Le rôle du crédit dans la production capitaliste (Marx)

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Extrait de la 5° section du Livre III du Capital (chapitre XXVII de l’édition Engels, 3° partie du chapitre XVI de l’édition Rubel), traduit par M. Jacob, M. Rubel et S. Voute. Le livre actuellement est disponible en ligne sur le site de l’UQAC et MIA dans une autre traduction, celle de Julian Borchardt et Hippolyte Vanderrydt (Giard & Brière, 1901).

Le système de crédit nous a suggéré jusqu’ici les remarques suivantes:

I. Nécessité de son développement pour réaliser l’égalisation du taux de profit; c’est sur le mouvement de cette égalisation que repose toute la production capitaliste.

II. Diminution des frais de circulation.

1° Parmi les principaux frais de circulation, il y a l’argent lui-même, en tant qu’il est valeur en soi. Le crédit permet de l’économiser de trois façons:

  • a) L’argent disparaît complètement dans une grande partie des transactions.
  • b) Le mouvement du moyen obligatoire se trouve accéléré [a]. (Voir plus loin 2°) D’une part, l’accélération est d’ordre technique; autrement dit, à quantité et grandeur égales des transactions portant sur des marchandises destinées à la consommation, une quantité moindre de monnaie ou de signes monétaires rend les mêmes services. C’est un des aspects de la technique bancaire. D’autre part, le crédit accélère la métamorphose des marchandises et, par voie de conséquence, la circulation monétaire.
  • c) La monnaie or est remplacée par la monnaie papier.

2° Le crédit accélère les diverses phases de la circulation ou de la métamorphose du capital; d’où accélération du processus de reproduction tout court. (Par ailleurs, le crédit permet d’espacer les opérations d’achat et de vente et sert ainsi de base à la spéculation.) Il y a contraction des fonds de réserve, que l’on peut envisager sous une double forme: d’une part, comme une diminution du moyen de circulation; d’autre part, comme une réduction de la portion du capital qui doit toujours exister sous forme d’argent. [b]

III. Essor des sociétés par actions. Conséquences:

1° Une énorme extension de l’échelle de production et des entreprises que n’auraient pu atteindre des capitaux isolés. En même temps, des entreprises qui, autrefois, étaient dues à l’initiative gouvernementale, se créent sous l’impulsion de la société. [1]

2° Le capital qui, par nature, repose sur un mode social de production et implique une concentration sociale de moyens de production et de forces de travail, prend directement la forme de capital social (capital d’individus directement associés) par opposition au capital privé; et ses entreprises se présentent comme des entreprises sociales par opposition aux entreprises privées. C’est la négation [Aufhbung] du capital en tant que propriété privée dans les limites de la production capitaliste elle-même. [2]

3° Transformation du capitaliste exerçant réellement ses fonctions en un simple manager (de capital d’autrui), et des propriétaires de capital en simples propriétaires, en simples financiers [3]. Même si les dividendes qu’ils perçoivent englobent l’intérêt et le profit d’entreprise, c’est-à-dire la totalité du profit (car, les appointements du manager ne sont, ou ne devraient être, qu’un simple salaire pour un genre spécial de travail qualifié, dont le niveau est réglé sur le marché du travail, comme pour n’importe quel autre travail), ce profit total ne sera perçu que sous la forme d’intérêts, c’est-à-dire comme une simple indemnisation de la propriété du capital; celle-ci se trouve alors complètement séparée de sa fonction dans le processus réel de la production, tout comme cette fonction, dans la personne du directeur, est séparée de la propriété du capital. Le profit (et non seulement une partie de celui-ci, l’intérêt, qui se justifie par le profit de l’emprunteur) se présente comme simple appropriation du surtravail d’autrui, résultant de la conversion des moyens de production en capital, c’est-à-dire de leur aliénation vis-à-vis des producteurs réels, de leur opposition, en tant que propriété d’autrui, à tous les individus réellement actifs dans la production, depuis le manager jusqu’au dernier des salariés [4]. Dans les sociétés par actions, il y a divorce entre la fonction et la propriété du capital, et le travail est, lui aussi, complètement séparé de la propriété des moyens de production et du surtravail. Ce résultat du développement ultime de la production capitaliste est un point de transition, devant nécessairement conduire à la reconversion du capital en propriété des producteurs; toutefois, celle-ci n’aura plus la forme de la propriété privée de producteurs individuels, mais celle de la propriété de producteurs associés, appartenant directement à la société. C’est, en outre, la transformation de toutes les fonctions du processus de reproduction qui sont encore rattachées à la propriété du capital en simple fonctions des producteurs associés, en fonctions sociales. [c] [5]

C’est la négation [Aufhebung] du mode de production capitaliste au sein même de ce système, et, par conséquent, une contradiction qui s’abolit elle-même et qui représente, à première vue, un simple moment de transition vers un nouveau type de production. C’est d’ailleurs sous cet aspect contradictoire que la société anonyme se manifeste. Dans certaines sphères, elle rétablit le monopole, et, de fait, provoque l’ingérence de l’État. Elle fait renaître une nouvelle aristocratie financière, un nouveau ramassis de parasites, en la personne de promoteurs d’entreprise et de directeurs (managers qui ne le sont que de nom); tout un système de tripotages et d’escroqueries fondées sur le trafic d’actions, etc. C’est un mode de production privée qui échappe au contrôle de la propriété privée [6].

IV. L’institution des sociétés par actions représente, répétons-le, la négation de l’industrie capitaliste privée sur la base même du système capitaliste et détruit l’industrie privée dans la mesure même où elle s’étend et envahit de nouveaux secteurs de la production. Au demeurant, le crédit permet au capitaliste individuel, ou à celui qui passe pour tel, de disposer de manière absolue, dans certaines limites, du capital et de la propriété appartenant à autrui, donc du travail d’autrui [d]. En disposant du capital social qui ne lui appartient pas, il a le pouvoir de disposer du travail social. Le capital lui-même, qu’on possède réellement ou qu’on est censé posséder aux yeux du public, devient finalement une base pour l’organisation du crédit. Cela vaut surtout pour le commerce de gros, qui manipule la plus grande partie du produit social. Ici disparaissent toutes les normes, toutes les justifications encore plus ou moins valables dans, le cadre de la production capitaliste: c’est la propriété sociale, non la sienne, que le marchand en gros risque en spéculant. Non moins absurde paraît désormais l’affirmation selon laquelle le capital tire son origine de l’épargne, puisque le spéculateur exige précisément que d’autres économisent pour lui [e]. Quant à l’autre explication, celle qui invoque l’abstinence, elle est ouvertement battue en brèche par le luxe de ce marchand et ce luxe devient lui-même un moyen de crédit. Des notions qui ont encore un sens à un stade inférieur de la production capitaliste perdent ici toute signification.

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La réussite et l’échec tout ensemble conduisent ici à la concentration des capitaux et, par suite, à l’expropriation sur une énorme échelle. Cette expropriation s’étend maintenant des producteurs directs aux petits et moyens capitalistes eux-mêmes. Elle est le point de départ du mode de production capitaliste qui tend à la mener à son terme: en deuxième instance, il s’agit de déposséder tous les individus de leurs moyens de production, qui, avec le développement de la production sociale, cessent d’être des instruments et des produits de la production privée pour devenir nécessairement des moyens de production entre les mains des producteurs associés, donc leur propriété sociale, tout comme ils sont leur produit social. Mais, au sein du système capitaliste lui-même, cette expropriation se présente sous une forme contradictoire, comme l’appropriation de la propriété sociale par un petit nombre d’individus qui, grâce au crédit, prennent de plus en plus figure de chevaliers d’industrie [5]. Comme la propriété revêt ici la forme d’actions, son mouvement et son transfert deviennent maintenant le simple résultat du jeu de la Bourse, où le menu fretin est dévoré par les requins, et les moutons par les loups-garous [en français dans le texte]. Le système des actions porte déjà en lui la négation de l’ancienne forme où le moyen social de production se présente comme propriété individuelle; mais cette évolution vers la forme de l’action reste encore enfermée dans les barrières capitalistes; par conséquent, au lieu de surmonter l’antagonisme entre le caractère social et le caractère privée de la richesse, les sociétés par actions lui donnent seulement une nouvelle forme.

Pour ce qui est des coopératives ouvrières (…)

Jusqu’ici, nous avons envisagé le développement du système de crédit – et la négation de la propriété capitaliste que celui-ci implique virtuellement – eu égard principalement au capital industriel. Dans les chapitres suivants, nous allons considérer le crédit en relation avec le capital productif d’intérêt comme tel, dans ses effets sur celui-ci aussi bien que dans sa forme; à ce propos nous ajouterons quelques remarques générales d’ordre spécifiquement économique. (…)

Notes de Marx:

[a] « La circulation moyenne des billets de la banque de France était, en 1812, de 106 538 000 francs; en 1818, de 101 205 000 francs; mais la circulation monétaire – la masse totale des entrées et des paiements – était, en 1812, de 2 837 712 000 francs; en 1818, de 9 665 030 000 francs. Donc, comparée à celle de 1812, la circulation monétaire était en France, en 1818, dans la proportion de 3 à 1. Le crédit est le grand régulateur de la vitesse de circulation. (…) C’est ce qui explique qu’une forte pression sur le marché monétaire coïncide extraordinairement avec une circulation abondante. » (The Currency Theory Reviewed…, 1845, p. 65.) Voir, dans le même ouvrage, les données sur les banques et la circulation en Grande-Bretagne, sept. 1833-sept. 1843 (op. cit., p. 53), et sur la circulation en Ecosse (op. cit., p. 55).

[b] « Avant l’établissement des banques […] le montant du capital destiné à la circulation était toujours plus élevé que ne l’exigeait la circulation réelle des marchandises. » (Economist, 1845, p. 238.)

[c] Avant de poursuivre, notons un fait qui a son importance économique: comme le profit prend ici la forme pure de l’intérêt, ces entreprises sont encore possibles, même si elles ne rapportent que de l’intérêt; c’est même là une des causes qui freinent la baisse du taux général du profit; en effet, ces entreprises où la proportion du capital constant, comparée au capital variable, est énorme, ne s’insèrent pas nécessairement dans l’égalisation du taux générald e profit.

[d] Voir, par exemple, dans le Times la liste des faillites enregistrées dans une année de crise comme 1857, et comparer la fortune personnelle des faillis avec le montant de leurs dettes. « A la vérité, le pouvoir d’achat des gens qui possèdent du capital et du crédit dépasse de loin tout ce qu’on peut imaginer, quand on n’a pas une connaissance pratique des marchés spéculatifs. » (TOOKE, Inquiry into the Currency Principle, p. 79). Voir également Economist, 1847, p. 1333.

Note d’Engels:

[e] Ainsi, la France tout entière a « économisé » récemment un milliard et demi pour les escrocs de Panama. Cette escroquerie ne se trouve-t-elle pas d’ailleurs exactement décrite ci-dessus, vingt ans à l’avance?

canalpanama

Notes de M. Rubel:

[1] Sur l’importance de l’initiative gouvernementale dans l’éclosion des manufactures d’État dans la France de Colbert, cf. Livre I, op. cit., p. 845 et p. 1219 (système protectionniste, etc.)

[2] La conception du « capital social » (Gesellschaftskapital) comme « négation » du « capital privé » (Privatkapital), loin de signifier l’abolition du mode de production capitaliste, en est, au contraire, la confirmation « historiquement » nécessaire dans la perspective de l’évolution du système économique considéré comme un tout. Marx va préciser sa pensée dans les pages qui viennent.

[3] Traduit d’après l’original. Engels emploie, pour manager, le terme de « directeur » (Dirigent), et celui d’ « administrateur » (Verwalter). (Op. cit., p. 452).

[4] L’ « aliénation » (Entfremdung), concept attribué à tort à une phase « dépassée » de la pensée de Marx, réapparaît à point nommé pour s’insérer harmonieusement dans le contexte d’une analyse qui est plus sociologique qu’économique. (Cf. C. Lefort. « L’aliénation comme concept sociologique. » Cahiers internationaux de sociologie, 1955.)

[5] (Note trop longue pour être reproduite dans le cadre de cet extrait. Cf. Pléiade Oeuvres II, p. 1793-1794.)

4 Réponses to “Le rôle du crédit dans la production capitaliste (Marx)”

  1. bordeaux credit Says:

    Article interessant c’est dans l’histoire, notre passé que l’on peut eviter nos erreurs futures…

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  2. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] du capitalisme par le crédit (1989) * Marceau Pivert: Letter to Trotsky (1939) * Karl Marx: Le rôle du crédit dans la production capitaliste (1867) * Gabriel Deville: The Materialistic Conception of History (1983) * Pierre Souyri: […]

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  3. Graphic Witness « Poumista Says:

    […] du capitalisme par le crédit (1989) * Marceau Pivert: Letter to Trotsky (1939) * Karl Marx: Le rôle du crédit dans la production capitaliste (1867) * Gabriel Deville: The Materialistic Conception of History (1983) * Pierre Souyri: […]

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  4. La dette publique (K. Marx) « La Bataille socialiste Says:

    […] Le rôle du crédit dans la production capitaliste [K. Marx, Capital, III] […]

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