Intervention de Maurice Dommanget au Congrès de la Fédération autonome des fonctionnaires (1933)

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Quasi-totalité de l’intervention le 19 novembre 1933 d’après la brochure La Fédération de l’enseignement dans les assises syndicales (librairie du Travail). Maurice Dommanget vient saluer la Fédération autonome au nom de la Fédération unitaire de l’Enseignement, bastion minoritaire anti-stalinien au sein de la CGTU.

Les rapports de la Fédération de l’Enseignement et de la Fédération Autonome

Je viens vous saluer fraternellement au nom de la Fédération unitaire de l’enseignement.

Dans les circonstances présentes, il importe que nos organisations, qui ont toujours lutté côte à côte et sans la moindre friction, resserrent plus étroitement encore les liens de la fraternité syndicale. Et ce n’est pas au moment où les mêmes militants qui nous attaquent renouvellent contre vous des critiques désobligeantes et injustes que nous vous laisserons seuls leur répondre. La Fédération de l’enseignement vous a déjà soutenus énergiquement, au péril des injures. Elle a défendu [Michel] Piquemal, celui qui a toujours incarné votre volonté de lutte et votre ferme opposition aux compromis comme aux maquignonnages gouvernementaux et confédéraux. Vous la trouverez encore à vos côtés pour se dresser contre tous ceux, quels qu’ils soient qui, en pleine bataille contre les forbans du capital, s’emploient à jeter la pomme de discorde dans les rangs de l’avant-garde révolutionnaire des fonctionnaires.

Comme vous, nous sommes profondément dégoûtés par toutes ces manœuvres subalternes, ces gestes intempestifs, ces jeux de cache-cache, ces concurrences d’organisations, ces accusations réciproques et sans fin, ces pratiques sectaires, cette propension aux injures qui font de nos organisations des cloaques et remplacent trop souvent la lutte fondamentale contre les exploiteurs et les oppresseurs.

Et si la division de la classe ouvrière, les fautes des uns et des autres, l’apathie des masses et les ruses des chefs nous tiennent séparés momentanément dans des organisations différentes, mêmes intérêts, même origine, mêmes méthodes de lutte, même parenté idéologique, mêmes souvenirs d’action commune nous unissent. Nous devons tenir à cette union, l’une des rares qui subsistent dans l’état de délabrement du prolétariat, parce qu’elle ne constitue pas seulement l’une des garanties du succès de nos revendications immédiates, parce qu’elle est surtout le gage du regroupement des forces syndicales qui s’effectuera nécessairement.

Les aspirations à l’Unité syndicale

Difficultés du problème

Le prolétariat aspire à l’Unité Syndicale ou plutôt au maximum d’unité syndicale et possible dans les conditions actuelles car, en ce domaine, comme dans les autres, il n’y a qu’une chose absolue, c’est le relatif.

Le prolétariat a raison d’aspirer à l’Unité Syndicale. la preuve, c’est qu’aucun de ses chefs adversaires de cette unité n’a le courage de s’affirmer en ce sens: tous ont recours à des roueries. Mais, camarades, attention! Dans le domaine de notre activité, il n’est pas un champ qui soit autant semé de fondrières et hérissé d’obstacles. Il n’est pas une formule qui charrie autant d’idées troubles. Il y a notamment une certaine conception mécanique, statique, absolue, abstraite, simpliste, – trop simple – de l’Unité syndicale qui fait à cette aspiration plus de tort que de bien. Une centrale syndicale se forme par tout un processus, toute une série de phénomènes sur la base d’un certain nombre de conditions objectives. Il ne faut pas sous-estimer la longueur du processus, la « lenteur des accomplissements », comme disait Jaurès. Il faut aussi tenir compte que la classe ouvrière est loin d’être homogène. Elle ne l’est ni socialement, ni idéologiquement. Elle ne l’est pas socialement puisqu’elle comprend des catégories diverses: ouvriers de l’industrie privée, fonctionnaires, agents des services publics, communaux et départementaux, ouvriers agricoles, aristocratie ouvrière, main-d’œuvre étrangère, main-d’œuvre coloniale, main-d’œuvre féminine. Elle n’est pas homogène idéologiquement puisque deux grands courants s’affrontent dans son sein, et puisqu’elle n’est pas encore parvenue à résoudre ses antinomies doctrinales. Dans ces conditions, il ne faut pas croire qu’un beau jour il suffit de se rassembler, de dire et de répéter sur tous les tons: « En avant! Formons une C.G.T. unique » pour créer le nouveau groupement. La chose n’est pas si simple. Une centrale syndicale est un organisme attaché par de nombreux liens à la classe ouvrière. Elle ne se forme pas en un jour. Relisez votre histoire syndicale et vous vous en rendrez d’autant mieux compte.

Contre toute fusion partielle.

Pour le congrès national de fusion

Il ne faut pas croire non plus que parce que tel ou tel syndicat ralliera l’une de deux centrales, la cause de l’unité syndicale y gagnera. Voilà plus de dix ans que ce jeu cruel dure et nous ne sommes pas plus avancés. A chaque opération de ce genre, l’une des centrales s’affaiblit et accumule un peu plus de rancoeur; l’autre se renforce et devient un peu plus exigeante. Le rapport des forces est changé. Mais l’état de division subsiste et au besoin d’aggrave. D’ailleurs, quand une fusion partielle s’opère, c’est bien moins pour réaliser un morceau d’unité syndicale que pour rejoindre la centrale syndicale qui répond le mieux, comme orientation, à l’orientation du syndicat fusionniste. La preuve, c’est qu’ensuite dans la C.G.T. ralliée, le syndicat qui a réalisé la fusion partielle pour son compte s’oppose à toute fusion partielle d’un d’un syndicat de la centrale à laquelle il appartient désormais avec un syndicat de la centrale d’où il sort. Pas de fusion partielle, donc. C’est la fusion globale de tous les syndicats participant au congrès national qui peut seule réaliser l’Unité syndicale et décider de la structure de la nouvelle et unique centrale. On n’a pas encore trouvé d’autre solution; j’entends de solution réellement sérieuse. C’est pourquoi à la Fédération de l’Enseignement nous sommes très attachés à la double formule: Pas de fusion partielle, Congrès national de fusion. Nous voyons là, si l’on peut dire, comme les pôles négatif et positif de l’Unité syndicale.

La Fédération Autonome doit maintenir sa position actuelle

On vous a reproché votre position d’autonomie. On vous a fait grief de vouloir jouer un rôle de charnière. Et moi, camarades, je vous félicite d’être restés fidèles à vos origines, d’être restés à l’écart des luttes fratricides des deux centrales syndicales, d’avoir cherché à recoller les deux grands tronçons du mouvement syndical de ce pays. En un temps où tous reconnaissent la nécessité de l’Unité syndicale et où personne n’entrevoit sa réalisation à brève échéance, je dis qu’il est précieux pour l’avenir du mouvement syndical d’avoir à sa disposition comme levier d’unité une force de quarante mille membres en dehors et au-dessus des deux groupements rivaux.

On veut, paraît-il, vous obliger à choisir entre la collaboration de classes que représente la C.G.T. et la lutte de classes que symboliserait uniquement la C.G.T.U. Mais, camarades, ce choix qu’on vous propose est une injure. Il y a longtemps que vous l’avez fait. Pour qui vous prend-on? C’est parce que vous luttiez contre les pratiques de collaboration de la C.G.T. et de la Fédération des Fonctionnaires que vous avez été frappés d’ostracisme. Et toujours vous avez dénoncé avec vigueur le syndicalisme de pistonnage, d’abdication, d’arrivisme, de soutien électoral, de confusion, qui a fait si bien les affaires de la Bourgeoisie. D’autre part, vous avez toujours marqué votre sympathie pour le syndicalisme de lutte, de combat et d’idéal révolutionnaire que représente, malgré ses erreurs et ses fautes, la C.G.T.U.

Il paraît que l’heure est au ralliement, qu’il faut opter. Je ne vois pas, en ce qui me concerne – et de l’aveu même des dirigeants unitaires – que l’heure soit plus grave qu’il y a quelques années au temps de la radicalisation impétueuse des masses posait, paraît-il, devant les organisations révolutionnaires, la question de la prise du pouvoir. Mais, au fait, les choses se passent-elles d’une façon aussi simpliste: collaboration entière d’un côté, monopole de la lutte des classes de l’autre! Allons donc! C’est de l’enfantillage et cela nous donne une piètre idée du sens politique de ceux-là qui ont énoncé ainsi le problème! Ne sommes-nous pas, nous autres de la Fédération de l’Enseignement, des partisans très fermes de la lutte de classes, et nous l’avons montré à des moments particulièrement difficiles.

Et cependant, ne combattons-nous pas l’orientation actuelle de la C.G.T.U.? C’est que cette orientation correspond, il faut le croire, non à la lutte de classes en général, mais à une certaine conception de la lutte de classes qui implique l’hégémonie d’un certain parti politique. Vous le voyez, il est absurde d’enfermer les syndiqués de la fédération autonome dans un dilemme que des syndiqués unitaires mêmes repoussent.

On prétend qu’il n’y a pas de position intermédiaire entre les deux centrales. Votre existence même depuis six ans, en dépit de quelques dissidences, est précisément une attestation du contraire. C’est quelque chose de significatif que vous vous soyez maintenus entre les deux C.G.T. rivales qui se tiraient à boulets rouges. (…) Vous n’avez point répondu aux risettes intéressées de Japy. Et vous n’êtes pas les seuls puisqu’il existe un nombre respectable de syndicats autonomes dans la classe ouvrière de ce pays. Tous ces faits méritent d’être pris en très sérieuse considération.

Ah! il n’y a point de position intermédiaire! Et moi je dis que votre position correspond – permettez-moi l’expression – à tout un courant qui existe parmi les travailleurs syndiqués, courant qui trouve sa transposition sur le plan politique dans toute une série de groupements qui échappent et entendent échapper aussi bien à l’obédience de l’Internationale communiste qu’à l’obédience de l’Internationale ouvrière socialiste. Le Parti Ouvrier Norvégien qui vient d’obtenir à six mandats près la majorité absolue au Parlement d’Oslo montre que ce courant n’est pas sans portée dans les masses.

Ils sont nombreux, vous le savez bien, ceux qui pour rejeter le syndicalisme apprivoisé, l’amicalisme plus ou moins accentué de la C.G.T. ne s’en refusent pas moins à rejoindre la C.G.T.U. C’est un fait qu’on peut déplorer. Il faut pourtant s’incliner devant son évidence.

D’où vient cette désaffection pour les deux centrales? C’est tout le problème de la déviation du syndicalisme. Je ne saurais l’aborder à cette tribune dans cette intervention cursive. Mais qui ne voit qu’une telle désaffection, dans la situation actuelle, est extrêmement dangereuse?

La crise: aux grands maux les grands remèdes

C’est qu’aucun argument, aucun raisonnement ne saurait dissimuler la faillite éclatante du capitalisme et il importe d’utiliser, d’exploiter à plein ce grand événement.

Le mal, dans toute sa gravité, dans toute son ampleur, est reconnu officiellement par les plus hauts représentants de la société bourgeoise. Tardieu lui-même qui chantait avec une belle inconscience  » l’hymne à la prospérité  » a été contraint sur le cercueil de Briand de reconnaître le drame tragique de notre époque. Caillaux, dans des articles qui ont fait sensation, a montré la société capitaliste prête à sombrer si elle ne recourt pas à la chimère, sur le plan bourgeois, de l’Economie dirigée. Jusqu’au pape qui a dû reconnaître, dans une encyclique célèbre, que tout ne va pas pour le meilleur des mondes créé par Dieu! M. Sarraut enfin, le dernier carabin appelé au chevet de la  » mère malade « , a proclamé dans sa longue déclaration ministérielle  » l’anarchie d’une économie mondiale déréglée « , ce qui est la condamnation expresse du système économique bourgeois. Il a même été plus loin: relisez sa déclaration. Il a rendu indirectement un hommage éclatant au but final et élevé du socialisme. Mais ce grand but implique de grands moyens, de vastes perspectives, des vues audacieuses et neuves, l’abandon des préjugés petit-bourgeois et du crétinisme parlementaire. On chercherait en vain tout cela dans le programme ministériel comme dans les projets financiers qui viennent d’être déposés par le ministre du Budget. On y trouve, par contre, des moyens de biais et de bricole qui traînent dans les bagages des ministères depuis la chute du franc, des procédés misérables de raclure des fonds de tiroir qui donnent une triste idée des capacités financières de nos as du Parlement. On y trouve aussi des tours de passe-passe d’une hypocrisie consommée, des tours de prestidigitation dignes de Robert Houdin, comme la substitution du prélèvement pour les retraites au prélèvement sur les traitements. C’est l’histoire renouvelée de la carpe et du lapin. Là où il faut la pierre infernale et le bistouri du chirurgien, on applique des cataplasmes émollients. Vouloir résoudre de grande difficultés avec des moyens aussi misérables, c’est une entreprise ridicule et vaine!

A la vérité, M. Sarraut sait très bien qu’on ne peut sortir de la crise qu’en sortant du capitalisme. Il n’ignore pas que les conférences économiques mondiales convoquées à grand renfort de publicité par les gouvernants bourgeois ont échoué tout autant que les fameuses conférences du désarmement. L’ancien gouverneur général de l’Indochine a suffisamment d’expérience pour reconnaître qu’à notre époque d’impérialisme et d’interdépendance de toutes les parties du monde, il est vain de vouloir comme il le prétend – et comme le prétendent d’autres – organiser et diriger l’économie dans un seul pays, même en étendant le plan national à l’échelle coloniale. Mais M. Sarraut, ne l’oublions pas, c’est le chargé d’affaires du capitalisme. Il ne lui appartient pas, en dévoilant, en proclamant publiquement les constatations qu’il est amené à faire et qui s’imposent à tous, de nuire aux intérêts de sa classe. Il est donc contraint de cuirasser son esprit devant la dureté des temps. C’est à la classe ouvrière, c’est au monde du salariat, qui n’a rien à perdre que ses chaînes et qui a tout à gagner à la proclamation des vérités subversives, à l’élever à l’intelligence complète de la situation.

De la lutte pour les revendications immédiates

à la lutte pour la réalisation du socialisme

Oui, nous devons nous dresser avec une énergie redoublée et fourbir nos armes contre toute déflation, contre tout arrêt du recrutement, contre la moindre atteinte à nos retraites, contre tout retard dans l’avancement, contre tout renforcement de l’autoritarisme qui, dans la période actuelle, apparaît comme une étape vers le totalitarisme fasciste. Nous devons dénoncer le chantage aux sacrifices qui n’est qu’une odieuse comédie et une insulte aux pauvres gens dans notre société corrompue de noceurs et de repus. Nous devons dénoncer aussi le chantage à la stabilité du franc qui n’a qu’un but: résoudre les difficultés budgétaires sur le dos du prolétariat en cotte et en veston. Nous devons rappeler les gouvernants bourgeois à leurs promesses électorales et faire en sorte que le fameux pressoir, dont l’image saisissante s’étalait sur tous les murs dans le but de capter des suffrages, ne fonctionne pas uniquement pour nous écraser. Il faut faire rendre gorge aux possédants. Il faut prendre l’argent où il est, non plus dans les mots mais dans les faits. Il faut nous débarrasser de la vermine des congrégations économiques. Il faut écraser toutes les vipères de la réaction.

La situation actuelle pose plus impérieusement qu’à aucune autre époque, à travers la moindre lutte partielle le problème de la réalisation du Socialisme. Et le grand malheur, c’est qu’à mesure que les faits posent plus impérieusement ce problème, les socialistes de toutes nuances – et je prends le terme dans son sens le plus large – reculent devant les faits ou se montrent incapables, impuissants devant eux. Ils ont, en tout cas, la fâcheuse tendance à minimiser leur programme.

Je le disais encore dernièrement au cours d’une réunion publique organisée par notre syndicat: il existe aujourd’hui entre l’action quotidienne des salariés et le but ultime qu’ils poursuivent, l’abolition du salariat – c’est-à-dire la réalisation du socialisme, – un rapport plus intime, plus étroit, plus immédiat qu’aux époques précédentes. Par exemple: nous ne pouvons défendre nos traitements sans dénoncer le gaspillage inouï des deniers publics pour la préparation à la guerre, ce qui nous amène, en remontant aux causes, à la question de l’abolition du capitalisme! Nous ne pouvons défendre nos traitements sans riposter aux attaques des Ligues de contribuables, organisations pré-fascistes, ce qui nous entraîne directement sur le terrain de la lutte anti-fasciste. D’autre part, tout maintien, tout développement du niveau de vie des travailleurs est lié à un commencement d’organisation de la production, donc à des mesures socialistes de grande envergure, aux socialisations massives, à l’expropriation des expropriateurs, à l’économie planifiée. Un mouvement purement défensif ne peut mener qu’à l’impasse. Il se briserait nécessairement, inévitablement contre les implacables réalités de l’économie capitaliste. Le seul salut est donc le socialisme qui libèrera la production de ses entraves, donnera la possibilité aux producteurs de consommer suivant leurs besoins, fera l’équilibre entre la production et la consommation, assurera la paix tout en nous délivrant de la peste fasciste. Il faut bien apercevoir la jonction tout à fait remarquable qui s’opère présentement entre le but immédiat et le but ultime, et faire choisir entre un capitalisme sans réforme et une réforme ou plutôt une réformation, une révolution sans capitalisme, autrement dit le socialisme.

La méthode réformiste est condamnée

Lutter contre les effets, c’est se condamner, encore une fois, au piétinement, à la défensive perpétuelle, finalement à la défaite. Allons-nous rouler toujours de budget en budget notre rocher de Sisyphe des traitements? Nous laisserons-nous rogner nos salaires, d’un train budgétaire au train budgétaire suivant? Ce serait un bien mauvais calcul. Dans le dynamisme tragique des événements, il nous faut passer de la lutte contre les effets à une étape supérieure: la lutte contre la causes des effets. C’est le seul moyen de sortir du cercle vicieux, du cercle infernal dans lequel les gouvernants bourgeois nous ont jetés comme suite à la tuerie mondiale dont ils portent la lourde responsabilité. Karl Marx le démontrait en son temps au cours de sa discussion avec Weston. Jamais démonstration ne fut plus vraie.

Le réformisme, la conquête des revendications, la défense des intérêts ouvriers par la voie légale pouvaient encore se combiner avec l’idéologie et l’action révolutionnaire avant la guerre. Les conditions économiques, l’état de stabilité, la situation budgétaire de la Bourgeoisie laissaient une certaine marge de réforme. Aujourd’hui, le réformisme est périmé. Il est arrivé à sa limite extrême, au point mort. Il est au  » cran d’arrêt « , comme le reconnaissait dernièrement un chef socialiste. Il ne peut plus être, ajouterons-nous, qu’un instrument grossier de duperie des travailleurs.

Au surplus, les dimensions, l’ampleur, l’acuité, la répercussion de notre bataille des traitements montrent bien sa portée révolutionnaire. Comme tout mouvement d’envergure, le nôtre ne peut être enfermé dans un moule corporatif étroit, et les leaders de la Fédération des Fonctionnaires ne peuvent dissimuler son caractère politique indéniable. Non seulement par notre pesée, nous contribuons à faire ou à défaire les ministères, mais placés aux avant-postes de l’armée prolétarienne, nous livrons des combats décisifs dont l’enjeu est le salaire ouvrier, la rétrogradation vers le fascisme ou la progression de la classe vers le socialisme.

Notre lutte est donc devenue, par la force même des choses, essentiellement politique, et nous devons prendre nos dispositions en conséquence. Non point en nous enlisant, en pataugeant dans le marécage nauséabond du Parlement… et des Ambassades, mais en restant nous-mêmes!

Nos tâches. Mettons les socialisations à l’ordre du jour

A tout seigneur, tout honneur. Nous sommes les mieux placés pour faire le procès de l’État bourgeois, dénoncer des qualités d’abus, démontrer les rouages monstrueux de l’administration régalienne. Nous ne devons pas laisser le monopole de la lutte contre la gabegie et le népotisme aux journaux et aux organisations réactionnaires. C’est l’un des rôles trop oublié de nos syndicats. Avec l’aide de nos camarades ouvriers, en nous répartissant en de multiples équipes, il conviendrait, pièces et documents en main, de nous jeter dans tout le pays égaré par une presse servile, afin de mettre en accusation subjectivement le Capitalisme et l’Etat bourgeois, son instrument politique, qui s’effondrent objectivement.

Tous nous devons entrer en lice; chacun avec notre spécialité. Les instituteurs pourraient montrer la grande pitié de la plupart des écoles de France alors qu’on jette près de 20 milliards dans le gouffre des divers budgets de guerre. (…)

Toutefois, cette besogne urgente de propagande et de combat pour le redressement d’une opinion publique prostituée n’est que la face négative de la tâche à poursuivre. Nous devons, par un grand effort constructif préparer les transformations profondes, donner confiance aux populations. Nous devons élaborer puis diffuser des projets précis de socialisation, car on ne détruit bien que ce que l’on remplace. Nous devons constituer de nos propres mains, ébaucher dans les grandes lignes les organismes capables de régir la production. Industrie par industrie, administration par administration, branche par branche, nous devons nous atteler à la besogne. Il ne s’agit pas, bien entendu, de se lancer dans la chimère utopique et nous n’entendons nullement abstraire le problème de la construction socialiste des conditions matérielles de la Révolution. Mais il s’agit, face à la solution réactionnaire de la crise par le fascisme, d’apporter la solution concrète, positive et socialiste.

Camarades! il faut le reconnaître: la C.G.T., au sortir de la guerre, sous la poussée des masses, à l’époque où nous militions dans son sein, était entrée dans cette voie constructive. A cette époque, on élabora des projets de socialisation des mines, des chemins de fer, de l’énergie électrique, des postes, etc. Ces projets qui ont paru en leur temps dans la Voix du Peuple, la C.G.T. les laisse dans la boîte aux oublis, ce qui nous donne la mesure exacte du sens de classe et des aspirations socialistes des chefs confédérés. Il nous appartient de reprendre ces projets – ceux aussi de l’Ustica [*] – en les complétant, en les rectifiant, en les adaptant. (…)

Voilà dans quel sens nous devons nous orienter: hardiment, résolument, énergiquement et avec le plus grand sérieux. Et c’est ainsi que nos revendications immédiates et notre but ultime de rénovation sociale se souderont indissolublement, que la réalité et l’idéal se joindront comme deux flammes dans le brasier révolutionnaire. Et du même coup, nous maintiendrons, nous relèverons notre niveau de vie, nous balaierons les dangers de guerre et de fascisme, nous marcherons vers la réalisation du grand but poursuivi par nos vaillants précurseurs: l’émancipation de la classe ouvrière par le triomphe du socialisme.

Note:

[*] USTICA: Union syndicale des techniciens de l’industrie, du commerce et de l’agriculture (ingénieurs, cadres et assimilés)

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    […] La Petite feuille ouvrière (1903-1904) * Intervention de Maurice Dommanget au Congrès de la Fédération autonome des fonctionnaires (1933) * Charles Alligier: L’industrialisation n’est pas le socialisme (1946) * Le Prolétaire: […]

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