Le changement de dirigeants en Iran (1979)

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L’Iran dans les archives

Paru dans le Socialist standard de mars 1979. Traduit de l’anglais par A.B. et S.J. pour la BS.

Une histoire a récemment circulé  à Téhéran qui raconte une réunion entre le Shah et l’ayatollah Khomeini en 1963, après des émeutes où Khomeini avait joué un rôle important.  «Je vais vous payer 25 millions $ si vous quittez le pays », aurait déclaré le Shah. Khomeini est supposé avoir répondu: «Je vais vous donner 50 millions $ si c’est vous qui partez». En l’occurence, Khomeini a été contraint à l’exil pour rien du tout. Cette fois, c’est le Shah qui est parti, mais sans doute avec bien plus de 50 millions de dollars dans les poches. Aucune conversation de la sorte n’a bien sûr eu lieu, mais l’histoire illustre bien le fait que le conflit social en Iran est essentiellement entre deux factions de la classe capitaliste.

Le Shah est le fils d’un officier de l’armée qui a pris le pouvoir en 1921, et s’est autoproclamé Shah, ou empereur, quelques années plus tard. Il monta sur le trône en 1941 quand son père fut déposé par les Alliés pour ses sympathies pro-allemandes, mais n’obtint des pouvoirs dictatoriaux qu’en 1953 par un coup d’État qui a renversé le Premier ministre nationaliste, Mossadegh, qui fut en son temps l’épouvantail de la presse britannique pour avoir osé nationaliser l’ industrie pétrolière appartenant aux britanniques.

Le pétrole est bien évidemment la source de l’immense richesse du Shah et de la faction de la classe des propriétaires qu’il représente. Les versements des sociétés pétrolières aux États où le pétrole est produit sont une forme de rente foncière. L’État iranien perçoit cette rente purement et simplement parce qu’il tient une partie du monde où l’on trouve du pétrole. Le Shah a utilisé cette manne, en premier lieu, pour renforcer les forces armées iraniennes et, d’autre part, pour introduire le capitalisme industriel en Iran. Pour ce faire une nouvelle classe de riches entrepreneurs indépendants de l’État a été mise en place  pour investir du capital.

Mais il existait déjà en Iran une classe de gens riches, les bazari, les marchands et les commerçants des bazars qui existent dans toutes les grandes villes. Les bazari existaient bien avant la découverte du pétrole  et bien avant l’introduction du capitalisme industriel. Leur rôle économique dans la Perse pré-capitaliste était d’assurer aux villes l’approvisionnement en denrées alimentaires et autres produits essentiels, et ce rôle survit encore aujourd’hui dans une certaine mesure, même s’il a été fortement réduit par le remplacement du réseau commercial et bancaire qui a accompagné l’introduction du capitalisme industriel.

Les bazari ont toujours été étroitement liés aux mollahs et ayatollahs, les prêtres de la secte chiite de l’islam à laquelle appartiennent officiellement la plupart des iraniens. La mosquée est généralement située dans le bazar, mais, plus important encore, les prêtres chiites sont financées par les différentes taxes que les commerçants sont tenus de régler aux termes de la loi islamique:

« La hiérarchie chiite, allant du simple mollah à l’ayatollah recueille également une taxe, les khoms ou le « cinquième », qui consiste à prendre un cinquième de tous les bénéfices et, plus généralement, sur tout gain en capital ainsi que sur la vente des terres appartenant à des musulmans à une personne d’une autre religion… Le montant du «cinquième» est en principe divisé en deux, une partie est normalement réservée pour les plus démunis, à condition qu’ils soient sayyeds, c’est-descendants du prophète. L’autre partie est distribuée entre les mollahs et les ayatollahs.  Ils ont aussi droit à une taxe cachée, la zahat, qui consiste à demander à chaque croyant de disposer de tout «le blé, l’orge, les dattes, les raisins secs », mais aussi de tout «l’or, l’argent, des chameaux, des moutons et des bovins» dont ils n’ont pas vraiment besoin. Cette zahat est ce qui permet actuellement à l’église d’aider un grand nombre de grévistes.

« Mais la hiérarchie chiite iranienne dispose surtout de l’immense richesse des bazari de toutes les principales villes du pays. Depuis des siècles, elle a tissé des liens étroits avec ce petit monde des affaires, a donné la bénédiction d’Allah à certaines transactions, et a jeté tout son poids contre le pouvoir temporel. Lorsque celui-ci devenait trop rapace, ou lorsque sa volonté de moderniser le pays devenait trop contraignante, les bazari savaient que le chiitisme était derrière eux et ils sont prêts à faire n’importe quoi pour lui »(Républicain Lorrain, 14/1/79).

Deux économistes iraniens écrivant dans le numéro de décembre du mensuel Le Monde Diplomatique décrivent la façon dont la politique de développement industriel du Shah a affecté les bazari:

«Après le coup d’État de 1953, la réintégration de l’économie pétrolière iranienne  dans le marché mondial et la politique des « portes ouvertes » a conduit à une modification des courants d’échange, dépassant de plus en plus largement les capacités organisationnelles du bazar. Les débuts d’une industrie de substitution aux importations a ensuite aggravé les difficultés du bazar, exclu des nouveaux circuits commerciaux mis en place pour satisfaire aux besoins des nouvelles industries. L’importation traditionnelle de biens de consommation cédait alors le pas à l’importation de biens d’équipement, et les mesures de contingentement adoptées pour protéger les industries naissantes pénalisaient lourdement les activités traditionnelles du bazar ».

Ils en viennent à relever la façon dont cela a du coup frappé les finances du clergé chiite:

«Cette marginalisation économique du bazar est directement liée à l’affaiblissement simultané des réseaux de financement des « caisses cléricales »; celles-ci, à la discrétion de chefs religieux réputés pour leur intégrité morale, perçoivent et redistribuent les diverses formes d’impôts  d’aumônes islamiques (…).  Aujourd’hui, l’afflux d’argent dans ces caisses contrôlées par les ayatollahs témoigne de l’ampleur de la lutte de la bourgeoisie traditionnelle contre une nouvelle classe liée à l’intérêt des firmes multinationales. Mais, dans la première phase de l’industrialisation, l’affaiblissement du bazar qui a toujours vécu en symbiose avec les institutions religieuses (financement des fonds cléricaux, cadre juridico-religieux pour les contrats) réduit considérablement les effets socio-économiques de la redistribution que celles-ci assurent. « 

L’ayatollah Khomeini est venu sur le devant de la scène en 1963 comme instigateur des émeutes dans les bazars de Téhéran et d’autres villes, émeutes qui ont été impitoyablement écrasés par les forces armées du Shah.

On peut donc considérer que le conflit en Iran n’est pas, comme on le présente souvent, entre un dirigeant occidentalisateur et des religieux réactionnaires défendant les valeurs d’antan. Ce conflit est seulement le reflet idéologique du conflit d’intérêts, plus fondamental, au sein de la section iranienne de la classe des propriétaires, entre les bazari et la nouvelle bourgeoisie mise en place par le Shah. Derrière les condamnations pour des motifs religieux de la bière et des mini-jupes (voire de toute forme de jupes) se trouve un intérêt matériel terre-à-terre.

Pour le moment, contre la logique de l’histoire, les bazari semblent mener la barque. Grâce à leurs liens avec les mollahs et les ayatollahs, ils ont été en mesure de contrôler les populations urbaines pauvres, y compris de grandes sections de la classe ouvrière, et d’utiliser leur mécontentement comme un bélier pour renverser le Shah et son régime. Les pauvres des villes ont bien sûr largement de quoi être mécontents. Fréquemment les nouveaux migrants de la campagne ont été forcés de vivre dans des conditions de logement dégoûtantes, et n’ont pu à l’occasion ne trouver un emploi qu’avec des salaires de misère. L’activité syndicale indépendante a été interdite et les grèves écrasées avec parfois des morts. La tristement célèbre police secrète, la SAVAK, avec son système d’espions omniprésents et ses chambres de torture, a été là pour éradiquer toute opposition à la dictature du Shah.

Il est regrettable que ce mécontentement doive être dirigé par les mollahs qui défendent les intérêts de classe des bazari et prônent une chimérique «République islamique». Mais il y a des raisons à cela. La seule opposition au Shah, qui a été capable de survivre aux attaques de SAVAK a été le bazar, grâce à l’indépendance de sa base économique, et au clergé chiite qu’il finançait. Les mosquées étaient ainsi devenu le lieu d’opposition au Shah, d’autant plus que la majorité des pauvres des villes sont de la première génération de migrants de la campagne, où les sentiments religieux sont toujours plus forts.

Il semble maintenant que le peuple d’Iran  va avoir une «République islamique» lui être infligée. Mais quoi qu’il arrive le capitalisme industriel est venu pour rester en Iran, que ça plaise ou pas aux mollahs, avec ce qui l’accompagne (la consommation d’alcool, une certaine liberté pour les femmes). Le Coran, issu d’une société pré-capitaliste de commerce agricole, veut fixer des règles quant à la manière dont une telle société doit travailler, mais le capitalisme ne peut pas être fonctionner avec elles.

Ce qui va probablement se produire c’est qu’ après une première tentative de retour en arrière au bénéfice des bazari, les penseurs religieux vont se retrouver dans la «République islamique» à constater que le capitalisme industriel n’est pas, après tout, contraire au Coran. C’est ce qui s’est passé en Tunisie, quelques années après son indépendance, selon l’article du vieux News Chronicle de l’époque (5/3/1960):

« Jusqu’à présent, comme dans le reste du monde musulman, la vie en Tunisie était presque au point mort pendant le Ramadan de l’aube au crépuscule. Dans certains cas, la production chutait de 70 pour cent. Bourguiba n’a pas interdit le jeûne absolu. Mais il a fermement déclaré que le jeûne ne sera pas acceptée comme une excuse pour moins de travail »(cité dans le Socialist Standard d’avril 1960)

Les travailleurs et paysans d’Iran vont rapidement constater qu’ils ont juste changé une clique de dirigeants pour une autre.

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Une Réponse to “Le changement de dirigeants en Iran (1979)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken « Entdinglichung Says:

    […] socialisme (1946) * Le Prolétaire: Grèves oubliées en Iran (1980) (1980) * Socialist Standard: Le changement de dirigeants en Iran […]

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