Les groupes communistes de conseils (Mattick, 1939)

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Traduit par Serge Bricianer de « Groups of Council Communists » [*] (The Social Frontier, 05-1939). The Social Frontier était une revue américaine de gauche dirigée par George Hartmann, à laquelle contribuèrent par exemple John Dewey ou Léon Trotsky. Paul Mattick, venu d’Allemagne, vivait aux USA depuis  treize ans. Le contexte était marqué par la création d’une nouvelle centrale syndicale, le C.I.O., en 1938.

Une chose est certaine: la force sociale qu’il est convenu d’appeler « mouvement ouvrier » et qui, après un siècle d’essor continu, fut à l’apogée de son développement (quantitatif) à la veille et au lendemain immédiats de la dernière guerre, connaît maintenant un déclin indiscutable. Bien que le fait soit admis, de bonne ou de mauvaise grâce, par quiconque s’intéresse à la question, rares sont les interprétations réalistes du phénomène. S’agissant des cas où ce mouvement fut anéanti par des forces qui lui étaient extérieures, il reste à savoir pourquoi il a été éliminé en dépit de la puissance apparente qu’il avait acquise au cours de sa longue période de développement. Et, s’agissant des cas où il s’est désagrégé de son plein gré, il reste à comprendre pourquoi un nouveau mouvement n’est pas venu prendre la relève, alors que les conditions sociales de nature à engendrer des mouvements de ce genre subsistent toujours.

I

La plupart des interprétations proposées à ce jour ne sont guère convaincantes parce que – sans même parler de connaissances théoriques et empiriques trop souvent bornées – elles ont pour seul objet de justifier des prises de position partisanes, à la fois spécifiques et immédiates. Mais s’il est déjà déplorables de porter un jugement faux ou inadéquat sur les causes de l’impasse où le mouvement est engagé actuellement, il s’ensuit une impuissance bien pire encore à tracer une perspective ayant pour aboutissement la constitution d’un nouveau mouvement de classe indépendant. Les plans destinés à provoquer la résurrection du mouvement ne manquent certes pas, mais, à y regarder de plus près, on s’apercevra que tous ces beaux plans de « renouveau » ne font que reprendre les idées et redécouvrir des formes d’activité conçues, avec une netteté ou une clarté tout autres, à l’époque des débuts du mouvement ouvrier moderne. Pour réfuter l’illusion selon laquelle les principes ainsi exhumés – et qui, par comparaison avec le cours actuel des choses, paraissent radicaux – peuvent être mis en pratique utilement, il faut considérer non seulement que ces principes, liés comme ils le sont à une phase révolue du développement de la société capitalistes, ont nécessairement perdu de leur validité, mais aussi qu’ils ne conviennent plus, et qu’on ne peut faire en sorte qu’ils conviennent, à un mouvement dont la philosophie, les formes d’organisation et les activités ont eu pour base, pendant bien trop longtemps et avec beaucoup trop de succès, des aspirations le plus opposées à la substance de ses principes originels.

Rien ne serait plus vain que d’espérer une résurrection de l’ancien mouvement ouvrier; qui plus est, un éventuel nouveau mouvement se verra forcé de rompre avec les pratiques mêmes auxquelles l’ancien était censé devoir sa force. Il lui faudra éviter de remporter le même genre de victoires; loin de se vouloir une forme d’organisation tout simplement « meilleure qu’avant », il devra saisir toutes les implications que comporte le stade actuel du développement capitaliste, s’organiser en conséquence et fonder son action non sur des idées traditionnelles mais sur des possibilités et des besoins donnés. Dans les conditions présentes, revenir aux idéaux du passé ne peut signifier qu’une chose: l’avortement du mouvement ouvrier. Il ne suffit pas de constater que la lâcheté des maîtres des organisations ouvrières et de leurs sous-ordres a été à l’origine de multiples défaites, et qu’elle a décidé du sort de la grève « générale » en France [1], il faut voir aussi, et même surtout, que le mouvement ouvrier d’aujourd’hui est incapable d’aller à l’encontre des exigences capitalistes, qu’il ne peut que servir d’une manière ou d’une autre les intérêts spécifiques, historiquement déterminés, du capitalisme.

Sans s’appesantir davantage sur le cas des organisations et de ces cadres « ouvriers » qui d’emblée ont considéré leur fonction comme un moyen, et rien d’autre, de lever un tribut sur les richesses créées par les travailleurs, grâce aux combines et au gangstérisme pur et simple, ou encore grâce à l’organisation du marché du travail, un fait est patent: aujourd’hui, les dirigeants du mouvement comme les ouvriers eux-mêmes ont plus ou moins nettement conscience de leur inaptitude à affronter le capitalisme – et le cynisme, dont tant de dirigeants font preuve dès qu’ils en ont la possibilité, allant alors jusqu’à « bazarder les meubles », peut être tenu également pour l’attitude la plus réaliste, dictée qu’elle est par une perception exacte du changement de situation. Le sentiment d’impuissance, prédominant à l’heure actuelle au sein du mouvement, ne sera dissipé par un déversement de phraséologie incendiaire, pas plus qu’il ne le sera par une soumission inconditionnelle aux classes dirigeantes, comme celle qui se prépare dans les pays où les leaders ouvriers réclament à cor et à cri une « planification nationale » [2] et rêvent de résoudre la question sociale dans le cadre des rapports de production actuels. L’ancien mouvement ouvrier ne fait de la sorte que plagier les vagues propositions des formations fascistes mais, en sa qualité d’imitateur, il risque fort d’avoir moins de succès qu’elles. Pas plus, il ne barrera la voie au fascisme, et n’évitera une élimination qui va de pair avec le triomphe de son ennemi, en adoptant les méthodes et objectifs de ce dernier.

II

Bien qu’on l’ait souvent tenté, on ne saurait rendre compte du piteux état présent du mouvement ouvrier en invoquant une foule de « trahisons » perpétrées par une infinité de « renégats », ou l’ « ignorance » des besoins réels de la classe ouvrière dont ses leaders auraient fait preuve. Il n’est pas plus sérieux de rejeter la responsabilité de défaites en chaîne sur des formes d’organisations spécifiques ou sur certaines tendances philosophiques. Ou encore d’assigner pour cause au déclin actuel des « caractéristiques nationales » ou des « particularités psychologiques ». Ce déclin est en effet un phénomène général; il n’a épargné aucune organisation, quels qu’en fussent la forme ou le comportement; pas un pays, pas une formation, n’a pu échapper à cette tendance régressive. Nulle part, face à la liquidation du mouvement ouvrier sous d’autres cieux, on n’a été capable de « tirer les leçons de la défaite »; pas une organisation, ayant assisté à l’effondrement d’autres formations, n’a su « mettre à profit l’expérience pour échapper à ce destin ». Après que la Russie en eut fourni le premier exemple en 1920, la mutilation du pouvoir ouvrier s’est effectuée aisément en Turquie, en Italie, en Chine, en Allemagne, en Autriche, en Tchécoslovaquie, en Espagne; en France, elle devient maintenant un fait accompli; en Angleterre, elle le sera demain. S’il est indéniable que dans chaque pays la destruction des organisations ouvrières douées d’une capacité d’action autonome a varié d’un cas à l’autre, en fonction des particularités que le développement économique et social du pays concerné présentait, personne ne peut contester que dans tous ces pays, il a été mis fin à l’indépendance du pouvement ouvrier. Ce qui dès lors y subsiste sous le nom d’organisation ouvrière n’a rien de commun avec le mouvement ouvrier tel qu’il s’est développé au cours de l’histoire ou tel qu’il était en train de se développer dans les pays les plus arriérés, tel par conséquent qu’il fut fondé dans le but d’entretenir une opposition inébranlable, inconditionnelle, à une société divisée en travailleurs sans aucun pouvoir et en exploiteurs détenant le pouvoir économique et conséquemment le pouvoir politique. Ce qui y subsiste, sous la forme de partis, de syndicats et autres groupements ouvriers, est si complètement intégré à l’ordre établi qu’il est hors d’état d’agir autrement que comme l’instrument de cet ordre social.

Par ailleurs, il serait aberrant de rendre responsable des multiples et graves déficiences du mouvement ouvrier, et de sa liquidation actuelle, la plus importante des expressions théoriques qui ont vu le jour en son sein: le marxisme. Le mouvement ouvrier, qui se trouve aujourd’hui en voie de disparition, n’avait en effet pas grand-chose à voir avec le marxisme, et c’est en méconnaître la substance véritable que d’émettre une telle critique. On ne saurait dire non plus que le marxisme ait été incompris: rejeté à la fois par le mouvement ouvrier et par ses adversaires, il n’a jamais été posé pour ce qu’il est en fait: « un guide non dogmatique pour la recherche scientifique et pour l’action révolutionnaire » [3]. Adopté après avoir été réduit à des formules creuses ou combattu même sous l’aspect de cette phraséologie vide de sens, le marxisme a été utilisé dans les deux cas en vue de camoufler une pratique qui, d’une part, confirmait la justesse scientifique des analyses marxiennes, et qui, d’autre part, se trouvait en rupture avec la réalité, grosse de menaces, où elle s’exerçait.

Bien que le mouvement ouvrier se soit développé sous le signe du marxisme, mais sur la base d’une adhésion qui ne tarda pas à devenir purement verbale et ne devait pas sortir du cadre bourgeois, il a aujourd’hui, à l’heure de son déclin, totalement répudié ses débuts révolutionnaires. Dès qu’on a saisi cela, il se révèle inutile de chercher la cause de ce déclin dans une philosophie toujours professée en termes vagues et dont il n’a jamais été tenu compte au demeurant; loin de là, ce déclin va manifestement de pair avec le déclin du capitalisme. Lié à la phase d’expansion du capital, complètement intégré à l’édifice social dans son ensemble, l’ancien mouvement ouvrier est voué à stagner quand le capitalisme stagne et à décliner quand il décline. Pour rompre avec la société capitaliste, il lui faut briser avec son passé, ce qui signifie ni plus ni moins que la dissolution complète de ces organisations, dans la mesure où elles subsistent. Or la défense des avantages acquis, fondement même de l’existence de ces organisations, exclut d’emblée une telle éventualité. La seule renaissance concevable du mouvement ouvrier passe précisément par la révolte des masses contre « leurs » organisations. De même que les rapports de production – pour s’exprimer en termes marxistes – entravent tout nouvel essor des forces productives et, par là, sont à l’origine du déclin actuel du capitalisme, de même les organisations ouvrières d’aujourd’hui font obstacle au plein développement des forces prolétariennes et à toute action de type nouveau visant à réaliser les objectifs de classe des travailleurs. Ces tendances antagoniques – les intérêts du prolétariat, d’un côté, ceux des organisations ouvrières prépondérantes, de l’autre – sont apparues le plus nettement en Europe, au moment où le processus de l’expansion capitaliste s’arrêta et où la contradiction de l’économie prit des proportions sans précédent avant d’aboutir aux formes fascistes de domination de la population. Mais en Amérique aussi, où l’économie capitaliste a pourtant été moins éprouvée qu’en Europe, les vieux leaders ouvriers voient les dirigeants des organisations nouvelles, plus progressistes en apparence, se joindre à eux pour soutenir la classe capitaliste cherchant par tous les moyens à sauvegarder son système, même après la volatilisation de sa base sociale et historique.

III

Seul un observateur superficiel trouvera paradoxal que le déclin du mouvement ouvrier européen s’assortisse d’une poussée des organisations ouvrières aux Etats-Unis. En un sens, c’est là une manifestation de la vigueur extraordinaire et des réserves d’énergie que le capitalisme conserve en Amérique. Mais c’est aussi une manifestation de la faiblesse de ce capitalisme par comparaison avec les pays plus centralisés d’Europe. Ainsi donc, la situation présente du mouvement ouvrier américain, bénéfique en même temps que préjudiciable, participe d’un état de choses plus général, dans le cadre duquel on s’efforce d’utiliser les avantages pour supprimer les inconvénients. Aux Etats-Unis, la centralisation, poussée aussi loin que possible, du pouvoir économique et politique entre les mains de l’Etat (lequel, en raison du déclin économique, est forcé d’intervenir à l’intérieur comme à l’extérieur du pays) continue de se heurter à l’opposition de puissants intérêts privés, convaincus à juste titre qu’ils en seront les victimes. Du même coup apparaît un autre paradoxe: c’est justement la vigueur persistante du capitalisme privé, capable de contrecarrer les tendances au capitalisme d’État, qui explique en grande partie la prospérité actuelle des organisations ouvrières. Car l’appui indirect mais considérable dont ils bénéficient grâce à cette politique gouvernementale, qui s’attaque aux méthodes capitalistes anarchiques et individualistes en vue d’éviter la faillite du système dans son ensemble, ne manquera pas de servir l’État et lui seul. L’État aura fait de la sorte un fructueux usage de ces organisations ouvrières, non l’inverse. Plus le gouvernement favorise ces organisations, plus celles-ci deviennent superflues, du fait que leur spécificité disparaît.

Le récent essor du mouvement ouvrier américain n’est qu’un symptôme encore caché de son déclin. Comme l’a montré, il y a peu de temps, le congrès constitutif du C.I.O. [4], les travailleurs organisés sont soumis sans rémission à un appareil syndical extrêmement efficace et centralisé. Il n’y a qu’un pas de la liquidation complète de l’initiative des travailleurs, à l’intérieur d’organisations qui leur sont propres, à la subordination totale de ces organisations à l’État. A la façon du capitalisme qui, disait Marx, est son propre fossoyeur, les organisations ouvrières sont appelées à se détruire elles-mêmes, quand elles ne sont pas détruites du dehors. Ce sont les tentatives mêmes qu’elles font pour devenir une force qui compte au sein du système capitaliste, qui provoqueront à la longue cette autodestruction. Adoptant les méthodes nécessaires dans les conditions capitalistes à gagner de l’influence, elles alimentent et consolident du même coup les forces qui finiront par les « exproprier ». Elles n’ont pas la moindre chance de tirer profit de leurs efforts car, en dernier ressort, seules les instances qui exercent un pouvoir réel sur la vie sociale décident de ce qui devra subsister et de ce qui devra être éliminé.

Tout aussi bien, il est exclu que les dirigeants ouvriers et leurs fidèles voient un jour les services qu’ils ont rendu à la société d’exploitation récompensés dans le cadre d’un système économique fondé sur une gestion purement étatique; la société antagonique actuelle fait en effet d’une lutte acharnée le préalable obligé de tout changement social. Or, ce n’est que d’une manière exceptionnelle que les intérêts des deux sortes de bureaucratie sont conciliables, dans le cas d’une guerre éclatant avant que la mise en place du système totalitaire soit achevée, par exemple; mais, la plupart du temps, l’expropriation du mouvement ouvrier par le système d’État a pour conséquence de mettre les leaders chevronnés sur la paille ou de les jeter dans des camps de concentration, comme on le voit assez en Allemagne. Cependant, et quand bien même la probabilité d’un tel avenir serait généralement admise, les dirigeants ouvriers ne pourraient faire autrement que de continuer à le préparer. Car, à cet avenir, il n’existe qu’une alternative: l’action révolutionnaire, incompatible avec ces luttes dont les résultats sont rituellement célébrés comme autant de victoires acquises au prix des plus lourds sacrifices. Et opter pour l’action révolutionnaire signifie en vérité renoncer à toutes les valeurs et à toutes les activités qui, à l’heure actuelle, servent à justifier la participation militante aux organisations ouvrières et poussent les travailleurs à y adhérer.

Lorsqu’il y a peu de temps, John L. Lewis déclarait que son organisation se prononçait pour « le soutien d’une guerre de défense contre l’Allemagne », autrement dit qu’elle était prête à se battre pour le intérêts de son capitalisme national, il ne faisait qu’illustrer ainsi l’évolution récente de l’aile du mouvement américain qui s’assigne des tâches purement « économiques » , une évolution qui témoigne à sa manière du déclin général du mouvement ouvrier dans le monde. Quand à l’aile qui aux États-Unis se flatte d’être « politique », il serait parfaitement vain de chercher à démontrer son déclin: en Amérique, des facteurs historiques et sociaux spécifiques ont en effet interdit l’apparition d’un mouvement politique ouvrier de quelque importance; n’existant pas, il ne saurait donc décliner. Sans doute, des mouvements spontanés continuent de se faire jour çà et là, mais c’est pour disparaître aussi vite qu’ils s’étaient déclenchés. Et la totale absence de conscience de classe, dans les mouvements dits « économiques », est un fait si patent qu’il est inutile de s’y attarder. Dans l’histoire contemporaine des États-Unis, toutes les organisations ouvrières – excepté les I.W.W. [5] – se sont toujours comportées en agents du capitalisme, ont toujours constitué l’un de ses atouts maîtres. Aussi l’observateur objectif doit-il convenir que les masses laborieuses américaines, organisées ou non, restent comme hier soumises au capital, et que le mouvement ouvrier américain, dont le développement est allé de pair avec l’expansion du capitalisme national, n’a jamais été rien d’autre en réalité d’un mouvement capitaliste des travailleurs.

Rencontre CIO et AFL à New York en 1939, avec Harry C. Bates, Matthew Woll, Tomas Pickirt, Dan Tobirn, Sidney Hillman, Philip Murray, John L. Lewis

Rencontre CIO et AFL à New York en 1939. John L. Lewis à droite (photo laborphotos.cornell.edu)

IV

A la lumière de ce qui précède et qui est purement négatif, on comprend aisément pourquoi une éventuelle activité de la classe ouvrière prendra l’aspect non d’un « nouveau départ », mais d’un départ tout court. Tirant le bilan d’un siècle de combats de classe, on a pu dire à juste titre que ces luttes « ont permis d’accumuler des connaissances théoriques d’une valeur inestimable; elles ont mis en question, à l’aide de concepts hardis, la prétention du capitalisme, elles ont permis aux ouvriers de se rendre compte qu’ils avaient la possibilité de mettre fin à leur misère. Mais ces combats ne sont jamais sortis des cadres du capitalisme; il s’agissait d’actions décidées et dirigées par des chefs et uniquement conçues pour remplacer de mauvais patrons par de meilleurs » [6]. Il faut considérer en effet l’histoire du mouvement ouvrier jusqu’à ce jour comme un préambule, et un préambule seulement, à une action encore en devenir. Bien qu’il soit hors de doute que ce préambule permettre d’ores et déjà d’augurer certaines implications des luttes futures, on ne peut y voir néanmoins qu’une introduction, non une anticipation à se répéter.

Si le mouvement ouvrier européen a disparu sans coup férir ou peu s’en faut, c’est parce que ses organisations n’avaient aucune perspective d’avenir; elles savaient ou sentaient qu’il n’y avait pas de place pour elles dans un système socialiste et craignaient une disparition de la société de classes tout autant que les autres catégories privilégiées. Ne pouvant prospérer que sur la base du capitalisme, elles envisageaient avec hostilité la fin du système; choisir entre deux genres de mort n’a, il est vrai, jamais réjoui le cœur de personne. Le fait que de telles organisations ne puissent survivre qu’au sein du capitalisme explique aussi l’idée plutôt singulière qu’elles se forment d’une société socialiste. Capitalistes de type « progressiste », et non point socialistes, elles entendaient et entendent par là une société à l’image du capitalisme. Toutes leurs théories, de celle du révisionniste « marxiste » Bernstein à celles du « socialisme de marché », si en vogue ces dernières années, n’ont d’autre objet que d’obtenir la soumission de tous au système d’exploitation.

Rien d’étonnant, dès lors, de voir ces organisations considérer un système aussi clairement capitaliste d’État que celui qui existe en Russie comme un système socialiste achevé ou, à tout le moins, comme une étape transitoire sur la voie du socialisme. Leurs critiques du régime russe visent uniquement son absence de démocratie, ou encore la « cruauté » ou l’ « ibécillité » de sa bureaucratie; mais elles ne relèvent guère, ou pas du tout, le fait que les rapports de production existants en Russie ne diffèrent pas, quant à l’essentiel, de ceux qu’on trouve dans les autres pays capitalistes, ou le fait que les ouvriers russes n’ont pas voix au chapitre en ce qui concerne toutes les questions de production et d’organisation sociale, et sont soumis politiquement et économiquement à l’exploitation et aux exploiteurs ni plus ni moins que les ouvriers de tous les autres pays. Bien que la grande majorité d’entre eux n’aient plus affaire à des patrons individuels dans leur lutte pour l’existence et pour des conditions de vie meilleures, leur condition présente démontre que même les vieilles aspirations du mouvement ouvrier – remplacer des maîtres brutaux par de plus souples – n’ont pas été réalisées en Russie.

Voilà qui prouve également que la disparition du capitaliste privé ne met pas fin à elle seule à l’exploitation. La transformation de l’entrepreneur classique en un fonctionnaire, ou son remplacement par des fonctionnaires, laisse en effet intact le système d’exploitation caractéristique du capitalisme. En Russie se perpétue la séparation du travailleur d’avec les moyens de production, et le pouvoir de classe qui s’ensuit, avec cette circonstance aggravante, s’il se peut, que l’existence d’un appareil centralisé, n’ayant en tête que l’exploitation, rend plus difficile que jamais la lutte des ouvriers pour leurs objectifs propres. Vue sous cet angle, l’évolution actuelle de la Russie apparaît comme un développement de type capitaliste, qui se poursuit sous une forme modifiée, et que recouvre une terminologie nouvelle. Comme tous les autres pays capitalistes, la Russie est contrainte de tout faire pour se suffire à elle-même, tentative aujourd’hui portée aux nues sous le nom d’ « édification du socialisme dans un seul pays », tandis qu’on baptise « coexistence de deux systèmes sociaux différents » la dislocation de l’économie mondiale, qui explique et permet l’essor forcé du capitalisme d’État. Tout se passe cependant comme si l’optimisme du mouvement ouvrier augmentait au fur et à mesure qu’il subit des défaites. Plus la différenciation des classes s’accroît en Russie, plus la nouvelle classe dirigeante parvient à juguler l’opposition que rencontre une exploitation toujours accrue et exaltée en permanence, plus la Russie participe à l’économie mondiale et devient une puissance impérialiste comme les autres, plus aussi le socialisme est censé s’y trouver réalisé. De même que le mouvement ouvrier célébrait hier les progrès de l’accumulation du capital comme une marche au socialisme, il salue aujourd’hui chaque étape franchie par la marche à la barbarie comme un pas en direction de la société nouvelle!

Si divisé que l’ancien mouvement ouvrier puisse être à tous autres égards, sur la question du socialisme, il est unanime. Le « cartel général » abstrait d’Hilferding; l’admiration de Lénine pour le socialisme de guerre allemand et pour l’organisation des services postaux; la manière dont Kautsky proclamait éternelle l’économie de la valeur, des prix et de l’argent (désirant voir accomplir en connaissance de cause ce qui en système capitaliste se fait à l’aveuglette, dans le cadre du marché et de ses lois); le communisme de guerre de Trotsky soumis au jeu de l’offre et de la demande; le système économique inauguré par Staline, à la base de tout cela, il y a un dénominateur commun: la perpétuation des rapports de production existants. Plus précisément, on se trouve en chaque cas face à un reflet pur et simple du cours effectif des choses dans la société capitaliste. De fait, on voit aujourd’hui ce genre de « socialisme » discuté par des économistes bourgeois de renom, les Pigou, Hayek, Robbins et autres Keynes, pour s’en tenir à eux; d’où la naissance de toute une littérature à laquelle les socialistes viennent puiser à leur tour. De Marshall à Mitchell et des néoclassiques aux institutionnalistes modernes, les économistes bourgeois n’ont d’ailleurs pas cessé de se demander comment remettre en ordre le chaotique système capitaliste et le cours suivi par leur pensée a obéi à une tendance parallèle à celle que marque l’État à intervenir toujours davantage dans la société de concurrence, processus qui a fini par déboucher sur les « New deal » de tous genres, sur le « national-socialisme », autant de noms qui désignent les différents degrés et variantes de processus de centralisation et de concentration du système capitaliste.

V

Depuis quelque temps, il est devenu de bon ton d’attribuer les malheurs de l’ancien mouvement ouvrier à une contradiction tragique entre la fin et les moyens. Or, cette contradiction, tout bonnement, n’existe pas. Le socialisme n’a pas été la « fin » souhaitée par l’ancien mouvement ouvrier; il s’agissait d’un terme employé pour cacher un objectif tout différent: la conquête du pouvoir politique au sein d’une société divisée en dirigeants et dirigés, afin d’obtenir une part de plue-value. Telle était la fin qui déterminait les moyens.

Le problème de la fin et des moyens n’est autre que le problème de l’idéologie et de la réalité fondée sur des rapports de classe. Mais ce problème n’en reste pas moins fallacieux, attendu qu’il ne peut être résolu que par l’abolition de ces rapports. Et il n’a pas plus de sens, lors même qu’on se borne à le poser en termes intellectuels; pareille contradiction n’existe nullement en effet dans les conditions réelles. le comportement des classes et des groupes sociaux a pour base, quelque soit l’époque, les rapports de production.

Quand ce comportement ne correspond pas à la fin qu’on dit lui donner, c’est uniquement parce qu’en réalité on ne lutte pas pour cette fin-là et qu’au contraire la fin avouée exprime soit un mécontentement qui ne parvient pas à se traduire en actes, soit un désir de dissimuler la fin réelle. En vérité, aucune classe ne peut à la longue agir incorrectement, c’est-à-dire en contradiction avec les forces sociales déterminantes, s’il est vrai qu’elle peut penser incorrectement de mille et une façons. Dans le cadre de la production sociale capitaliste, chaque classe dépend des autres; il y a, sous leur antagonisme, identité d’intérêts et, tant que cette société subsiste, il n’existe pas de libre choix du mode d’action. Ce n’est qu’en brisant avec ce cadre-là qu’il devient possible de coordonner en toute conscience la fin et les moyens, de réaliser une authentique unité de la théorie et de la pratique.

Ainsi donc, dans le cadre capitaliste, la contradiction de la fin et des moyens n’est qu’apparente, et l’écart qui les sépare recouvre en fait une pratique effective, laquelle n’est nullement en rupture avec les désirs qu’on cherche à satisfaire. Il suffit de découvrir la fin réellement poursuivie, que masque la fin idéologique, et l’antinomie apparente disparaît. En voici un exemple concret: quiconque est convaincu que les syndicats, comme ils le prétendent, utilisent la grève pour réduire les profits capitalistes et augmenter les salaires ouvriers, sera surpris de constater que c’est au moment même où les syndicats se trouvaient selon toute apparence au sommet de leur puissance et où la nécessité d’une élévation du taux de salaires était le plus manifeste, qu’ils répugnaient plus que jamais à employer la grève pour faire valoir les revendications ouvrières et recouraient à des moyens moins appropriés au but recherché, tels l’arbitrage et les recommandations gouvernementales. Il est de fait que les syndicats n’ont plus pour fin d’obtenir par tous les moyens des augmentations de salaires; ils ont changé, et leur fin véritable est désormais de sauvegarder par tous les moyens leur appareil; les moyens nouveaux sont ceux qui conviennent à cette fin nouvelle. Mais, si ce changement de nature apparaissait trop crûment, les travailleurs ne manqueraient pas de se détacher de l’organisation. Voilà pourquoi la fin purement idéologique devient un moyen d’arriver à la fin réelle, devient uniquement un instrument, dans le cadre d’activités on ne peut plus réalistes et intégrées.

Cela n’empêcha nullement le problème de la fin et des moyens de passionner l’ancien mouvement ouvrier, et telle est aussi l’une des raisons qui ont tellement retardé la prise de conscience de la nature réelle de ce mouvement, tout en sucitant une foule d’illusions quant aux possibilités de le réformer. La révolution russe de 1905, qui mit fin pour un temps au train-train quotidien dans lequel le mouvement ouvrier se trouvait enlisé et posa en termes concrets la question de la transformation de la société, devait marquer la tentative la plus notable de donner un caractère révolutionnaire à l’ancien mouvement ouvrier. Là encore pourtant, la nature foncièrement capitaliste de ce dernier ne laissa pas de transparaître au travers de manifestes réticences, pour ne pas dire plus. Lénine, certes, chercha sincèrement et activement à résoudre le problème du pouvoir mais, ce faisant, il revint tout droit au camp des révolutionnaires bourgeois. La cause en fut non seulement l’état arriéré de la Russie, mais aussi l’évolution théorique du socialisme occidental, laquelle n’avait fait que mettre plus clairement en évidence le caractère bourgeois que ce type de socialisme avait hérité des révolutions antérieures. La nature capitaliste du mouvement ouvrier se manifesta également au niveau de sa théorie économique où, à la façon de l’économie bourgeoise, les problèmes de la société étaient conçus toujours davantage comme des questions de distribution, des problèmes de marché. Tel fut le cas même de l’ouvrage que Rosa Luxemburg consacra à l’Accumulation du capital et dans lequel, tout en se lançant dans une charge à fond contre les « révisionnistes », elle restait néanmoins sur le terrain de l’adversaire. Selon elle en effet, la barrière principale à laquelle l’économie capitaliste se heurtait n’était autre que son incapacité de réaliser la plue-value en raison de l’étroitesse relative du marché. Voilà qui revenait cependant à donner à la sphère de la distribution, et non à la sphère de la production, l’importance prépondérante, déterminant la vie et la mort du capitalisme.

Au cours de la guerre toutefois, un nouveau mouvement fit son apparition. Il tirait son origine tant de la Gauche d’avant-guerre (Luxemburg, Liebknecht, Pannekoek, Gorter) que de la lutte réelle des ouvriers et de leurs grèves de masse, à l’est comme à l’Ouest. Pendant quelques années, une tendance résolument anticapitaliste s’exprima ainsi, sur le plan organisationnel, dans divers groupes disséminés en Allemagne et ailleurs. D’emblée, et malgré toutes ses inconséquences, ce mouvement pris position contre les méthodes parlementaires et syndicales, s’opposant de la sorte à l’ensemble de la société capitaliste et à l’ensemble du mouvement ouvrier qui en était partie intégrante. Considérant que la prise et l’exercice du pouvoir par un parti ne signifiait qu’un changement d’exploiteur, il soutenait que c’est aux ouvriers eux-mêmes de gérer directement la production et la société. Dès lors, les mots d’ordre du passé – abolition des classes, du salariat et de l’exploitation capitaliste – cessaient d’être des formules vagues pour devenir les objectifs immédiats des nouvelles organisations. Celles-ci visaient, non plus la création d’une nouvelle élite dirigeante, aspirant à agir « pour les ouvriers », en attendant d’agir contre eux une fois installée au pouvoir, mais la gestion directe, sans intermédiaire, des moyens de production par les ouvriers, au moyen d’une organisation de la production leur donnant toutes possibilités de contrôle. Ces groupes [7] refusaient de faire une différence quelconque entre les divers partis et syndicats ouvriers, dans lesquels ils voyaient les vestiges d’un stade de développement maintenant dépassé et limité aux luttes de certaines catégories sociales dans le cadre du capitalisme. Loin de chercher à insuffler une vie nouvelle aux anciennes organisations, ils mettaient l’accent sur la nécessité d’organisations d’un caractère absolument nouveau: des organisations de classe, aptes non seulement à transformer l’ordre existant mais aussi à organiser la société nouvelle d’une manière à rendre l’exploitation impossible.

Ce qu’il reste aujourd’hui de ce mouvement – dans la mesure où il prit la forme d’organisations permanentes – porte le nom de groupes communistes de conseils. Ces groupes se réclament du marxisme et, par là, de l’internationalisme. Considérant que tous les problèmes actuels sont par définition des problèmes internationaux, ils refusent de penser en termes nationalistes et soutiennent que toutes les considérations de type spécifiquement national sont directement soumises aux besoins de la concurrence capitaliste. Les ouvriers doivent, dans leur propre intérêt, assurer le développement des forces de production, ce qui présuppose un internationalisme rigoureux. Toutefois, ceci ne revient pas à nier l’existence de particularités nationales et ne conduit donc nullement à préconiser une politique identique pour des pays différents. Chaque groupe agit en fonction de l’idée qu’il se fait du cadre national où il est à l’oeuvre, sans qu’un autre groupe vienne lui fixer une ligne de conduite. (Mais, en revanche, des échanges d’expériences doivent permettre une activité coordonnée partout où c’est possible). Marxistes, ces groupes le sont parce qu’à ce jour il n’existe encore rien de supérieur à la science sociale dont Marx a jeté les bases et parce que les principes marxiens d’analyse sociale demeurent les plus réalistes qui soient, des principes auxquels on peut incorporer toutes les nouvelles expériences que le développement du capitalisme ne cesse d’engendrer. Dans cette optique, le marxisme apparaît non comme un système clos, mais comme l’état présent d’une science sociale en évolution et capable de servir d’instrument théorique pour la lutte de classe pratique des ouvriers.

Jusqu’à ce jour, ces groupes ont eu une fonction essentiellement critique. mais l’objet de cette critique a notablement changé et il s’agit moins du capitalisme tel qu’il existait à l’époque de Marx que de ce capitalisme transformé auquel est accolé maintenant le nom de « socialisme ». Aujourd’hui, il n’est d’autre activité pratique concevable que la critique et la propagande, et leur stérilité apparente ne fait que refléter une situation visiblement non révolutionnaire. Seul l’ancien mouvement ouvrier peut considérer comme une perspective affligeante son déclin – qui rend difficile, voire impossible l’essor d’un nouveau mouvement. Les groupes communistes de conseils ne se réjouissent pas de ce déclin, ils ne le déplorent pas plus: c’est pour eux un fait acquis. Ils savent aussi que la disparition de l’ancien mouvement ouvrier organisé ne change rien à la structure sociale de classes, que la lutte de classes devra immanquablement se poursuivre sur la base des possibilités données. Comme le disait Marx: « Dès qu’une classe qui concentre en elle les intérêts révolutionnaires de la société s’est soulevée, elle trouve immédiatement dans sa propre situation le contenu et la matière de son activité révolutionnaire: écraser ses ennemis, prendre les mesures imposées par les nécessités de la lutte, et ce sont les conséquences de ses propres actes qui la poussent plus loin. Elle ne se livre à aucune recherche théorique sur sa propre tâche » [8].

Une société fasciste elle-même ne saurait mettre fin à la lutte des classes:les ouvriers fascistes seront forcés de transformer les rapports de production. toutefois, il n’existe aujourd’hui rien de semblable à une société fasciste ni à une société démocratique. Il s’agit là de stades différents d’une seule et même société, de stades non point inférieurs ou supérieurs mais tout simplement différents, qui découlent de changements survenus dans les forces des classes au sein de la société capitaliste, lesquels résultent à leur tour d’un certain nombre de contradictions économiques.

Les groupes communistes de conseils ne cachent pas qu’aucun changement social réel n’est possible dans les conditions actuelles, sauf si les forces anticapitalistes acquièrent une puissance supérieure à celle de la partie adverse, et qu’il est impossible à ces forces de s’organiser dans le cadre des rapports capitalistes. S’appuyant sur une analyse de la société présente et sur une étude des luttes de classes passées, ils soutiennent que l’action spontanée des masses mécontentes, et le processus de rébellion appelé à se développer sur cette base, aura pour effet d’engendrer leurs propres organisations et que seules ces organisations, directement issues des conditions sociales, peuvent jeter bas l’édifice social actuel. Selon eux, il est vain de vouloir discuter de la question de l’organisation dans les termes où on le fait aujourd’hui, étant donné que les usines, les travaux publics, les bureaux de bienfaisance, les armées de la guerre imminente, sont autant d’organisations qui offrent un exutoire suffisant pour les actions de masse « organisées » qui ne peuvent être éliminées quel que soit le caractère pris par la société capitaliste. En ce qui concerne le cadre organisationnel de la société nouvelle, ils mettent en avant l’idée d’une organisation en conseils, ayant pour base l’industrie et le processus de production, et de l’adoption du temps de travail moyen comme instrument pour mesurer la production, la reproduction et la distribution, pour autant qu’un tel instrument est indispensable à garantir l’égalité économique dans le cadre de la division du travail actuelle. cette société, telle est la conviction de ces groupes, sera en état de planifier la production en fonction des besoins et des désirs de la population laborieuse.

En outre, les communistes de conseils proclament – on l’a déjà dit – qu’une société nouvelle ne peut fonctionner que sur la base de la participation directe des travailleurs à toutes les décisions; leur conception du socialisme est irréalisable sur la base inverse, celle de la séparation des ouvriers et des organisateurs. Loin de prétendre agir pour les ouvriers, ils se considèrent comme des membres de la classe ouvrière qui ont pris conscience de la tendance du capitalisme à décliner et cherchent à coordonner dans cette perspective les activités des travailleurs. Ils ont également conscience de n’être que des groupes de propagande, capables certes de proposer des voies et des moyens d’action, mais nullement d’entreprendre ces actions « dans l’intérêt de la classe ». Cela, c’est à la classe de le faire elle-même. En un certain sens, les fonctions des groupes se rattachent à leurs perspectives mais, dans le présent, les groupes cherchent à se fonder uniquement sur les besoins actuels des travailleurs. En toute occasion, ils s’efforcent de stimuler l’initiative et l’action autonomes des ouvriers. Dès que la possibilité s’en fait jour, ils participent à toutes les activités de la population laborieuse, non pas en prônant un programme distinct, mais en adoptant le programme de ces travailleurs et en faisant tout pour accroître la participation de ceux-ci à toutes les décisions. Ils démontrent par la parole et par les actes que le mouvement ouvrier doit se soucier de ses intérêts propres à l’exclusion de tous les autres; qu’il n’a pas à songer à la société comme à une totalité, attendu que la société ne formera vraiment une totalité que le jour où les classes auront été abolies; que les ouvriers, ne considérant que leurs intérêts spécifiques les plus immédiats, doivent attaquer et s’attaquent effectivement à toutes les autres classes et aux intérêts de la société d’exploitation; qu’ils ne peuvent mal faire tant que ce qu’ils font les aide sur le plan économique et social mais que cela n’est possible qu’à condition d’agir par et pour eux-mêmes; qu’ils doivent se mettre dès aujourd’hui à régler leurs problèmes et à se préparer ainsi à régler les problèmes plus pressants encore s’il se peut, les problèmes de demain.

Notes

[*] C’est la référence donnée dans Intégration et rupture ouvrière (1972) mais les archives en ligne du journal (payantes) sur un site universitaire américain indiquent étonnamment un autre titre à l’article: Toward the American Commonwealth. [Note de la B.S.]

[1] Il s’agit bien entendu de « Juin 36 » [N. d. T., S. Bricianer]

[2] cf. Economic Planning and Labour Plans, Fédération syndicale internationale (« Internationale » dite d’Alsterdam), Paris, 1936.

[3] cf. le Karl Marx de Karl KORSCH où l’on trouvera réexposés les principes de base de la science sociale marxienne.

[4] Le C.I.O. (Congress for Industrial Organization) fut une centrale syndicale constituée en 1938 sur la base de fédérations d’industrie, face à l’ancienne centrale (l’American Federation of Labor) fondée sur des syndicats de métiers, plus cloisonnés par conséquent et donc aussi d’esprit moins « modernistes ». ce sont ses dirigeants que l’auteur qualifiait à l’instant de « plus progressistes ». (Une réunification, remise périodiquement en cause depuis, eut lieu une quinzaine d’années plus tard, en 1955.)[N. d. T., S. Bricianer]

[5] Les Industrial Workers of the World (I.W.W.) furent au débit du siècle la grande organisation syndicaliste révolutionnaire aux États-Unis; extrêmement activiste, tant dans la lutte contre les patrons et la police que, plus tard, dans la lutte contre la guerre, elle fut en butte à une répression féroce, plus particulièrement après 1917 et l’entrée en guerre du pays. C’est notamment en raison de cette répression qu’elle cessa de compter comme une force sociale à partir des années 1920 [N. d. T., S. Bricianer].

[6] J. HARPER [A. Pannekoek], « General Remarks on the Question of Organization« , Living Marxism, nov. 1938, p. 153 [cf. Pannekoek et les conseils ouvriers, textes choisis et traduits par S. Bricianer, Paris, 1969, p. 279.].

[7] Les organisations se réclamant du « communisme de gauche » ou « communisme ouvrier » sont issues de l’opposition de gauche qui se constitua avant, pendant et immédiatement après la guerre dans les rangs des partis socialistes et communistes. L’idée de la gestion ouvrière directe qu’elles mettaient en avant, prit corps dans la réalité avec l’apparition des « soviets » au cours de la révolution russe, du mouvement des shop stewards en Angleterre durant la guerre, et des délégués d’usine, puis des conseils d’ouvriers et de soldats en Allemagne pendant et après la guerre. Tous ces groupes furent exclus en 1920 de l’Internationale communiste. C’est contre eux, afin d’anéantir leur influence en Europe de l’Ouest, que Lénine rédigea La Maladie infantile du communisme, « le gauchisme » (1920). Ils considéraient la politique suivie par les bolcheviks comme une politique contre-révolutionnaire, préjudiciable aux intérêts de classe du prolétariat international. Et ils succombèrent à cette contre-révolution, qui se ligua au mouvement réformiste et à la classe capitaliste proprement dite, en vue d’étouffer dans l’oeuf une tendance opposée au capitalisme sous toutes ses formes. Tout ce qu’il reste aujourd’hui de ce mouvement, ce sont de petits groupes en Allemagne, en Amérique, en Hollande, en France et en Belgique, trop faibles pour aller au-delà d’un travail de propagande n’influençant qu’un nombre extrêmement restreint d’ouvriers.

social-frontier-1939

Une Réponse to “Les groupes communistes de conseils (Mattick, 1939)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken « Entdinglichung Says:

    […] La Bataille socialiste the commune – issue 5 out nowForeword to ‘Reflections on the Future of French Trade Unionism’ (Monatte, 1921)Les groupes communistes de conseils (Mattick, 1939) […]

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