L’internationalisme (Strasser, 1912)

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Extrait de la brochure de Josef Strasser L’Ouvrier et la nation parue en 1912, qualifiée alors de « manifeste de l’extrême gauche en Autriche » (et s’attaquant de fait aux thèses d’Otto Bauer), publiée en poche en français dans Nation et lutte de classe (Strasser & Pannekoek), 10/18 N°1135 (Nous avons déjà publié le compte-rendu de ce livre paru en 1978 dans Socialisme mondial ici). La brochure complète est actuellement disponible en allemand sur MIA.

(…) Cela veut dire: lorsque les intérêts nationaux et les intérêts économiques d’un homme entrent en conflit, les intérêts économiques l’emportent. Des exceptions peuvent exister. Des individus isolés peuvent se détacher de leur classe, la masse ne le peut pas. Et la classe met ses intérêts économiques au-dessus de ses intérêts nationaux; chaque classe n’est animée d’un sentiment national que dans la mesure où ses intérêts économiques le permettent. Pourquoi justement le prolétariat devrait-il donner la priorité aux intérêts nationaux au détriment de ses intérêts économiques? Y gagnerait-il s’il donnait la préférence aux intérêts nationaux sur les intérêts économiques lorsqu’ils entrent en conflit? Dans notre analyse des différents biens nationaux, nous avons constaté que cela ne serait pas le cas. Nous avons vu que ce que la bourgeoisie appelle l’intérêt national n’est en fait qu’un intérêt bourgeois. L’ouvrier ne peut donc lutter pour lui, pas plus que pour des réductions de salaires et l’augmentation du nombre d’heures de travail. Certes, la nationalité et la langue ne sont pas des sujets indifférents à l’ouvrier. Mais ainsi que nous l’avons constaté, il s’engage dans une voie erronée s’il accorde plus d’importance aux affaires nationales que la lutte de classe ne l’exige. Pour le prolétariat conscient, c’est le prolétaire qui est la mesure de toute chose et non pas l’Allemand, le catholique, etc. Il juge tout d’un point de vue prolétaire et non pas national, religieux ou d’un quelconque autre point de vue. Là où surgissent des querelles nationales, il prend parti en tant que prolétaire et non pas en tant que ressortissant de telle ou telle nation. C’est cela l’internationalisme prolétarien! Non pas indifférence à l’égard des affaires nationales, mais pas davantage leur surestimation non prolétarienne.

Comme tout ce qui est prolétarien, notre internationalisme n’est pas compris par le monde bourgeois. En fait, ce n’est pas seulement nos adversaires bourgeois qui lui donnent une interprétation erronée, mais nos amis bourgeois, les révisionnistes, en font tout autant. Les premiers pensent que l’internationalisme socialiste est une conséquence de notre « grossier égalitarisme »; d’après eux nous détestons les analyses nuancées autant que nous avons en horreur les différences nationales, et pour cela nous voulons évidemment les « abolir ». Il est superflu de gâcher encore son encre sur une telle interprétation de l’internationalisme; on ne peut discuter avec des gens qui sont incapables de comprendre que la revendication social-démocrate de l’égalité ne signifie rien d’autre que la revendication de l’abolition des différences de classe. Il y a d’autant plus de choses à dire sur l’interprétation erronée des révisionnistes. Chez eux l’idéologie prolétarienne a ébranlé l’idéologie bourgeoise et ils remercient le prolétariat en s’efforçant d’ébranler son idéologie par l’idéologie bourgeoise. Leur internationalisme est donc tout à fait différent de celui du prolétariat, mais il ne correspond pas non plus aux conceptions purement bourgeoises de l’internationalisme. Au contraire: si les bourgeois non marqués par le socialisme voient dans l’internationalisme le pire adversaire du nationalisme, les social-démocrates révisionnistes sont, en revanche, les amis de tout nationalisme, bien entendu de tout nationalisme « véritable » et « authentique » seulement. Ils sont nationalistes « au sens le plus noble du terme ». Pour eux l’internationalisme est la somme de tous les nationalismes. Ils pensent que chaque nation a le droit de se développer librement et sans entrave, qu’aucune n’a à gêner le développement des autres ou à se laisser gêner par les autres. Selon cette conception, l’internationalisme est un nationalisme purifié par la morale, l’achèvement suprême, le superlatif du nationalisme. Selon l’avis de nos nationalistes du parti, le nationalisme n’est pas en contradiction avec l’internationalisme, il en est même plutôt la condition logique. Les deux vont ensemble, se complètent, l’un corrige l’autre.

Cet internationalisme serait bien beau, mais il est fondé sur un faux présupposé. Car il n’est pas vrai que les nations peuvent dans toutes les circonstances vivre les unes à côté des autres sans courir sur leur brisées mutuelles. Dans la société bourgeoise, chaque nation accuse une tendance expansionniste, agressive même, là où des obstacles se présentent à elle. Toute lutte nationale doit tourner l’internationalisme révisionniste en dérision. Car qu’en ferait le prolétariat là où surgit la lutte des nationalités? Lorsque deux nations se disputent, doit-il donner raison aux deux? Selon la logique du socialisme nationalisant ce serait la seule solution, mais selon la logique ordinaire c’est ce qu’il y a de plus impossible. Les ouvriers doivent-ils donner tort aux deux parties en lutte? Il est possible que les deux aient tort, mais l’affirmation selon laquelle les deux parties engagées dans une lutte nationale doivent obligatoirement avoir tort toutes les deux serait tout de même un peu trop osée. Mais les ouvriers auraient d’autres possibilités: dans la querelle germano-tchèque le prolétariat allemand pourrait se ranger du côté de la bourgeoisie allemande et le prolétariat tchèque du côté de la bourgeoisie tchèque. Mais dans ce cas, les socialistes animés de sentiments nationaux seraient non seulement en contradiction avec leur propre théorie, mais ils devraient porter la querelle nationale au sein même  du prolétariat, donc détruire l’unité et l’entente du prolétariat. Il ne reste qu’une seule possibilité: ils devraient tenter d’aplanir la querelle des nationalités selon les principe de la « justice » nationale. Mais qu’est-ce qui est juste dans le domaine national? Personne ne le sait, c’est-à-dire que chaque nationaliste prend ses propres préjugés nationaux pour l’expression la plus sincère de la justice nationale. L’internationalisme national ou le nationalisme international devrait donc, en ce cas, mener à la prolongation de la lutte nationale. Certes, il se distinguerait du nationalisme bourgeois par sa souplesse mais seulement au début; plus tard, toutefois, ainsi que nous le montre l’exemple du séparatisme, il surenchérirait la concurrence bourgeoise en sauvagerie et en manque de scrupules. Dans tous les cas un tel internationalisme aurait comme résultat de porter la discorde nationale au sein même du prolétariat.

C’est évidemment un objectif que la bourgeoisie doit souhaiter ardemment. Voilà pourquoi le prolétariat ne doit pas s’engager dans cette direction et il ne pourra refuser de manière assez catégorique tout internationalisme qui mènera à la lutte entre les peuples, qui aboutira à une dispute au cours de laquelle les bourgeois de chaque nation se feront retirer les marrons du feu par leurs compatriotes prolétaires. Le prolétariat ne peut se réclamer que d’un internationalisme qui aura comme conséquence le dépassement des contradictions nationales au sein du prolétariat, pareil au socialisme qui reconnaît que les contradictions entre les prolétaires pris individuellement ou les contradictions entre les différents groupes de prolétaires sont anodines à côté de la contradiction qui oppose la bourgeoisie et le prolétariat.

(La couverture du 10/18 indiquait « Otto » Strasser par erreur)

Voir aussi:

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2 Réponses to “L’internationalisme (Strasser, 1912)”

  1. From the archive of struggle, no.30 « Poumista Says:

    […] en 1937 (1937) * Daniel Guérin: La Peste brune (I: Avant la catastrophe) (1965) * Josef Strasser: L’internationalisme (1912) * Otto Rühle: Which Side To Take? (1940) * Charles Reeve: Serge Bricianer, des nuances du […]

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  2. Les marxistes et la question nationale (Souyri, 1979) « La Bataille socialiste Says:

    […] sera aussi bien attaqué par l’extrême gauche du mouvement socialiste — A. Pannekoek et Strasser qui persistent a considérer qu’il ne peut pas y avoir, pour le prolétariat, […]

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