Parti et société, du groupe de pression au parti politique (Hekmat, 1998)

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Ce texte constitue la première partie du discours de Mansoor Hekmat à la réunion plénière du comité central du Parti communiste-ouvrier d’Iran en novembre 1998. Certaines parties ont été complétées par des explications, et la sous-partie « Parti, construction du parti et pouvoir politique » a été ajoutée. Il servait de préambule a une discussion sur les questions de style et d’organisation des activités du parti, qui n’ont pas été inclues ici. Il a été traduit du persan à l’anglais par Bahram Soroush et de l’anglais au français par Nicolas Dessaux.

Vingt ans de chemin

Camarades ! Aujourd’hui, à quelques semaines près, c’est le vingtième anniversaire de la création de l’Union des combattants communistes (UCC) [1]. Le lien avec mon propos d’aujourd’hui, c’est que, afin de rendre mon propos plus intelligible, je voudrais expliquer le chemin que nous avons traversé durant ces vingt ans depuis la fondation de l’UCC – selon moi, et en tant que socialiste. Mais laissez-moi d’abord remercier le camarade Hamid Taqvaee pour ce vingtième anniversaire. Nous étions deux à lancer l’Union des militants communistes. Mais il est clair pour moi que, si je n’avais pas été là, Hamid aurait fait la même chose, mais que s’il n’avait pas été là, personnellement, je ne l’aurais pas fait. Je tenais donc à dire que ma gratitude envers le camarade Hamid Taqvaee [2] n’a pas de limites [applaudissements continus dans la salle].

Je crois que, durant ces vingt ans, nous avons traversé un long chemin, dont il les caractéristiques et les moments-clefs doivent être expliqués du point de vue politique, théorique et méthodologique. C’est un chemin que l’on doit suivre consciemment, en essayant toujours d’identifier les prochaines étapes : si on reste immobile quand les circonstances objectives, quand à ce qui est nécessaire à la croissance de notre mouvement, changent, on chute et on perd toute pertinence. Un mouvement politique doit aller plus loin que sa propre histoire, que ce qu’il est aujourd’hui et esquisser sa propre route.

Pour moi, nous faisons, encore une fois, face à une nouvelle étape sur ce chemin, où l’on attend que nous jouions un rôle nouveau. Pour nous préparer, en tant qu’individus ayant chacun notre personnalité, notre histoire personnelle, nous devons comprendre l’esprit de la période et nous y ajuster correctement. Si on veut lui donner un nom, on peut sans doute dire que c’est la période dans laquelle nous découvrons la relation entre le parti et la société, où nous devons porter notre attention sur la relation entre le parti communiste et la société, afin de mieux comprendre les mécanismes de leur interaction et nous fonder sur cette compréhension.

Dans la période qui a immédiatement précédé la révolution de 1979, la question-clef pour nous – je veux dire, pour que le cercle que Hamid Taqvaee, moi-même et d’autres camarades avions fondé à l’étranger – était la question « Marx et le communisme ». Nous faisions face à cette vieille question : que dit réellement le marxisme ? Est-ce que les pôles soi-disant communistes le sont réellement et jusqu’à quel point sont-ils liés au marxisme ? Pour nous, les communismes chinois, soviétiques, albanais, et trotskistes n’étaient pas le communisme de Marx. Le premier processus par lequel nous sommes passés, qui plus tard a forgé la personnalité de l’UCC, ce sont nos réflexions sur le véritable marxisme révolutionnaire. La caractéristique distinctive de l’UCC, c’était son caractère marxiste, le fait que ses membres étaient marxistes.

Avec la révolution est venue la question de la relation entre « les communistes et la révolution », ou, en d’autres termes, la relation entre les communistes iraniens et la révolution iranienne. Nous avons porté notre attention sur des questions comme : quelles sont les classes sociales dans la révolution ? Qu’est-ce que nous devons faire ? Quelle est la force révolutionnaire ? Qu’est-ce que l’état ? Quels sont les principes de notre attitude envers les partis bourgeois ? Quelle est la place de la question agraire ? Quelle est notre position envers le gouvernement provisoire, la tendance islamique et ses factions ? En un mot, « que faire » dans la révolution, en temps que communistes ? Voilà les questions que nous nous sommes posées.

En poursuivant ces débats, cette discussion sur la « révolution », en fonction des circonstances et des possibilités, créées par la révolution, est venu le concept de « parti communiste » ; en d’autres mots, la question du « communisme et du parti ». Notre thèse était que le résultat de ce processus, c’est-à-dire des efforts d’une organisation marxiste comme la notre, au cœur de la révolution, devait être la construction d’un parti qui agit dans la révolution comme un parti de la classe ouvrière, comme un parti communiste, dans le sens réel du mot. Cela voulait dire : laisser derrière nous la période pré-parti.

Si vous vous souvenez, il y a eu un moment où des questions comme : qu’est-ce que le parti ? Quels sont les prérequis ? Quelle est la place du programme ? Quelle était notre critique de la « théorie du lien » [3]. Avec la création du Parti communiste d’Iran [4], ces débats sont venus à leur fin. La question qui a surgi alors fut celle de la relation entre le communisme et la classe, du « parti et de la classe ». Il était naturel qu’avec la formation du parti, la relation de ce parti avec son sujet, c’est-à-dire la classe ouvrière, devait émerger et notre discussion se focaliser là-dessus. Ce débat a commencé, sous forme écrite, par la discussion sur le style de travail lors du premier congrès de l’UCC, tenu au Kurdistan, jusqu’à la discussion sur le « communisme-ouvrier » [5].

Avec le communisme-ouvrier, le débat a progressé vers une relation organisationnelle et pratique avec la classe. Cela a coïncidé avec la fin de la guerre froide et avec le début de la période que la bourgeoisie a nommé « la fin du communisme ». En cherchant les racines de notre mouvement et ce qui le différenciait de ce communisme que l’on déclarait mort, notre attention s’est portée plus clairement sur la relation entre le communisme et la classe ouvrière : la relation entre la théorie et la classe, entre la construction du parti et la classe, entre la question des soviets [6] et la classe, entre les défaites antérieures et la séparation du communisme et de la classe, sur la relation entre le parti et la classe – cette fois au sens de l’unité que le parti doit forger avec la classe, c’est-à-dire l’union de la classe avec le parti, la place du travailleur dans le parti, le caractère ouvrier du socialisme lui-même, et du caractère ouvrier de la théorie marxiste elle-même, en considérant l’histoire contemporaine du communisme et du socialisme dans la perspective de la lutte de classe et de l’attachement de la classe aux tendances qui prétendent représenter le communisme. Voilà ce que furent les composantes de la discussion sur le communisme-ouvrier.

Je ne sais pas combien d’entre vous étaient présents à ce séminaire (il y à dix ans). Là-bas, mon principal argument, c’était que la catégorie « travailleur » formait le noyau même du marxisme – au cœur de la théorie de l’exploitation de Marx – non comme un objet d’étude, mais comme un phénomène social : l’entité « travailleur » est un phénomène social. Marx ne commence pas par expliquer la société sans les classes avant de les amener comme des combattants qui se font face. La classe est déjà dans la théorie de l’exploitation de Marx, dans sa théorie du changement, dans son épistémologie. C’est le moment où nous avons clairement défini notre communisme, suivant le « manifeste du parti communiste », comme un communisme prolétarien, ou comme un communisme ouvrier. En un sens, le processus de notre séparation intellectuelle avec le legs historique du socialisme bourgeois dans la théorie, dans la conception sociale, dans le programme, dans la manière dont nous considérons l’histoire du communisme et les tâches pratiques à mener pour un parti communiste étaient complétés par la discussion sur le communisme-ouvrier. Nous sommes alors précisément au point de départ pour construire un parti politique capable d’intervenir d’un point de vue communiste-ouvrier.

Dans chaque période, mettre l’accent sur ces discussions particulières nous a rendus plus fort. A chaque fois, ces questions clefs et les réponses qu’elles appelaient nous ont amenés à nous placer sur un plan plus élevé, à renforcer notre pratique politique. C’est parce que ces questions étaient objectivement les bonne et que nous y avons prêté attention, sinon assez, au moins correctement.

Aujourd’hui, pour poursuivre ces discussions et le processus de développement du Parti communiste-ouvrier d’Iran, qui est le résultat de ces discussions, de ces clarifications, de nouvelles questions se posent à nous, auxquelles nous devons répondre comme nous l’avons fait auparavant, avec la même vigueur et le même sérieux. Et ces réponses doivent éclairer notre pratique politique. Pour moi, les discussions sur le « parti et la société », et sur « le parti et le pouvoir politique [7] » ont essayé de reconnaitre et d’ôter les barrières qui empêchent le Parti communiste-ouvrier de devenir un parti politique à part entière.

Parti, construction du parti et pouvoir politique

C’était le sujet principal au programme du deuxième congrès. Ce qui fait d’une organisation un parti politique, ce qui le distingue des groupes de pression, des sectes idéologiques, de sociétés littéraires, des éditeurs et des réseaux, c’est d’abord et avant tout sa relation au pouvoir politique – que ce soit comme concept dans sa pensée ou comme réalité dans sa vie, dans sa pratique. Par le pouvoir politique, je ne parle pas seulement du pouvoir d’état, de la conquête du pouvoir d’état – ça n’arrive pas tous les jours – mais de la capacité d’une organisation à mobiliser les forces et à influencer les relations de pouvoir dans la société, sa capacité à devenir une force formidable qui pèse dans le destin politique de la société. Quand nous nous plaignons de l’absence d’un parti de la classe ouvrière dans la société, nous ne voulons pas nécessairement dire qu’il n’y a pas de groupes communistes, de journaux, de radios, de cercles et de réseaux socialistes ouvriers en lien avec la gauche et les organisations communistes. Nous voulons plutôt dire, que la classe ouvrière manque d’un parti qui la représente et l’organise, qui mette sa puissance en mouvement et la mène dans l’arène politique nationale, dans la bataille pour le pouvoir. Pour moi, la relation qu’une organisation entretient avec le pouvoir politique est une indication pour savoir si elle est un parti politique ou non. Un parti n’est pas avant tout un groupe ou une organisation politique et intellectuelle qui atteint quantitativement un certain niveau de croissance. Un parti, c’est une organisation qui est entrée dans la bataille pour le pouvoir, qui est entré dans le champ politique à l’échelle sociale. Une organisation qui n’existe qu’en dehors du domaine de la politique générale, en dehors de la bataille réelle pour le pouvoir, pour savoir qui détient le pouvoir dans la société, une organisation qui, que ce soit par sa propre décision consciente ou à cause de ses caractéristiques quantitatives et qualitatives, se tient en dehors de cette lutte, n’est pas un parti politique.

Au lendemain de la révolution de février 1979, une immense force s’est agglomérée autour de l’organisation des Feyadin [8]. Pour un parti politique, cette force est un instrument d’intervention dans le destin du pouvoir politique durant un laps de temps particulier. Il peut réussir dans ce travail et mettre en place un nouvel équilibre du pouvoir, ou perdre ce pouvoir pour un certain temps. Mais en dépit de cette vaste influence, les Feyadin n’avaient pas le profil et les caractéristiques d’un parti politique. Ils étaient, en dernière analyse, un groupe de pression en relation avec le mouvement nationaliste et les principaux partis nationalistes. Ils n’avaient ni la vision, ni les structures, le comportement et les objectifs d’un parti politique. Les différentes factions au sein des Feyadin et leurs cousins de Rah-e Kargar [9] et autres groupes similaires étaient tels qu’aujourd’hui : des groupes de pression vis-à-vis de partis politiques plus mainstream.

L’isolement des organisations communistes dans la bataille sociale pour le pouvoir est maintenant considéré quelque chose de normal, au point que s’il en était autrement, ils fonceraient les sourcils. Pour beaucoup, particulièrement pour les militants et les dirigeants de ces organisations elles-mêmes, le communisme n’est pas une force qui se bat pour le pouvoir, mais plutôt une secte d’oracles qui gardent allumée la flamme du temple des vérités de classe et des idéaux de l’humanité, des humbles servants de l’écrin de l’histoire portant la pourpre, des victimes permanentes de la réaction, d’éternels prisonniers politiques, des prophètes apportant la vérité aux masses, lesquelles ont apparemment choisi d’autres voies et d’autres leaders.

Ce n’est pas l’idée marxiste, communiste-ouvrière, de la construction du parti. Notre tâche est de créer un parti politique communiste-ouvrier. Pendant vingt ans, nous avons publié des journaux marxistes, nous nous sommes faits les champions des idéaux marxistes, des programmes marxistes, nous avons construits des petites organisations et des grandes, nous avons fait de l’agitation, nous avons conduits des luttes publiques, clandestines, armées. Notre tâche, cependant, est de construire un parti politique qui, au cœur de la bataille sociale pour le pouvoir, lève le drapeau des travailleurs, la bannière de l’égalité et de la liberté, et qui soit objectivement l’un des camps de cette bataille politique, avec une chance de l’emporter. Le communisme-ouvrier doit se transformer en un parti politique dans cette société. Cette idée centrale, évidente, du Manifeste du parti communiste, comme toutes les idées du Manifeste et la vision critique de Marx dans son ensemble, doit être tirée des décombres des distorsions, des visions distordues qui ont repoussé la révolution communiste et la société socialiste à un futur lointain, à un autre monde, qui ont dénié son urgence, son attraction et sa possibilité aujourd’hui, et qui d’une manière ou d’une autre, ont déclaré que la construction d’un parti communiste-ouvrier, la montée du communisme-ouvrier comme parti politique prêt à se battre pour le pouvoir, comme redondant, impossible et indésirable.

Mais ce qui donne du sens à notre activité communiste, c’est précisément la construction d’un parti communiste-ouvrier, qui se dresse dans toute la société dans la bataille pour le pouvoir politique. Un parti qu’un travailleur, un défenseur de la liberté et de l’égalité, peuvent rejoindre et être sûr qu’à travers lui, ils pourront réellement, dans la pratique, influencer la société, leur environnement et le destin des gens de son époque. Si quelque chose doit exprimer l’essence commune des différentes étapes de notre activité ces vingt dernière années, c’est l’effort pour construire un parti communiste-ouvrier qui emmène la classe ouvrière dans l’arène et qui représente, non les marges de la société, mais qui soit au centre de la scène politique dans la société, dans le contexte de la lutte pour le pouvoir.

Les mécanismes sociaux du pouvoir

La question du pouvoir politique est avant tout une conception sociale. La lutte pour le pouvoir politique n’est pas une invention communiste. La société a des mécanismes par lesquels le pouvoir change de mains. La propagande, l’agitation et la mobilisation ne sont pas des inventions marxistes ; la violence, l’insurrection, la révolte, l’écrasement de la révolte et la guerre ne sont pas des inventions du mouvement socialiste. L’état, le renversement de l’état, la révolution, rien de cela n’est une invention communiste. Ce sont des phénomènes sociaux, des mécanismes sociaux.

Ce sont les caractéristiques objectives d’une société, et pas nos plans préconçus, nos voies et nos préférences, qui disent aux communistes comment, quand, dans quelles circonstances et dans quelles périodes prendre le pouvoir. Nous ne sommes pas les inventeurs de nouvelles catapultes politiques pour la conquête des sommets de l’histoire. Si la question de la prise du pouvoir nous intéresse, alors la première question est : quels sont les mécanismes de la prise du pouvoir, comment devenir puissants, percutants politiquement, dans la société actuelle ? Ce sont des questions extrêmement concrètes. Posons-nous les à nous-mêmes : comment s’adresser à grand nombre de personnes dans le monde ? Comment les unir et les organiser ? Comment construire un mouvement qui influence leur pensée sur une vaste échelle ? Comment combattre les idées dominantes ? Comment sont produites ces idées, comment deviennent-elles crédibles dans le monde d’aujourd’hui ? Quels sont ces mécanismes, comment pouvons-nous les combattre ? Comment pouvons nous devenir une force dans un monde doté de ces caractéristiques économiques, politiques, militaires, informatives, culturelles et éducatives, afin d’être capable d’influencer, de mobiliser de diriger dans la bonne direction la vie et les actions de millions de membre de la classe ouvrière, les larges masses populaires qui aspirent à la liberté et à l’égalité ?

Si un parti politique communiste-ouvrier veut amener quelque changement que ce soit dans ce monde, il doit être fort, il doit devenir fort, si fort qu’il peut battre la bourgeoisie aujourd’hui dans son propre monde. C’est Marx qui a dit, il y a longtemps, que pour changer une chose, même pour la détruire, il faut la connaître, il faut connaître les lois de son mouvement. Ce n’est pas nous qui pouvons décider comment devenir une force politique puissante dans le monde actuel. La société elle-même, selon ses caractéristiques, définit également les mécanismes de sa transformation. Nous devons apprendre ces mécanismes, des mécanismes qui nous permettent nous, le mouvement et le parti communiste-ouvrier, de grandir, de devenir influents, de rassembler les énergies de les mobiliser pour la révolution, de batailler pour le pouvoir et de mettre ne place notre programme.

Par les mécanismes propres de la société, je ne parle pas de ses mécanismes légaux. L’insurrection et la révolution sont des mécanismes de changement pour les sociétés contemporaines. De même que le sont les révoltes, les insurrections et les guerres. Mais servir une boisson ou de la nourriture empoisonnée aux opposants au cours d’un festin n’est plus une méthode appropriée dans la société actuelle, alors qu’elle était d’usage fréquent sous la dynastie Abbasside. Sous la dynastie Sardebaran (je ne parle pas, bien sûr, de l’Association des communistes Iraniens [10]), un sultan était parvenu au pouvoir en tuant le roi avec son sabre durant une audience avec lui. Mais ce n’est plus une option aujourd’hui. Nous entrons dans une période de la vie du parti où la question de son influence politique dans la société, d’être présent dans la bataille pour le pouvoir et de prendre en main les leviers du pouvoir dans la société, sont sérieusement inscrits dans notre programme. Avancer dans cette direction est, en raison des caractéristiques de la société contemporaine, inévitable pour une force qui essaie de changer la société. Nous avons déjà touché ces leviers un petit peu, mais c’est comme si nous avions été surpris et même inquiets de notre pouvoir ; nous avons été effrayés de nos succès, nous sommes retournés en courant à la maison et nous nous sommes cachés derrière notre maman. Certains se sentent étrangers à ce mouvement politique. Un communisme qui agite le voisinage et des cercles, un communisme qui va aux rendez-vous de l’organisation et aux petits meetings secrets leur est familier, mais ils n’ont pas l’habitude d’un communisme qui plante son drapeau au milieu du centre de la ville, d’un communisme qui est tellement visible de tous et reconnu comme tel, qu’un travailleur qui habite une rue où le parti n’a aucune présence peut quand même y aller, rejoindre ces communistes-là. Mais en dehors de cela, la lutte pour le pouvoir politique change tout les jours, prend de nouvelles formes et de nouveaux canaux. Notre intervention sur la question du pouvoir politique requiert qu’on connaisse les mécanismes sociaux du pouvoir dans cette société. Connaitre, et plus encore, appliquer ces méthodes n’est certainement pas facile, mais reconnaître les méthodes qui ne sont définitivement plus adaptées pour un parti communiste-ouvrier de notre époque n’est pas difficile.

« La tradition communiste classique » ou le legs de la répression et de l’isolement

Un parti communiste qui n’est pas capable d’appliquer de telles méthodes sociales échouera à prendre le pouvoir. Qui plus est, il sera la moins préparée et la moins équipée de toutes les forces pour se saisir de ces leviers. Ce qui est arrivé au communisme, c’est que la bourgeoisie, par les défaites, la répression et les pressions qu’elle a continuellement infligé aux communistes a réussi à transformer le communisme – c’est-à-dire une force en lutte pour le pouvoir politique, qui, il y a 150 ans, essayait de prendre la pouvoir en utilisant les mêmes mécanismes [que la bourgeoisie] – en une secte marginale quasi-religieuse, un culte qui définit sa vie politique dans un coin de la société, qui y trouve son identité et n’a pas particulièrement envie de quitter ce coin – exactement comme les micro-organismes qui s‘adaptent et survivent si bien au froid d‘un âge glaciaire que lorsque le climat se réchauffe et que la glaciation se termine, ils ne retournent pas au soleil et à la chaleur et ne peuvent plus survivre que dans ces conditions. La compulsion externe qui a un jour forcé ces micro-organismes à s’adapter à des conditions de vie défavorables pour le bien de leur survie, est maintenant devenue, après plusieurs cycles, le style de vie inné de ces organismes, une partie de son existence, de sa tradition et de son identité – toutes les autres vies sont inconcevables.

Nous, les communistes, nous avons vécu sous la répression. On nous a dit : vous ne pouvez pas sortir librement, monter sur une estrade et parler ouvertement au peuple. On nous a dit : vous devez murmurer à votre camarade dans un coin, dans une allée, secrètement et discrètement, là où on ne vous écoute pas. Vous pouvez vivre et parler dans ce coin et dire tout que vous voulez dans le langage que vous voulez, aussi longuement que vous voulez ; c’est votre secte, vous pouvez dire tout ce que vous voulez dans le langage de votre secte, mais vous n’êtes pas autorisés à ouvrir la bouche en face des gens, de la société. Dans cette marge, nous, et nos semblables, apprenons à transformer le parti communiste, d’un instrument de lutte en une chambrée dans lequel on peut camper, un dortoir où l’on peut aller, exister, une tradition où l’on peut vivre. Cette tradition a ses propres symboles, ses déesses, ses anges, ses icones et ses rituels, sa propre histoire, ses contes de fée, son langage et son vocabulaire. Ca va tellement loin que pour ses membres, le communisme n’est pas un instrument de lutte, mais une foi inventée par un groupe de gens condamnés à vivre dans les marges de la société, sous la répression massive et la propagande de la bourgeoisie, afin de conserver leur estime d’eux-mêmes, pour donner du sens à leur vie et se convaincre qu’ils sont engagés dans la transformation du monde. Pour cette sorte de communistes, une fois qu’ils ont fait un pas en dehors de cette tradition, la société n’est pas un terrain familier. Ils se découvrent maladroits, inefficaces et facilement dupés. Aussitôt qu’ils ont dit qu’ils voulaient faire la révolution, un gars qui n’avait rien à voir avec le marxisme auparavant, un maitre de conf’ droitier de l’université de Londres, un diplômé de l’école polytechnique de Téhéran, ou le fils dévot d’un marchand du bazar, qui est maintenant étudiant en France, leur saute dessus d’un seul coup, et leur dit : « Hé ! C’est contraire au Marxisme ! Est-ce que les conditions objectives et subjectives de ta révolution sont réunies ? ». Dérouté, notre communiste se demande si c’est le cas, si c’est vraiment contraire au marxisme ?! Et il retourne dans sa coquille. Il retourne dans sa secte pour débattre des conditions objectives et subjectives de la révolution ouvrière et des prérecquis du tournant historique au socialisme en l’an 3000 ! Aussitôt qu’une communiste a mis les pieds dans le champ du pouvoir politique, cinquante étudiants se pointent pour lui dire : « Hé, ça va pas marcher ; vous avez une théorie, vous avez une tradition, vous croyez aux lois de l’histoire, vous avez Marx, où est votre classe ? » Ils nous rappellent que nous sommes d’une autre substance ; qu’on ne devrait pas se salir les mains avec la question du pouvoir. Quand vous mentionnez le mot pouvoir politique, ils crient : « Oh, les despotes totalitaires sont là ! ». N’oubliez pas que les prisons et les tribunaux leurs appartiennent, que ce sont eux qui fouettent les gens, qui ont créé les camps de concentration et causé les guerres. Tous les jours, ils nous salissent, ils nous menacent, ils nous fusillent pour qu’on reste dans notre coin, tranquilles, et qu’on ne pense pas à intervenir dans la société ; que nous ne pensions pas aux mécanismes sociaux d’intervention dans la société et à changer cette société ; que nous vivions nos vies dans notre « monde de gauche ». Et, camarades, au moins depuis le bolchévisme jusqu’à aujourd’hui, la majeure partie de la gauche radicale et des groupes communistes ont vécu dans ces couloirs, dans les marges de la société.

Un vaste partie des méthodes et des normes que nous considérons comme des réalités, des traits inhérents à notre mouvement, sont en fait le résultat imposé et « internalisé » de pressions extérieures qui ont été exercée sur nous pendant des années, et qui en réalité ne nous appartiennent pas. Une grande part des méthodes que nous croyons être des traits inhérents de notre mouvement sont un fait le résultat de pressions extérieures qui nous ont été imposes pendant tant d’années. Notre langage ne doit pas être ampoulé, pompeux, mais nous devons être clairs, bien informés, capables d’exposer les questions théoriques les plus complexes. C’est le langage avec lequel les gens d’aujourd’hui parlent de leurs problèmes. Nos préoccupations ne sont pas celles d’une secte. Ce sont les préoccupations des êtres humains d’aujourd’hui, même si nous devons donner de nous-mêmes pour renforcer nos rangs. Il ne s’agit pas seulement de refaire le packaging de ce que nos prédécesseurs ont dit, mais plutôt, de répondre aux problèmes de la société contemporaine. Je suis pour le marxisme le plus solide qui soit. Je crois que ce marxisme le plus solide est celui qui est capable d’influencer le monde extérieur.

L’essence de ce que Marx disait est que la société est la base. C’est la société qui place nos esprits, nos pensées, nos émotions, notre intellect, notre esthétique et tout le reste. Or, ce sont précisément ces gens pour lesquels la société est supposée occuper la place la plus cruciale dans leurs pensées qui sont devenus les plus indifférents aux lois et aux mécanismes qui font bouger la société. Quand nous discutions sur les problèmes des « agitateurs communistes et des cercles ouvriers », c’est exactement ce que l’on faisait. On disait : regardons quel est le mécanisme minimal que la société elle-même a créé pour l’unification des travailleurs, lions nous à cela et travaillons avec ça. Disons ce que nous avons à y dire. C’est là que vous trouverez des gens pour vous écouter. La discussion sur les « cercles ouvriers » visait à identifier une partie des mécanismes réels de la société. C’était une manière de rappeler que la classe ouvrière est une entité sociale, socialement développée. Ce n’est pas comme si, en l’absence des groupes de gauche, les travailleurs étaient des individus isolés, regardant les étoiles, immobiles et déconcertés, dans l’attente que quelqu’un vienne et leur dise que la pauvreté, c’est mal, et que l’unité, c’est bien. On peut être sur qu’à n’importe quel moment, il existe des cercles de résistance parmi les travailleurs. Ce qu’on a dit, c’est que la condition pour intervenir dans le destin de la société, c’est de connaitre ses mécanismes, la façon dont elle bouge. C’est la base du marxisme.

L’isolement de la société, l’incapacité à prendre en mains ces mécanismes sociaux de façon à mettre des forces en mouvement et à s’affirmer politiquement, l’absence de la bataille pour le pouvoir, l’indifférence pour les questions réelles de la société, l’installation dans une existence marginale de secte, – ce ne sont pas les traditions de travail communistes classiques, mais plutôt le legs de la répression, de l’élimination et de la défaite. Nous ne devons pas accepter l’image habituelle de la vie politique et la méthode « classique » de l’activité communiste. Tout d’abord, ce qui est « classique » était différent il y a vingt ans. Ensuite, nous avons-nous même joué un grand rôle dans l’altération de ce « classique ». C’est pourquoi je n’apprécie pas particulièrement quand on dit que ce n’est pas le travail communiste classique. C’est nous qui avons défini quel travail communiste nous faisons. Et si nous réalisons, selon notre analyse, nos tâches politiques, nos idéaux, que nous devons prendre une direction particulière, nous devons y aller et ne pas nous casser la tête sous prétexte que quelqu’un l’a déjà prise et que c’est un chemin cahoteux et difficile.

L’activité politique est par nature une activité publique

Laissez-moi faire le point sur les résultats généraux de ces préliminaires. Le premier point, c’est que la lutte pour le pouvoir politique est une lutte publique. Le peuple est public, normalement, et ce sont les gens, les classes sociales qui luttent pour le pouvoir ; elles essaient de le prendre et de ne pas le lâcher. La lutte politique dans la société, en tant que lutte entre les gens dans la société, a des mécanismes publics. Elle implique de parler, d’écrire, de crier, d’appeler, d’attirer l’attention, de rassembler des forces, de déplacer des forces, de résister, de construire des barricades, et ainsi de suite. La lutte politique clandestine est quelque chose qui a été imposée à notre mouvement. On a l’habitude de cette réalité imposée. Nous ne connaissons pas les méthodes d’action quand on n’est pas sous la répression, comme si nous avions nécessairement besoin de travailler sous la répression et la clandestinité. C’est vrai, un communiste doit être capable de faire du travail clandestin aussi, et certaines activités communistes sont toujours secrètes. Mais nous devons être conscients que nos objectifs sont de briser les barrières de la répression qui nous empêchent d’employer les mécanismes sociaux de la parole publique, d’attirer des forces et de nous battre à l‘échelle sociale. Nous essayons de briser ces barrières pour être en capacité de travailler dans des circonstances ouvertes, libres de toute répression, et la bourgeoisie ne nous laisse pas le faire. Nous avions l’habitude de dire que l’objectif de la révolution de 1979 était de créer les prérequis démocratiques pour la révolution des travailleurs. Mais si ces conditions étaient créées, est-ce que nous serions en mesure de réellement en tirer avantage ? Est-ce que la gauche radicale est par nature un groupe de pression et non un parti politique en prise avec la société et le pouvoir, impliquée dans la détermination du destin de la société, même sous des conditions démocratiques ? Je ne le crois pas.

Ma première conclusion, c’est que le travail politique doit être conduit de façon ouverte, à une vaste échelle, de telle façon que tout le monde puisse le voir. Nous devons mettre le pied sur ce terrain. La méthode d’action traditionnelle de la gauche, c’est-à-dire une méthode où les déclarations, les slogans, les revendications, sont jetés aux gens depuis derrière un mur, comme s’il s’agissait de préceptes évidents, comme un esprit, un printemps de sagesse et de savoir, caché, inconnu des gens, déclarant « nous connaissons l’histoire » n’est une méthode ni constructive, ni communiste. Ce n’est pas une méthode pour une force politique sérieuse. Après tout, si vous voulez que les gens viennent avec vous, vous devez vous montrer à eux. Nous ne pouvons pas faire cela sans un nom, une identité et une image politique. Pour mobiliser 2 000 000 de personnes, il vous faut 10 000 personnes réelles, avec des identités et des visages connus, avec de l’influence et du respect parmi les gens. Alors, vous comprenez qu’un parti qui n’a présenté que 50 personnes à la société et pense que ce n’est pas assez, n’a pas dévié de la théorie du parti de Lénine et n’est pas devenu un « parti de personnalités ». Simplement, il ne dit pas que nous n’avons pas assez de figures. Pour avoir des personnalités, des visages réels, des leaders et des militants connus, c’est la méthode normale pour un parti qui veut devenir puissant.

Dans la lutte, l’individu est important. L’individu est ce qui donne un visage aux syndicats, aux partis politiques et aux mouvements, c’est ce qui les rend tangibles, accessibles aux gens. Quand vous recherchez une organisation, vous ne voyez pas seulement ses fonctions, son rôle, son programme et sa raison d’être, mais aussi les gens qui la font. C’est crucial pour créer un lien concret entre cette organisation et la société. Toute personne, même lorsqu’elle fait partie d’une organisation, d’un corps collectif, joue un rôle individuel, elle a sa propre place dans la lutte politique. Une organisation, un mouvement qui laisse l’individu de côté se rend elle-même inopérante. L’organisation est une indication de la profondeur de la relation entre les individus. Au final, une organisation n’a aucun sens au-delà de l’unité de ses membres. Je comprend bien que dans l’histoire d’un parti, les gens vont et viennent, mais la signification d’une organisation vient du fait qu’à chaque moment de son existence, elle a créé un consensus entre certains individus et les a unifiés. L’organisation est un réseau qui relie, qui renforce et qui coordonne ces individus et leurs luttes. Cela confère à chaque individu la puissance de l‘organisation, et donne la force de tous ces individus à l’organisation. Mais l’organisation ne remplace pas la lutte de l’individu.

Cette discussion n’est pas nouvelle parmi nous, bien sûr. Depuis quinze ans, nous avons discuté extensivement du concept d’agitateurs communistes et des « leaders pratiques » du mouvement ouvrier, du rôle des personnes connues, des leaders à qui l’on fait confiance. En ce sens, le communisme de Marx, le communisme-ouvrier, est toujours un « parti de personnalités ». Dissoudre l’identité individuelle des communistes dans une organisation administrative et militaire sans visage, au point de convertir leurs noms en initiales, de dépouiller les communistes de leur identité et transformer la propagande, l’agitation et les slogans en produit de secrétariats, d’organes administratifs centralisés, ce n’est pas notre mouvement. Il ne s’agit pas de dire que le parti ne devrait pas avoir de comités, ne pas avoir de solides fondations clandestines capables de fonctionner en toutes circonstances. Le fait est que ce réseau réellement clandestin qui nous a permis d’être ici aujourd’hui : notre ferme discipline nous a bien servi. Tout cela n’est pas remis en question. Mais n’avons-nous pas pris ces plis d’ailleurs, pour ne pas nous demander si nous n’avons pas été trop loin dans cette direction ?

Nous devons aller dans cette direction des centaines de fois encore. Nous devons avoir encore plus de visages publics, même avec notre échelle actuelle d’activité, de manière à ce que si quelqu’un en Iran se demande ce qui se passerait si ce parti prenait le pouvoir, il puisse se représenter clairement quel genre de personne, quel genre d’idées, de style et de personne arriverait au pouvoir ; donc, qu’il puisse souhaiter, désirer que ces personnes arrivent au pouvoir. Nous n’avons pas encore réellement mis un seul pied sur ce chemin. Ce genre de travail ne serait-il pas socialiste ? Dans le sens ancien, ésotérique du mot, dans la conception distordue de ceux qui veulent vivre dans les marges de la société, ce n’est pas socialiste. Pour un marxiste, par contre, c’est le socialisme par excellence ; pour celui qui se bat pour arracher le pouvoir des mains de la bourgeoisie, c’est précisément le socialisme. Nous avons précisément tiré cette nécessité de notre communisme, du marxisme, et nous pensons que c’est la condition pour aller de l’avant dans la bataille. Si nous voulons en finir avec la propriété privée et le travail salarié, faire aboutir nos objectifs et les revendications historiques que nous avons proclamées, alors nous devons émerger dans la société comme autant de personnes réelles, avec nos images politiques, nos visages, et faire connaître nos vues à la société et à la classe ouvrière. Être cachés, sans visages, n’exister que dans les marges, ce ne sont pas les marques du communisme. C’est ce que la bourgeoisie veut pour éliminer les communistes. Ils ont développés une machine de répression, un gigantesque système de mensonge précisément pour imposer ça au communisme et à la classe ouvrière. Pour les marxistes, apparaître comme des personnes réelles, c’est bien le socialisme, c’est la mission du socialisme, c’est le point de départ du socialisme. Tout le reste n’est pas le socialisme.

Parti et classe

Qu’est-ce qu’il se passe dans l’activité du parti avec les travailleurs ? Le travail direct, personnel du parti avec les militants et les réseaux du monde du travail est, naturellement, un aspect permanent de l’activité d’un parti communiste. C’est une forme d’activité dont nous avons déjà beaucoup parlé, c’est le présupposé de notre travail quotidien, et pour le quel nous avons construit une organisation. Une autre forme de ce travail est la possibilité que vous offrez aux travailleurs de choisir le communisme, de leur dire : vous voyez cette bataille ? Dans cette bataille, vous pouvez choisir le communisme. Le communisme-ouvrier est une force objective, qui existe. Ce n’est plus seulement un combat entre le Front national [11], le Tudeh [12], la monarchie et l’islam. Il y a le parti communiste-ouvrier et vous pouvez le choisir. Votre choix n’est pas limité aux partis de la classe dirigeante. C’est votre part. Demain, vous pourrez aller à Téhéran, au local du parti, adhérer, vous regrouper, vous unir avec d’autres travailleurs, dans votre quartier, dans votre usine, dans votre ville, qui sont aussi membres. Et le même jour, vous pourrez accepter plusieurs tâches à remplir.

Camarades, nous voulons donner aux ouvriers le droit de choisir le communisme. Si on s’enterre dans notre trou, pourquoi est-ce qu’ils nous choisiraient ? Pendant des années, les trotskistes ont apporté de la soupe aux piquets de grèves et se sont fait casser la gueule par la police à leurs côtés. Mais ils constatent toujours que, quand ces ouvriers pensent au pouvoir et à l’état, ils continuent à penser à la social-démocratie, parce que le parti trotskiste ne s’est pas mis lui-même dans une position qui en fait un instrument d’intervention valable pour le pouvoir politique des travailleurs. Un parti doit être au centre de la scène politique pour que quelqu’un puisse le choisir, de telle façon qu’on puisse voir qu’il est capable de quelque-chose, qu’il sait ce qu’il veut et qu’il est capable de mobiliser des forces pour cela.

Un parti doit être capable de se montrer à une échelle telle que le travailleur iranien est en mesure de le choisir. Je veux dire que les travailleurs comme classe peuvent choisir le parti et se dire que, parmi les options existantes, on va choisir ce parti. Un aspect permanent, indivisible, de notre travail est d’activer nos relations ouvrières. Un autre est de rendre le parti, comme instrument réel, accessible à la classe ouvrière, dans la lutte pour le pouvoir, dans laquelle elle puisse utiliser le parti pour déterminer radicalement le destin de la société. Si on ne le fait pas cette seconde partie, on aura échoué dans notre devoir communiste. Qu’est-ce la classe ouvrière à fait pour devoir chercher le socialisme sous la forme de groupe de dix personnes genre « Lutte unie pour la défense des droits des travailleurs opprimés » et de trouver, au centre de la scène politique, les partis des classes possédantes jouant avec leur destinée. Nous devons mettre fin à cela. Et ca appelle les communistes à mettre de côté les traditions d’existence marginale, la construction de secte et la culture de groupes de pression, et de se montrer au milieu de la bataille pour le pouvoir.

Les mots de communisme et de socialisme sont, en eux même et sans aucun besoin d’explication, très puissants pour les travailleurs. Dans les luttes sociales, les travailleurs vont instinctivement et naturellement vers les socialistes. C’est une tradition de la classe ouvrière. Le socialisme est un produit de la classe ouvrière. C’est le mouvement qui a donné le communisme au monde. N’importe où dans le monde, de l’Argentine à la Corée, partout où les travailleurs se rassemblent, vous pouvez être sûrs que la littérature marxiste est passée et qu’elle a été lue parmi eux. Nous avons à construire un parti communiste-ouvrier qui soit présent, qui soit visible dans la société, sur le champ de bataille entre les classes pour l’avenir de la société, et pas seulement comme un nom au bas d’un tract d’organisation dans quelques cercles. C’est le défi qui nous fait face. En tant que parti de travailleurs, un parti qui a été construit dans des batailles décisives pour le marxisme et pour établir une claire différence entre le communisme-ouvrier et le communisme bourgeois, le Parti communiste-ouvrier est aujourd’hui arrivé au point où la seule manière d’aller plus loin est de comprendre la relation entre le parti et la société, et le concept de mécanisme social de prise de pouvoir. Quand je parle de la prise du pouvoir, ce n’est pas le jour J de l’attaque du palais d’hiver et de la création d’un état. Je parle d’un parti qui devient puissant, qui gagne de l’influence dans la société, au point de devenir un joueur important dans la bataille des classes pour le pouvoir, de telle sorte qu’il ne soit pas possible d’imposer quelque chose à la société sans prendre en compte le parti. Ça a maintenant commencé, on peut voir le bourgeonnement de ce processus et vous voyez que cela avance à un rythme accéléré.

Camarades, la victoire sur la bourgeoisie doit être marquée sur son propre terrain. Nous n’allons triompher de personne à notre congrès, nous n’allons pas gagner le pouvoir politique dans nos camps. C’est pourquoi nous devons aller sur leur terrain, et c’est ce que nous faisons. Nous devons nous préparer à ce rôle. Quoi que nous soyons, de où que nous venions, agitateurs politiques, leaders syndicaux, partisans, poètes ou écrivains, nous avons atteint un point où nous devons joueur notre rôle à l’échelle de la société, nous lever et parler à tout la société, comme personnalités du mouvement socialiste et communiste-ouvrier.

Parti marxiste – parti social

Nous sommes un parti marxiste, et dans ce processus de croissance, comme dans n’importe quelle ouverture de ce genre, notre noyau doit être dense et compact. Au 2eme congrès, je disais que, historiquement, chaque fois que les partis de gauche avaient voulu devenir des forces sociales, se s’affirmer à l’échelle sociale, ils ont viré à droite. Et ils ont justifié ce virage en proclamant que la société était encore plus à droite, alors, s’ils voulaient des voix, il fallait faire ce virage à droite. Et bien sûr, historiquement, ils ont échoué. Un représentant d’un parti de la gauche radicale peut aller au parlement pour un mandat mais au prochain scrutin, il ou elle pourra faire ses bagages et repartir. Nous faisons partie des quelques organisations, depuis les bolcheviks, qui veulent devenir un parti de masse sur la base de notre radicalisme et de notre maximalisme, de transformer notre maximalisme, nos objectifs, nos idées communistes en force sociale de masse, notre vision de la religion en discours social. Nous pensons que nous devons transformer ce communisme non-dilué en force sociale de masse.

Cette perspective nous place face à deux questions : premièrement, est-ce possible ? A cela, ma réponse est que l’expérience nous a montré que, à notre époque, c’est effectivement comme cela que ça marche. La société actuelle a besoin de réponses radicales et de gens radicaux, de gens qui exposent clairement leurs conceptions fondamentales et qui veulent unir ceux qui pensent la même chose pour réaliser entièrement cette perspective radicale. C’est assez de 5% de la société qui pensent comme nous pour prendre le pouvoir, de 5% de gens en Iran qui soutiennent activement le Parti communiste-ouvrier et qui le considèrent comme leur parti pour s’implanter dans toute la région. Ne vous inquiétez pas de savoir si la presse officielle, légale, en Iran, ne nous traite pas de manière favorable. 60% des gens dans ce pays sont antireligieux, anti-dieu, qui en on fini avec toute forme d’attachement au régime islamique, et qui sont nos soutiens potentiels. Celui qui en a assez de l’Islam, il nous a, nous. Celui qui en a assez du régime et de « l’orientalisme » [13] de l’opposition, il nous a aussi. Et c’est notre droit qu’il puisse nous avoir. En nous regardant comme leurs représentants, ces classes n’ont pas distordu notre identité communiste et ouvrière. Il y a des gens qui nous disent : « On est avec vous parce que vous dites ce que pensent les jeunes, ce que pensent les femmes, parce que vous parlez d’une culture plus moderne, ou parce que vous ne soutenez pas la religion ». Il n’y a rien de mal à cela. Les gens veulent nous rejoindre à cause du rôle que nous jouons dans la société dans une période particulière, et si nous ne jouons pas ce rôle, ils ne nous viendrons plus avec nous. Avoir ces gens avec nous n’est pas humiliant. Cela a toujours supposé être le cas, que la classe ouvrière et le communisme-ouvrier soient les champions de la liberté et de l’égalité.

La seconde question est, ayant réuni ces forces autour de nous, leurs revendications et leurs tendances autour de nous, qu’est-ce qui nous garantit que nous n’allons pas devenir leur parti ? Le parti de ces objectifs-là uniquement ? Là, il faut mettre l’accent sur l’autre face de la médaille. Le Parti communiste-ouvrier d’Iran doit avoir une armature de communistes dévoués, et cette armature doit s’accroître en permanence. Laissez-moi faire une brève digression sur la discussion « membres et cadres ». Je crois que tous ceux qui veulent rejoindre le Parti communiste-ouvrier d’Iran doit pouvoir le faire. Ma présomption, c’est que tous les gens sont corrects. Tout le monde sait pourquoi il a rejoint le parti : ils ont aimé ses conceptions et sa politique. Mais le parti doit avoir une couche de cadres qui le pilote, qui écoute ses problèmes, qui le développe ; ce sont ceux qui ont le plan complet en mains, l’argumentation complète, ceux qui regardent vers l’horizon et qui sont dévoués à la théorie, aux idées et à la cause. C‘est un aspect de nos tâches que nous ne devons pas oublier.

La question, c’est que nous voulons un parti de 500 000 membres, et que pour cela nous avons besoin de 2000 cadres communistes forts, entraînés par le parti. Donc, l’une des taches de chaque cadre est de prendre en main les meilleurs membres du parti, de travailler avec eux, de leur donner de la lecture, de discuter avec eux, de les entraîner. Pour moi, cette notion d’un large parti social n’est pas incompatible avec l’idée d’un parti marxiste ; nous voulons prouver que cela ne l’est pas. Il est possible d’être des marxistes, d’être enflammés, d’être théoriciens, de vouloir un changement socialiste complet, et de vouloir en même temps un parti social large qui grandisse dans la plus étroite relation entre ses souhaits et ceux du peuple. Certains nous dirons que ceux sont venus pour les revendications de la jeunesse nous quitterons quand ils auront atteint leurs buts. Peut-être. En attendant, nous en bénéficions. De plusieurs décennies de théorie, et de pratique et de bataille sanglantes, ce parti a émergé tel qu’il est, pour montrer ce qu’il vaut. Nous sommes communistes, et ce communisme est assez fort pour aller de l’avant, rassembler des forces encore et encore sans se soucier de savoir si nous sommes pollués par le « sale monde de la politique ». Avoir cette force est vital aujourd’hui.

Le revival du communisme mondial

J’ai dit que notre parti devait aller au centre de la scène politique, au cœur de la société. Mais il y a autre chose qui est important. Si le communisme à l’échelle mondiale a un futur, c’est à travers les partis qui le font. Mais ce n’est pas à travers les contacts que notre secrétariat aux relations publiques entretient avec des militants anglais, allemands ou australiens, qui nous questionnent sur nos positions, que cela arrivera. Bien sûr, c’est bien et c’est nécessaire, mais s’il y a quelque chose qui peut raviver le communisme dans le monde, c’est par l’habileté et la compétence de deux ou trois partis communistes-ouvriers dans le monde qui deviendront une force dans plusieurs pays importants. Cela régénérera le communisme, la théorie marxiste, le Manifeste et le Capital. C’est notre devoir et ce que devons faire pour que le mouvement communiste mondial devienne une puissance. Il nous faut juste être au pouvoir quelques années dans une partie du monde, prendre le pouvoir ou même mettre la réaction en échec dans une partie du pays pour attirer l’attention des gens sur le communisme-ouvrier et son parti victorieux. Ce qui lui permettre de s’adresser au monde, de parler de Marx, de Lénine, de l’Internationale communiste et de ce dont les travailleurs ont besoin dans le monde d’aujourd’hui. Nous, les partis qui sont en mesure de devenir une puissance dans la société, nous allons raviver le communisme. C’est la seule réelle réponse après la chute du bloc de l’Est. Nos réponses ne sont pas théoriques ; nous, et ceux qui nous ont précédé, ont déjà donné des réponses théoriques. Nos réponses sont pratiques – au sens large du mot.

Notre réponse réelle à la tache de faire revivre le communisme, après la chute du bloc de l’Est, est de lever le drapeau du communisme quelque part, avec assez de monde et assez de bruit pour attirer l’attention du monde sur lui. Nous sommes capables de cela. Je ne sais honnêtement pas quel autre parti dans le monde le fait. Mais je peux voir qu’à l’échelle d’un pays comme l’Iran, nous sommes capables de le faire. Notre parti a le potentiel de faire quelque chose de positif à cette échelle, qui puisse hisser le mouvement communiste dans son entier à un niveau plus élevé. La tâche qui nous attend aujourd’hui met à profit ces vingt ans d’atours, de sagesse, d’expérience et de forces qui se sont rassemblées et qui ont été trempées durant vingt ans à faire quelque chose en dehors de cette tradition et de cette histoire marginale, quelque chose de socialement efficace. C’est quelque chose que nous avons commencé et dont nous sommes fiers.

En même temps, nous ne sommes pas suffisamment familiers avec ces territoires, pas assez compétents, pas assez conscients de leurs pièges. Nous devons apprendre rapidement et être plus vigilants, plus agiles que nos rivaux, plus imaginatifs. Il y a une montagne de travail à mener et je voudrais que, après ce séminaire, on s’attelle à certains de ces aspects.

Mansoor Hekmat, 1998

Notes

[1] L’Union des combattants communistes fut fondée en 1978, au début de la révolution iranienne. Sauf mention contraires, les notes sont du traducteur.

[2] Hamid Taqvaee est aujourd’hui secrétaire général du Parti communiste-ouvrier d’Iran.

[3] C’est-à-dire la théorie, alors dominante au sein de la gauche, selon laquelle il fallait d’abord se lier à la classe avant de pouvoir construire le parti. Note de Barham Soroosh pour l’édition anglaise.

[4] Le Parti communiste d’Iran fut fondé en 1984, par la fusion de Komala, de l’UCC et de plusieurs fractions issues d’autres partis de gauche.

[5] Cette discussion, amorcée en 1987, a conduit quelques années plus tard à sortir du Parti communiste d’Iran pour créer le Parti communiste-ouvrier d’Iran.

[6] Mansoor Hekmat emploie fréquemment le mot russe soviets pour désigner les conseils ouvriers, par référence à la révolution russe de 1917.

[7] « Parti et pouvoir politique » est un autre article de Mansoor Hekmat, disponible uniquement en farsi à l’heure actuelle, auquel se réfèrent souvent les communistes-ouvriers.

[8] Organisation d’influence maoïste, pratiquant la guérilla urbaine contre le Shah.

[9] Organisation des Travailleurs révolutionnaires d’Iran, une scission des fedayin.

[10] Sardebaran est également le nom d’une organisation maoïste iranienne.

[11] Parti du docteur Mossadegh, premier ministre nationaliste de gauche dans les années cinquante.

[12] Parti communiste iranien, prosoviétique.

[13] En Iran, désigne un courant intellectuel en Opposition à tout ce qui est occidental, partagé par la gauche « anti-impérialiste » et l’islam politique.


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Une Réponse to “Parti et société, du groupe de pression au parti politique (Hekmat, 1998)”

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