1917, la révolte des soldats russes en France

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Livre de Rémi Adam (Les Bons Caractères). 13€50.

Note de lecture parue dans Echanges N°124 (printemps 2008):

Si on connait un peu les mutineries de 1917 [1], bien qu’elles aient été occultées pendant longtemps, la révolte des soldats russes et sa répression ne sont guère mentionnées en détail, d’autant moins qu’elles s’insèrent aussi dans un autre chapitre, celui des tentatives occidentales de briser la révolution bolchevique. Cet ouvrage, excellemment documenté, en livre tous les détails et une analyse fine, sans langue de bois politique, de la manière  dont les réactions tout simplement humaines se transforment en une révolte d’abord limitée puis transcendée, par les réactions du système qui veut se pérenniser, en une contestation de l’ensemble de ce système. Ce qui ne peut être résolu que par la force.

Les premières hécatombes de la guerre, sans compter celle de Verdun en 1916, conduisirent les maîtres bouchers français à penser qu’ils pouvaient puiser dans ce qu’ils considéraient comme un réservoir inépuisable de chair humaine, la Russie. C’est ainsi qu’à la fin de 1915, un accord fut conclu entre la France et la Russie pour le troc d’une centaine de milliers de jeunes gens frais contre des milliers de vieux fusils et leurs munitions. Malgré les pressions, seulement 10 000 hommes furent ainsi échangés contre du matériel obsolète. Les premiers contingents russes envoyés à l’Ouest débarquèrent à Marseille, en avril 1916, après un périple de trois mois, dans un grand déploiement d’intox patriotique. Ils conservaient un encadrement russe jusqu’aux généraux et en septembre 1916, ils purent se faire massacrer en première ligne du front. Il en fut ainsi jusqu’en mars 1917.

Arrivée de la Brigade russe à Marseille

Arrivée de la Brigade russe à Marseille

Arrivée de la Brigade russe à Marseille

Arrivée de la Brigade russe à Marseille

Mais alors la donne avait changé: en Russie, la révolution avait commencé en février 1917 et ne pouvait laisser insensibles des soldats moitié des prolétaires, moitié des paysans pauvres, commandés par des officiers pour la plupart dévoués au tsar déchu et pleins de morgue dans l’application d’une cruelle discipline. Ces troupes furent jetées en avril 1917 dans la désastreuse bataille du Chemin des Dames dans l’Aisne (plus de 100 000 morts en quelques jours). Cette boucherie fut une des causes des mutineries. On peut penser que cette bataille fut autant politique que militaire: le front russe s’effondrait suite à la révolution. Les États-Unis entraient en guerre le 6 avril mais leurs troupes n’étaient pas encore là. Partout chez les belligérants, Russie, Allemagne, Royaume-Uni et France, des mutineries éclataient et de nombreuses grèves témoignaient de la révolte des populations contre la guerre et les privations qu’elle entraient. les armées allemandes, libérées sur le front russe, pouvaient déferler sur la France – d’où l’offensive alliée, pour tenter une victoire qui aurait « rétabli le moral ». Ce fut le contraire et les mutineries, durement réprimées avec les « fusillés pour l’exemple ».

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Exécution pendant la 1° guerre mondiale (Bibliothèque Nationale)

Les troupes russes engagées en France posaient un autre problème qu’une simple mutinerie. Malgré les efforts déployés pour cacher aux soldats ce qui se passait en Russie, ils en eurent quand même connaissance. Ce qu’ils voulaient, c’était retourner en Russie mais leur révolte dépassait le simple refus d’obéissance. Ils voulaient destituer les gradés, s’organiser en comités et prendre eux-mêmes toutes décisions. Leur exemple pouvait être désastreux pour l’ensemble des troupes et il importait de les isoler le plus rapidement possible, ce qui fut fait dès la fin juin par leur déportation au camp de La Courtine, dans la Creuse, bien loin du front et des grandes villes.

Camp de la Courtine en 1915 (Source : Archives personnelles de Marc Verly)

Pour éviter des réactions, ces 10 000 hommes furent transférés avec armes et chefs tsaristes. Ces derniers tentant de faire valoir leur autorité, malgré le mépris voire la haine de « leurs » soldats. Rémi Adam montre bien le jeu de duplicité des militaires français comme russes, manipulant les informations, divisant les plus timorés, ménageant les relations diplomatiques avec le gouvernement Kérensky décidé à poursuivre la guerre et que l’affaire embarassait grandement, car personne ne parvenait à ramener le plus gros des troupes sous la discipline militaire.

Finalement, après maints atermoiements et manœuvres, la décision fut prise de réduire les rebelles par la force. Suprême hypocrisie, le siège du camp fut assuré en seconde ligne par des militaires français, la première ligne d’assaut étant formée de la petite fraction des troupes russes ralliées aux anciens chefs, « conseillés » par des militaires français et abondamment approvisionnée de  matériel français, y compris des canons de 75. L’assaut du camp, lancé après une messe, dure deux jours, les 17 et 18 septembre. Personne ne sait combien il y eut de victimes car beaucoup furent enterrées sommairement. Plus de 500 « meneurs » furent emprisonnés; d’autres dispersés dans divers camps, furent traités comme des prisonniers de guerre et surtout isolés des autres militaires et de la population. 4 500 réfractaires furent déportés en Algérie. Ce n’est qu’en 1919 que la plupart furent rapatriés en Russie. Mais entretemps, il y eut pour beaucoup d’entre eux maintes péripéties (comme l’enrôlement forcé dans les armées blanches) et des destins individuels impossibles à retracer.

On ne peut qu’être d’accord avec l’auteur lorsqu’il écrit dans sa préface que « parmi les mutineries de la première guerre mondiale… celle des soldats russes… fut la plus longue, la plus profonde… et ne put être écrasée… que par un assaut armé impliquant plus de 10 000 soldats ». Et souhaiter avec lui que « ces événements et les documents contribuent à faire comprendre le combat des soldats et du peuple russe contre la guerre et l’oppression ».

H. S.

[1] Voir Les Mutineries de 1917, de Guy Pedroncini, PUF, 1967, rééd. 1999; Les Fusillés de la Grande Guerre et la Mémoire collective, de Nicolas Offenstadt, Odile Jacob, 1999.

Couverture d'Echanges N°124 (scan BS)


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9 Réponses to “1917, la révolte des soldats russes en France”

  1. Aubert Says:

    La révolte des soldats russes en France fut éditée une premire fois chez L’Harmattan, à partir d’un travail universitaire.

    Comme le souligne H.S s’est écrit sans langue de bois et accessible à tous.

    Merci de signaler ce bouquin, qui révèle un aspect bien peu connu des retombées de la révolution russe.

    Daeninckx a je crois écrit un polar qui évoque cet événement.

    Sur les aspects méconnus de la révo russe il y a un bon petit bouquin aux Nuits Rouges sur les Communes en Ukraine.

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  2. Guillaume Says:

    Bonjour,
    Le titre du polar de Didier Daeninckx est Le der des ders (Gallimard, « Série noire », 1984).

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  3. Tietie007 Says:

    Bonjour, mon grand-père, Pierre Gortchakoff, faisait partie du corps expéditionnaire russe envoyé en Orient, sur le front de Salonique, via la France, mais en juillet 1917. Narrant son périple, avec les archives familiales, je me demandais où vous aviez trouvé vos belles photos, et si elles étaient libres de droit.

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  4. CHEVAUX BERNARD Says:

    JE RECHERCHE LES DOCUMENTS OU LES NOMS DES SOLDATS RUSSES DEPORTES EN ALGERIE EN 1917 POUR DES HERITIERS ENCORE VIVANTS. Peut-on trouver cette list et dans quel documentation. Merci pour votre réponse.
    Bernard

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  5. CHEVAUX BERNARD Says:

    Vous êtes la derniére option à pouvoir me donner ce
    renseignment, merci pour votre aide. bernard

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  6. devalloir Says:

    Bonjour, j’ai lu que quelques soldat russes étaient restés sur Limoges, je recherche mon arriere grand pere qui est arrivé avant 17 en france j’ai trace de sa résidence à limoges jusqu’en 1948…. Né à Baboule en Russie (d’après acte) ville qui ne semble pas exister… J’avais penser à la courtine y a t il des registres ?
    Merci d’avance !

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