout début des années 90, ALARME et L’ARME DE LA CRITIQUE. Aujourd’hui ces revues n’existent plus, conséquence d’une forte diminution de nos effectifs militants survenue dans la seconde moitié des années 80.
Autre dommage, et non des moindres, le stock de livres et de brochures qui constituent nos références théoriques est pour ainsi dire désormais épuisé, et depuis quelques années déjà nous n’avons plus les moyens de le renouveler (…). » Le livre est au programme de numérisation de notre site.

PRÉFACE

En contraste avec la dégradation réactionnaire de l’Internationale Communiste, l’Opposition de Gauche, qui fut à l’origine de la IVe Internationale, exprimait la continuité idéologique et organique de la Révolution, de la même manière que les groupes internationalistes de 1914 face à la corrosion patriotique de la social- démocratie. Il incombait de surcroît au mouvement trotskiste une tâche nouvelle, hérissée d’obstacles : assurer la lutte internationaliste contre la paix des blocs militaires dans le prolongement de l’opposition révolutionnaire à la guerre. Le défaitisme révolutionnaire , si admirablement revendiqué en 1914-18, par Karl Liebknecht devant un tribunal militaire allemand, et par Lénine dans « Contre le Courant », devait être mené jusqu’à son ultime aboutissement : le triomphe de l’homme sur le capitalisme et la guerre. Il fallait donc formuler, en tant que revendications immédiates, les mesures politiques et économiques susceptibles de débarrasser le monde des armements et des armées, du labyrinthe des nations, du système industriel et politique basé sur la marchandise-homme. Mais les clercs qui se sont emparés de la direction de la IVe Int. après l’assassinat de Trotski ne surent même pas s’accrocher à l’ancien défaitisme marxiste, qui figurait pourtant dans leur programme, et ils souillèrent leur drapeau dans les résistances nationales.

D’autre part il devenait indispensable de reconsidérer la tactique traditionnelle, qui datait de la Commune de Paris et de la Révolution russe, ainsi que certains aspects déterminés de la stratégie , afin de les adapter aux importants changements survenus depuis 1917. En effet, le recul thermidorien de la révolution russe , commencé vers 1921 (N.E.P. = Nouvelle Politique Économique), se paracheva plus tard en contre-révolution capitaliste d’État. Et, grâce en premier lieu à cet événement, le capitalisme en général a perpétué et accru son potentiel exploiteur d’une manière toujours plus centralisée et préjudiciable aux hommes.

Ce même processus entraîna une modification radicale de ce que furent les partis communistes, faisant d’eux, non des organisations opportunistes ou des laquais ouvriers de la bourgeoisie, mais des représentants directs d’une forme particulière du capitalisme, celle qui est intrinsèque à la loi de concentration des capitaux, loi connexe à l’automatisme de la société actuelle, et, en Russie, délibérément mise en avant. À leur tour les syndicats, qu’ils soient dominés par le stalinisme ou indépendants de lui, se sont accommodés sans cesse davantage du système d’exploitation dont ils semblent être désormais inséparables.

Cependant, le prolétariat mondial subissait une série de défaites que rien jusqu’à présent n’est venue interrompre. Ce que de faux amis lui présentent comme ses victoires, Chine ou Cuba, Algérie ou Ghana, ne sert qu’à le démoraliser, à le rendre inerte, et à le laisser à la merci de ses ennemis. Ces victoires étant en réalité celles de certains cercles capitalistes face à d’autres, représentent pour le prolétariat autant de défaites; c’est le poids matériel de la contre- révolution russe qui les a rendu possibles, mais non sans que l’avant-garde révolutionnaire, prisonnière de ses propres idées, lui ait laissé libre cours. Plus que jamais, « la crise de l’humanité est une crise de direction révolutionnaire », comme le disait Léon Trotski. Ceux qui continuent de se dire trotskistes ont échoué, par une ironie tragique, dans les eaux fangeuses du stalinisme.

De la lutte contre la dégénérescence de la IVe Int., sont nées la plupart des idées et des propositions contenues dans le Manifeste ci-après. Quelques-unes des modifications idéologiques énoncées remontent au moment le plus aigu de la Révolution espagnole, 1936-37, alors que pour la première fois en dehors de la Russie, le stalinisme révélait toute sa nature contre-révolutionnaire : en comparaison celle d’un quelconque Kerenski ou Noske semble à peine malfaisante. Pour cette raison entre autres, il est devenu indispensable de connaître à fond les péripéties de la Révolution espagnole, si falsifiées ou à tout le moins dénaturées, même dans des livres comme celui de P. Broué et E. Témine [1].Elle clôt une étape du combat et de la pensée du prolétariat international et en ouvre une autre. Ses enseignements serviront à éclairer un futur renouveau de l’agressivité des opprimés.

Les organismes dirigeants de la IVe Int. n’avaient pas encore trouvé le temps de prendre en considération la riche expérience de la Révolution espagnole, que déjà, à l’occasion de la deuxième guerre mondiale, ils donnaient des signes d’un manque d’internationalisme dont les implications dernières allaient être la stérilité idéologique et le rapprochement avec le stalinisme. Non seulement la Révolution espagnole, mais les graves événements de la guerre et de l’après-guerre défilèrent devant eux sans autre conséquence que d’accentuer leur ineptie.

Dès les premiers symptômes de dégénérescence idéologique, le groupe espagnol au Mexique de la IVe Internationale, s’éleva vigoureusement contre elle, en même temps qu’il entreprenait un ample travail d’interprétation des événements mondiaux et de la Révolution espagnole en particulier [2]. Sourds et obtus, ces organismes dirigeants empêchèrent les critiques, les informations et les propositions de parvenir à la base dans tous les partis, excluant ainsi délibérément toute possibilité de discussion.

Au premier congrès de l’après-guerre, en 1948, la section espagnole rompait avec la IVe Int., après avoir dénoncé son abandon de l’internationalisme et son cours pro-stalinien. Peu de temps après et sur les mêmes bases, s’est aussi séparée d’elle Natalia Sedova Trotski qui, depuis 1941, avait été auprès de nous [3].

Depuis l’anéantissement de la Révolution espagnole, la situation du prolétariat mondial s’est sans cesse aggravée. Toujours invité à appuyer des causes réactionnaires présentées comme libératrices, idéologiquement escroqué jour après jour et dans tous les pays, ce prolétariat se trouve bâillonné et enrégimenté dans des organisations esclavagistes. L’humanité tout entière, du seul fait qu’elle subit passivement la terreur thermonucléaire d’au-delà et d’en deçà du rideau de fer, vit une situation dégradante telle que, faute de s’en débarrasser, tout devenir l’avilira encore. Ainsi la société capitaliste, à qui la guerre des classes et la guerre entre nations sont consubstantielles, atteint le degré de son développement où sa simple continuité détruira l’homme, à moins que l’homme ne la détruise.

Clé de la rébellion de l’humanité, la rébellion du prolétariat face au capital et au travail salarié est seule capable de retourner une situation aussi basse, et d’allumer les feux du rêve révolutionnaire, facteur historique matérialiste entre tous.

Mais les idées concrètes de la Révolution russe, telles que le « Programme de transition » les reprend, sont loin de suffire à un tel dessein. Écrit par Trotski en 1937-38 alors que la signification de la période qui ouvre la défaite de la Révolution espagnole ne se dessinait pas encore nettement, ce « programme » se révèle aujourd’hui plus qu’insuffisant, bon à favoriser les opportunismes face à la contre-révolution stalinienne et à ses filiales. Il est caduc, de la même manière qu’en 1917 l’était le programme antérieur de Lénine. A moins de le dépasser, en tenant compte de l’expérience et des conditions objectives créées par la rotation du capital, ainsi que des possibilités subjectives du prolétariat dans le cas d’une pleine agitation révolutionnaire, celui-ci n’obtiendra nulle part la victoire et tout mouvement insurrectionnel sera écrasé par les faussaires.

Le présent Manifeste qui inspire notre activité en Espagne et à l’échelle internationale, est destiné à obvier à cette carence idéologique. Nous nous adressons à tous les groupes et organisations de par le monde, qui ressentent également la nécessité de la révolution socialiste, tant dans le bloc oriental que dans le bloc occidental. Nous les invitons à étudier les idées ici exposées. La renaissance d’une organisation prolétarienne à l’échelle mondiale exige la rupture avec de nombreux atavismes, et une pensée constamment inventive. Nous sommes disposés à discuter publiquement tout ce que nous exposons, avec tout groupe dont l’activité pratique et théorique montre son attachement à la Révolution. Mais nous dédaignerons ceux où le dilettantisme domine, même s’ils prétendent partager, totalement ou partiellement, nos idées.

L’idée révolutionnaire « n’est pas une passion du cerveau, mais le cerveau de la passion » (Karl Marx) et en tant que telle, elle réclame tout autre chose que de petits jeux littéraires ou des protestations mentales. Tout dilettantisme est une réverbération du monde contre lequel nous nous battons.

Nous devons rappeler que certaines parties de ce Manifeste ont été publiées en 1949 sous le titre « Le Prolétariat face aux deux blocs » et, sous la responsabilité d’un groupe appelé Union Ouvrière Internationale, dont l’existence fut éphémère. Mais la version succincte d’alors, de même que celle-ci, sont dues pour l’élaboration idéologique et la rédaction à Benjamin Péret et à G. Munis en tant que militants de Fomento Obrero Revolucionario, dont l’origine fut la section espagnole de la IVe Int. En 1936 en pleine révolution, à Mexico toujours sous la menace des assassins de Staline, puis en Espagne à nouveau défiant la répression franquiste, Benjamin Péret n’a cessé un seul instant de combattre avec nous. Nous tenons à souligner ici l’apport de Benjamin Péret, l’ami, le révolutionnaire-poète, dont l’accent transparaîtra, ici et là, au cours de la lecture de ce Manifeste.

Notes:
[1] P. Broué et E. Témine, La Révolution et la Guerre d’Espagne.

[2] Rappelons entre autres les travaux suivants : Le Socialist Worker’s Party et la Guerre impérialiste, par le groupe susdit ; Les révolutionnaires devant la Russie et le stalinisme mondial de G. Munis ; Le Manifeste des Exégètes par Benjamin Péret ; Jalones de Derrota: promesa de Victoria (Espagne 1930-39) par G. Munis ; Lettre ouverte au Parti Communiste Internationaliste, Section française de la IVe Int. par Natalia Sedova Trotski, B. Péret et G. Munis ; Raison et agissements du Secrétariat International par G. Munis ; Explication et appel aux militants, groupes et sections de la IVe Int. par le comité de la section espagnole.

[3] Nous tenons à la disposition de ceux qui les demanderont la lettre de rupture et la réponse injurieuse de la IVe Int., ainsi que la dernière déclaration écrite de Natalia Sedova Trotski.

AVANT-PROPOS À L’ÉDITION ITALIENNE

Depuis la publication, en France, de ce manifeste, on nous a questionnés, non sans persiflage : Quel besoin y a t-il d’un second manifeste communiste? Il y en a aussi qui voient une profanation dans le titre du nôtre. Ceci ne mérite guère de réponse, sauf parce que cela nous ramène à l’objection antérieure.

Marx et Engels – il est pertinent de le rappeler – étaient d’incoercibles iconoclastes, y compris par rapport à eux-mêmes, car aucun autre moyen n’existe d’échapper au cloisonnement du système fermé. Le premier répliqua à ceux qui lui parlaient des marxistes d’Europe continentale: « Je ne suis pas marxiste ». Ainsi établissait-il, tacitement, une définition a-dogmatique de la pensée révolutionnaire, très mal saisie aujourd’hui. Engels, quant à lui, exprima comment Marx et lui avaient mené à pied d’œuvre quantité de matériaux qui avaient besoin d’être élaborés. À présent il faut y joindre les matériaux charriés depuis lors par la lutte des classes mondiale. C’est donc à dessein que nous accomplissons cette profanation. Une seule chose importe : Savoir si elle s’articule ou non avec la longue file de toutes celles que la pensée révolutionnaire a commises, et qu’elle ne peut pas ne pas commettre sans s’asphyxier. Le texte de Pour un Second Manifeste Communiste, que nous invitons à comparer avec le texte classique, constitue par lui-même une réponse. Nonobstant, pour rassurer les esprits qui en auraient besoin, il convient de préciser quelques points d’importance.

Depuis le temps écoulé après la date où Marx et Engels écrivaient, le capitalisme est allé en se parachevant en tant que système mondial. Ce qu’ils avaient prévu est largement accompli. Le dénivellement entre les différentes zones du globe n’a pas plus de signification que celles qui existent à l’intérieur d’un pays quelconque. Pendant ce temps, le capitalisme en Europe occidentale et aux États-Unis, en Russie et au Japon, a atteint un degré de concentration industrielle et financière qui, après avoir bousculé toutes les barrières nationales, tient le monde entier à la gorge.

Simultanément, les instruments de production, loin de mettre en œuvre au maximum leurs capacités techniques, plus celles que permettent le savoir scientifique de l’ensemble humain, se voient toujours restreints et sont même chétifs, sauf pour ce qui se rapporte à la guerre. Mais l’obstacle à ce que sera la plus vertigineuse et révolutionnaire de leur expansion, n’est plus dans les barrières nationales, mille fois foulées économiquement et militairement, et si artificielles aujourd’hui que le capitalisme lui-même projette de les supprimer, en partie tout au moins.

Non, il s’agit d’un empêchement qu’aucune pénétration financière, qu’aucune armée, aucune vocifération « socialiste » de ceux qui comptabilisent devoirs et avoirs n’est en mesure de dépasser, car il n’est autre que les bornes mêmes de l’actuel système de production et de distribution. Sans mettre au rancart la vente et l’achat des hommes et des produits, c’est à dire le travail salarié et la production de marchandises qui renforcent la forme capitaliste des instruments de travail, il est impossible que ces derniers atteignent l’incalculable, l’illimité expansion qu’ils comportent et l’homme nécessite. De là vient que notre Manifeste parle de malthusianisme là où les voix fallacieuses d’Occident comme d’Orient disent « société d’abondance ».

En convergence avec la saturation économique et néanmoins chétive du monde, la saturation militaire qu’elle nourrit – sa sentinelle aussi – proclame irréfutablement la fin de la période progressive de la civilisation capitaliste, sa négativité actuelle et sa décadence. Ce que la guerre moderne peut faire en quelques minutes, anéantir la société et ses composants, le fonctionnement capitaliste est en passe de le faire au jour le jour, avec lenteur, inexorablement. Dans tous les aspects et sans exempter aucun pays, nous sommes placés devant la nécessité urgente d’unir les exploités pour une action commune contre les armements et contre les structures économiques de leurs États respectifs.

Prendre en compte une telle situation non prévue dans le Manifeste de 1848 est non moins important que de mettre au pilori les tendances pseudo-communistes et pseudo-socialistes d’aujourd’hui. Le « socialisme bourgeois et petit-bourgeois », le « socialisme allemand », et le « socialisme féodal » critiqués par Marx et Engels, ont été des phénomènes éphémères et leur influence sur la classe ouvrière presque nulle. Il en va tout autrement avec ce qu’on appelle encore aujourd’hui communisme et socialisme. Surgis comme tendances réellement ouvrières, ils sont parvenus à déployer sur le prolétariat international, politiquement et syndicalement une emprise de plus en plus négative, au fur et à mesure que, par leurs idées et leurs intérêts, ils tournaient le dos à l’objectif révolutionnaire. Presque personne n’ignore à présent que les partis issus de la Deuxième Internationale ont jeté par-dessus bord même l’objectif réformiste, satisfaits d’accompagner d’un pas malaisé l’involution du capitalisme occidental, et servant souvent d’étrier au capitalisme oriental. Ils lui ont même donné des dirigeants Walter Ulbricht, Santiago Carrillo et quelques dizaines d’autres.

Le prétendu communisme est à présent incomparablement plus pernicieux car sa nature est beaucoup moins connue. Il ne s’agit pas d’un collaborateur ou d’un suiveur de la démocratie capitaliste, même s’il peut comme un caméléon prendre cette coloration et d’autres encore, surtout là où il n’occupe pas tout le pouvoir ou s’il se trouve dans la clandestinité. Lui-même possède la totalité du grand capital industriel et financier, par l’entremise de l’État, de l’Europe centrale jusqu’à l’extrême-Orient. Il retient directement sous le joug du salariat et de sa dictature politique des centaines de millions de prolétaires. Lui encore, en tant qu’ensemble économique et comme bloc militaire, constitue la seconde puissance impérialiste. Par conséquent, le tout fait de lui, non un représentant de la classe ouvrière, mais de la contre-révolution, réalisée sous Staline, et que ses disciples tentent de stabiliser. Ainsi que Marx et Engels dénonçaient le « socialisme féodal », contresens évident, on pourrait, à notre époque avoir aussi recours au contresens en dénonçant le « communisme capitaliste » ou le « communisme contre-révolutionnaire » par opposition au communisme du prolétariat inscrit dans les exigences matérielles, politiques et culturelles de l’humanité.

Notre manifeste se limite, jusque là, à suivre le tracé de Marx et Engels, « mutatis mutandis ». Son originalité commence au chapitre Impérialisme et indépendance nationale, qui relègue au monde des supercheries inter-impérialistes toutes les luttes, guerres, guérillas patriotiques partout où elles apparaissent actuellement Vietnam, demain Ukraine, Mandchourie, Angola ou Venezuela. Il n’y a pas d’autre marge, pour une lutte nationale, quelle qu’elle soit, que le changement de suzerain. Les lois de l’économie capitaliste rendent aujourd’hui chimérique l’indépendance nationale. Ces messieurs de l’Organisation Latino Américaine de Solidarité (réunis à La Havane, sous l’égide de Castro) sont des bourgeois aussi retardataires que stalinisant. Ils se ruent vers une participation à l’exploitation de leurs co-nationaux qu’ils ne pourront obtenir que comme pourboire des services rendus à un impérialisme quelconque. Leur propre enseigne « La Patrie ou la Mort » heurte de plein fouet la devise révolutionnaire « Les prolétaires n’ont pas de patrie ». On peut en dire autant, mais en descendant une marche jusqu’au niveau racial, du « Black Power » de certains intellectuels noirs américains. Ils ont été incapables de postuler et d’organiser la lutte commune des travailleurs de toutes les races aux États-Unis aussi bien que partout ailleurs.

Des 10 mesures révolutionnaires proposées, pour les pays avancés, par le Manifeste de 1848, seules les trois dernières, élargies et adaptées aux ressources modernes, peuvent aujourd’hui servir de norme générale. Il était donc indispensable de préciser, comme il est fait dans notre texte, les mesures d’expropriation du capital et d’administration de la production et de la distribution ainsi que le mécanisme économique et politique de suppression du travail salarié et des classes. Le Manifeste de 1848 n’était pas en mesure de le faire, pas plus que la Critique du Programme de Gotha.

En effet, une fois les instruments de travail restitués à la société, les potentialités techniques de production parviendront à de si hautes cimes, que le jeun imposé aujourd’hui par le prix de la marchandise-force de travail disparaîtra à court terme, et la distribution des produits se rapprochera vite de celle d’une société communiste. La division du travail entre manuel et intellectuel ne tarderait pas à disparaître, le temps nécessaire d’offrir à tous une formation technique et supérieure. Et l’énorme diminution du temps de travail socialement nécessaire permise par la science au service de l’homme, libérerait des énergies et des intelligences pour le développement de la culture dans ses multiples aspects, ébauchant à l’horizon le libre épanouissement de chaque individualité.

En ce moment, le prolétariat semble loin vouloir s’engager dans cette voie, mais c’est une pure fiction érigée par les murailles politiques et syndicales qui le maintiennent encerclé, à l’aide aussi des lois et des polices capitalistes. C’est à dire les murailles érigées par les faussaires du communisme et du socialisme, ou simplement par l’ouvriérisme réactionnaire des syndicats américains, anglais et autres. Ce qui est latent dans la pensée et l’intuition du prolétariat, ne devient visible que lorsqu’il démolit les murailles qui le retiennent et qu’il agit en tant que classe. Dans ces circonstances il met en œuvre des mesures comme celles indiquées ici ou allant vers elles. C’est ainsi qu’il a agit en Espagne en 1936 et 1937, en Grèce (1944), et en Hongrie (1956), malgré l’absence de partis révolutionnaires aptes. Actuellement la constitution de ceux-ci peut déclencher, à partir d’un certain volume numérique, une irrésistible offensive prolétarienne, la plus profonde et la plus vaste de l’histoire. Elle sera très probablement la décisive, l’exploitation n’est encore debout que grâce à la machination conjointe du capitalisme occidental et oriental, qu’ils s’entredévorent ou qu’ils cohabitent.

Notre manifeste apporte encore quelque chose de la plus grande transcendance pour la théorie et la praxis révolutionnaire. En 1848, Marx et Engels confiaient à l’État modifié, encore à la manière hégélienne, l’œuvre de transformation de la société. Le bouleversement de la Commune de Paris les amena à reconnaître que l’État capitaliste ne pouvait être utilisé d’aucune manière, et que, au contraire, il était devenu indispensable de le détruire, première mesure révolutionnaire. L’organisme de force qui en résulterait devait unifier entre ses mains tous les pouvoirs et sauvegarder la marche continue vers le communisme face aux tentatives restauratrices des classes expropriées. Or l’expérience de la révolution russe d’une manière, et d’une autre manière la révolution espagnole, nous ont appris [1] que l’État propriétaire ne peut se comporter, quelle que soit sa composition humaine et sa structure constitutionnelle, que comme un capitaliste collectif.

Dans ce fait réside un des facteurs principaux de la contre-révolution stalinienne en Russie, et celui décisif de la victoire de Franco en Espagne. En un mot, l’expérience, suprême maîtresse de la pensée révolutionnaire, nous a fait comprendre que le passage du capitalisme au communisme, pendant la période dite de transition, doit être présidé par la classe ouvrière en qualité de corps social en marche rapide vers la disparition des classes. Le mettre entre les mains d’un organisme quelconque, État, parti ou syndicat, donnera toujours le plus négatif des résultats. De là que notre texte subordonne la disparition de l’État et de tout danger contre- révolutionnaire, extérieur ou intérieur à la classe prolétarienne, à la suppression de la loi de la valeur. Cette gigantesque tâche est irréalisable, excepté par les intéressés eux-mêmes, qui doivent régir la totalité du système économique et de la vie en général. L’État post-révolutionnaire, « l’État ouvrier », au lieu d’être l’organisateur du communisme, doit rester subordonné à cette dernière démarche et être privé de pouvoir sur l’économie.

C’est là la seule garantie de son extinction. Alors le feu de Prométhée, l’arbre de la science, définitivement arrachés au plus puissant de tous les dieux – le Dieu Capital et son parèdre [2] le Dieu État – appartiendront, oui, à chaque homme, à chaque femme.

Novembre 1967

G. Munis

Notes:
[1] Sur la première, je ne peux que renvoyer à l’article « La revolucion ninguna » publié dans Alarma numéro 9, deuxième série, inédit en français (et au livre « Parti État, Stalinisme, Révolution« , publié aux éditions Spartacus). Sur la deuxième, voir le chapitre « La economia » du livre « Jalones de derrota : promesa de victoria« , inédit aussi en français.
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[2] Parèdres est un dieu qui en accompagne toujours un autre, et réciproquement. Ainsi Isis et Osiris, Jésus et Marie…


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3 Réponses to “Préface à « Pour un second Manifeste communiste » (Munis, 1965)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken « Entdinglichung Says:

    […] Grandizo Munis: Préface à “Pour un second Manifeste communiste” (1965) * Le trotskysme espagnol de 1936 à 1948 et le développement ultérieur de la pensée de […]

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  2. Poumable « Poumista Says:

    […] Grandizo Munis: Préface à “Pour un second Manifeste communiste” (1965) * Le trotskysme espagnol de 1936 à 1948 et le développement ultérieur de la pensée de […]

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  3. Pour un second Manifeste communiste (FOR, 1961) « La Bataille socialiste Says:

    […] avions déjà publié la Préface de ce texte, devenu introuvable, du groupe de G. Munis. La brochure contenait par ailleurs en […]

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