Europe : cinquante ans de retard sur les capitalistes

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En 1951, six états créaient la Communauté européenne du charbon et de l’acier. Un nom pareil ne laissait aucune ambiguïté sur les objectifs purement économiques de l’association. Cinquante-cinq ans plus tard, après bien des évolutions, cette communauté est devenue l’Union européenne : vingt-cinq pays, un vaste espace de libre circulation des marchandises, une monnaie en voie d’unification, d’innombrables traités commerciaux et des directives européennes qui tendent à se substituer au droit national de chaque pays. La coopération et militaire policière, notamment en matière d’immigration, y jouent une place désormais importante.

Aujourd’hui, l’Europe est plus que la simple zone de marché libre que cela a été à l’origine, même si elle reste profondément marquée par ses origines économiques. Aujourd’hui, l’Union européenne a des compétences économiques, monétaires, agricoles, militaires, policières et judiciaires, qui vont bien au-delà des questions douanières. Dans plusieurs de ces domaines, il y a eu effectivement transfert de souveraineté des Etats qui la composent à l’échelle supranationale. De plus, chaque pays verse une contribution, sous forme budgétaire ou fiscale, qui permet de financer des projets d’intérêt communautaire dans différentes régions d’Europe. L’aménagement du territoire, l’emploi, la culture, et ainsi de suite, bénéficient de ces financements. Il existe donc une intervention à l’échelle européenne qui est assimilable à celle d’un état pour ces questions.

Les lois européennes s’imposent à 462 500 000 habitants – la troisième population mondiale – auxquels viendront bientôt s’ajouter 30 000 000 de Roumains et de Bulgares en 2007, puis sans doute 77 000 000 de Turcs, de Croates et de Macédoniens dans les années qui suivent. De nombreux autres pays sont officiellement candidats – jusque la Géorgie – même s’ils ne remplissent pas les « critères » d’adhésion. Dans tous ces pays, les salariés forment l’immense majorité de la population. L’Union européenne joue un rôle essentiel dans l’élaboration des lois sur le travail, sur les droits sociaux, sur les retraites, sur la mobilité de la main d’œuvre… Mais, comme l’a montré une fois encore la tentative de « traité constitutionnel européen », cette Europe a du mal a dépasser ses origines économiques pour atteindre un véritable dimension politique. Son contenu est à l’image des désirs de la classe sociale qui l’a rêvée et qui l’a faite, la classe capitaliste.

L’Union européenne est-elle un Etat ?

Du point de vue du droit international, on peut discuter longtemps de savoir si l’Union européenne est ou non déjà un véritable Etat. Il y a encore de nombreuses contradictions, des pans entiers de législation et de domaines d’intervention qui diffèrent encore d’un pays sur l’autre. Mais ce qui est surprenant lorsqu’on vit dans un pays centralisé comme la France, l’est sans doute moins dans un système fédéral comme l’Allemagne. Par contre, la souveraineté et la capacité d’action des institutions Européennes est encore faible et limitée par celle des Etats membres, ce qui l’éloigne des critères courants de définition d’un Etat. C’est donc un système hybride d’un type nouveau.

Ce qui est important, ce n’est pas de savoir ce qu’est l’Europe, mais quel processus est à l’œuvre. Or, ce processus, même s’il connaît des contretemps et des contradictions, est celui d’un Etat en formation. Bien sûr, il y a des divergences, qui montrent que le processus est loin d’être achevé. Il est clair que les intérêts particuliers jouent toujours un rôle important, et que les vieilles rivalités impérialistes n’ont pas totalement disparues. C’est sans doute particulièrement vrai pour la France, qui souhaite conserver son pré carré colonial en Afrique, ou pour l’Angleterre qui souhaite conserver des relations privilégiées avec le Commonwealth. Il y a tout autant de divergences sur la politique monétaire, puisque la Grande-Bretagne et le Danemark ont refusé l’Euro, par exemple. La Grande-Bretagne est traditionnellement le pays le plus eurosceptique, et le meilleur allié des USA – et pour ainsi dire, le « maillon faible » de la construction européenne.

Mais il ne faut pas surestimer le poids de ces contradictions. D’autres pays comme la Pologne, l’Italie ou l’Espagne, ont envoyé des troupes en Irak. On ne peut pas dire pour autant que cette divergence d’appréciation ait réellement ralenti la construction européenne. Après tout, les mêmes pays étaient d’accord pour aller en Afghanistan, où l’Allemagne et la France sont toujours présents, et plus récemment pour l’intervention au Liban. L’Irak est donc plutôt un contre-exemple que la norme. La question qui se pose est plutôt, pour la France et l’Allemagne, qui jouent un rôle moteur en Europe, de savoir comment affirmer l’autonomie de l’Europe vis-à-vis des USA – avec toutes les contradictions liées à l’adhésion à l’OTAN.

Mais ces divergences entre pays reflètent surtout des divergences entre gouvernements, en fonction des équilibres politiques du moment. Vu que chaque pays fonctionne plus ou moins sur un système d’alternance entre deux partis, il est normal que des points de vue différents s’expriment : l’Espagne et l’Italie se sont retirées d’Irak après une alternance politique. Donc, ce qui compte pour comprendre l’ensemble, c’est d’analyser les convergences sur le long terme.

Je voudrais faire remarquer un point important : les divergences essentielles portent sur les rivalités entre puissances capitalistes, qui reflètent elles-mêmes plus ou moins celles des grandes entreprises multinationales. C’est normal dans le système capitaliste, fondé sur la concurrence. Mais elles ne portent pas fondamentalement sur la politique sociale, sur les droits des salariés, sur les droits des migrants, c’est-à-dire sur ce qui oppose directement les capitalistes aux travailleurs. Contre nous, ils sont unis. C’est le critère principal pour une analyse marxiste.

Un point de vue marxiste

Du fait de son caractère inachevé, la caractérisation de l’Europe comme Etat dépend donc du point de vue et des critères que l’on adopte. L’analyse marxiste ne s’attache pas aux critères juridiques ou institutionnels en tant que tels, mais à leur rôle dans la lutte de classes qui oppose capitalistes et salariés

Il faut rappeler très brièvement, au delà de la complexité des débats sur cette question, les grandes lignes de l’analyse marxiste de l’Etat. On peut rappeler la définition lapidaire de Fridriech Engels, « l’Etat, c’est une bande d’homme armés ». L’Etat se résume en définitive à l’usage de la force armée pour imposer la domination d’une classe sur une autre. Sa forme est donc fondamentalement déterminée par la lutte entre les classes sociales. Au même auteur, on doit la célèbre expression qui définit la place de l’Etat dans une société communiste : « au musée, aux côté du rouet et la hache de pierre », puisqu’une société sans classe n’a pas besoin d’un instrument d’oppression de classe. Pour franches et brèves que soient ces définitions, elles tranchent nettement avec l’idéologie dominante, y compris et surtout à gauche, qui veut que l’Etat soit l’expression de l’intérêt général – et non de l’intérêt particulier de la classe dominante – et qu’il soit le seul horizon de l’humanité – et non une forme historique périssable.

Un point de vue marxiste sur l’Europe consiste donc à voir quel est le rôle des institutions de l’Union européenne dans la lutte entre capitalistes et salariés. Or, quand on regarde les directives européennes concernant les droits des salariés dans les différents pays de l’Union, on constate que celles-ci sont discutées à Bruxelles avant d’être mises en application dans les différentes législations nationales. Le rythme et les modalités d’application diffèrent d’un pays sur l’autre, en fonction des résistances rencontrées – c’est-à-dire, de la lutte de classes. Donc, du point de vue des salariés, des chômeurs, l’Europe fonctionne bien comme un Etat. C’est ça qui est, pour les marxistes, le critère le plus important.

On doit évidemment aller un peu plus loin, car cette définition ne permet pas de comprendre le processus d’unification européenne. Les raisons idéologiques sont multiples, mais elles trouvent de solides fondations dans le mouvement même du système capitaliste. Pour comprendre cela, il faut se pencher sur le fonctionnement de l’Etat dans ce système. Le fonctionnement de sa machine administrative, et plus encore, les revenus de sa classe politique, dépendent de ses revenus, qui proviennent essentiellement de la fiscalité directe ou indirecte, donc des richesses produites ou vendues dans le pays. Dans un capitalisme mondial encore peu développé, les entreprises avaient une forte assis territoriales, et l’Etat bénéficiait de la richesse qu’elles produisaient. Dans un capitalisme mondialisé, la situation est radicalement différente : les grandes entreprises ont largement la possibilité de choisir les pays dans lesquels elles implantent leurs usines ou leurs bureaux, en fonction du rapport entre le coût (fiscalité, prix du travail,…) et la qualité (qualification de la main d’œuvre, infrastructures, matières premières, paix sociale,…). Les Etats se trouvent donc placés en concurrence entre eux pour le marché de la localisation des entreprises. La « bande d’hommes armés » qui contrôlait un territoire et y puisait les moyens de son existence, est entrée en concurrence avec les autres, non pur annexer ses terres, mais pour vendre des implantations d’entreprise. Le capitalisme s’est réellement emparé de l’Etat, en le soumettant à son propre mouvement.

Or, l’une des façons pour réagir à cette situation de concurrence, c’est de fusionner. C’est exactement ce que font les grandes entreprises internationales pour se renforcer. L’actualité économique est ponctuée, de mois en mois, par de toujours plus titanesques fusions d’entreprises destinées à mieux l’emporter dans le système de la concurrence mondiale. Les Etats se regroupent pour renforcer leur position économique, exactement comme le font les entreprises. Cette tendance au regroupement fait partie du mouvement même du système capitaliste – de la même manière, d’ailleurs, que la tendance à créer des États indépendants de taille réduite mais dotés d’avantages économiques cohérents et concurrentiels. Au delà de toutes ses dimensions idéologiques, l’Union Européenne est le résultat progressif d’une telle dynamique.

Cette dynamique n’est pas à rechercher dans le seul développement économique, ni dans une concurrence abstraite. La lutte des classes y joue un rôle véritablement moteur. Il est clair que les luttes ouvrières des années 1970 en Europe ont contraint les capitalistes à rechercher ailleurs une classe ouvrière moins organisée, plus disciplinée et moins bien payée, en industrialisant le « tiers-monde », et en mettant en place une vigoureuse contre-offensive. De ce point de vue, le développement de l’Union européenne, son évolution d’un simple marché libre à un processus étatique, comme l’une des réponses adoptées par les capitalistes à l’offensive ouvrière des années 70 – tout comme le processus de globalisation dont elle fait partie. Ce n’est pas un simple effet du processus d’internationalisation du capital, mais bien un effet de la lutte de classes : les bourgeoisies européennes s’épaulent pour briser les conquêtes acquises dans chaque pays par la classe ouvrière. Mais celle-ci n’a pas, jusqu’ici, été capable de s’adapter, de trouver les moyens de reprendre l’offensive en tenant compte de ce changement d’échelle.

La classe ouvrière a cinquante ans de retard sur les capitalistes

Dans l’ensemble, les organisations qui se réclament de la classe ouvrière, des salariés et des chômeurs, se sont montrées réticentes au projet européen. Elles ont dénoncé à cor et à cris l’Europe du fric, l’Europe des patrons, l’Europe libérale. Elles ont espéré, vainement, que ça s’arrêterait un jour, qu’on en sortirait. Consciemment ou non, elles ont adopté une attitude nationaliste, dans ce sens qu’elles ont joué la carte de la défense de l’État-nation, de l’État-providence, contre l’intégration européenne. Une attitude de résistance, de défense et… de résignation. Chaque avancée de l’Europe est devenue une défaite pour la classe ouvrière.

Par nationaliste, il ne faut pas entendre « de droite », « xénophobe », voire « fasciste ». Il s’agit d’un nationalisme de gauche, fondé sur l’idée d’un Etat-nation, expression de la volonté du peuple et protecteur de ses droits, qui est sous différents noms le fonds commun des idées de « gauche ». Cette idée joue un rôle essentiel là où gauche et nationalisme ont une longue histoire commune, comme en France.

Derrière cette attitude, il y a deux points de vue tout à fait critiquables – et qui doivent être critiqués pour sortir de l’impasse actuelle. Primo, l’idée que dans la société actuelle, ce sont les capitalistes qui mènent le jeu et que les travailleurs peuvent seulement s’y opposer, essayer d’y résister. Quand on observe le discours dominant dans les organisations politiques et syndicales, on s’aperçoit que c’est une idée très répandue. La réponse la plus courante consiste, pour certains, à « devancer » les capitalistes en étant « force de proposition » – c’est une attitude fréquente chez les syndicats européens. Mais cela repose sur une vision superficielle, statique, de la lutte des classes – comme si celle-ci n’existait que dans les mots d’ordre et les slogans des syndicats, et pas dans l’activité quotidienne des salariés.

Secundo, l’idée selon laquelle l’État-nation est le meilleur allié de la classe ouvrière, et qu’il faut le défendre contre une Europe « supranationale ». C’est oublier d’une part que cet État-Providence, là où il a existé – sans jamais être aussi idyllique qu’on le voudrait aujourd’hui – était lui-même le fruit d’un compromis historique, d’un rapport entre les classes dans lequel les salariés avaient imposé leurs exigences ; d’autre part, que c’était un système dans lequel tout ce que le mouvement ouvrier avait créé, syndicats, mutuelles, associations,… tout ce que faisait sa force et son autonomie, s’est progressivement intégré à l’appareil d’état. On a confondu l’étatisation avec la socialisation, pris le capitalisme d’état pour un embryon de socialisme. Voilà le compromis : en échange d’une certaine abondance – fondée sur la généralisation inhumaine du travail à la chaîne – la classe ouvrière devait renoncer à s’organiser librement en vue de sa libération.

Ces deux idées erronées ont abouti à la situation actuelle : l’Europe a été constituée par les capitalistes parce qu’elle ne l’a pas été par les travailleurs. Cela ressemble à une lapalissade, mais c’est loin d’en être une. Puisque les organisations qui se réclament de la classe ouvrière n’ont pas tout mis en œuvre pour construire l’Europe selon les critères et les exigences des salariés, qui va au-delà du slogan d’une Europe « sociale », puisqu’elles ont privilégié la défense d’un compromis national, les capitalistes ont avancé, brisant sans trop de difficulté les résistances qu’ils rencontraient.

Nous vivons aujourd’hui dans une Europe dont la construction est déjà très avancée. D’autres pays vont nous y rejoindre dans les années à venir, et ce ne sont ni les déboires constitutionnels, ni les aléas budgétaires qui vont l’empêcher. Les capitalistes disposent de toutes sortes d’organisations à l’échelle européenne afin de préparer et de mettre en œuvre leurs demandes. A noter qu’il existe, de longue date, d’une organisation européenne du patronat, l’UNICE, qui est l’interlocuteur obligé de l’Union européenne.

Mais il est désolant de constater qu’il n’en existe toujours aucune pour les salariés. Chacun continue de vouloir exister dans ses petites frontières nationales, en se contentant d’échanger de cordiaux messages de solidarité avec leurs voisins ou, au mieux, de créer des groupes parlementaires. Même si on a entendu ça et là des discours différents, des changements de tonalité durant les dernières années, ce mouvement tarde à se matérialiser dans les faits.

Pas besoin de remonter loin dans le temps pour faire comprendre le problème. En 2003, un vaste mouvement de grève s’est développé en France contre la réforme des retraites. Quelques mois plus tôt, l’Italie avait connu le même mouvement, et il a démarré quelques semaines plus tard en Autriche. Ces derniers mois, il s’est manifesté vigoureusement en Angleterre. Partout, il s’agissait de s’opposer à aux mêmes directives européennes, et elles se sont appliquées également à des pays où les travailleurs n’ont pas trouvé la force de résister. Est-il besoin de démontrer que le mouvement aurait été plus fort, sans doute victorieux, s’il ne s’était pas arrêté aux frontières nationales, s’il n’avait pas été divisé par pays ?

Nous avons un demi siècle de retard sur les capitalistes. Mais il n’est pas trop tard, parce que nous ne voulons pas revenir en arrière, restaurer un stade antérieur du capitalisme, mais aller de l‘avant, parce que nous voulons changer la société, changer le monde. L’Europe n’est pas une fin en soit, mais c’est aujourd’hui, pour la classe ouvrière dans l’Union européenne, l’échelle réelle de la vie quotidienne, celle des décisions qui sont prises pour nous. Une attitude offensive, la construction d’une Europe socialiste fondée sur les exigences des travailleurs et non sur celles des capitalistes, exige que nous sortions de nos frontières, que nous soyons organisés à l’échelle européenne.

D’abord, la classe capitaliste a créé son Europe depuis cinquante ans, avec des institutions communes, une politique commune, quelques soient les limites qu’on ait pu souligner. De notre côté, il n’existe pas véritablement d’unité. Ce n’est pas seulement une question d’organisation, mais de sentiment de former un ensemble, de subir les mêmes pressions, les mêmes attaques, et de pouvoir riposter ensemble. Tout ça ne se crée pas en un seul jour, naturellement, puisque les organisations qui se réclament de la classe ouvrière ont, depuis cinquante ans, diffusé le plus souvent un sentiment de peur de l’Europe, qui oscille entre l’indifférence et le chauvinisme.

Le danger, c’est plutôt la réaction la plus commune : la peur de l’Europe. Dans les pays qui ont rejoint l’Union européenne le plus récemment, l’opinion est plutôt favorable à l’Europe, avec des votes très majoritaires dans les référendums d’adhésion. Mais c’est aussi ceux où l’ont trouve les plus forts mouvement xénophobes, comme en Slovaquie – ou l’extrême-droite gouverne avec les socialistes – ou en Hongrie – où les récentes émeutes ont été largement soutenues par les nationalistes.

Si on prend le cas de la France, on a pu voir cet effet à deux reprises récemment. En 2002, lors des élections présidentielles, la majorité des électeurs du Front national interrogés à la sortie des urnes ont déclaré avoir voté « par crainte de l’Europe », un thème dont Jean-Marie Le Pen avait fait l’un de ses thèmes de campagne favoris. La gauche et l’extrême gauche ont préféré en déduire que l’électorat populaire était devenu raciste. En 2004, la victoire du Non au référendum sur le « traité constitutionnel européen » à plus dû à cette crainte qu’aux arguments de gauche – au demeurant fondés. Croire que le « non de gauche » avait gagné était une illusion d’optique, une forme d’autocongratulation en décalage avec la réalité du vote.

On a récemment assisté à deux mouvements diamétralement opposés sur le même sujet. En France, la CGT s’est battue pour obtenir que des ouvriers polonais sous contrat polonais dans un chantier de construction navale en France bénéficient des mêmes conditions que les travailleurs français. Inversement, en Belgique, la FGTB a soutenu une grève d’ouvriers belges demandant le licenciement de travailleurs polonais sous contrat polonais. Il est évident que c’est la première solution qui est la meilleure, tandis que la seconde est scandaleusement raciste et xénophobe.

Bien sûr, les salariés se rendent compte que c’est une Europe capitaliste, avec des institutions tellement démocratiques qu’un seul électeur luxembourgeois pèse le poids électoral de vingt-sept allemands au Parlement européen – dont les attributions précises échappent de toute façon aux uns et aux autres. Ils savent que, chaque fois qu’une sale mesure les concerne, on leur dit : « on n’y peut rien, c’est la faute à l’Europe ». Mais les organisations qui prétendent parler au nom de la classe ouvrière ne peuvent pas se contenter de refléter les peurs de celle-ci. Qu’ont-elles fait pour aller au-delà de ça ? Qu’ont-elles fait pour se battre au niveau même où ces mesures sont élaborées ?

Quelle organisation européenne ?

Certes, il existe la Confédération européenne des syndicats. Qu’elle ait une conception timorée du syndicalisme n’est presque pas le plus grave. Son problème, c’est d’être un lobby plutôt qu’une organisation syndicale, et ce n’est pas la manifestation annuelle qu’elle organise à Bruxelles qui fait que chaque membre d’un syndicat adhérent à la CES se sent lui-même intégré à un vaste syndicat européen. Le syndicat européen ne peut naître que d’une pratique syndicale européenne – quoi qu’on pense par ailleurs du rôle des syndicats dans le capitalisme contemporain.

Il existe deux plusieurs types de modèles syndicaux en Europe. Soit, comme dans les pays Scandinaves, en Allemagne, en Grande-Bretagne, des syndicats auxquels on adhère comme on prend une mutuelle, par sécurité et sans trop y croire. En Belgique, par exemple, trois centrales, qui gèrent la distribution des indemnités chômage. Autrement dit, vous avez le choix de votre syndicat, mais pas celui de se syndiquer. Par contre, en France, en Italie, en Espagne, c’est la liberté syndicale qui prédomine – même si, au moins dans la fonction publique, l’adhésion – assurance existe également Quand aux pays de l’Est, ils sont passés brusquement de l’un à l’autre, à partir d’un système de syndicat unique d’état.

C’est pourquoi les comparaisons courantes entre taux de syndicalisation d’un pays sur l’autre n’ont pas grand sens, car ils comparent des situations qui ne sont pas comparables entre elles, avec une intégration des syndicats à l’Etat très variable. C’est encore un effet de la situation que j’ai décrit précédemment : le mouvement capitaliste avance en « harmonisant » la législation sur le travail, mais le mouvement syndical s’est révélé, depuis cinquante ans, incapable de s’adapter réellement. C’est pourquoi la CES est une coquille vide du point de vue des luttes sociales, même si elle est probablement un lobby efficace.

De toute façon, il y a peu de raisons de penser que, après avoir regardé faire pendant cinquante ans, les syndicats vont se raviser d’un seul coup et chercher les voies d’une unification européenne que leur insertion dans les institutions nationales rend de toue façon difficile. Le penser serait aussi naïf que de croire que l’on pourrait rendre leur fonctionnement démocratique ou les transformer en organisations révolutionnaires. Le problème qui se pose à nous, c’est précisément de poser les bases d’une organisation de travailleurs et des travailleuses capable de répondre à cet enjeu européen d’une autre manière.

On ne peut bien entendu résumer les échecs de ces dernières années à l’absence d’une organisation européenne, qui fait autant partie des symptômes que des causes. Il ne suffit qu’il y ait des organisations pour qu’il y ait un mouvement social, ni même pour être en mesure de le contrôler d’un bout à l’autre… Le fait de considérer que le mouvement vers le communisme existe au travers des luttes de la classe ouvrière, indépendamment de l’existence ou non d’un parti, est l’une des caractéristiques distinctives du communisme-ouvrier.

Par contre, ce que l’on constate, c‘est que dans ces mouvements, les militants prennent une importance qu’ils n’ont pas d’habitude – pour le meilleur et pour le pire. Et surtout, que les idées qui se diffusent largement dans ces mouvements sont celles qui ont été propagées par l’extrême gauche dans les années qui ont précédé. Le succès d’une organisation est autant dans les idées qu’elle a fait surgir, dans les débats qu’elle a suscités, dans le fait que sa façon de voir se diffuse au-delà d’elle de façon spontanée, que dans le nombre de militants qu’elle peut aligner dans un mouvement social. Autrement dit, si on se contente de regarder le rôle des organisations d’extrême-gauche – même sans rentrer dans le détail, et en tenant compte de leur faible développement – durant le mouvement, on passe à côté de l’essentiel : les idées qui circulent dans un mouvement social, celles qui lui donnent son orientation, sont celles qui ont été véhiculées par la gauche.

Un salaire minimum européen ?

Le problème est posé : les bas salaires dans un pays sont la cause du chômage dans les autres. C’est pourquoi il faut réussir à passer d’une revendication d’égalité des conditions de travail dans un même pays, à une égalité à l’échelle européenne – sans perdre de vue la situation mondiale.

L’idée d’un salaire minimum européen est dans l’air. Elle ne date pas d’hier. Depuis plusieurs années, elle a été évoquée ça et là, le plus souvent pour être immédiatement révoquée. Elle constitue de toute façon une nécessité et, pour les salariés d’Europe, une nécessité.

Les termes de la situation actuelle sont connus : un salaire minimum existe dans la plupart des pays de l’Union, mais il existe des exceptions notables dont l’Allemagne, rien moins que le pays le plus peuplé et le plus industrialisé d’Europe. L’écart entre ce salaire minimum et le salaire moyen varie grandement d’un pays sur l’autre. Et surtout, l’écart entre son montant en Bulgarie et au Luxembourg est de l’ordre de 1 pour 25. Autrement dit, un salarié mal payé à Luxembourg est tout de même 25 fois mieux payé que son collègue de Sofia. Même lorsqu’on essaie de tempérer cet écart en le ramenant au coût de la vie, il est évident que l’un vit plus à l’aise que l‘autre. Mais cet correction, sans doute nécessaire pour apprécier le point de vue du salarié, n’a pas d’intérêt pour son employeur, qui peut investir son capital dans l’un ou l’autre pays.

Bien sûr, le salaire n’est pas l’unique élément d’appréciation du coût du travail, et celui-ci n’est pas l’unique critère de choix d’une localisation. Les normes d’hygiène, de sécurité, de santé publique, de protection de l’environnement, la stabilité sociale et politique, l’infrastructure routière ou portuaire, la fiscalité, la disponibilité de la main d’œuvre, sa qualification, et ainsi de suite, sont tout autant d’éléments de choix. Comme on l’a vu plus haut, les Etats sont ainsi placés en concurrence pour la localisation des investissements, dans laquelle maintenir un faible coût du travail, de bas salaires, peut être un avantage concurrentiel évident.

Du point de vue du salarié, cette fois, cela signifie tout simplement : les bas salaires d’un côté de l’Union sont l’une des causes des fermetures d’entreprises de l’autre. Tant que les Bulgares, les Polonais ou les Tchèques seront moins bien payés que les Français, les Anglais ou les Allemands, cela ne signifiera rien d’autre. Comment s’étonner, dans ces conditions, de la méfiance à l’égard de l’Europe ? Comment s’étonner qu’en France, un ouvrier sur deux vote pour Jean-Marie Le Pen, qui fait de l’opposition à l’Europe son cheval de bataille ? Comment s’étonner des discours racistes sur le « plombier polonais », ou qu’un dirigeant de gauche « n’en ait rien à foutre des lithuaniens » ? Comment s’étonner que des ouvriers belges fassent grève pour obtenir le licenciement des travailleurs polonais recrutés dans leur usine avec des salaires polonais ?

Un salaire minimum européen, quoiqu’on puisse penser de l’idée d’un salaire minimum ou même du salariat en général, c’est une revendication offensive, non seulement pour battre en brèche le chauvinisme – vieil ennemi sournois de la classe ouvrière, d’autant plus qu’elle est souvent prête à s’y croire à l’abri – mais aussi et surtout pour trouver une issue favorable à tout le monde. Favorable à celui ou celle qui en bénéficie, favorable à celui ou celle qui de ce fait ne perdra pas son emploi. C’est une revendication simple et unificatrice, pour un mouvement ouvrier européen qui a bien du mal à se constituer. Une revendication positive, en rupture avec la ligne de défense, de résistance éperdue qui prévaut depuis trop d’années face à l’offensive patronale européenne.

Évidemment, cela pose la question du montant que nous allons exiger. La divergence entre les salaires minimum existants est vertigineuse, et semble insurmontable. Mais c’est une mauvaise façon de poser le problème. Cela fait deux bons siècles que les capitalistes gémissent chaque fois qu’une nouvelle réforme est exigée par la classe ouvrière. Au XIXe siècle, en Angleterre, ils pleuraient parce que la loi sur le travail dix heures par jour allait les ruiner. En 1936, en France, c’était les huit heures par jours et les congés payés qui allaient les ruiner. Malencontreusement, ils sont toujours là, et ils n’ont jamais été aussi riches. De toute façon, leurs jérémiades, fussent elles accompagnées des meilleures analyses de leurs meilleurs économistes pour nous démontrer que c’est impossible, ne nous intéressent pas. Nous savons bien, hélas, que les prix suivront rapidement, et nous n’avons pas d’illusions dans la hausse des salaires, mais la question est moins celle d’une hausse que d’une égalisation qui mettre tout le monde au même niveau dans l’Union.

Il faudra des luttes, beaucoup de luttes, de manifestations, de grèves, pour imposer ce salaire minimum européen. Il est possible, il est même vraisemblable, que ces luttes soient victorieuses à l’échelle européenne avant de l’être à l’échelle nationale, au moins dans certains pays. C’est une hypothèse que l’on a pas l’habitude de prendre en considération. Mais on ne peut imaginer de mouvement ouvrier européen sans penser sérieusement que les années à venir vont connaître un développement des luttes sociales transfrontalières en Europe. Les luttes chez Renault, chez Opel, chez Airbus, ou encore les combats de la jeunesse française et grecque contre les contrats au rabais, nous montrent que c’est possible.

Ce qu’il nous faut, pour donner forme à ce nouveau mouvement, ce sont des revendications communes. Un salaire minimum européen ne saurait être inférieur à ce qu’il est dans le pays où il est le plus élevé, et ce mode de raisonnement doit être le notre pour concevoir une véritable « Europe sociale », c’est-à-dire une Union socialiste européenne. Autrement dit, nous devons revendiquer au minimum 1428 €, soit le salaire minimum d’un salarié luxembourgeois. Allons, faisons un compte rond, et nous voilà à 1500 €, une revendication qui déjà existe en France. C’est la seule forme de réalisme social que nous puissions opposer au réalisme économique des capitalistes.

Pour une offensive communiste à l’échelle européenne

Les communistes doivent répondre aux questions qui se posent dans la société qui les entourent, sous peine de n’exister que dans les marges de cette société. Or, la question de l’Europe se pose incontestablement, dans la vie quotidienne, dans les débats politiques, dans les luttes sociales. Que pense-t-on du Traité constitutionnel européen ? La Turquie doit être entrer dans l’Union européenne ? L’âge de la retraite doit il être augmenté ? Les services publics doivent ils être confiés à des entreprises privées ? Les travailleurs des pays de l’Est doivent-ils venir travailler à l’Ouest en étant payés aussi mal qu’ils le sont dans leur pays ? Les polices européennes doivent elles collaborer dans la lutte contre l’immigration illégale ? Et ainsi de suite…

Sur toutes ces questions, nous devons avoir un avis et l’exprimer, et nous devons à partir de là proposer des perspectives claires. Je ne reviendrais pas ici sur la question de la nature de l’Union européenne, que je réserve pour la suite de la discussion. La question à laquelle je voudrais répondre, c’est pourquoi je propose de se fixer comme perspective une organisation européenne. Cela implique dans un premier temps, de montrer en quoi s’est un cadre de travail adapté aujourd’hui, par rapport à organisation nationale ou au contraire, à une organisation mondiale, puis dans un second temps, de montrer comment cette organisation est possible, quelle méthode il faudra mettre en œuvre pour la construire et dans quels délais.

La manière dont la classe ouvrière se positionne vis-à-vis de l’Europe est complexe, parce que se mélange le plus souvent une sympathie pour l’idée européenne, qui est identifiée à la paix et à l’amitié entre les peuples, et une crainte pour les effets pervers de la construction européenne pour les salariés. C’est ce qui explique, par exemple, que les opposants de gauche au Traité constitutionnel européen aient dû, en France, faire preuve qu’ils étaient opposés au texte, mais non à l’Europe ; et dans les autres pays, à démontrer aux autres organisations de gauche qu’ils avaient raison de le faire. L’idée, souvent exprimée dans les discours, mais dont il n’existe pas grand-chose dans les faits, d’une Europe sociale, exprime assez bien cette attitude de la classe ouvrière – même si le contenu précis de cette Europe sociale reste à définir. Pour les communistes, c’est un enjeu important, car il est possible sur cette base de passer de la résistance à l’offensive.

Une organisation nationale est mal outillée pour comprendre les enjeux actuels, car les échanges manquent pour saisir ce qu’il y a de commun entre les attaques que nous subissons du fait des décisions européennes. C’est encore moins un outil de lutte adapté, pas plus qu’une organisation exclusivement auvergnate ne serait efficace à l’échelle de la France. Bien sûr, si notre perspective, était, comme les nationalistes de gauche, de quitter l’Europe et défendre la nation, la patrie et la culture française, et autres chauvinisteries, alors l’organisation nationale serait la bonne échelle. Mais si nous voulons lutter contre le chauvinisme et le nationalisme, de droite comme de gauche, alors l’organisation européenne est une arme importante.

Or, le dépassement des frontières nationales est, du point de vue communiste, positif – à condition d’investir ce mouvement, d’en faire un mouvement de la classe ouvrière et non un mouvement du capital. Le communisme n’est pas un éternel retour un arrière. Être communiste, ce n’est pas se battre pied à pied contre chaque avancée du mouvement capitaliste, mais au contraire, aller au-delà de ce mouvement, vers une autre société. Comment pourrait on vouloir une société planétaire en nous montrant plus chauvins que les capitalistes ?

Bien sûr, il existe des questions, fort nombreuses, qui ne se posent qu’à l’échelle d’un pays, et c’est à cette échelle qu’il faut y répondre. De la même manière qu’il existe des questions qui se posent à l’échelle d’une ville, pour une organisation nationale. Ce qui est important à nous poser comme question, c’est de savoir si dans les années à venir la question européenne va être, de plus en plus, au centre des débats, mais aussi des craintes, de la classe ouvrière. Si notre réponse est oui, alors nous devons nous y adapter y compris au point de vue de l’organisation.

Nous savons que pour les syndicats, s’unir à l’échelle européenne autrement que sous la forme d’un lobby, est difficile du fait de l’insertion dans les institutions sociales de chaque pays. Et quand bien même ils parviendraient à le faire, cela ne changerait rien à leur fonction essentielle : la négociation du prix de la force de travail au sein du système capitaliste, non son abolition. Par contre, pour une organisation communiste, cela ne pose pas problèmes de coopérer à l’échelle européenne. Certes, il y a des difficultés linguistiques, mais pouvons nous sérieusement nous faire les défenseurs d’un monde sans frontières si nous ne sommes pas nous-mêmes cabales d’affronter cette question ?

L’objection la plus évidente, c’est que la question mondiale est tout autant posée que la question européenne. Chaque fois qu’une entreprise est délocalisée, chaque fois qu’un secteur économique est déstabilisé par la concurrence internationale, l’existence d’un système capitaliste à l’échelle planétaire devient une réalité quotidienne et non plus une abstraction économique pour les travailleurs qui en subissent les conséquences, parce que le mauvais salaire et les mauvaises conditions de travail des uns sont la condition du chômage des autres. Cela veut dire, du point de vue communiste, que la perspective d’une Internationale n’est pas une lubie, ni un bon sentiment, mais une nécessité pratique. C’est une évidence à laquelle nous souscrivons tous et toutes, mais il ne suffit pas de le dire pour le faire, car cela implique de partir de partis communistes actifs sur tous les continents – et ce n’est pas encore le cas.

Il y a tout de même une différence importante entre l’échelle européenne et l’échelle mondiale. Les institutions européennes, quelque soit l’analyse qu’on fait de l’état d’avancement de la construction européenne, jouent un rôle plus direct que les institutions mondiales dans les attaques menées contre le monde du travail. On le voit notamment si on fait la comparaison avec la situation des pays les plus pauvres, où ce sont effectivement les institutions internationales (Banque mondiale, FMI,…) qui jouent se rôle et qui se substituent parfois à l’Etat pour mener leurs « réformes ». Les salariés ressentent effectivement « Bruxelles », c’est-à-dire la classe dirigeante européenne, comme un adversaire direct. C’est ce sentiment même qui rend possible une organisation européenne, parce que pour nombre de travailleurs, c’est une réponse adaptée à un problème réel.

Il ne servirait pas à grand-chose de parler de parler d’une organisation communiste en Europe, si nous pensons que ce n’est pas possible à brève échéance. Il faut d’abord s’entendre sur les termes : je ne parle pas d’un parti communiste en Europe, ce qui impliquerait d’avoir atteint une certaine notoriété dans la classe ouvrière et une implication réelle dans les luttes sociales. Je parle, pour l’instant, d’une organisation, c’est-à-dire de militantes et de militants qui se reconnaissent des bases politiques communes et qui ont pratique coordonnée.

Même si une organisation est créée en France, le fait d’afficher dès le départ qu’elle est ouverte à toute personne résidant en Europe et qui en partage les bases politiques, est en soi un geste symbolique important, qui facilite l’adhésion de nouveaux camarades habitants d’autres pays. C’est bien différent d’adhérer à une organisation à échelle européenne, même réduite, qu’à un groupe local ou national. Constituer un réseau de communistes, dans différents pays d’Europe, travaillant ensemble dans cette perspective, ne parait pas irréalisable à brève échéance.

Nicolas Dessaux


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