Le trotskysme espagnol de 1936 à 1948 et le développement ultérieur de la pensée de Munis (1948-1989)

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Cet article est la traduction au français (légèrement modifiée) de l´introduction historique du livre Guillamon, Agustin (Dir.): Documentación histórica del trosquismo español 1936-1948. De la guerra civil a la ruptura con la IV Internacional. Ediciones de la Torre, Madrid, 1996.

A) LE TROTSKYSME ESPAGNOL DE 1936 A 1948.

L’histoire du trotskysme en Espagne, pour l’époque qui précède la guerre civile, a été traitée en profondeur et de manière détaillée par différents auteurs, notamment par Pierre Broué et Andrew Durgan, aux œuvres desquels nous renvoyons celui qui voudra étudier ce thème. Celles consacrées à la période de la guerre civile sont moins nombreuses et moins précises1.

La Izquierda Comunista de España (Gauche Communiste d’Espagne, ICE), dirigée par Nin et Andrade, se trouva mêlée à de constantes polémiques avec Trotsky. Les divergences entre eux allaient en croissant. Le long processus de rupture de l’ICE avec l’organisation internationale bolchevik-léniniste (BL) fut jalonné par des désaccords échelonnés, divers et chaque fois plus graves2. Dans la correspondance entre Nin et Trotsky, qui est déjà en elle-même un affrontement constant et une délimitation progressive de positions tactiques jusqu’à l’unification avec le Bloque Obrero y Campesino (Bloc Ouvrier et Paysan, BOC) dirigé par Maurin, nous assistons à un éloignement chaque fois plus profond, qui provoque l’interruption des relations personnelles, puis des relations politiques et organisationnelles. Cette entrave aux communications entre l’ICE et Trotsky plaça celui-ci en situation d’isolement et d’ignorance par rapport à ce qui se passait en Espagne. Partant de leur propre analyse de la réalité sociale et historique espagnole, les dirigeants de l’ICE décidèrent de leur stratégie politique, en ignorant complètement les critiques, analyses et positions politiques de l’organisation internationale et en ne faisant nul cas des observations et des « leçons » de Trotsky.

La fondation du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM) en septembre 1935 par la fusion du BOC et de l’ICE, puis son adhésion au Bureau de Londres, furent deux maillons de plus dans ce processus de rupture croissante qui devint définitive avec la signature par le POUM du pacte électoral de Front Populaire en janvier 1936. Trotsky qualifia la participation du POUM au cartel électoral du Front Populaire de « trahison » dans la mesure où la politique de Front Populaire supposait la subordination du prolétariat à la bourgeoisie, à travers l’intensification du rôle collaborateur des partis ouvriers. Bien que les poumistes défendirent « verbalement » des positions contraires au « front-populisme » et affirmèrent qu’il s’agissait seulement de profiter d’un pacte électoral leur permettant de faire connaître leur parti, il est certain que leur trajectoire ultérieure confirma que Trotsky ne se trompait pas en jugeant sévèrement l’ambigüité du POUM sur la question du Front Populaire. Quoiqu’il en soit, l’éclatement de la guerre et la révolution de juillet 1936 se produisirent à un moment où n’existait aucune organisation trotskyste digne de ce nom en Espagne.

Néanmoins, le travail de reconstruction d’un groupe trotskyste en Espagne avait débuté en mai-juin 1936. A l’origine de ce travail se trouvaient quelques militants BL étrangers, surtout des italiens, présents à Barcelone avant le début de la guerre civile. Parmi eux, se détache la personnalité de Nicola di Bartolomeo, connu sous le pseudonyme de Fosco, qui était venu en Espagne avec sa compagne Virginia Gervasini3, plus connue sous le pseudonyme de Sonia, en avril 1936. Tous deux furent arrêtés début mars, mais furent libérés peu après grâce à la campagne organisée par la Confédération Nationale du Travail (CNT) et le POUM.

Dans les semaines qui suivirent leur libération, Fosco et Sonia furent les chevilles ouvrières de la création du Groupe Bolchevik Léniniste (GBL) de Barcelone. L’un des membres de ce groupe envoya en juin 1936 à l’organisation trotskyste italienne unifiée, alors active à Paris (Les Bolcheviks-Léninistes italiens adhérents à la IV internationale), une longue lettre sur la situation politique espagnole. L’auteur probable de cette lettre était Lionello Guido, qui était arrivé à Barcelone en mars 1936 avec Giuseppe Guarneri (connu sous les pseudonymes Pino ou Lino). Tous deux participèrent aux combats de rues des journées de juillet 1936 avec d’autres militants GBL de Barcelone : Fosco, Sonia (qui avec Guarneri prit part à l’assaut de l’hôtel Falcon), Piero Milano, Placido Mangraviti et le français Robert de Fauconnet qui gagna l’Espagne après avoir déserté l’armée française à la fin du mois de juin. Parmi les trotskystes étrangers présents en Espagne avant le 19 juillet il faut nommer le tchèque Victor Ondik, boulanger de profession, la suisse Clara Esner, qui vint à Barcelone pour participer aux Olympiades populaires ainsi que Mika et Hippolyte Etchébéhère, militants du groupe « Que Faire ? », dont les rôles furent importants au commandement de la colonne de miliciens du POUM sur le front de Sigüenza. Après les journées révolutionnaires de juillet 1936, nombreux furent les BL (ou d´idéologie voisine) qui vinrent en Espagne. Parmi eux rappelons le juif allemand Hans David Freund (pseudonyme Moulin), il était à Madrid depuis le début du mois de septembre. Le danois Aage Kielso qui combattit sur les fronts de Cordoue et de Madrid et fut incorporé dans les Brigades internationales jusqu’en mars 1937. On peut citer également le suisse Pavel Thalman (compagnon de Clara Esner) ; les italiens Domenico Sedran (pseudonyme Adolfo Carlini) et Cristofano Salvini4 (pseudonyme Tosca), arrivés à Barcelone, aux alentours du milieu du mois d’août, de Marseille pour le premier et de Paris pour le second ainsi que Veniero Spinelli ; les français Georges Chéron, Emmanuel Loubier, Vallade, Henri et Maurice Aïache ; les belges René Pasque, Pierre Wauvermans, Pierre Launoj et Maurice Breziner ; l’allemand Herbert Lenz (pseudonyme Kempinski), le poète surréaliste cubain Juan Brea et sa compagne, la britannique (d´ascendance australienne) Mary Low ; le polonais Myeczyslaw Bortenstein (pseudonyme Casanova), les etats-uniens Wolf Kupinsky (alias Harry Milton), Edward Oler (alias Hugo Oehler) et Russell Blackwell (pseudonyme Rosalio Negrete) tous deux militants du Revolutionnary Workers League,  Charles A. Orr et sa compagne Lois (Cusick) Orr ; le canadien Will Krehm (militant du League for Revolutionnary Workers Party); le ceylanais Leslie Goonewardene, dirigeant du Lanka Sama Samaja Party.

Immédiatement après les journées révolutionnaires du 19 juillet, l’hôtel Falcon, occupé par les poumistes, se convertit en auberge pour les étrangers qui s’enrôlaient dans les milices du POUM. Fosco fut nommé par le CE du POUM responsable politique de ces miliciens étrangers, il publia même un article dans La Batalla du 4 août 1936. De son côté, Sonia fut locutrice en langues française et italienne de l’émetteur radio du POUM, elle collabora à l’élaboration des bulletins d’information du POUM dans ces deux langues. En même temps, Fosco et Sonia, qui n’avaient pas renoncé à critiquer la politique du POUM qu’ils considéraient comme centriste, fondèrent le Comité Unique International des Réfugiés Antifascistes (CUIRA), un organisme d’assistance aux étrangers qui venaient combattre en Espagne. Il se transforma au milieu du mois d’août en une unité militaire : la Colonne Internationale Lénine du POUM5, qui fut la PREMIERE organisation formée presque exclusivement de combattants étrangers6. La Colonne fut le fruit d’un accord politique et organisationnel auquel parvinrent Fosco, Robert de Fauconnet et Enrico Russo (membre du CE de la fraction bordiguiste). Dans la Colonne, organisée dès le milieu du mois d’août dans la caserne Lénine de Barcelone, on réunit les militants qui étaient déjà sur le front, dans différentes colonnes, avec les nouveaux volontaires étrangers qui étaient arrivés en Espagne après le 19 juillet. Elle était constituée d’une trentaine de bordiguistes, une vingtaine de BL, quelques maximalistes et sans parti, dans leur majorité des italiens exilés en France et en Belgique. Il y eut aussi des miliciens de nationalité française, belge, allemande, tchèque, portugaise, algérienne, mexicaine, etc…. Le rapprochement qu’impliquait la lettre de Fosco à Trotsky, datée du 4 août 1936, lui offrant refuge à Barcelone et la réponse conciliante de Trotsky par rapport aux dirigeants du POUM, qui n’arriva jamais à son destinataire car elle fut interceptée par des agents de l’OVRA (services secrets italiens) n’eut aucune suite. L’isolement total de Trotsky en Norvège, la tactique inopportune et provocatrice de Jean Rous exhibant l’article de Trotsky dans lequel il qualifiait Nin et Andrade de traîtres et la méfiance de beaucoup de militants poumistes issus du BOC rendirent chaque fois plus difficile le rapprochement et la collaboration entre les trotskystes et le POUM.

Par ailleurs, dans les semaines suivantes, le POUM suivit une politique qui démentait l’optimisme initial de Trotsky en participant à compter du mois d’août au Conseil de l’Economie. La rupture définitive de Trotsky avec le POUM se produisit avec l’entrée de Nin dans le gouvernement de la Généralité et l’acceptation par le POUM de la dissolution des comités ouvriers et du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA).

Le 5 août, quelques jours après la clôture de la Conférence de la Quatrième Internationale, réunie à Paris entre les 29 et 31 juillet, se rendit à Barcelone une délégation du Secrétariat International (SI) trotskyste, du Parti Ouvrier Internationaliste (POI) français (né le premier juin de l’unification entre le groupe bolchevik-léniniste, les jeunesses socialistes révolutionnaires, dirigées par Fred Zeller, Jean Rous et Pierre Naville et l’organisation dissidente, le Parti Communiste Internationaliste (PCI), dirigé par Raymond Molinier et Pierre Frank). La délégation était dirigée par Jean Rous qui utilisait le pseudonyme de Clart, dirigeant du POI et membre du SI, par le poète surréaliste Benjamin Péret et le cinéaste Pierre Sabas.

La mission de la délégation et en particulier l’activité personnelle de Jean Rous, suscitèrent de nombreux problèmes et une vive polémique entre les bolcheviks-léninistes présents en Espagne. Rous et Sabas apportaient avec eux l’article de Trotsky sur la « trahison » du POUM, écrit à l’occasion de l’entrée de celui-ci dans le cartel électoral de Front Populaire. Ils ne laissaient pas de le diffuser sans retenue ni discrétion à la moindre occasion. Les relations avec les dirigeants du POUM en furent gênées et les différences tactiques considérables qui existaient entre Rous, émissaire du SI, et Fosco prirent des proportions plus importantes. Nous pouvons résumer fondamentalement ces désaccords en une différence de points de vue sur la construction du parti et sur les problèmes essentiels de la révolution espagnole. Par la suite, Fosco critiqua Rous pour avoir saboté le travail de collaboration pratique et de rapprochement politique entre le mouvement trotskyste et les dirigeants de l’ex-ICE, tandis que Rous accusait Fosco de vouloir liquider l’organisation trotskyste dans le POUM. A ces divergences de fond s’ajoutèrent des malentendus, des incompréhensions et divers épisodes lamentables, qui culminèrent avec l’interdiction émanant du service d’ordre du POUM, présent aux funérailles de Robert de Fauconnet, de déployer l’étendard de la Quatrième Internationale au dessus du cercueil du milicien trotskyste, tombé sur le front de Huesca au début du mois de septembre.

Rous quitta Barcelone pour Paris le 7 septembre, laissant derrière lui de graves et nombreux problèmes à caractère politique et personnel, inexistants ou résolubles avant son arrivée. Il ne revint pas. Plus grave encore, il priva les militants BL présents en Espagne de contact direct avec la direction trotskyste internationale. Pendant ce temps la Colonne Internationale Lénine du POUM, seul résultat pratique de la collaboration entre trotskystes et poumistes, qui avait quitté Barcelone le 30 août en direction du front de Huesca, participa à de nombreux combats de première ligne tout au long du mois de septembre, accusant pertes et blessés. Au début du mois d’octobre les miliciens de la Colonne Internationale Lénine obtinrent une permission dont profita la majorité d’entre eux pour aller à Barcelone se réunir en assemblée le 11 octobre (la veille du retour au front). Ils y discutèrent de la position à prendre face à la dissolution du CCMA et à la militarisation des milices. Il semble que s’affrontèrent deux positions : celle de Fosco qui s’opposait à l’abandon du front et préconisait la poursuite à n’importe quel prix de la lutte contre le fascisme et celle du bordiguiste Enrico Russo, capitaine de la Colonne, qui demandait au POUM des garanties pour les volontaires étrangers qui abandonneraient le front au cas où les milices seraient militarisées. Le CE du POUM garantit que le décret de militarisation des milices ne serait pas validé en Catalogne et qu’au cas où il le serait il ne s’appliquerait jamais aux combattants étrangers. Néanmoins, dès le jour qui suivit le retour en première ligne de la Colonne Internationale Lénine, le POUM publia dans La Batalla (le 20 octobre) le décret de militarisation applicable dans toute l’Espagne républicaine y compris la Catalogne, le premier novembre. Dans cette situation, vingt-quatre miliciens sur les soixante que comptait la Colonne signèrent un texte, rédigé par Enrico Russo, demandant leur remplacement sur le front. Presque tous les bordiguistes et quelques trotskystes quittèrent le front puis l’Espagne. La majorité des trotskystes décida de s’enrôler dans d’autres colonnes pour continuer un travail politique. Ainsi firent les moliniéristes Loubier et Vallade, enrôlés dans les Brigades Internationales contrôlées par les staliniens, ils moururent sur le front en avril-mai 1937.

En octobre 1936 advinrent d’autres faits qui influèrent de manière décisive sur le développement ultérieur de l’organisation BL espagnole. En premier lieu, Fosco fut chassé de l’hôtel Falcon dans des circonstances orageuses après sa rupture avec le POUM. Le 30 octobre Jaime Fernandez, Adolfo Carlini et Lionello Guido signèrent une lettre demandant formellement à la direction du POUM d’être admis comme fraction. La réponse de Nin du 13 novembre leur refusa cette possibilité, ils ne pouvaient qu’entrer individuellement en abandonnant l’organisation trotskyste et en condamnant «  la campagne de calomnies » orchestrée par la Quatrième Internationale contre le POUM.

Ce refus s’ajoute à l’exclusion de militants trotskystes des rangs du POUM. Ainsi, par exemple, l’allemand Herbert Lenz exclu de la Juventud Comunista Ibérica ( Jeunesse Communiste Ibérique, JCI) en raison d’un prétendu travail fractionnel sur le front de Huesca. Un autre cas remarquable fut celui de Luis Zanon Grimm qui fut détenu pendant vingt quatre heures par le service d’ordre du POUM pour distribution d’un tract trotskyste lors d’un meeting organisée par ce parti en février 1937. Zanon, quoiqu’il n’ait jamais milité formellement au POUM, s’était inscrit dans les milices poumistes et était traducteur de La Batalla et des Editions Marxistes (du POUM). Il militait à la SBLE (Section Bolchevik-Léniniste d’Espagne7). Zanon, qui était un élément de valeur sur le plan technique étant donné sa connaissance des langues, ne fut jamais un agent provocateur stalinien ou fasciste, comme cela fut affirmé à l’époque depuis divers secteurs, mais plutôt, comme le démontre les documents du procès intenté contre la SBLE, une personnalité faible et craintive qui en faisait une proie facile des techniques de manipulation des agents policiers et des tortionnaires staliniens. Par ailleurs ceci ne vise absolument pas à nier que les deux8 groupes trotskystes fussent infiltrés ou surveillés de près par plusieurs agents des services secrets, tant staliniens que fascistes, tous deux très actifs et généralement bien informés sur leurs victimes potentielles. Nous avons quelques exemples remarquables d’exemple de ce type d’agent : le capitaine polonais Narwicz et le commissaire Max (ou Joan).

Le 30 octobre, Fosco fut exclu du GBL de Barcelone, selon une procédure disciplinaire approuvée par le SI et publiée dans le Service d’Information et de Presse, n°13 du 4 novembre 1936. Dès lors Fosco s’orienta vers la construction d’un nouveau groupe BL indépendant qui s’allia aux dissidents moliniéristes français.

Début 36, Munis était parti au Mexique d’où il revint dès qu’il eut connaissance du soulèvement militaire et de l’insurrection ouvrière de juillet. Il revint en Espagne avec le premier bateau chargé d’armes qui accosta à Carthagène à la fin du mois d’août. Il participa avec ses camarades des milices socialistes aux combats du front de Madrid.

Si dans la formation d’un groupe réduit, constitué durant un long processus, on peut parler d’acte fondateur, alors nous pouvons dire qu’en novembre 1936, Munis fonda la Section Bolchevik-Léniniste d’Espagne (SBLE), adhérente à la Quatrième Internationale. Cependant la consolidation de l’organisation trotskyste fut empêchée par de multiples causes. Explicitons-en quelques-unes : un trop petit nombre de militants, presque tous étrangers ; une connaissance insuffisante de la langue ; une implantation sociale encore moindre ; l’enrôlement dans des unités différentes du front ; la division en deux groupes s’affrontant ; la perte de prestige de la Quatrième Internationale suite à la mission de Rous et enfin le refus par le POUM de la constitution d’une fraction trotskyste en son sein. Le rapport du GBL de Barcelone du 12 décembre 1936 est excessivement révélateur à ce propos. On peut parler d’une seconde fondation ou d’une relance de la SBLE à partir d’avril 1937 avec la publication du premier numéro de La Voz Leninista 9et la constitution d’un Comité Exécutif formé de Munis chargé du secrétariat, du danois Aage Kielso et de l’italien Adolfo Carlini.

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Ainsi donc, à partir du mois de novembre existèrent en Espagne deux groupes trotskystes rivaux qui ultérieurement furent davantage connu par les noms de leur organe de presse : le groupe officiel dirigé par Munis qui publiait La Voz Leninista et le groupe moliniériste dirigé par Fosco qui publiait Le Soviet. L’organisation officielle prit le nom de Section Bolchevik-Léniniste d’Espagne (SBLE), l’organisation de Fosco adopta celui de Groupe Bolchevik-Léniniste « Le Soviet ».

Une tentative de réunification des deux groupes, en janvier 1937, échoua devant le refus de la SBLE de discuter du « cas personnel de Fosco », qui en réalité était un refus de discuter des divergences politiques existantes. La scission du mouvement trotskyste espagnol en deux groupes ne prendra fin qu’en 1943.

Les mois passant, un nombre croissant de militants espagnols grossirent les rangs du groupe officiel. De toute manière, les BL furent toujours un petit noyau extérieur au POUM et surtout une fraction BL (de fait et non de droit) au sein du POUM. Se distinguaient parmi les militants de la section BL d’Espagne, Esteban Bilbao, Jaime Fernandez Rodriguez, Julio Cid Gaitan, José Quesada Suarez, Miguel Olmeda, Antonio Guerrero, l’allemand Hans David Freund (Moulin), le poète français Benjamin Péret, les italiens Adolfo Carlini et Lionello Guido, le polonais Casanova. Le 28 décembre de 1936 la britannique Mary Low et le poète surréaliste cubain Juan Brea fuirent l´Espagne, à la suite de deux attentats stalinistes subis par Brea.

Les trotskystes du GBL « Le Soviet » formaient le groupe hétérodoxe qui, malgré le rejet initial et l’affrontement entre Fosco et Molinier à Barcelone en août 1936, se rapprocha des positions politiques des dissidents Raymond Molinier et Pierre Frank (qui en France, après la rupture de la fragile unité atteinte le 1 juin 1936 avec la fondation du POI, reprirent la publication, à compter du 23 octobre, du journal La Commune, organe du PCI). Le groupe BL « Le Soviet » était moins étoffé que le groupe officiel. Il était formé par Fosco ( qui utilisa aussi les noms de plume : Emiliano Vigo et Rolano), sa compagne Virginia Gervasini (alias Sonia), l’italien Cristofano Salvini (alias Tosca), les français Henri Aïache, Georges Chéron (alias Romeo, Julio et Rémy) et sa compagne Louise. Ils parvinrent à recruter le militant espagnol Antonio Rodríguez Arroyo (alias Rodas). De janvier 1937 à janvier 1938, ils publièrent quinze numéros d’un bulletin en français, dactylographiés en huit ou dix copies par Sonia et dont le titre : Le Soviet donnait son nom au groupe.

L’organisation fondée par Munis publia deux numéros d’un Boletin 10 en janvier et février 1937, lequel prit le nom de : La Voz Leninista à partir du mois d’avril. Face à l’impossibilité d’intégrer le POUM pour constituer une fraction trotskyste, la SBLE tenta d’influer sur le POUM et sur quelques secteurs radicaux de l’anarchisme depuis l’extérieur. Il s’agissait d’orienter certains secteurs critiques de gauche de ces organisations vers des positions révolutionnaires. La SBLE critiquait la collaboration de la CNT et du POUM avec le gouvernement de la bourgeoisie républicaine et défendait la formation d’un Front Ouvrier Révolutionnaire qui prendrait le pouvoir, ferait la révolution et gagnerait la guerre.

Munis et Benjamin Péret (qui avait combattu dans les milices du POUM puis dans une unité anarchiste) se rendirent à Paris en avril 1937. Benjamin Péret ne retourna pas en Espagne. Munis resta à Paris quelques semaines, il rédigea un rapport pour Trotsky. Les Journées de mai11 le surprirent dans la capitale française. Ainsi le tract du premier mai est probablement l’œuvre de Freund (Moulin) qui avec Sedran (Carlini) dirigea la SBLE pendant cette période cruciale de la révolution espagnole.

Moulin qui maintenait des relations assidues avec l’Agrupacion de Los Amigos de Durruti, avait travaillé à l’unification des deux groupes trotskystes. Fin juillet, Moulin avait rendez-vous avec un militant nommé « Martin » près du domicile de Fosco. Il avait préparé avec Sonia une rencontre avec Fosco, « probablement pour arriver à un accord »12. Quelques jours après, Moulin était arrêté puis assassiné par les staliniens, privant ainsi la SBLE d’un dirigeant de grande valeur.

Munis revint à Barcelone au milieu du mois de mai, accompagné probablement par le délégué du SI Erwin Wolf, connu sous le pseudonyme de Nicolle Braun. Erwin Wolf élabora un rapport détaillé, daté du 6 juillet 1937 qui est une magnifique radiographie des problèmes politiques et militants de la SBLE après les Journées de mai et le début de la répression stalinienne contre les organisations révolutionnaires. On sait que Wolf fut arrêté deux fois successivement à la fin du mois de juillet, puis il disparut à jamais, s’ajoutant à la longue liste des victimes du stalinisme.

Etant donné son effectif supérieur et sa plus grande implantation sociale et politique, la SBLE développa un travail plus ample et plus profond que celui du GBL « Le Soviet », parvenant à distribuer par milliers d’exemplaires son journal et ses tracts. La SBLE éditait même des bulletins d’information en français et allemand. Ses relations avec divers secteurs critiques de l’anarchisme et du POUM lui ouvraient de sérieuses perspectives d’amplification de son influence politique et de création de fractions propices à la collaboration dans un Front Révolutionnaire. L’activité du GBL « Le Soviet » fut toujours fortement conditionnée par l’impossibilité de se doter d’un journal digne de ce nom. L’usage du français, étant donné la méconnaissance par le groupe de l’espagnol écrit, fut un obstacle très important dans le travail de propagande et de recrutement, il constitua une barrière infranchissable13.

En mai 1937 se produisit à Barcelone une insurrection ouvrière spontanée14 en défense des conquêtes révolutionnaires de juillet. En réponse à l’information alarmante selon laquelle la police avait pris d’assaut le bâtiment de la centrale téléphonique, gérée par les syndicats, des barricades se levèrent et les travailleurs cénétistes15 prirent rapidement le contrôle de la ville à l’exception de son centre. Deux factions opposées se disputaient, de part et d’autre des barricades, le centre de la ville : dans l’une se trouvaient les forces de sécurité républicaines, la Généralité16 avec ses Milices Pyrénéennes, les nationalistes anticénétistes de Estat Catala et le PSUC (Parti socialiste Unifié de Catalogne, stalinien) ; dans l’autre il y avait la CNT, la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique), le POUM, mais surtout les travailleurs en armes.

Seuls les Amis de Durruti17 et les trotskystes de la SBLE distribuèrent des tracts appelant à la poursuite de la lutte et s’opposaient à un cessez-le-feu. Ce furent les seules organisations qui tentèrent de donner une direction révolutionnaire au mouvement spontané des travailleurs. Ceux-ci, cénétistes dans leur immense majorité, résistèrent aux consignes défaitistes d’apaisement de leurs propres dirigeants mais finirent par céder, car la CNT ne proposait pas d’alternative révolutionnaire.

Tant Les Amis de Durruti que les BL manquaient de structures organisationnelles, leurs militants étaient en petit nombre18 et leur influence sur la classe ouvrière, inexistante. Nous pouvons affirmer que leur activité se limitait quasi uniquement à la publication de leur presse et à la distribution des tracts de mai.

On ne peut pas davantage parler de collaboration entre ces deux organisations qui prirent simplement la même position en mai dans la rue, avec un appel similaire aux travailleurs. Pendant les journées de mai Adolfo Carlini et José Quesada rencontrèrent Jaime Balius et d’autres dirigeants des Amis de Durruti pour tenter de donner une impulsion à l’insurrection révolutionnaire19.

Quant à la création d’une fraction de gauche favorable aux thèses révolutionnaires dans le POUM, malgré les appels constants de La Voz Leninista, il n’y eut aucun contact ni collaboration pratique20. Seul Josep Rebull, administrateur de La Batalla et membre du comité central, auteur de contre-thèses21 préparées pour le deuxième congrès du POUM, au contenu très critique à l’égard de la collaboration poumiste avec le gouvernement de la Généralité, avait présenté au Comité Exécutif de son parti un plan dans lequel il détaillait et défendait la prise du pouvoir manu militari au cours des journées de mai. Nin, Andrade et Gorkin rejetèrent ce plan car ils considéraient que le problème n’était pas militaire mais politique. Les contacts de Josep Rebull avec Jaime Balius ne donnèrent aucun résultat pratique22.

Ainsi donc, mai 1937 ne trouva aucune direction révolutionnaire capable de transformer l’insurrection spontanée en une révolution, tout comme en juillet 1936. La prise du pouvoir par la classe ouvrière ne fut envisagée ni en juillet ni en mai. En juillet 1936 les comités ouvriers, organes du pouvoir prolétarien, se limitèrent à exercer un pouvoir « local » que le Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA) non seulement n’unifia pas, ne coordonna pas et ne potentialisa pas comme POUVOIR OUVRIER mais qu’au contraire il canalisa, lia et soumit dans son travail de liaison entre le pouvoir réel de ces comités et le pouvoir « légal » de la Généralité. En mai 1937, toutes les organisations ouvrières de masse, l’une après l’autre, trahirent le rôle de direction révolutionnaire qui s’offrait à elles. Seuls quelques groupes inorganisés ou très minoritaires refusèrent de faire le jeu de la réaction. Mai 1937 comme juillet 1936 fut une révolution sans parti révolutionnaire.

Munis affirmait que dans l’Espagne de juillet 1936 l’Etat bourgeois avait disparu. Les comités-gouvernement étaient le seul pouvoir réel. Néanmoins puisqu’il n’existait pas de parti révolutionnaire capable d’unifier et de renforcer ces comités à l’échelle nationale, la contre-révolution démocratique, incarnée idéologiquement par le stalinisme et sur le plan organisationnel par le Front Populaire, avança pas à pas contre les conquêtes révolutionnaires de juillet. C’est seulement au début du mois d’octobre avec l’entrée de la CNT et du POUM dans le gouvernement de la Généralité et l’ordre de dissolution des comités ouvriers locaux que se créa une situation de double pouvoir entre le gouvernement républicain et les nouveaux organes de pouvoir des travailleurs : les comités. La contre-révolution, qui avait déjà l’initiative, progressa jusqu’à asséner, en mai 1937, le coup définitif au centre névralgique de la révolution : la classe ouvrière barcelonaise.

La répression stalinienne, après la chute du gouvernement de Largo Caballero, parvint à rendre illégal le POUM ainsi que Les Amis de Durruti et la SBLE. L’assassinat des anarchistes Camillo Berneri, Francesco Barbieri et tant d’autres moins connus suivit l’assassinat et la disparition des poumistes Andres Nin et Kurt Landau ainsi que des camarades de Munis : Hans David Freund, Erwin Wolf et Carrasco, ami personnel de Munis depuis le service militaire.

Munis lui-même, avec la majorité des militants du groupe BL officiel, fut incarcéré en février 1938. Ils furent accusés de sabotage et d’espionnage au service de Franco, de projet d’assassinat de Negrin, Dolores Ibarruri (La Pasionaria), José Diaz, Juan Comorera, Indalecio Prieto et beaucoup d’autres ainsi que de l’assassinat consommé de Leon Narwicz, agent infiltré dans le POUM. Ils furent jugés par un tribunal semi-militaire, à huis-clos, et initialement sans défense juridique. Le procureur requit la peine de mort contre Munis, Carlini et Jaime Fernandez. Les pressions internationales ainsi que la volonté des autorités de faire en sorte que la sentence ne soit prononcée qu’après celle du procès intenté au POUM retardèrent les sessions jusqu’au 26 janvier 1939 ! C’est la date de la prise de Barcelone par Franco.

Jaime Fernandez subit une première période d’emprisonnement, en raison de son appartenance au POUM, du 2 septembre 1937 au 10 février 1938. A cette époque il fut envoyé au camp de travail d’Omells de Na Gaia, véritable camp d’extermination stalinien aux conditions d’existence extrêmement dures dans lequel on torturait et fusillait fréquemment pour n’importe quel motif. Après quelques jours de liberté, Jaime Fernandez fut arrêté de nouveau le 13 février 1938, avec les principaux dirigeants de la SBLE, sous l’accusation d’assassinat du capitaine Narwicz. Jaime et Teodoro Sanz furent envoyés le 23 avril 1938 au camp de travail de La Pelosa à Rosas. Le 5 septembre, Jaime Fernandez fut transféré dans une unité militaire (la 43ième division) dans laquelle il était sous la surveillance armée constante de deux staliniens. Blessé à une jambe pendant une action sur le front, il parvint à s’évader en octobre 1938 alors que les deux gardes qui le surveillaient avaient déjà reçu l’ordre de l’assassiner. Munis, qui après avoir organisé des actes de protestations des prisonniers révolutionnaires, était emprisonné dans le château de Montjuich depuis le 4 janvier 1939, dans le cachot des condamnés à mort, parvint à s’échapper au dernier moment avec les leaders du POUM qui avaient été jugés et incarcérés. Carlini, malade, vécut caché quelques mois dans la Barcelone franquiste. Quand il réussit à passer la frontière il fut interné dans un camp de concentration. Munis avait atteint la frontière française avec le gros de l’avalanche des réfugiés républicains qui fuyaient devant l’avancée des troupes franquistes. Des années plus tard, en exil, il apprit l’existence d’un ordre d’exécution de tous les prisonniers révolutionnaires avant la retraite vers la frontière.

A Paris La Lutte Ouvrière, organe du Parti Ouvrier Internationaliste (POI), section française de la IV° Internationale, qui avait fourni pendant toute l’année 1938 des informations sur la détention, le procès et l’emprisonnement des militants de la section bolchevik-léniniste, publia dans ses éditions des 24/02/39 et 03/03/39 une interview de Munis. Dans cette interview Munis expliquait la chute sans résistance de Barcelone par le fait que la guerre avait perdu son sens pour les travailleurs après mai 1937. Il émit l’idée selon laquelle la révolution espagnole fut délibérément et politiquement détruite par Moscou et ses séides staliniens en Espagne.

Dans l’exil français, se maintint la scission entre les deux groupes trotskystes. La SBLE publia un numéro de La Voz Leninista et le groupe moliniériste, dont faisait partie en sus de Fosco et de Sonia, Antonio Arroyo et Eduardo Mauricio, édita en 1939 trois numéros de Nuevo Curso (Cours Nouveau). L’intense activité déployée par le groupe « Cours Nouveau » en 1939, fut brutalement interrompue par le début de la guerre mondiale puis la détention et l’expulsion vers Italie fasciste de Fosco.

Fin 1939 Munis embarqua à destination du Mexique, où il tenta de faire venir ses anciens camarades. Mais l’opposition des staliniens l’empêcha d’obtenir les visas. Munis établit une relation personnelle assidue avec Leon Trotsky et sa femme, Natalia Sedova. Trotsky le chargea de la direction de la section mexicaine. En mai 1940 il participa à la conférence dite « d’alarme » de la IV° Internationale.

Après l’assassinat de Trotsky, en août 1940, aux funérailles duquel Munis prit la parole, il intervint plusieurs fois dans le procès intenté contre l’assassin de Trotsky comme représentant de la partie demanderesse. Il affronta résolument les parlementaires staliniens ainsi que la campagne de presse des staliniens mexicains qui accusaient Munis, Victor Serge, Gorkin et Pivert d’être des agents de la Gestapo. Malgré les menaces de mort proférées par les staliniens, Munis défia les députés mexicains de renoncer à leur immunité parlementaire pour les affronter devant le tribunal.

A partir de 1941 Munis, Benjamin Péret, exilé lui aussi au Mexique et Natalia Sedova adoptèrent une attitude critique commune à l’égard du Socialist Workers Party (SWP), le parti trotskyste des Etats-Unis. Ils attaquèrent les positions politiques défendues par ce parti pendant la seconde guerre mondiale en les qualifiant23 d’erronées et opportunistes.

Les divergences s’accentuèrent avec la critique que mena le groupe trotskyste espagnol vis-à-vis des partis français et anglais qui prenaient des positions favorables à la participation aux résistances nationales contre les nazis, avec l’appui de la direction de la IV° Internationale.

Munis, Péret et Natalia dénoncèrent la politique de défense de l’Etat « ouvrier dégénéré» de l’URSS et en même temps rejetaient tout appui aux résistances nationales antifascistes. Pour eux le camp militaire des alliés, fussent-ils russes, américains, français ou anglais n’était ni meilleur ni pire que celui des nazis. Ils considéraient que l’abandon de la position marxiste traditionnelle de neutralité dans la guerre impérialiste, c’est-à-dire, opter pour l’un des deux camps en lutte, supposait l’abandon de toute perspective révolutionnaire de lutte de classe et de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire24.

De la même manière, ils affirmaient que l’avance des troupes russes ne supposait aucun progrès de la révolution mais au contraire impliquait l’expansion du stalinisme, c’est-à-dire, de la contre-révolution triomphante en Russie qui par sa politique extérieure avait déjà étranglé la révolution espagnole et qui réprimait toute manifestation révolutionnaire en Pologne, Tchécoslovaquie, Roumanie, Allemagne, Hongrie ou Bulgarie.

Par ailleurs, Munis, Péret et Natalia rejetaient aussi, comme contre-révolutionnaire, la consigne de lutte contre le nazisme et de défense de la démocratie. Le choix ne pouvait être fascisme ou démocratie, mais plutôt communisme ou barbarie : l’alternative déjà défendue par Rosa Luxembourg et Lénine pendant la Grande Guerre. Il y a lieu de souligner que Jaime Fernandez maintint en France, sans contact aucun à ce moment-là avec ses camarades exilés au Mexique, une attitude internationaliste qui lui valut plusieurs mois de prison pour avoir refusé son incorporation tant dans le maquis (c’est-à-dire la résistance nationale) que dans la Légion Etrangère. Avec un groupe de camarades, dans la région d’Angers, ils rédigèrent plusieurs tracts qui défendaient le défaitisme révolutionnaire. Grâce à cette position il parvint à convaincre des militants anarchistes et des jeunesses socialistes, ce qui lui valut l’ire des staliniens. Parmi ces militants se trouvaient, outre Jaime Fernandez, Manuel Parada (ouvrier affilié aux jeunesses socialistes), Tomas Ballesta (cénétiste de la Colonne Durruti), Jorge Soteras ( militant de la CNT) et Felix Castellar.

Les désaccords entre le Groupe Espagnol et la direction de la IV° Internationale allaient en s’amplifiant et devenaient insurmontables. Les positions de Munis, Péret et Natalia Sedova trouvèrent un écho dans plusieurs sections de la IV° Internationale : en Italie le Partito Operaio Comunista (POC) fondé par Fosco et dirigé par Romeo Mangano, en France la tendance Pennetier-Galienne du PCI ainsi que les majorités des sections anglaise et grecque.

Le Groupe Espagnol de la IV° Internationale au Mexique édita deux numéros du 19 de Julio et à partir de février 1943 une publication à caractère théorique, intitulée Contra la Corriente, destinée à défendre les principes de l’internationalisme marxiste. Cette dernière fut remplacée en mars 1945 par une nouvelle publication, de caractère plus pratique et combatif, intitulée Revolución25.

Chez l’éditeur mexicain du même nom, Munis et Péret, ce dernier sous le pseudonyme de Peralta, publièrent plusieurs brochures. Ils y développaient leurs théories sur la nature de l’Etat russe qui était défini comme capitaliste d’état, sur la guerre impérialiste et le rôle des révolutionnaires, sur la guerre civile espagnole et le rôle contre-révolutionnaire assumé par le stalinisme. Ils y critiquaient aussi la IV° Internationale26, notamment le parti américain (SWP).

En 1943 les deux groupes trotskystes espagnols (l’officiel et le moliniériste) fusionnèrent, anticipant de quelques mois la solution du cas Molinier aux niveaux français et international.

Les trotskystes espagnols, exilés en France, avaient publiés Comunismo clandestinement, sous l’occupation hitlérienne. Leur idée directrice était d’imprimer un contenu de classe à la participation des espagnols aux luttes menées par les masses françaises. Début 1945 ils commencèrent la publication d’un journal intitulé Lucha de Clases dans lequel ils défendaient l’alternative marxiste classique «  communisme ou barbarie » face à la non moins classique option bourgeoise de défense de la démocratie contre le fascisme.

A la reprise des contacts entre le Groupe Espagnol en France et le Groupe Espagnol au Mexique s’imposa un changement de nom de l’organisation qui adopta à partir de 1945 celui de Grupo comunista internacionalista de España (Groupe communiste internationaliste d’Espagne, GCI). En 1946, Jaime Fernandez et Andres Colombo effectuèrent un voyage clandestin en Espagne destiné à récolter des informations et à rétablir des contacts. Andres Colombo fut arrêté et emprisonné pendant deux ans.

En juin 1947 Munis, Péret et Natalia Sedova entamèrent un processus de rupture avec le trotskysme officiel par la rédaction de deux textes qui critiquaient durement la direction de la Quatrième : « Carta abierta al Partido comunista internacionalista, seccion francesa de la IV internacional » (« Lettre ouverte au Parti Communiste Internationaliste, section française de la Quatrième Internationale ») et « La Cuarta Internacional en peligro » (« La quatrième Internationale en danger »). Ces deux textes furent préparés en vue du débat interne du Congrès Mondial.

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En 1948, alors que Munis et Péret résidaient en France, se produisit la rupture définitive avec le trotskysme officiel au Deuxième Congrès de la Quatrième Internationale (avril 1948). Le Congrès refusa de condamner la participation des révolutionnaires à la défense nationale, c’est-à-dire, à la résistance et approuva une résolution dans laquelle la rivalité Etats-Unis versus URSS était présentée comme la contradiction mondiale principale. Cela venant s’ajouter à la consigne de défense inconditionnelle de l’URSS, car malgré tout elle continuait à être considérée comme un Etat ouvrier dégénéré, impliquait, selon Munis, que l’on se convertissait en une « conscience critique » du stalinisme, c’est à dire, en un appendice gauchiste stérile du stalinisme. Et ce qui était encore beaucoup plus grave : le congrès substituait à la contradiction marxiste fondamentale de la lutte des classes entre bourgeoisie et prolétariat la contradiction nationaliste d’appui à l’URSS dans sa rivalité aux Etats-Unis.

Munis qualifia ces positions du Deuxième Congrès de la Quatrième Internationale d’aberrantes. Il élabora un document de rupture de la section espagnole avec le trotskysme dans lequel il approfondissait et confirmait la définition de la Russie comme capitalisme d’Etat, sans aucun vestige socialiste et comme puissance impérialiste27. La rupture avec le trotskysme officiel (majoritaire) produisit une scission entre ceux qui décidèrent de rester dans la section espagnole de la Quatrième Internationale, c’est-à-dire, Eduardo Mauricio (alias O. Emem, Morris, Ernesto), Robert Font Farran (Adrien, A. Roura), Sebastian Garcia (Damien), Antonio Rodriguez Arroyo (alias Rodas, frère du militant du POUM «Quique»), etc… ; et ceux qui décidèrent de quitter la Quatrième, en rupture ouverte avec le trotskysme officiel en se constituant comme Grupo comunista internacionalista español (Groupe communiste internationaliste espagnol, GCI) : Munis, Jaime Fernandez, Esteban Bilbao, Agustin Rodriguez, Benjamin Péret, José Quesada, Roberto Montero et d’autres.

Le GCI s’unit à d’autres militants internationalistes pour constituer, en hiver 1948, une éphémère Union Ouvrière Internationale, dans laquelle participait également un petit noyau vietnamien. Le groupe comptait une cinquantaine de militants tant à Paris qu’en province: G. Munis, Benjamin Péret, Jaime Fernández, Paco Gómez, Sania Gontarbert, Sophie Moen, Edgar Petsch, Agustín Rodríguez, etc… Il publia un bulletin ronéotypé, « La Bataille internationale ».

B) LA CONTINUITE HISTORIQUE DU GCI, THESES FONDAMENTALES ET DEVELOPPEMENT ULTERIEUR DE LA PENSEE DE MUNIS (1948-1989).

La réorganisation du GCI en France était le premier moment d’une lutte clandestine en Espagne28. Le GCI parvint à établir une infrastructure minimale à Barcelone et à Madrid. Il publia et diffusa quelques brochures et tracts dans lesquels étaient dénoncées les horreurs et la nature authentique du stalinisme espagnol et de la dictature fasciste. En mars 1951, pendant la grève générale des traminots de Barcelone, le groupe lança des tracts29 dans lesquels il affirmait le caractère spontané du mouvement, en opposition à une propagande franquiste qui en rendait responsable les archi connus «maçons et communistes » payés par l’or de Moscou.

A cause de ces tracts et brochures qui dénonçaient la politique contre-révolutionnaire des staliniens en Espagne30, Munis, Jaime et plusieurs de leurs camarades furent condamnés, les deux premiers à dix et huit ans d’emprisonnement, respectivement ; María Fernández-Grandizo Martín à quatre ans; Jesús López Atance y Ángel Cebollero Constante à trois ans; et les autres: Ernesto Tojo Gaitán, Ignacio Leyva Valenzuela, Pedro Blanco Pérez y Miguel Pila Penagos « Cholo » à un an.

En sortant de prison en 1957, Munis renoua en France avec l’activité politique. En 1958, il fonda avec Benjamin Péret, le poète surréaliste français, et d’anciens camarades (entre lesquels se trouvait Jaime Fernandez), le groupe FOR (Fomento Obrero Revolucionario, Ferment Ouvrier Révolutionnaire) dans lequel il milita jusqu’à sa mort. L’organe d’expression du groupe était Alarma. Benjamin Péret mourut en septembre 1959.

Munis fut expulsé de France. Il résida pendant quelques mois à Milan, où il entra en contact avec les groupes et les idées de la Gauche communiste italienne (bordiguistes et proches). Il soutint d’amples et profondes discussions avec Onorato Damen, dirigeant du groupe Battaglia Comunista d’où résultèrent sympathie et respect mutuel. Les thèses du FOR furent diffusées en Italie par la revue Azione Comunista. Il signé à Milan deux de ses plus importants textes théoriques : Les syndicats contre la révolution en 1960 et Pro Segundo Manifiesto Comunista (Pour un second Manifeste Communiste) en 1961.

Dans le livre consacré aux syndicats31, Munis poursuivit l’analyse historique du syndicalisme commencée par Péret. Le syndicalisme y est défini brillamment comme un organe fondamental du capitalisme au sein du prolétariat. Pour Munis et Péret, le syndicat est inconcevable sans le travail salarié, ce qui suppose à son tour l’existence du capital. La fonction du syndicat est de réglementer la vente de la force de travail. Et cette fonction est devenue indispensable pour l’ordre capitaliste contemporain. De là son importance croissante, partout, en tant que structure complémentaire de l’appareil étatique. Les syndicats sont en train de passer, selon Munis, d’une phase de libre concurrence entre l’offre et la demande à une phase d’encadrement de l’offre (de travail) pour la demande. Ou bien ce qui est la même chose : les syndicats ont abandonné leur fonction d’intermédiaire dans l’achat-vente de la marchandise force de travail, pour un contrôle rigide de cette marchandise, se transformant en appareil d’état ou en monopole capitaliste. De fait, dans de nombreux pays comme le constate Munis, les syndicats sont devenus des sociétés anonymes d’investissement, possédant banques et entreprises, qui directement ou indirectement participent aux bénéfices capitalistes. Les syndicats arrivent à dicter directement, au nom du capital, toutes les conditions de travail.

Munis, dans une perspective révolutionnaire, affirma que toute tentative pour donner une orientation subversive aux syndicats était condamnée à l’échec. La transition vers le socialisme impliquerait nécessairement la destruction des syndicats. Munis expliquait le faible taux de syndicalisation par la méfiance et la répulsion des travailleurs. Bien sûr, les travailleurs s’adressent au syndicat en cas de conflit ou de violation des droits établis par la législation capitaliste de la même manière qu’ils se dirigeraient vers un commissariat de police en cas de vol ou d’agression.

Munis affirma que les syndicats avaient leur vie propre, sans aucun autre recours à la classe ouvrière que celui de l’utiliser comme un élément docile de manœuvre pour la défense de leurs intérêts institutionnels, entrepreneuriaux ou corporatifs.

La critique des syndicats par Munis est de caractère stratégique, en défense des principes marxistes fondamentaux. Pour Munis et Péret, les syndicats ne sont pas une aile droite ou réformiste du mouvement ouvrier mais un pilier indispensable de la société capitaliste actuelle et de ses nouvelles exigences d’exploitation du travail salarié.

Les syndicats, comme le remarquait Munis, s’adaptent parfaitement à la loi de concentration du capital et au développement des coercitions sociales et idéologiques que cela suppose. Le capital n’est pas un propriétaire, mais une fonction économique, une relation sociale : celle qui s’établit entre la classe qui achète la force de travail et la classe libre de toute propriété, qui se voit obligée de vendre sa force de travail car il s’agit de son seul moyen de subsistance. Les syndicats sont l’intermédiaire dans cet acte d’achat-vente de la marchandise force de travail. Ils s’adaptent parfaitement au processus de concentration monopoliste du capital. Leur destin est lié au capital et non à la révolution. Plus la concentration monopoliste du capital est forte plus grand est le pouvoir syndical. Munis affirmait que les leaders ouvriers peuvent se présenter, moyennant la suppression du capitaliste privé, comme la solution aux contradictions sociales ; mais cela signifierait le passage vers une société de plus grande exploitation.

Dans le livre Pour un second Manifeste Communiste, dont l’origine se trouve dans un texte de 1949 intitulé «Le prolétariat face aux deux blocs», Munis étudia la révolution russe et sa trajectoire vers le stalinisme32. Munis et ses camarades affirmèrent que la révolution russe fut une révolution politique, non socialiste, mais permanente, au sens de Trotsky dans ses livres 1905 et La révolution permanente et de Lénine dans ses Thèses d’avril. Une révolution qui liait la destruction de la société féodale et tsariste avec les premières tâches de la révolution bourgeoise assemblée avec des mesures socialistes. Mais le triomphe de la révolution communiste en Europe était indispensable. L’échec de l’extension internationale de la révolution, isolée et assaillie en Russie, contraignit à l’instauration de la NEP et de son corollaire le capitalisme d’Etat, même si cela se fit sous le contrôle du prolétariat. La NEP était en réalité le signe de la fin de la révolution permanente et du début d’une régression sur le plan révolutionnaire. La contre-révolution stalinienne dota la Russie d’un capitalisme d’Etat aussi impérialiste, quoique bien plus faible, que son rival américain.

Le grand mensonge qui divisa et enchaîna le mouvement ouvrier international fut de présenter ce capitalisme d’Etat russe comme le socialisme. Tous les partis communistes jouèrent, dans leurs pays respectifs, un rôle contre-révolutionnaire inappréciable pour le capitalisme international.

Munis qualifia la IV° Internationale et les différentes révolutions communistes nationales dans les pays de l’Est européen, la Chine, Cuba, Algérie…, d’avancées de la contre-révolution stalinienne. Il affirma, à l’apogée des luttes de libération nationale des années soixante, que toute lutte nationale était réactionnaire, puisqu’en pleine décadence du capitalisme, conçue comme crise de civilisation, il ne s’agissait pas de développer le capitalisme dans une quelconque partie de la planète, mais de le détruire partout.

Le texte de Munis, signé du FOR, terminait sur la proclamation d’un programme qui unissait des revendications clés de la lutte économique de la classe ouvrière, résumées par le slogan « Moins de travail et plus de paye » et des revendications politiques telles que : liberté de la presse, droit de grève, de réunion et d’organisation en marge des partis et des syndicats. Ce programme concluait sur des objectifs programmatiques communistes tels que suppression du travail salarié, suppression des frontières et instauration de la dictature du prolétariat, inséparable de la plus stricte démocratie au sein des masses travailleuses.

Après avoir écrit ces deux livres, qui exprimaient le point culminant de sa pensée politique, Munis put s’établir de nouveau en France. Il y eut en 1966 une tentative de relance du groupe dans l’Espagne franquiste par la publication d’un appel33. Munis poursuivit son travail d’organisation dans le FOR et son travail propagandiste et théorique dans Alarma.

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Entre 1966 et 1972 il participa à certaines initiatives et débats avec les différents courants révolutionnaires surgis de l’ébullition sociale et politique que soulevèrent en France et en Italie, mai 1968 et l’automne 1969 respectivement. Le passé révolutionnaire de Munis et son travail théorique innovant dans les domaines du syndicalisme, du stalinisme et du capitalisme d’Etat, lui conférèrent un certain prestige. Plusieurs de ses apports théoriques furent recueillis et appropriés par divers partis et tendances politiques.

Il est bien entendu que ce prestige ne se transforma en aucune façon en mode ou gloire éphémère, genre Marcuse, mais en un solide point d’appui théorique au milieu du marasme et de la confusion que cinquante années de contre-révolution stalinienne avaient imprimés dans la pensée marxiste.

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En 1975, Spartacus publia en français un nouveau livre de Munis qui approfondissait et synthétisait ses critiques du stalinisme et du capitalisme d’Etat russe34.

Entre 1973 et 1976 il publia dans Alarma, organe du FOR, trois articles théoriques importants. Dans celui de 1973, intitulé : «Classe révolutionnaire, organisation politique et dictature du prolétariat »35, il reprenait en le critiquant le vieux thème développé par Lénine, à partir de Kautsky, dans « Que faire ?», sur la relation masse/avant-garde politique et sur l’introduction de l’extérieur de la conscience révolutionnaire dans la classe ouvrière par une minorité. Munis y effectue une exposition encyclopédique extrêmement intéressante des conceptions de la dictature du prolétariat que développent, tout au long de l’histoire, les différents courants marxistes depuis Lénine et Otto Rühle jusqu’aux bordiguistes et conseillistes. Il les y soumet aussi à une critique rigoureuse.

En 1974 parut dans Alarma une critique acérée d’un groupe révolutionnaire concret 36 dans lequel était mis en débat le caractère de la décadence du capitalisme ainsi que l’existence ou non d’une crise économique de surproduction, et de l’influence positive ou négative que cela aurait sur une explosion révolutionnaire. Munis niait l’existence d’une crise économique de surproduction, et qui plus est niait, que celle-ci, au cas où elle aurait existé, serait le point de départ d’une situation révolutionnaire.

En 1976 Munis publia dans Alarma un article intitulé «Conscience révolutionnaire et classe pour-soi »37, qui complétait les deux articles précédemment commentés.

Entre 1977 et 1981, au début de la transition démocratique, eut lieu une nouvelle relance de FOR en Espagne. En avril 1977 parut le premier numéro de la troisième série d’Alarma, dont la publication remontait à 1958. En 1977 parut La Reafirmacion, épilogue de la nouvelle édition que fit l’éditeur ZYX de son livre sur la guerre civile38.

Dans cette Reafirmacion, Munis, bien qu’il révise certains aspects du livre publié en 1948, fait l’apologie de la révolution espagnole qu’il considère comme plus profonde que la révolution russe. Pour Munis, l’insurrection de juillet 1936 et les évènements de mai 1937 sont le moment culminant de la vague révolutionnaire mondiale ouvert en 1917 en Russie. Munis ne considéra jamais que Mai 1937 fut une lutte fratricide entre travailleurs, il resta fidèle à l’analyse trotskyste des années trente. Il affirma et réaffirma que l’échec de la révolution espagnole est dû à l’absence d’un parti révolutionnaire. En juillet 1936, les travailleurs désarmés vainquirent l’armée capitaliste ; en mai 1937 les ouvriers armés affrontèrent la contre-révolution, incarnée par le Parti Communiste, mais furent mis en déroute par leurs propres dirigeants, par leurs propres organisations syndicales et politiques. Sans théorie révolutionnaire, il n’y a pas de révolution. Sans parti révolutionnaire, toute insurrection est condamnée à l’échec. En juillet 1936, la classe ouvrière était désarmée mais elle avait des objectifs politiques clairs : combattre le fascisme et le soulèvement militaire. L’absence d’un parti révolutionnaire eut pour conséquence une situation historique paradoxale : la classe ouvrière en armes et maîtresse de la rue laissa l’appareil d’Etat aux mains de la bourgeoisie républicaine. En mai 1937, la classe ouvrière en armes tenta de défendre les conquêtes révolutionnaires de juillet, mais elle était politiquement désarmée : aucune organisation ouvrière de masse ne posa comme objectif la prise du pouvoir. Les organisations minoritaires qui le firent, furent interdites et poursuivies. Franco n’eut pas besoin d’écraser la révolution, les staliniens et les républicains l’avaient déjà fait.

Bien que Munis se consacra au travail d’organisation du FOR, il ne délaissa jamais le travail théorique. Il publia en 1983 une brochure de critiques des divers groupes trotskystes existants, laquelle par ailleurs, actualisait et résumait ses études sur le stalinisme39. En février 1986, il participa à des journées d’études, convoquées par le FOR, sur le bilan révolutionnaire de la guerre civile espagnole. Participèrent aussi à ces journées des militants provenant d’un ample éventail de courants politiques.

Munis mourut ignoré à Paris le 4 février 1989. Il laissait un livre achevé mais non publié, consacré à l’étude de l’Etat et des problèmes que pose sa suppression dans une société communiste. Ce livre subit la critique rongeuse des souris, littéralement.

Par ses critiques rigoureuses et originales, la pensée politique de Munis est un point de référence irremplaçable pour le marxisme révolutionnaire. Ce fut un militant toujours fidèle au combat de sa classe. Ses analyses sur le syndicalisme et le stalinisme, réalisées à contre-courant, sont extraordinairement intéressantes et lucides. Ce fut l’un des rares marxistes de la génération écrasée par le stalinisme qui sut résister aux assauts de la contre-révolution. Il nous laisse en héritage un travail théorique inappréciable. En France, les œuvres complètes de Benjamin Péret ont déjà été éditées. Il n’est guère étrange qu’un théoricien marxiste aussi intéressant et novateur que Munis soit ignoré dans l’aride, endogamique et très pauvre panorama culturel et politique espagnol. Il n’est donc pas curieux que les livres de Munis, tous publiés en castillan, soient pratiquement inconnus, même des spécialistes en histoire contemporaine ou en pensée politique.

Paolo Casciola, Agustín Guillamón, Eulogio Izquierdo et Marco Novarino: Introduction à Documentación histórica del trosquismo español, Ediciones de la Torre, Madrid, 1996. Philippe Bourrinet nous a apporté quelques renseignements.

Traduction de Enrique Muñoz.

Note:

Maintenant (2009) il y a des traductions au français et à l’italien du livre Jalones
de derrota, promesa de victoria
, et on été edités quatre volumes, en espagnol, des Oeuvres complètes.

MUNIS, G.: Obras completas. Brenes/Llerena, Muñoz Moya editores.

Tomo I: Revolución y contrarrevolución en Rusia. (“Partido-Estado” y otros textos). Llerena, Muñoz Moya, 1999.

Tomo II: Teoría y práctica de la lucha de clases. (“Pro Segundo Manifiesto comunista” y otros textos). Llerena, M. Moya, 2001.

Tomo III: Internacionalismo. Sindicatos. Organización de clase. (Artículos escritos y publicados en México; “Los sindicatos contra la revolución” y otros textos). Brenes, M. Moya, 2009.

Tomo IV: Jalones de derrota, promesa de victoria. Crítica y teoría de la Revolución española (1930-1939). Brenes, M. Moya, 2003.

Notes:

[1] Sans vouloir être exhaustifs nous présentons les articles et livres les plus remarquables, tout en signalant l’importance des nombreux articles publiés par la revue Cahiers Léon Trotsky :

  • Bonamusa, F.: Andreu Nin y el movimiento comunista en España (1930-1937). Anagrama, Barcelona, 1977.
  • Broué, Pierre : Léon Trotsky. La révolution espagnole (1930-1940). Editions de Minuit, Paris, 1975.
  • Broué, Pierre : « La mission Wolf en Espagne ». Cahiers Léon Trotsky, n°10, 1982.
  • Broué, Pierre : Staline et la révolution. Le cas espagnol. Fayard, Paris, 1993.
  • Durgan, Andrew : Dissident comunism in Catalonia 1930-1936. Thèse (1989). Version espagnole : BOC 1930-1936. Laertes, Barcelona, 1996.
  • Durgan, Andrew : «Les trotskystes espagnols et la formation du POUM». Cahiers Léon Trotsky n° 50,1993.
  • Durgan, Andrew : «Trotsky, the POUM and the Spanish Revolution». Journal of Trotsky Studies, n° 2,1994.
  • Guillamon, Agustin: «G. Munis, un révolutionnaire méconnu». Cahiers Léon Trosty nº 58, 1993.
  • Guillamon, Agustin : «Un théoricien révolutionnaire: Josep Rebull». Cahiers Léon Trotsky nº 71, 2000.
  • Pages, Pelai : El movimiento troskista en España (1930-1935). Peninsula, Barcelona, 1997.
  • Pages, Pelai : «  Le mouvement trotskyste pendant la guerre civile d’Espagne ». Cahiers LT,n° 10,1982.

 

[2] Voir Guillamon, Agustin: «Relaciones y correspondencia entre Nin y Ambrogi, 1930-1931». Balance. Serie estudios, n° 2,(mars 1994).

[3] Sur Fosco et Virginia Gervasini, voir : Casciola, Paolo : « Appunti di Storia del trotskysmo italiano (1930-1945) ». Quaderni Studi Pietro Tresso, n°1 (mai 1986) et « Virginia Gervasini (1915-1993) », Quaderni…. Fuori collezione (janvier 1994).

[4] Bucci, Fausto et Casciola Paolo: «Cristofano Salvini (1895-1953). Un rivoluzionario italiano nella guerra civile spagnola». Quaderni ….., n°38, janvier1996.

[5] Sur la Colonne Lénine voir Guillamon, Agustin : «Los bordiguistas en la guerra civil española ». Balance, n°1, novembre 1993.

[6] Voici une liste incomplète des miliciens de la Colonne Internationale Lénine du POUM : deux espagnols, le sergent Piquer (qui finira dans les rangs des staliniens) et le journaliste Albert Just ; les bordiguistes italiens (exilés en France et en Belgique) Enrico Russo (chef militaire de la colonne), Bruno Zecchini, Renato Pace, Duillio Romanelli, Berardino Fienga et Emilio Lionello (Giacchetta) ; du côté des bolcheviks-léninistes, les italiens Domenico Sedran (Adolfo Carlini), Placido Mangraviti, Giuseppe Guarneri, Piero Milano, Cristofano Salvini (Tosca) et Lionello Guido, les français Robert de Fauconnet, Vallade et Emmanuel Loubier, l’allemand Telman, le tchèque Victor Ondik et les belges Pierre Wauvermans et Pierre Launoj ; parmi les maximalistes italiens, Renzo Picedi, Etrusco Benci, Giuseppe Fusero (« Mario »), Francesco Martini, Anteo Luzzato, Giuseppe Bogoni (Martin) et Pietro Fancello ; sans appartenance partisane connue, le français Jean-Claude Lafargue (lieutenant de la Colonne), les italiens Mario Traverso (dramaturge anarchiste), Mario Bramati (Monza), Giuseppe Morini et le journaliste Bruno Sereni. Et aussi deux femmes: la maximaliste Rosa Winkler et la BL Virginia Gervasini qui avec Guarneri avaient dirigé l’assaut de l’hôtel Falcon. N´oublions pas le romancier en langue française Jean Malaquais, juif et polonais.

[7] Voir plus loin. Note du traducteur

[8] Voir plus loin. Note du traducteur

[9] La Voix Léniniste. NdT

[10] Bulletin. NdT

[11] Du 3 au 6/7 mai 1937. NdT.

[12] Témoignage de Virginia Gervasini (Sonia) recueilli par Paolo Casciola (Varese, 8 mars 1993).

[13] Bien qu’on puisse lire dans Le Soviet, n°14, du 01/12/1937  une reproduction en français d’un document qui indique: « Nous traduisons ce tract qui a été diffusé en langue espagnole »

[14] «Bien entendu cette spontanéité, toute relative, doit s´expliquer. Depuis le 19 juillet avaient été créés un peu partout à Barcelone et en Catalogne des « Comités de Défense », organisés surtout par des éléments de la CNT et de la FAI à la base […] on peut dire que le 3 mai ce furent eux qui mobilisèrent la classe ouvrière. Ils furent les groupes d´action du mouvement. » GORKIN, Julian : Réunion du sous-secrétariat International du POUM, 14 mai 1937. Rapport du camarade GORKIN sur « les journées de mai ».

Voir Guillamon, Agustin: Barricadas en Barcelona. La CNT de la victoria de julio de 1936 a la necesaria derrota de mayo de 1937. Ediciones Espartaco Internacional, Barcelona, 2007.

[15] Hispanisme destiné à rendre le sens : « membre ou militant de la CNT ». NdT.

[16] Etat autonome de Catalogne. NdT.

[17] Guillamon, Agustin : «La Agrupacion de Los Amigos de Durruti (1937-1939)». Balance. Cuadernos monograficos de historia, serie de estudios e investigacion, n° 3, 2ième édition révisée (mai 1995)

[18] Il est intéressant de se faire une idée du nombre de militants des organisations révolutionnaires minoritaires en mai 1937 : Amis de Durruti : entre quatre et cinq mille ; trotskystes de la section BL d’Espagne : une trentaine ; les trotskystes du groupe BL Le Soviet : environ huit ; cellule 72 du POUM : une douzaine.

[19] Témoignage de Jose Quesada. Broué Pierre : Léon Trotsky. La révolution….

[20] Entrevue entre Guillamon et Munis à Barcelone, le 16 novembre 1984 :

« Question : Il y eu-t-il collaboration de la Section Bolchevik-Léniniste avec les groupes de la gauche révolutionnaire comme les Amis de Durruti ou Rebull, qui fit une critique du Comité Exécutif du POUM et de Nin ?

G.Munis : Je ne me souviens pas de ces choses. Je n’ai pas en mémoire les détails, mais en tout cas je ne connaissais personne des Amis de Durruti ni Rebull ni tous ces gens avant le mois de mai.

Question : Et après les évènements de mai ?.

G.Munis : Ensuite j’ai essayé de contacter Rebull (en France) pour voir s’il y avait des possibilités de faire quelque chose ensemble, mais il renonça. Rebull collabora pendant la guerre (Seconde Guerre Mondiale) à Franc-Tireur. Il intervint dans la Résistance, or nous considérions la Résistance comme une des parties de la guerre impérialiste à laquelle les révolutionnaires ne devaient pas participer. »

[21] Contre-thèses de la cellule 72 du Comité local du POUM rédigées par Josep Rebull dans : Bulletin intérieur n°1. Organe de discussion pour le deuxième congrès du Comité local de Barcelone du POUM, Barcelone, 23 avril 1937. Bulletin intérieur n°2. Organe….., 29 mai 1937.

[22] Questionnaire de Guillamon à Rebull, 16/12/1985 :

« Question : La cellule 72 essaya-t-elle d’établir des contacts avec d’autres groupes dans l’intention de créer un front révolutionnaire, c’est-à-dire avec les Amis de Durruti, Les Jeunesses Libertaires, Balius, Munis ou d’autres secteurs du POUM ?

Josep Rebull : Les seuls contacts avec les Amis de Durruti eurent lieu durant les journées de mai, mais le peu d’importance numérique de ce groupe sans lien avec la base ainsi que la modeste représentativité de la cellule 72 n’offrirent pas de place à un accord pratique, par exemple, adresser avec nous un manifeste aux ouvriers en lutte. Je ne me souviens pas d’avoir parlé à Munis avant l’exil à Paris, des conversations sans grande importance. »

On concède une importance excessive aux contacts entre Balius et Moulin que certains auteurs comme Pavel et Clara Thalman, avec plus d’imagination que de preuves, convertissent en une irrésistible influence de Moulin sur la pensée de Balius. Une lecture sommaire de El Amigo de Durruti suffit pour constater que Balius et les Amis de Durruti ne sont ni marxistes ni influencés en aucune manière par le marxisme.

[23] G.Munis: El SWP y la guerra imperialista. Ed. Revolucion, Mexico, 1945.

[24] G.Munis: Los revolucionarios ante Rusia y el stalinismo mundial. Ed. Revolucion, Mexico, 1946.

[25] Revolucion, organe du Groupe Espagnol au Mexique de la IV° Internationale, du numéro 1 de mars 1945 aux numéros 6-7 d’août-septembre 1945. Edité au Mexique. Revolucion, bulletin de la Section Espagnole de la IV Internationale, du numéro 1 de juillet 1948 au numéro 2 de novembre 1948. Edité à Paris.

[26] Les livres et brochures éditées par l’éditeur Révolution au Mexique furent dans l’ordre chronologique :

  • G.Munis: El Socialist Workers Party y la guerra impérialista. (Le Socialist Workers Party et la guerre impérialiste), 1945.
  • G.Munis: Los revolucionarios ante Rusia y el stalinismo mundial. (Les révolutionnaires devant la Russie et le stalinisme mondial), 1946.
  • Peralta: Le « manifeste » des exégètes, 1946.
  • G.Munis: Jalones de derrota, promesa de victoria. (Leçons d’une défaite, promesse de victoire), 1948.

 

[27] Grupo Comunista Internacionalista : Explicacion y llamamiento a los militantes, grupos y secciones de la IV Internacional (Explication et appel aux militants, groupes et sections de la IV Internationale). Paris, septembre 1949.

[28] Esteban Bilbao, José Quesada et d´autres, quittèrent le GCI parce qu´ils étaient en désaccord avec Munis, et ils considéraient une « aventure » l’essai de commencer une lutte révolutionnaire à l’ Espagne franquiste. (Voir la lettre de Esteban Bilbao à Munis de janvier 1951).

[29] Le tract intitulé « ¡Abajo Franco y Falange, viva la huelga!» (A bas Franco et la Phalange, vive la grève!) était signé d’un «Grupo de los primeros espontaneos de la revolucion mundial» (Groupe des premiers spontanés de la révolution mondiale). Voir Alarma, primera y segunda serie, 1958-1976. FOR (Fomento Obrero Revolucionario).

[30] Cette brochure s’intitulait «Cuatro mentiras y dos verdades. Política rusa en España» (Quatre mensonges et deux vérités. Politique russe en Espagne) : Alarma…..p 16-36.

[31] Péret et Munis : Les syndicats contre la Révolution. Ed Le terrain vague, Paris, 1968.

[32] Fomento Obrero Revolucionario: Pro Segundo Manifiesto Comunista. Le terrain vague, Paris 1965. Version bilingue hispano-française.

[33] Fomento Obrero Revolucionario, Llamamiento y exhorto a la nueva generacion (Appel et exhortation à la nouvelle génération). FOR, Paris, 1966.

[34] Munis, G.: Parti-Etat, stalinisme, révolution. Spartacus, Paris, 1975.

[35] Munis, G.:«Clase revolucionaria, organización política, dictadura del proletariado». Alarma, segunda serie, numeros 24 y 25, janvier-mai 1973

[36] Munis, G.: « Trayectoria quebrada (trajectoire brisée) de Révolution Internationale ». Alarma, 1974.

[37] Munis, G.: «Consciencia revolucionaria et clase para si ». Alarma, segunda serie, numero 31, janvier-avril 1976.

[38] Munis, G.: Jalones de derrota, promesa de victoria. Crítica y teoría de la revolución española 1930-1939. Ed Zero-ZYX, Madrid, 1977, dont le chapitre 6 sur mai 1937 a aussi été publié en brochure. Il existe autre édition à Muñoz Moya Editores, Brenes, 2003. (Il existe une traduction française récente de la première version paru au Mexique en 1948: Leçons d’une défaite. Promesse de victoire. Critique et théorie de la révolution espagnole 1930-1939. Editions Science Marxiste, Montreuil, 2007. Il y a aussi une traduction italienne : Edizioni Lotta comunista, Milano, 2007).

[39] Munis, G.: Analisis de un vacio. Cincuenta años despues del trotskismo.( Analyse d’un vide. Cinquante ans après le trotskysme) Alarma, Barcelona, 1983.

Couverture scannée par Agustín Guillamón


2 Réponses to “Le trotskysme espagnol de 1936 à 1948 et le développement ultérieur de la pensée de Munis (1948-1989)”

  1. Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Le trotskysme espagnol de 1936 à 1948 et le développement ultérieur de la pensée de Munis (1948-…Jaime Fernández Rodríguez (1914-1998), compagnon de lutte de G. MunisIl n’est pas suffisant […]

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  2. Poumable « Poumista Says:

    […] Grandizo Munis: Préface à “Pour un second Manifeste communiste” (1965) * Le trotskysme espagnol de 1936 à 1948 et le développement ultérieur de la pensée de Munis (1948-… (1996) * Eulogio Fernández/Agustín Guillamón: Jaime Fernández Rodríguez (1914-1998), compagnon […]

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