URSS: un ouvrier parle (1981)

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Lettre de Mykola Pohyba paru dans The Observer du 16 août 1981 et traduite en français dans Socialisme mondial N° 20 (été 1982). Le texte semble avoir commencé à circuler en novembre 1980 (Journal of Ukrainian Studies 6/2, 1981, Bulletin sur la répression en Ukraine, 06-1982) et être aussi paru en suédois dans Rådsmakt en mars 1983.

Il est bien connu que les droits fondamentaux de l’homme ont été systématiquement foulés aux pieds en Union soviétique. Le fait que les droits de l’homme soient bafoués et complètement méprisés est ressenti violemment par les travailleurs qui sont sans pouvoir pour s’opposer à l’oppression politique et socio-économique.

Ma vie et mes prétendus « activités diffamatoires » peuvent servir d’exemple. Je subis actuellement une deuxième période d’emprisonnement. En 1975 j’ai été accusé selon l’article 187 et condamné à trois ans de prison par le tribunal de l’oblast de Kiev. En 1979 j’ai été accusé selon l’article 206 et condamné à cinq ans de prison par le tribunal du peuple de Kiev.

En tant qu’ouvrier relégué au bas de l’échelle sociale soviétique j’ai une expérience personnelle de l’oppression économique, politico-sociale et nationale. Il est compréhensible que je ne pouvais m’empêcher d’accorder réflexion et considération aux causes réelles de cette oppression. J’ai réalisé peu à peu que mes compagnons de travail étaient eux aussi victimes de l’exploitation et que cette exploitation était d’autant plus grande qu’on se trouvait plus bas dans l’échelle sociale.

J’en suis venu à la conclusion que finalement c’est l’Etat qui est l’exploiteur, de pair avec la bourgeoisie du Parti, qui est à son service et qui détient le pouvoir réel dans le pays. Le socialisme et l’internationalisme dont on parle si souvent en Union soviétique ne sont rien d’autre qu’un rideau de fumée dissimulant une façon de produire et de distribuer des biens matériels qui n’a rien de socialiste.

Bref, j’en suis venu à la conclusion que notre pays est en fait une société de capitalisme d’Etat avec une forme totalitaire de gouvernement.

Au cours de conversations familières avec des compagnons de travail, j’ai exprimé certaines de mes vues sur la réalité soviétique. Je ne pensais pas faire mal en agissant ainsi. Spécifiquement, j’ai noté que les causes réelles de notre état d’appauvrissement doivent être trouvées non dans les fautes commises par l’appareil administratif, mais dans le système de production lui-même qui, en fait, est capitaliste.

Dans mes conversations, aussi bien que dans les feuillets que j’ai écrits et affichés à travers Kiev sur les tableaux d’affichage, dans les autobus, sur les monuments, etc… (pour avoir posé mes feuillets sur une statue de Lénine, j’ai été accusé d’être un voyou selon l’article 206), je montrai que les syndicats soviétiques (c’est-à-dire des organismes du Parti) ne constituent pas un organisme autonome séparé et ne représentent pas les droits et les intérêts économiques de la classe ouvrière.

Ils sont en fait partie intégrante de l’appareil du Parti-Etat dont le but principal est de soutirer le maximum du travailleur tout en maintenant la classe ouvrière en situation d’obéissance aveugle, contrôlée et assurée par un système d’attribution d’avantages, d’abord mineurs puis toujours plus grands. La distribution des avantages dépend de facteurs tels que bonne conduite, réussite dans l’accomplissement des normes établies, et loyauté envers l’Etat.

Les travailleurs qui expriment un mécontentement, que ce soit ouvertement ou indirectement, sont affectés aux emplois les moins payés, perdent tout privilège et sont livrés aux « soins » des autorités pénales soviétiques. Tout ceci se fait sans objection de la part des syndicats.

Je crois que je ne suis pas seul dans cette tentative, et que la situation en Union soviétique se prête à la formation de syndicats inépendants  ( à la différence de ceux du Parti-Etat), qui se montrent efficaces pour résoudre les problèmes auxquels la classe ouvrière fait face. J’expliquai à mes compagnons de travail que non seulement nous avions le droit de parler de syndicats indépendants, mais aussi le devoir de les organiser.

Au cours de cette activité prétendument « diffamatoire », j’en vint à constaterque des vues semblables sont partagées par beaucoup de travailleurs, qui, en règle générale, peuvent se caractériser comme des esprits indépendants. Je me suis rendu compte que leur nombre grossit chaque jour.

La classe dirigeante aura beau aller jusqu’au bout pour contrôler les travailleurs d’esprit indépendant dont la protestation a pris spontanément naissance, les répressions ne pourront plus supprimer cette conscience qui s’est éveillée dans le peuple.

Les récents événements en Pologne ont montré que la classe ouvrière est capable de conduire la lutte pour ses droits et ses libertés, pour une amélioration possible de son bien-être. L’efficacité de la lutte engagée dépend du degré de solidarité de la classe ouvrière, et de son aptitude à s’organiser.

Bref, ceci est toute l’étendue de l’activité « diffamatoire » pour lauquelle je suis en cours de « réhabilitation » derrière les barbelés.

Je demande que le groupe ukrainien des droits de l’homme fasse connaître ma lettre au peuple de l’Union soviétique et à l’opinion mondiale. Mais avant tout, aux syndicats à travers le monde. Que ce soit eux qui déterminent qui est le vrai criminel et quelles sont ses vraies motivations.

Brejnev en 1980

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2 Réponses to “URSS: un ouvrier parle (1981)”

  1. Pierre Montoya Says:

    Au lendemain de la révolution, Lénine à la Douma intervient longuement et il s’agit bien pour lui d’instaurer le capitalisme d’Etat car le capitalisme est le système qui permet de produire vite et en quantité, afin de répondre aux besoins du moment. Phase indispensable selon lui pour repondre aux conditions dans lesquelles se trouve le pays. A partir de là se constitue une caste qui sans détenir la propriété des moyens de production et d’échange comme la bourgeoisie des pays capitaliste, en jouït de la même manière. Elle n’est pas une classe sociale mais profite du capitalisme d’Etat sans détenir la propriété des moyens de production Au nom du socialisme elle exige des sacrifices plus importants de la part du prolétariat que les capitalistes. La notion de dictature du prolètariat devient la dictature sur le prolétariat seul moyen de maintenir l’exploitation des masses. Syndicat vertical, pas de droit de grève et pas de liberté d’organisation des travailleurs. Cette caste est ensuite , pour l’essentiel devenu une classe, la nouvelle bourgeoisie russe. De révolutionnaires des dirigeants sont devenus réactionnaires en confortant leurs privilèges acquis par le capitalisme d’Etat.. Au pouvoir et en detenant l’appareil d’Etat, il ne restait plus qu’à éliminer les révolutionnaires qui les contestent. Pays ouvrier dégénéré ou simple dictature sur le prolétariat du même type qu’en occident et avec les mêmes effets. La question semble être tranchée.

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  2. Neues aus den Archiven der radikalen Linken « Entdinglichung Says:

    […] Jaime Fernández Rodríguez (1914-1998), compagnon de lutte de G. Munis * Socialisme Mondial: URSS: un ouvrier parle (1981) * Socialist Standard: Histoire du Parti socialiste mondial des Etats-Unis […]

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