Conclusion à L’Eglise et l’école – perspectives prolétariennes (Pivert, 1932)

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L’un d’entre nous en avait mis en ligne il y a quelques années un chapitre, La Commune et l’effort prolétarien, sur un site syndical.

Nous avons essayé de découvrir, pour quelques époques particulièrement instructives, le lien qui rattache d’une part le phénomène religieux, les institutions cléricales, les besoins des classes dirigeantes et d’autre part, le phénomène laïque, le mouvement scientifique et les aspirations des classes révolutionnaires. Le problème de l’éducation s’est trouvé si intimement mêlé aux considérations relatives à la lutte des classes qu’il semble difficile de nier cette tendance naturelle d’une société à former la génération qui va la remplacer en fonction d’un certain « continu » social. En plus des acquisitions permanentes de l’expérience, l’enseignement transmet un certain nombre de valeurs provisoires qui seront souvent des obstacles au progrès de l’humanité. La laïcité, l’enseignement laïque digne de ce nom est d’abord un choix entre le permanent et le provisoire, une résistance spontanée aux idéologies qui ne s’imposent pas nécessairement. Pour ce choix, pour l’orientation de cette résistance, une base, un système de références s’imposent : c’est le prolétariat qui doit le fournir. Laissons à d’autres la croyance en un idéal qui aurait une valeur absolue, éternelle, immuable. Notre méthode nous permet d’affirmer que toute idéologie a une origine sociale, la nôtre comme les autres. Mais la nôtre prétend traduire aussi exactement que possible une évolution profonde. C’est l’histoire de toutes les grandes hypothèses que le prolétariat vit, dans sa doctrine socialiste. Partir des faits scrupuleusement observés, construire un système interprétatif qui les relie, découvrir, grâce à lui, de nouveaux faits inaperçus tout d’abord, et compléter ensuite, à mesure que s’enrichit l’investigation, le système d’explication primitif. Des lignes simples peuvent, à ce régime, apparaître, vues de plus près, singulièrement plus complexes qu’on ne l’imaginait, des pans vétustes du système primitif s’écroulent soudain sous la poussée d’une expérience ou d’une observation ; mais c’est pour laisser surgir quelque chose de plus vaste, de plus hardi, de plus conforme aux progrès de la pensée et à la richesse de l’expérience.

Ainsi de la méthode socialiste. C’est par l’efficacité des résultats que la science justifie ses méthodes et ses postulats. C’est par l’efficacité de sa prise directe sur la réalité sociale que le marxisme justifie les siens.

Car si les événements historiques ont été vus sous un angle suffisamment grand, si leur processus a laissé découvrir une sorte de loi générale d’interprétation, alors, dans l’action individuelle et collective, l’efficacité de nos efforts sera maximum. Et nous démontrerons par là même aux antimarxistes qui s’obstinent à ne pas vouloir comprendre, qu’il nous est possible de faire l’histoire dans la mesure où nous avons su insérer notre influence dans la direction où l’histoire s’engage.
Dans la société où le capitalisme se révèle pourvoyeur de guerre et de chômage, à une époque où des millions et des millions d’êtres humains sont jetés dans la misère ou massacrés sur les champs de bataille par le seul jeu d’un monstrueux régime d’exploitation, les principes essentiels d’une laïcité telle que nous l’avons définie apparaissent bien comme une sorte de « catégorie mentale » du prolétariat révolutionnaire. En elle se retrouve l’esprit d’indépendance, la réaction contre l’autorité, le besoin de justice et de raison de la vieille civilisation grecque. En elle se symbolise tout l’effort des travailleurs en lutte continuelle contre les forces de la nature et les iniquités sociales. En elle se réfugie le véritable optimisme humain, réaliste et scientifique, diamétralement opposé au pessimisme chrétien qui ne peut pas imaginer l’homme en dehors d’un gendarme pour le punir ou d’un prêtre pour l’absoudre. En face d’une société corrompue, d’une classe bourgeoise qui revient à la religiosité et au mysticisme, qui n’a plus confiance dans la valeur de l’intelligence humaine et qui se blottit peureusement, abdiquant toute dignité, à l’ombre des églises et des hiérarchies ecclésiastiques, oui, la classe ouvrière demeure le seul support de la laïcité, la seule sauvegarde du libre examen.

Elle sera d’autant plus fidèle à ce rôle historique qu’elle appliquera plus rigoureusement, à l’extérieur comme à l’intérieur, les règles chaque jour plus impérieuses de la méthode marxiste.

A l’extérieur, c’est-à-dire qu’elle prendra conscience de sa constitution en classe international, en lutte permanente contre un monde qu’elle doit renverser. La laïcité étendue à cette échelle consistera pour le prolétariat à cribler scrupuleusement tous les apports de l’histoire ou du milieu. La notion de patrie sera soigneusement subordonnée à celle de classe, comme la notion de province l’a été un jour à celle de Nation.

Les influences religieuses resteront à la porte, comme reflets des besoins sociaux des classes ennemies. L’attitude socialiste en face de la religion peut se comparer à l’attitude socialiste en face de la petite propriété : La lutte directe, l’expropriation de celle-ci ou la persécution de celle-là sont en marge de toute la doctrine socialiste. Mais l’indifférence n’est pas non plus absolument conforme aux perspectives prolétariennes. Le socialisme a le dessein d’interpréter une certaine courbe des événements; de l’analyse du passé et du présent, il croit pouvoir déduire, par extrapolation, des formes d’avenir. Ainsi, viendra sans
doute l’heure où le petit paysan propriétaire lui-même éprouvera le besoin de rejoindre spontanément la production collective, meilleure utilisatrice de son travail. Ainsi viendra aussi l’heure où les représentations religieuses imposées à son enfance feront place, spontanément, dans l’esprit du travailleur, à des aspirations plus élevées, plus adéquates, plus riches d’expérience personnelle ou collective.

Et si, ce qui est possible, quelque chose dans le mouvement ouvrier doit ressembler un jour à une sorte de phénomène religieux, on peut affirmer dès maintenant que rien ne permettra de reconnaître en lui le dessein des religions primitives, féodales ou capitalistes. Le prolétariat, en tant que classe, doit se nourrir, comme une cellule vivante, dans le milieu où il évolue et des matériaux historiques dont il hérite mais comme la cellule, il doit commencer par démolir tous les éléments dont il fait sa substance pour reconstruire un édifice protoplasmique absolument original.

A l’intérieur, c’est-à-dire que cette classe ouvrière n’atteindra vraiment la pleine conscience de son rôle, la pleine connaissance de ses devoirs que si elle est unifiée et si, conformément aux exigences de « la laïcité » elle institue une libre circulation des idées et des conceptions entre tous les travailleurs qui la composent. « Démocratie intérieure », telle est l’expression synonyme de cet aspect de la laïcité. On ne sera pas surpris de constater que là encore, les mots ne prennent leur sens profond qu’appliqués au donné prolétarien.

Nous ne nous dissimulons pas que la notion de laïcité n’est pas habituellement entendue dans un sens aussi large, aussi osé, peut-être.

Mais c’est parce que nous croyons en deviner les liaisons sociales, c’est parce que nous pressentons l’importance des luttes prochaines, autour de ce sujet, et en liaison avec la lutte menée par le prolétariat, que nous n’hésitons pas à faire cette extension.

Les années qui viennent seront l’occasion d’un conflit de plus en plus aigu entre ceux qui souhaitent un enseignement neutre, c’est-à-dire, en réalité, conservateur, et ceux qui souhaitent un enseignement laïque, c’est-à-dire, nécessairement, libérateur.

Nous n’avons pas examiné un seul instant l’hypothèse d’une prise du pouvoir par le prolétariat. En ce cas, le système d’éducation serait nécessairement déterminé par les circonstances. Nous nous bornons à exprimer le résultat de nos observations dans l’état actuel de la lutte des classes. C’est relativement à ces données que nous avons formulé des conclusions précises en faveur d’une laïcité intégrale.

Nous voulons qu’on nous rende ce témoignage qui en aucun cas nous n’acceptons d’imposer à l’enfant un dogmatisme quelconque, même le nôtre. Il nous suffit d’obtenir un enseignement impartial, scientifique, respectueux de l’enfant. Il nous suffit d’obtenir un enseignement prolongé jusqu’à 16 ans; notre confiance est telle en la vertu d’une véritable éducation laïque que nous n’aurons ensuite en tant que militants, qu’à tourner les yeux, que nous aurons largement ouverts à l’école, vers les réalités de notre société détraquée pour éveiller la flamme socialiste dans les consciences ouvrières.

Nos adversaires, même lorsqu’ils tentent de le dissimuler, ont un objectif très clair. Le nôtre ne l’est pas moins… Ce seront les jeunes, les jeunes vers qui, la propagande catholique s’oriente systématiquement, les jeunes vers qui nous allons, nous aussi, avec allégresse; ce seront les jeunes qui nous départageront ! Soyons sans inquiétude ! Les jeunes iront de plus en plus vers le socialisme, celte jeunesse de l’Humanité libérée.

Marceau Pivert

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2 Réponses to “Conclusion à L’Eglise et l’école – perspectives prolétariennes (Pivert, 1932)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] La Bataille socialiste Lettre à ‘La seule voie’ (RKD, 1942)Plateforme programmatique des RKD (1941/43)L’Eglise et l’école – perspectives prolétariennes (Pivert, 1932) […]

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  2. From the archive of struggle no.32 « Poumista Says:

    […] Marceau Pivert: L’Eglise et l’école – perspectives prolétariennes (1932) * Revolutionäre Kommunisten Deutschlands (RKD): Plateforme programmatique des RKD (1941, […]

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