Archive for septembre 2009

Plateforme programmatique des RKD (1941/43)

24 septembre 2009

Les R.K.D. (Revolutionäre Kommunisten Deutschlands) était un groupe clandestin d’exilés autrichiens et allemands dans le sud de la France, notamment Georg Scheuer. Leur activité va débuter à l’automne 1940 et s’affirmer en janvier 1942. Ce groupe sorti du trotskysme et, comme on va le lire ci-dessous, resté très léniniste, devait bientôt travailler avec des militants français, les CR (communistes révolutionnaires). Il fait partie des groupes étudiés par Pierre Lanneret dans sa brochure Les internationalistes du troisième camp en France pendant la Seconde guerre mondiale (Acratie, 1995). Leur plateforme aurait essentiellement été rédigée en 1941, le texte (inédit sur le net) ci-dessous étant constitué de deux des cinq parties (la 1° et la 3°) présentées à leur deuxième conférence en 1943.

Première partie : L’Arme.
(Le parti de la révolution prolétarienne et de la dictature prolétarienne.)

Toutes les luttes politiques sont ouvertement ou voilées – des luttes de classe et elles sont toujours menées au moyen de partis politiques ; tout parti est un parti de classe, c’est-à-dire qu’il représente les intérêts de n’importe quelle classe dominante ou opprimée. Le prolétariat révolutionnaire plus que tout autre classe a besoin de son parti qui représente et défend dans toutes les circonstances les intérêts historiques et sociaux de la classe prolétarienne.
L’histoire a prouvé que le prolétariat dépourvu de ce parti n’essuie que des défaites sanglantes et est rejeté pour de longues périodes. Les théoriciens anarchistes et « luxemburgistes » prétendent que le prolétariat étant une armée unique n’ait pas besoin d’un parti spécial d’avant-garde, qu’il puisse vaincre spontanément, sans direction. Ces « théories » sont réfutées par les expériences pratiques.
Pour le prolétariat comme pour les classes possédantes, un parti organisé fermement qui concentre les meilleurs éléments, les plus conséquents et les plus prêts à la lutte est nécessaire, pour le prolétariat un tel parti est encore beaucoup plus indispensable que pour la bourgeoisie.
Le prolétariat est une forte armée comptant des centaines de millions et vivant dans le monde entier, qui, déjà pour s’entendre sur les actions communes et internationales de classe, a besoin d’un parti organisé internationalement.
Il n’y a eu dans ce siècle, jusqu’à maintenant, qu’une seule victoire du prolétariat, celle qui a été conquise en octobre 1917, sous la direction du parti bolchevik et de Lénine. Si finalement cette victoire aussi a été perdue, c’est parce que le parti international de la révolution prolétarienne n’a été formé qu’après 1919, c’est-à-dire trop tard ; c’est parce que Lénine, Liebknecht et Luxemburg n’ont quitté qu’en 1914, c’est-à-dire trop tard la Seconde Internationale embourgeoisée pour préparer la Troisième Internationale. Si la scission de la
social-démocratie russe en bolcheviks et mencheviks (1903) s’était étendue, déjà suffisamment avant la première guerre mondiale, sur toute la Seconde Internationale, le prolétariat international aurait été en possession de son parti révolutionnaire international déjà avant la première guerre mondiale, il aurait pu transformer cette guerre en des guerres civiles victorieuses pour le prolétariat, la révolution d’octobre ne serait pas restée isolée et n’aurait pas sombré en Russie et nous aurions été épargnés de la deuxième guerre
impérialiste mondiale, du fascisme et du stalinisme. Pour éviter de plus grandes tueries dépourvues de sens il faut internationaliser et continuer l’œuvre commencée en 1903, rattraper ce qui a été raté avant 1914 et 1918 pour empêcher de nouveau 1918/19, 1933, 1939, ou encore pire.
Quand le prolétariat révolutionnaire avançait, tout marxiste savait que les révolutionnaires les plus clairvoyants et les plus actifs doivent être formés en parti pour se trouver à la tête de l’armée prolétarienne et pour résister victorieusement à tous les partis bourgeois bien organisés et aux mesures de terreur et aux duperies du capital. Sans cette avant-garde, le prolétariat révolutionnaire est sans direction et livré à l’ennemi de classe comme un enfant rebelle. L’ennemi de classe tremble devant ce parti de la révolution prolétarienne. Il n’y a pas pour lui de plus grand épouvantail que le parti bolchevik de Lénine ; même la momie de ce parti mort depuis longtemps (le « parti » de Staline) donne à la bourgeoisie mondiale le frisson.
Elle tremble devant Spartakus qui en Allemagne tentait trop tard de former le parti bolchevik d’Allemagne. Chaque essai pour préparer un pareil parti est corrompu ou cruellement réprimé par la classe capitaliste. Déjà en voyant cette attitude de l’ennemi de classe nous devrions comprendre la signification d’un pareil parti.

1/ L’influence de la bourgeoisie sur le prolétariat.

La conscience de la classe du prolétariat est une conscience d’une classe opprimée. Toute classe est exposée sans cesse à l’influence idéologique (politique, religieuse, morale, culturelle, etc.) exercée par la classe dominante et pour ne pas subir cette influence et être vaincue par elle, elle doit la combattre sans cesse.
Plus que la bourgeoisie opprimée des temps passés, le prolétariat est exposé à l’influence des classes dominantes parce qu’il est une classe dépossédée.
L’influence idéologique des classes capitalistes sur le prolétariat s’opère au moyen de différentes institutions destinées à ce but : famille, églises, écoles, presse, cinéma, radio, syndicats, partis politiques, etc. Toutes ces institutions sont en société capitaliste des instruments des classes capitalistes pour influencer toutes les classes opprimées dans un sens bourgeois pour les « embourgeoiser ». Tous les moyens de pouvoir et d’influence sont monopolisés dans les mains des classes dominantes et possédantes. Le prolétariat ne dispose
que de moyens modestes (journaux, organisations prolétariennes) qu’il doit concentrer et développer.
En influençant le prolétariat les classes capitalistes se servent aussi surtout des classes moyennes – de la petite bourgeoisie des villes et des petits paysans. Non seulement la bourgeoisie recrute surtout parmi cette petite bourgeoisie citadine ses politiciens, ministres, instituteurs, journalistes, hommes de sciences,parlementaires et artistes, mais elle exerce en général son influence sur le prolétariat par la masse de la petite bourgeoisie. Par des millions de « capillaires sociaux », la conscience bourgeoise pénètre les cerveaux du prolétariat, trouble et détruit la conscience de classe prolétarienne.

2/ La conscience de classe prolétarienne.

Toute la classe possède une conscience collective plus ou moins développée qui à sa racine dans la position sociale de la classe et qui est représentée, plus ou moins fortement, dans les cerveaux des individus appartenant à cette classe. Le degré le plus bas de la conscience de classe est la conscience d’appartenir à cette classe (par exemple : « Je suis un prolétaire, partie de la classe prolétarienne ») ; la forme la plus élevée est la reconnaissance des devoirs historiques que notre classe a à remplir.
Par les situations communes en tant qu’êtres opprimés et exploités, les prolétaires se rendent compte plus tôt ou plus tard, plus ou moins fort, qu’ils forment une communauté internationale, que leur sort est le même, qu’ils jouent dans tous les pays du monde le même rôle dans le processus de production, qu’ils forment une seule classe. La conscience des autres classes sociales qu’elles soient exploitées ou exploitantes se forme d’une façon analogue. Ce n’est d’abord pas une idéologie subjective qui crée cette conscience mais la situation sociale résultant du développement objectif, automatique et suivant les lois inhérentes à la société de classes. Ce n’est que plus tard que des idéologies subjectives font leur apparition.
Dans le cerveau de n’importe quel prolétaire, la conscience de classe est formée plus ou moins fortement suivant les différentes périodes et moments ; la résultante de toutes les consciences individuelles est la conscience collective que nous appelons la conscience de classe. Dans certaines périodes la simple conscience de classe des prolétaires se lève jusqu’à la conscience révolutionnaire ; c’est-à-dire la connaissance d’appartenir à une classe internationale exploitée et opprimée se lève jusqu’à la conscience que seule l’action commune et révolutionnaire peut apporter le salut et la libération.
Le prolétariat moderne est un produit du capitalisme moderne ; le capitalisme a créé le prolétariat et il le crée tous les jours de nouveau (prolétarisation des couches moyennes, colonisation et industrialisation de nouvelles régions en Asie, en Afrique, en Amérique du sud, etc.), il crée aussi, toujours de nouveau, la conscience de classe prolétarienne. Les contradictions croissantes du développement capitaliste (crises, guerres mondiales, famines et esclavage d’une part, abondance d’autre part) – donc des causes objectives, des conditions générales – amènent contre leur gré une élévation saccadée de cette conscience de classe : de
la connaissance primitive et de la simple solidarité pour de meilleures conditions de travail dans une usine, en passant par une série de luttes de classe, s’accentuant jusqu’à la révolution mondiale, la lutte systématique, consciente et internationale pour le pouvoir ouvrier, des destructeurs de machines (qui faisaient des attentats désespérés contre la technique moderne) jusqu’à la lutte organisée pour la société socialiste.

(more…)

Conclusion à L’Eglise et l’école – perspectives prolétariennes (Pivert, 1932)

22 septembre 2009

L’un d’entre nous en avait mis en ligne il y a quelques années un chapitre, La Commune et l’effort prolétarien, sur un site syndical.

Nous avons essayé de découvrir, pour quelques époques particulièrement instructives, le lien qui rattache d’une part le phénomène religieux, les institutions cléricales, les besoins des classes dirigeantes et d’autre part, le phénomène laïque, le mouvement scientifique et les aspirations des classes révolutionnaires. Le problème de l’éducation s’est trouvé si intimement mêlé aux considérations relatives à la lutte des classes qu’il semble difficile de nier cette tendance naturelle d’une société à former la génération qui va la remplacer en fonction d’un certain « continu » social. En plus des acquisitions permanentes de l’expérience, l’enseignement transmet un certain nombre de valeurs provisoires qui seront souvent des obstacles au progrès de l’humanité. La laïcité, l’enseignement laïque digne de ce nom est d’abord un choix entre le permanent et le provisoire, une résistance spontanée aux idéologies qui ne s’imposent pas nécessairement. Pour ce choix, pour l’orientation de cette résistance, une base, un système de références s’imposent : c’est le prolétariat qui doit le fournir. Laissons à d’autres la croyance en un idéal qui aurait une valeur absolue, éternelle, immuable. Notre méthode nous permet d’affirmer que toute idéologie a une origine sociale, la nôtre comme les autres. Mais la nôtre prétend traduire aussi exactement que possible une évolution profonde. C’est l’histoire de toutes les grandes hypothèses que le prolétariat vit, dans sa doctrine socialiste. Partir des faits scrupuleusement observés, construire un système interprétatif qui les relie, découvrir, grâce à lui, de nouveaux faits inaperçus tout d’abord, et compléter ensuite, à mesure que s’enrichit l’investigation, le système d’explication primitif. Des lignes simples peuvent, à ce régime, apparaître, vues de plus près, singulièrement plus complexes qu’on ne l’imaginait, des pans vétustes du système primitif s’écroulent soudain sous la poussée d’une expérience ou d’une observation ; mais c’est pour laisser surgir quelque chose de plus vaste, de plus hardi, de plus conforme aux progrès de la pensée et à la richesse de l’expérience.

Ainsi de la méthode socialiste. C’est par l’efficacité des résultats que la science justifie ses méthodes et ses postulats. C’est par l’efficacité de sa prise directe sur la réalité sociale que le marxisme justifie les siens.

Car si les événements historiques ont été vus sous un angle suffisamment grand, si leur processus a laissé découvrir une sorte de loi générale d’interprétation, alors, dans l’action individuelle et collective, l’efficacité de nos efforts sera maximum. Et nous démontrerons par là même aux antimarxistes qui s’obstinent à ne pas vouloir comprendre, qu’il nous est possible de faire l’histoire dans la mesure où nous avons su insérer notre influence dans la direction où l’histoire s’engage.
Dans la société où le capitalisme se révèle pourvoyeur de guerre et de chômage, à une époque où des millions et des millions d’êtres humains sont jetés dans la misère ou massacrés sur les champs de bataille par le seul jeu d’un monstrueux régime d’exploitation, les principes essentiels d’une laïcité telle que nous l’avons définie apparaissent bien comme une sorte de « catégorie mentale » du prolétariat révolutionnaire. En elle se retrouve l’esprit d’indépendance, la réaction contre l’autorité, le besoin de justice et de raison de la vieille civilisation grecque. En elle se symbolise tout l’effort des travailleurs en lutte continuelle contre les forces de la nature et les iniquités sociales. En elle se réfugie le véritable optimisme humain, réaliste et scientifique, diamétralement opposé au pessimisme chrétien qui ne peut pas imaginer l’homme en dehors d’un gendarme pour le punir ou d’un prêtre pour l’absoudre. En face d’une société corrompue, d’une classe bourgeoise qui revient à la religiosité et au mysticisme, qui n’a plus confiance dans la valeur de l’intelligence humaine et qui se blottit peureusement, abdiquant toute dignité, à l’ombre des églises et des hiérarchies ecclésiastiques, oui, la classe ouvrière demeure le seul support de la laïcité, la seule sauvegarde du libre examen.

Elle sera d’autant plus fidèle à ce rôle historique qu’elle appliquera plus rigoureusement, à l’extérieur comme à l’intérieur, les règles chaque jour plus impérieuses de la méthode marxiste.

A l’extérieur, c’est-à-dire qu’elle prendra conscience de sa constitution en classe international, en lutte permanente contre un monde qu’elle doit renverser. La laïcité étendue à cette échelle consistera pour le prolétariat à cribler scrupuleusement tous les apports de l’histoire ou du milieu. La notion de patrie sera soigneusement subordonnée à celle de classe, comme la notion de province l’a été un jour à celle de Nation.

Les influences religieuses resteront à la porte, comme reflets des besoins sociaux des classes ennemies. L’attitude socialiste en face de la religion peut se comparer à l’attitude socialiste en face de la petite propriété : La lutte directe, l’expropriation de celle-ci ou la persécution de celle-là sont en marge de toute la doctrine socialiste. Mais l’indifférence n’est pas non plus absolument conforme aux perspectives prolétariennes. Le socialisme a le dessein d’interpréter une certaine courbe des événements; de l’analyse du passé et du présent, il croit pouvoir déduire, par extrapolation, des formes d’avenir. Ainsi, viendra sans
doute l’heure où le petit paysan propriétaire lui-même éprouvera le besoin de rejoindre spontanément la production collective, meilleure utilisatrice de son travail. Ainsi viendra aussi l’heure où les représentations religieuses imposées à son enfance feront place, spontanément, dans l’esprit du travailleur, à des aspirations plus élevées, plus adéquates, plus riches d’expérience personnelle ou collective.

Et si, ce qui est possible, quelque chose dans le mouvement ouvrier doit ressembler un jour à une sorte de phénomène religieux, on peut affirmer dès maintenant que rien ne permettra de reconnaître en lui le dessein des religions primitives, féodales ou capitalistes. Le prolétariat, en tant que classe, doit se nourrir, comme une cellule vivante, dans le milieu où il évolue et des matériaux historiques dont il hérite mais comme la cellule, il doit commencer par démolir tous les éléments dont il fait sa substance pour reconstruire un édifice protoplasmique absolument original.

A l’intérieur, c’est-à-dire que cette classe ouvrière n’atteindra vraiment la pleine conscience de son rôle, la pleine connaissance de ses devoirs que si elle est unifiée et si, conformément aux exigences de « la laïcité » elle institue une libre circulation des idées et des conceptions entre tous les travailleurs qui la composent. « Démocratie intérieure », telle est l’expression synonyme de cet aspect de la laïcité. On ne sera pas surpris de constater que là encore, les mots ne prennent leur sens profond qu’appliqués au donné prolétarien.

Nous ne nous dissimulons pas que la notion de laïcité n’est pas habituellement entendue dans un sens aussi large, aussi osé, peut-être.

Mais c’est parce que nous croyons en deviner les liaisons sociales, c’est parce que nous pressentons l’importance des luttes prochaines, autour de ce sujet, et en liaison avec la lutte menée par le prolétariat, que nous n’hésitons pas à faire cette extension.

Les années qui viennent seront l’occasion d’un conflit de plus en plus aigu entre ceux qui souhaitent un enseignement neutre, c’est-à-dire, en réalité, conservateur, et ceux qui souhaitent un enseignement laïque, c’est-à-dire, nécessairement, libérateur.

Nous n’avons pas examiné un seul instant l’hypothèse d’une prise du pouvoir par le prolétariat. En ce cas, le système d’éducation serait nécessairement déterminé par les circonstances. Nous nous bornons à exprimer le résultat de nos observations dans l’état actuel de la lutte des classes. C’est relativement à ces données que nous avons formulé des conclusions précises en faveur d’une laïcité intégrale.

Nous voulons qu’on nous rende ce témoignage qui en aucun cas nous n’acceptons d’imposer à l’enfant un dogmatisme quelconque, même le nôtre. Il nous suffit d’obtenir un enseignement impartial, scientifique, respectueux de l’enfant. Il nous suffit d’obtenir un enseignement prolongé jusqu’à 16 ans; notre confiance est telle en la vertu d’une véritable éducation laïque que nous n’aurons ensuite en tant que militants, qu’à tourner les yeux, que nous aurons largement ouverts à l’école, vers les réalités de notre société détraquée pour éveiller la flamme socialiste dans les consciences ouvrières.

Nos adversaires, même lorsqu’ils tentent de le dissimuler, ont un objectif très clair. Le nôtre ne l’est pas moins… Ce seront les jeunes, les jeunes vers qui, la propagande catholique s’oriente systématiquement, les jeunes vers qui nous allons, nous aussi, avec allégresse; ce seront les jeunes qui nous départageront ! Soyons sans inquiétude ! Les jeunes iront de plus en plus vers le socialisme, celte jeunesse de l’Humanité libérée.

Marceau Pivert

Dans le monde une classe en lutte – septembre 2009

22 septembre 2009

Bulletin diffusé gratuitement par Echanges et Mouvement, BP 241, 75866 Paris cedex 18.

Dans le monde une classe en lutte- septembre 2009

Au sommaire:

  • La guerre de classe : le cave se rebiffe
  • LES DIFFÉRENTES FORMES D’IRRUPTION DE LA VIOLENCE DE CLASSE DANS LE MONDE
  • La grève sauvage et les grèves de solidarité
  • Les dirigeants séquestrés, injuriés, malmenés, exécutés
  • Blocages d’usines, de dépôts, d’axes routiers ou ferroviaires par des piquets de grève ou des manifestations
  • Les occupations de tous bâtiments (usines, bureaux, lieux publics, etc.)
  • Manifestations sociales ou sous couvert politique. Émeutes conséquentes
  • Trouver d’autres formes de lutte
  • La répression devient générale et s’étend à tous les domaines
  • Faire payer la crise aux travailleurs
  • Les batailles autour de l’immigration
  • Les ravages du capital
  • MANIPULATIONS

L’abondance des matières nous a contraint de laisser de côté toute une série de textes sur l’automobile dans le monde (les trois »grands » américains aux USA, Ford et Avtovaz en Russie), sur les luttes en Grande Bretagne ( notamment dans les postes), sur les crimes du capital. On les retrouvera dans le prochain bulletin

Soutenons le mouvement des iraniens contre le régime de répression !

22 septembre 2009

Traduction militante (sous réserves de corrections) de la déclaration publié en anglais ici [+ pdf].

Les protestations contre l’escroquerie flagrante des élections présidentielles de juin  dernier  ont représenté la plus grande crise de la République islamique d’Iran depuis plus de deux décennies. Depuis juin, des millions de personnes sont descendues dans les rues pour dénoncer la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad, particulièrement la jeunesse, les femmes, les ouvriers et les intellectuels.  Au cri de « mort au dictateur, » ils continuent à affronter les coups,  les arrestations, les emprisonnements, les tortures et les viols.

Le 15 juin ce furent jusqu’à 3 millions de manifestants qui ont rempli la place Azadi de Téhéran. Depuis lors, les grands rassemblements se sont durcis en raison des coups et des meurtres de manifestants, comme cela a été vu lors des confrontations de masse du 20 juin, qui ont opposé  des manifestants, bon nombre d’entre eux des classes ouvrières, aux miliciens Basiji acheminés depuis la campagne en grand nombre.

Néanmoins, les manifestations de masse continuaient à intervalles réguliers. Des centaines de milliers se sont déplacés le 17 juillet pendant les prières du vendredi à l’université de Téhéran, profitant de l’occasion que le sermon du jour était donné par l’influent Hashemi Rafsanjani, devenu de plus en plus critique sur le régime et sa répression.  Un autre très grand rassemblement a eu lieu au cimetière de Behesht-e Zahra le 30 juillet, avec le rituel de Shia consistant à pleurer les morts après 40 jours passés,  et cette fois parmi  ces morts l’étudiante Neda Agha-Soltan assassinée le 20 juin.  Depuis lors, le régime a tout fait pour éviter les grands rassemblements, annulant les grands événements publics où les opposants pourraient  descendre dans les rues.

L’oligarchie islamiste qui a dirigé l’Iran depuis 1979 est elle-même divisée comme jamais.  D’un côté une faction regroupe les plus fondamentalistes et réactionnaires comme Ahmadinejad, le Chef suprême religieux Ali Khamenei, les éléments inconditionnels de l’appareil répressif (gardiens de la Révolution et Basiji), et de l’ordre judiciaire.  De l’autre côté se trouvent plusieurs figures islamiques réformistes importantes, particulièrement le candidat aux présidentielles Mir Hussein Moussavi, la féministe Zahra Rahnavard, l’ancien et très populaire Président Muhammad Khatami (1997-2005), le candidat aux présidentielles Mehdi Karroubi, le conservateur pragmatique Hashemi Rafsanjani, et un certain nombre d’autres religieux comme  le grand Ayatollah Hussein Montazeri. Ces divisions ne se sont creusées que depuis juin, avec l’opposition dans l’élite ne montrant aucun signe de recul.

Non seulement cela constitue une contradiction béante au sommet du régime, mais il y a aussi, de façon dialectique, une situation tout autant contradictoire quant au mouvement démocratique de masse d’opposition.  D’une part, cette division au sommet a facilité la possibilité de manifester publiquement. D’autre part, le leadership islamique réformiste du mouvement a  aussi servi à restreindre son développement.

Prenez par exemple Karroubi, par certains aspects le plus intransigeant et courageux des chefs de l’opposition courante avec sa dénonciation publique des tortures et des viols dans les prisons. Pourtant Karroubi a aussi expliqué qu’il souhaitait réformer ces structures, pour ne pas les renverser. Ainsi, même lorsque son bureau a été pillé et fermé en septembre, Karroubi a non seulement dit clairement qu’il ne voulait pas de révolution, mais aussi qu’il s’opposait à une grève générale.  Produits de leur histoire,  de leur position sociale et de leur mentalité, les gens comme Karroubi sont incapables ou peu disposées à  rompre avec le régime qui les a produits.

Si le leadership réformiste veut préserver la République islamique sous une certaine forme, la logique des événements peut se déplacer dans une direction différente, vers un bouleversement entièrement révolutionnaire.  Bien des choses dépendront de la classe ouvrière – dont les luttes légitimes pour former des syndicats indépendants se sont confrontées à une sévère répression, et qui est confrontée aussi à des salaires de misère, au non-paiement des salaires, à un taux de chômage croissant. Il convient de noter à cet égard que le mouvement contre l’élection frauduleuse n’a pas relayé les revendications spécifiques de la classe ouvrière.

La présence d’un grand nombre de femmes dans les manifestations anti-régime, et la manière dont la martyre Neda Agha-Soltan est venue symboliser le mouvement entier, prouvent que la rébellion est  nourri de l’espoir d’obtenir de nouvelles relations humaines entre les sexes.

Comme Humanistes-Marxistes, nous sommes solidaires des iraniens en ces heures de lutte, mais nous le faisons sur une base indépendante, parfois en conflit avec les positions prises par d’autres socialistes et marxistes.  Beaucoup de membres de la gauche globale, intellectuels, féministes, syndicalistes, et socialistes, ont apporté leur soutien de principe au mouvement iranien tout en s’opposant également clairement à toute intervention impérialiste en Iran, venant des USA ou d’Israël.  Malheureusement, quelques éléments de la gauche globale ont trahi les iraniens à l’heure cruciale en soutenant Ahmadinejad, parmi elles Hugo Chavez du Venezuela et le journal marxiste Monthly Review.  Ces gens de gauche estiment que puisque le régime résiste à l’impérialisme occidental, il mériterait notre soutien.  Ils ont également repoussé les actions de masse de la jeunesse, des femmes, des ouvriers, et des intellectuels d’Iran comme un mouvement isolé de la classe moyenne. Nous condamnons ces mensonges qui servent à masquer la réalité oppressive et exploitante de la République islamique d’Iran.

Dans la gauche iranienne, aucune tendance importante n’a excusé le régime ou n’a pas soutenu le mouvement démocratique.  Quelques-uns l’ont cependant fait sur un mode sectaire, décrivant le leadership réformiste islamique comme presque indistinct des éléments les plus réactionnaires du régime comme Khamenei ou Ahmadinejad.  Une plus grande partie de la gauche iranienne a limité sa solidarité aux droits de l’homme et à la démocratie sans creuser dans la question de la révolution sociale. Ceci est lié au sentiment fréquemment exprimé en Iran où après l’expérience de 1979, « nous ne voulons pas d’une autre révolution. »  En ce sens, la question de ce qu’il adviendra après que la révolution se soit concrétisée est un fait social qui pèse sur le présent.  Mais comme l’a noté Asef Bayat, l’auteur d’études sur la classe ouvrière iranienne : « Actuellement, le mouvement n’est décidément pas pour une révolution. Mais les révolutions n’annoncent pas leur arrivée à l’avance…. L’avenir dira si le régime ne transformera pas ces réformateurs en révolutionnaires. »

A l’attention de la gauche globale, nous appelons à soutenir la jeunesse iranienne,  les femmes, les ouvriers, et les autres citoyens dans leurs luttes de liberté, en même temps que nous combattons l’impérialisme. Ne nous laissons pas abuser par l’anti-impérialisme réactionnaire d’Ahmadinejad et de Khamenei !

Aux iraniens, nous garantissons notre opposition à une intervention israélienne ou des USA et notre solidarité la plus ferme.  À nos camarades de la gauche iranienne, nous exprimons l’espoir qu’ils ne se couperont pas eux-mêmes des masses ni ne s’arrêteront à la seule réforme du régime réactionnaire.

18 septembre 2009

Voir aussi:

Soutien aux syndicalistes de Haft Tapeh (Iran)

17 septembre 2009

Communiqué de l’Union internationale des travailleurs de l’alimentation, de l’agriculture, de l’hôtellerie- restauration, du tabac et des branches connexes (IUF/UITA), traduction en français revue et corrigée.

Deux dirigeants du syndicat du sucre Haft Tapeh sont toujours menacés de longues peines d’emprisonnement en Iran – Agissez maintenant!

Trois des dirigeants du syndicat des travailleurs du sucre de Haft Tapeh en Iran, condamnés cette année à la prison,ont vu leur condamnation annulée en appel.

Cependant, le président du syndicat, Ali Nejati, et son camarade Reza Rekhshan, risquent toujours des peines d’emprisonnement, leur processus d’appel traînant en longueur. Leur emprisonnement serait un coup dur porté à la lutte des travailleurs du sucre pour la création d’un syndicat indépendant. Rekhshan est notamment accusé d’avoir fourni des renseignements à des syndicats étrangers sur les conditions de travail épouvantables qui prévalent à Haft Tapeh.

Ali Nejati n’a pu retrouver d’emploi à Haft Tapeh depuis sa libération en avril après un mois en isolement dans un centre de détention des services de renseignement. Nejati a été placé sur une liste noire des employeurs de la ville de Shush et la situation de sa famille devient de plus en plus désespérée.

Des milliers de militants/es des droits syndicaux à travers le monde ont protesté contre la répression qui frappe le syndicat Haft Tapeh et ses dirigeants. Ali Nejati a été reconnu comme prisonnier d’opinion par Amnesty International après les condamnations prononcées par le tribunal dans le dossier Haft Tapeh. Les protestations internationales semblent avoir joué un rôle et influencé la décision de la cour d’appel, qui a rejeté les accusations ridicules portées contre les défendeurs, notamment celle d’avoir « porté atteinte à la sécurité nationale ».

Il faut maintenant faire de toute urgence pression sur les autorités iraniennes pour les inciter à invalider les condamnations d’Ali Nejati et de Reza Rekhshan – CLIQUEZ ICI pour faire parvenir un message aux autorités gouvernementales et judiciaires d’Iran et les appeler à annuler immédiatement et sans condition les sentences prononcées contre les syndicalistes de Haft Tapeh, et réintégrer immédiatement Ali Nejati dans son emploi! (…)

Vous pouvez également envoyer un message à l’ambassade ou à la mission diplomatique d’Iran dans votre pays – ou leur rendre visite! La liste complète des ambassades et missions diplomatiques est disponible ici (…).

Depuis le 9 septembre, plus de 500 travailleurs sont en grève à Haft Tapeh afin d’exiger le rétablissement des heures supplémentaires mensuelles, que la direction a ramenées de 120 à 40 heures. Le salaire de base est tellement faible que les travailleurs doivent faire jusqu’à 120 heures supplémentaires par mois rien que pour assurer leur survie et celle de leur famille. Les coupeur qui récoltent la canne à sucre à la main dans une chaleur suffocante ne travaillent que six mois par an, sans aucune indemnité de chômage pour le reste de l’année.

Ali Nejati

Voir aussi:

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés

16 septembre 2009

Les suicides de travailleurs de France Télécom ont semble-t-il fini par attirer l’attention de l’État et de la hiérarchie de l’entreprise. Pour la direction de France Télécom, 22 suicides étaient donc apparemment tolérables : c’est à 23 que la limite a été franchie – et encore, parce que les médias ont été alertés et en ont parlé.

La politique menée dans cette entreprise est clairement en cause : privatisation, suppressions massives d’emplois (plus de 20.000 postes ont été supprimés en trois ans), « mobilité » forcée des salariés, etc…[1] Le patron Didier Lombard a montré son mépris de la vie des salariés en parlant d’une « mode du suicide » (sic), et a déclaré qu’il fallait continuer à « impulser une certaine pression » sur les salariés[2].

Cette tragédie rend largement visible ce phénomène des suicides à cause du travail, lequel existe évidemment bien plus largement que dans cette seule entreprise. Quelle est exactement l’ampleur du phénomène ? On l’ignore : il est tout à fait regrettable que les autorités en France ne fassent aucun bilan ni aucune étude à ce sujet. Au déni de l’État s’ajoute celui des entreprises concernées, qui sont coupables, et qui rejettent cyniquement la faute sur « la fragilité » ou « les problèmes personnels » des salariés suicidés – ajoutant ainsi l’indécence à leur culpabilité. D’un point de vue capitaliste strict, ces suicidés sont des pertes « acceptables», puisqu’ils peuvent être remplacés facilement étant donné le chômage de masse.

Ces suicides ne viennent pas de nulle part. Il existe une stratégie des patrons et de leurs auxiliaires (« manageurs » et « DRH », c’est-à-dire « directeurs des ressources humaines ») pour individualiser chaque salarié. L’objectif est d’accroître le contrôle exercé par la hiérarchie, et de détruire la solidarité entre travailleurs. Il est plus facile d’obtenir ce que l’on veut d’un salarié si ce dernier est isolé face à l’encadrement ; cette stratégie est donc un moyen pour le patronat de consolider sa position dans le rapport de force au sein de l’entreprise, au détriment des travailleurs.

On assiste ainsi à la mise en place d’« évaluation » et d’« objectifs » individuels, c’est-à-dire à un flicage individualisé de chaque salarié. Le stress est également un fait majeur qui touche de très nombreux salariés : il provient de la volonté patronale d’augmenter la productivité pour accroître les profits. Cela augmente aussi, mécaniquement, l’exploitation des salariés et la pénibilité du travail. Comme le montre le cas extrême des suicides du travail, des personnes sont ainsi broyées par le mécanisme de la réalisation de profits financiers.

Sont en cause non seulement les conditions de travail, mais plus globalement les rapports sociaux qu’entraîne le travail, donc l’ensemble des rapports entre êtres humains qui sont induits par l’organisation capitaliste du travail. L’existence du fonctionnement hiérarchique permet par exemple des cas terribles de harcèlement, souvent à caractère sexiste, que des « supérieurs » font subir à des « subordonnés ». Il y a une violence du fait que son activité n’appartient plus au travailleur (travail aliéné), et du fait que le travailleur se trouve soumis au pouvoir de ses « supérieurs ». Souffrance dans le travail, souffrance par le travail, sur le lieu de travail et en dehors : les problèmes au travail atteignent la vie entière des travailleurs.

Le fait que la société actuelle soit divisée en plusieurs classes sociales entraîne un mépris de classe d’une partie de la classe privilégiée à l’encontre de la classe « inférieure », laquelle par son travail permet pourtant l’existence de ces privilèges. L’expression idéologique « ressources humaines », par exemple, montre bien une volonté de déshumanisation des travailleurs, qui sont alors « gérés » comme des objets, que l’on peut notamment déplacer géographiquement, ou changer de poste, sans se soucier de leurs vies et de leurs avis.

Pour résoudre réellement un problème, il faut le saisir à sa racine. En l’occurrence, le problème de base est l’importance excessive du travail dans la vie. Quand l’existence est centrée sur le travail en entreprise, la vie devient soumise à l’intérêt du capital. Par conséquent, la dévalorisation dans le travail entraîne la perte de confiance en soi et d’estime de soi.

Le travail salarié est un travail contraint, puisque exercer un travail salarié est le plus souvent inévitable pour gagner de quoi vivre. La logique du capitalisme veut que l’on soit esclave de son travail. Le travail est une lutte, et la précarité rend cette lutte quotidienne. Cela est encore aggravé par la concurrence qui est créée entre les salariés, et par le langage d’inspiration militaire des « manageurs ». Naturellement, quand on fabrique des « guerriers », des « conquérants » et des « gagnants », on fabrique aussi des perdants et des victimes (on peut citer les victimes de dépressions dues aux rapports humains violents au travail, les licenciés, les suicidés, etc…). Le travail tue massivement : plus de deux millions de morts par an[3]. L’exploitation capitaliste est donc criminelle. Les morts de la guerre économique sont assassinés par le capitalisme ; et au bilan des morts par accidents du travail, dont les suicidés du travail, doivent s’ajouter les suicidés du chômage[4], et les autres morts du travail (par exemple : exposition à des produits cancérigènes, travaux pénibles entraînant des pathologies mortelles, etc…).

Plutôt que de se jeter par la fenêtre, il vaudrait mieux jeter les patrons par la porte. Ce n’est évidemment pas facile, et cela nécessite une prise de conscience commune et une action collective des travailleurs. Par ce moyen, il est indispensable que s’impose une remise en question radicale des rapports de travail, et du travail lui-même.

(nous empruntons le titre de cet article à un documentaire de 2006 sur la souffrance au travail, réalisé par Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil – eux-mêmes avaient extrait ce titre de la fable « Les Animaux malades de la peste », écrite par Jean de la Fontaine)

Notes

[1] Sur la détérioration des conditions de travail des salariés de France Télécom, voir par exemple sur le site du syndicat SUD : http://www.sudptt.org/article.php3?id_article=98766 . Selon Christophe Dejours, psychanalyste spécialiste de la souffrance au travail : « L’idéologie de France Télécom, c’est de casser les gens, les faire plier. Les gens ne comprennent plus. […] Ils tombent malades. Mais il y a aussi le suicide, l’infarctus, l’hémorragie cérébrale. » (entretien avec Le Monde, 16 septembre 2009).

[2] Déclaration du 15 septembre 2009, et entretien publié dans Libération du 16 septembre 2009. Ce PDG a reçu en 2008 le prix du « manager de l’année » et le prix de « l’innovation dans le management ». On voit à quelles conséquences dramatiques mène l’« innovation » en question.

[3] Luc Demaret et Ahmed Khalef, Deux millions de morts au travail par an : une hécatombe que l’on pourrait éviter, estime l’OIT, 2004, http://www.ilo.org/public/french/dialogue/actrav/new/april28/facts04.pdf . Les auteurs rappellent que « L’Organisation internationale du Travail […] estime que chaque année plus de deux millions deux cent mille personnes trouvent la mort au travail », dont « 22.000 enfants », et que « Le travail tue plus que les guerres. »

[4] Sur cette interdépendance entre la violence du « monde du travail » et la violence subie par les chômeurs, voir : « La société du chômage de masse », Critique Sociale n° 3, décembre 2008.

L’ adaptation du capitalisme par le crédit (Rosa Luxemburg, 1898)

16 septembre 2009

Extrait de Réforme sociale ou révolution (d’après la traduction Petite collection Maspéro, 1969, p.23-25) choisi par les camarades du blog Spartacus. Réforme sociale ou révolution est une compilation publiée en 1899 d’articles écrits par Rosa Luxemburg contre Bernstein dans le Leipziger Volkzeitung en septembre 1898. La première mise en ligne du livre entier avait été faite sur le site des Classiques des sciences sociales de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) [cf. pdf ].

Les moyens d’adaptation les plus efficaces de l’économie capitaliste sont l’institution du crédit, l’amélioration des moyens de communication, et les organisation patronales [1].

Commençons par le crédit. De ses multiples fonctions dans l’économie capitaliste, la plus importante consiste à accroître la capacité d’extension de la production et à faciliter l’échange. Au cas où la tendance interne de la production capitaliste à un accroissement illimité se heurte aux limites de la propriété privée, aux dimensions restreintes du capital privé, le crédit apparaît comme le moyen de surmonter ces limites dans le cadre du capitalisme ; il intervient pour concentrer un grand nombre de capitaux privés en un seul – c’est le système des sociétés par actions – et pour assurer aux capitalistes la disposition de capitaux étrangers – c’est le système du crédit industriel. Par ailleurs, le crédit commercial accélère l’échange des marchandises, donc le reflux du capital dans le circuit de la production.

On se rend aisément compte de l’influence qu’exercent ces deux fonctions essentielles du crédit sur la formation des crises. On sait que les crises résultent de la contradiction entre la capacité d’extension, la tendance à l’expansion de la production d’une part, et la capacité de consommation restreinte du marché d’autre part ; en ce sens le crédit est précisément, nous l’avons vu plus haut, le moyen spécifique de faire éclater cette contradiction aussi souvent que possible. Tout d’abord, il augmente la capacité d’extension de la production dans des proportions gigantesques ; il est la force motrice interne qui la pousse à dépasser constamment les limites du marché.

Mais il frappe de deux côtés. En sa qualité de facteur de la production, il a contribué à provoquer la surproduction ; en sa qualité de facteur d’échange il ne fait, pendant la crise, qu’aider à la destruction radicale des forces productives qu’il a lui-même mises en marche.

Dès les premiers symptômes d’engorgement du marché, le crédit fond ; il abandonne la fonction de l’échange précisément au moment où celui-ci serait indispensable ; il révèle son inefficacité et son inutilité quand il existe encore, et contribue au cours de la crise à réduire au minimum la capacité de consommation du marché. Nous avons cité les deux effets principaux du crédit ; il agit encore diversement sur la formation des crises.

Non seulement il offre au capitaliste la possibilité de recourir aux capitaux étrangers, mais encore il l’encourage à faire un usage hardi et sans scrupules de la propriété d’autrui, autrement dit il l’incite à des spéculations hasardeuses. Ainsi, en qualité de facteur secret d’échange de marchandises, non seulement il aggrave la crise, mais encore il facilite son apparition et son extension, en faisant de l’échange un mécanisme extrêmement complexe et artificiel, ayant pour base réelle un minimum d’argent métallique ; de ce fait, il provoque, à la moindre occasion, des troubles dans ce mécanisme.

Ainsi le crédit, loin de contribuer à abolir ou même à atténuer les crises, en est au contraire un agent puissant. Il ne peut d’ailleurs en être autrement. La fonction spécifique du crédit consiste – très généralement parlant – à corriger tout ce que le système capitaliste peut avoir de rigidité en y introduisant toute l’élasticité possible, à rendre toutes les forces capitalistes extensibles, relatives et sensibles. Il ne fait évidemment ainsi que faciliter et qu’exaspérer les crises, celles-ci étant définies comme le heurt périodique entre les forces contradictoires de l’économie capitaliste.

Ceci nous amène à une autre question : comment le crédit peut-il apparaître comme un  » facteur d’adaptation  » du capitalisme ? Sous quelque forme qu’on s’imagine cette adaptation, sa fonction ne pourrait consister qu’à réduire un antagonisme quelconque du capitalisme, à en résoudre ou en atténuer une contradiction en débloquant des forces grippées à tel ou tel point du mécanisme. Or, s’il existe un moyen d’exaspérer au plus haut point les contradictions de l’économie capitaliste actuelle, c’est bien le crédit.

Il aggrave la contradiction entre le mode de production et le mode d’échange en favorisant au maximum la tendance à l’expansion de la production, tout en paralysant l’échange à la moindre occasion. Il aggrave la contradiction entre le mode de production et le mode d’appropriation en séparant la production de la propriété, en transformant le capital en capital social ; mais par ailleurs en donnant à une partie du profit la forme d’intérêt du capital, donc en le réduisant à être un simple titre de propriété. Il aggrave la contradiction entre les rapports de propriété et les rapports de production, en expropriant un grand nombre de petits capitalistes et en concentrant entre les mains de quelques-uns des forces productives considérables. Il aggrave la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère privé de la propriété capitaliste en rendant nécessaire l’intervention de l’Etat dans la production (création de sociétés par actions).

En un mot, le crédit ne fait que reproduire les contradictions cardinales du capitalisme, il les exaspère, il accélère l’évolution qui en précipitera l’anéantissement, l’effondrement. Le premier moyen d’adaptation du capitalisme quant au crédit devait être la suppression du crédit, l’abolition de ses effets. Tel qu’il est, celui-ci ne constitue nullement un moyen d’adaptation, mais un facteur de destruction à l’effet profondément révolutionnaire. Ce caractère révolutionnaire qui conduit le crédit à dépasser le capitalisme n’a-t-il pas été jusqu’à inspirer des plans de réforme d’esprit plus ou moins socialiste ? Il n’est qu’à voir ce grand représentant du crédit qu’est en France un Isaac Péreire [2] et que ces plans de réforme font apparaître, selon Marx, à moitié comme un prophète et à moitié comme une canaille.( Voir Annexe 4)»( « Commençons par le crédit. De ses multiples fonctions dans l’économie capitaliste, la plus importante consiste à accroître la capacité d’extension de la production et à faciliter l’échange. Au cas où la tendance interne de la production capitaliste à un accroissement illimité se heurte aux limites de la propriété privée, aux dimensions restreintes du capital privé, le crédit apparaît comme le moyen de surmonter ces limites dans le cadre du capitalisme ; il intervient pour concentrer un grand nombre de capitaux privés en un seul – c’est le système des sociétés par actions – et pour assurer aux capitalistes la disposition de capitaux étrangers – c’est le système du crédit industriel. Par ailleurs, le crédit commercial accélère l’échange des marchandises, donc le reflux du capital dans le circuit de la production.

On se rend aisément compte de l’influence qu’exercent ces deux fonctions essentielles du crédit sur la formation des crises. On sait que les crises résultent de la contradiction entre la capacité d’extension, la tendance à l’expansion de la production d’une part, et la capacité de consommation restreinte du marché d’autre part ; en ce sens le crédit est précisément, nous l’avons vu plus haut, le moyen spécifique de faire éclater cette contradiction aussi souvent que possible. Tout d’abord, il augmente la capacité d’extension de la production dans des proportions gigantesques ; il est la force motrice interne qui la pousse à dépasser constamment les limites du marché.

Mais il frappe de deux côtés. En sa qualité de facteur de la production, il a contribué à provoquer la surproduction ; en sa qualité de facteur d’échange il ne fait, pendant la crise, qu’aider à la destruction radicale des forces productives qu’il a lui-même mises en marche.

Dès les premiers symptômes d’engorgement du marché, le crédit fond ; il abandonne la fonction de l’échange précisément au moment où celui-ci serait indispensable ; il révèle son inefficacité et son inutilité quand il existe encore, et contribue au cours de la crise à réduire au minimum la capacité de consommation du marché. Nous avons cité les deux effets principaux du crédit ; il agit encore diversement sur la formation des crises.

Non seulement il offre au capitaliste la possibilité de recourir aux capitaux étrangers, mais encore il l’encourage à faire un usage hardi et sans scrupules de la propriété d’autrui, autrement dit il l’incite à des spéculations hasardeuses. Ainsi, en qualité de facteur secret d’échange de marchandises, non seulement il aggrave la crise, mais encore il facilite son apparition et son extension, en faisant de l’échange un mécanisme extrêmement complexe et artificiel, ayant pour base réelle un minimum d’argent métallique ; de ce fait, il provoque, à la moindre occasion, des troubles dans ce mécanisme.

Ainsi le crédit, loin de contribuer à abolir ou même à atténuer les crises, en est au contraire un agent puissant. Il ne peut d’ailleurs en être autrement. La fonction spécifique du crédit consiste – très généralement parlant – à corriger tout ce que le système capitaliste peut avoir de rigidité en y introduisant toute l’élasticité possible, à rendre toutes les forces capitalistes extensibles, relatives et sensibles. Il ne fait évidemment ainsi que faciliter et qu’exaspérer les crises, celles-ci étant définies comme le heurt périodique entre les forces contradictoires de l’économie capitaliste.

Ceci nous amène à une autre question : comment le crédit peut-il apparaître comme un  » facteur d’adaptation  » du capitalisme ? Sous quelque forme qu’on s’imagine cette adaptation, sa fonction ne pourrait consister qu’à réduire un antagonisme quelconque du capitalisme, à en résoudre ou en atténuer une contradiction en débloquant des forces grippées à tel ou tel point du mécanisme. Or, s’il existe un moyen d’exaspérer au plus haut point les contradictions de l’économie capitaliste actuelle, c’est bien le crédit.

Il aggrave la contradiction entre le mode de production et le mode d’échange en favorisant au maximum la tendance à l’expansion de la production, tout en paralysant l’échange à la moindre occasion. Il aggrave la contradiction entre le mode de production et le mode d’appropriation en séparant la production de la propriété, en transformant le capital en capital social ; mais par ailleurs en donnant à une partie du profit la forme d’intérêt du capital, donc en le réduisant à être un simple titre de propriété. Il aggrave la contradiction entre les rapports de propriété et les rapports de production, en expropriant un grand nombre de petits capitalistes et en concentrant entre les mains de quelques-uns des forces productives considérables. Il aggrave la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère privé de la propriété capitaliste en rendant nécessaire l’intervention de l’Etat dans la production (création de sociétés par actions).

En un mot, le crédit ne fait que reproduire les contradictions cardinales du capitalisme, il les exaspère, il accélère l’évolution qui en précipitera l’anéantissement, l’effondrement. Le premier moyen d’adaptation du capitalisme quant au crédit devait être la suppression du crédit, l’abolition de ses effets. Tel qu’il est, celui-ci ne constitue nullement un moyen d’adaptation, mais un facteur de destruction à l’effet profondément révolutionnaire. Ce caractère révolutionnaire qui conduit le crédit à dépasser le capitalisme n’a-t-il pas été jusqu’à inspirer des plans de réforme d’esprit plus ou moins socialiste ? Il n’est qu’à voir ce grand représentant du crédit qu’est en France un Isaac Péreire [2] et que ces plans de réforme font apparaître, selon Marx, à moitié comme un prophète et à moitié comme une canaille.

Notes

[1] Rosa Luxemburg appelle ainsi les diverses formes modernes de concentration du capital: trusts, cartels, etc. (N.d. T.)

[2] Isaac Péreire (1806-1890) et son frère Jacob (1800-1875) nés à Bordeaux furent introduits dans le groupe saint-simonien. Ils s’enthousiasmèrent pour le chemin de fer et contribuèrent à la fondation du Crédit Mobilier, ce qui les place dans une position de concurrence acharnée avec Rothschild (N.d.T.).

Sozialreform oder Revolution? (Rosa Luxemburg, 1899)

Le rôle du crédit dans la production capitaliste (Marx)

16 septembre 2009

Extrait de la 5° section du Livre III du Capital (chapitre XXVII de l’édition Engels, 3° partie du chapitre XVI de l’édition Rubel), traduit par M. Jacob, M. Rubel et S. Voute. Le livre actuellement est disponible en ligne sur le site de l’UQAC et MIA dans une autre traduction, celle de Julian Borchardt et Hippolyte Vanderrydt (Giard & Brière, 1901).

Le système de crédit nous a suggéré jusqu’ici les remarques suivantes:

I. Nécessité de son développement pour réaliser l’égalisation du taux de profit; c’est sur le mouvement de cette égalisation que repose toute la production capitaliste.

II. Diminution des frais de circulation.

1° Parmi les principaux frais de circulation, il y a l’argent lui-même, en tant qu’il est valeur en soi. Le crédit permet de l’économiser de trois façons:

  • a) L’argent disparaît complètement dans une grande partie des transactions.
  • b) Le mouvement du moyen obligatoire se trouve accéléré [a]. (Voir plus loin 2°) D’une part, l’accélération est d’ordre technique; autrement dit, à quantité et grandeur égales des transactions portant sur des marchandises destinées à la consommation, une quantité moindre de monnaie ou de signes monétaires rend les mêmes services. C’est un des aspects de la technique bancaire. D’autre part, le crédit accélère la métamorphose des marchandises et, par voie de conséquence, la circulation monétaire.
  • c) La monnaie or est remplacée par la monnaie papier.

2° Le crédit accélère les diverses phases de la circulation ou de la métamorphose du capital; d’où accélération du processus de reproduction tout court. (Par ailleurs, le crédit permet d’espacer les opérations d’achat et de vente et sert ainsi de base à la spéculation.) Il y a contraction des fonds de réserve, que l’on peut envisager sous une double forme: d’une part, comme une diminution du moyen de circulation; d’autre part, comme une réduction de la portion du capital qui doit toujours exister sous forme d’argent. [b]

III. Essor des sociétés par actions. Conséquences:

1° Une énorme extension de l’échelle de production et des entreprises que n’auraient pu atteindre des capitaux isolés. En même temps, des entreprises qui, autrefois, étaient dues à l’initiative gouvernementale, se créent sous l’impulsion de la société. [1]

2° Le capital qui, par nature, repose sur un mode social de production et implique une concentration sociale de moyens de production et de forces de travail, prend directement la forme de capital social (capital d’individus directement associés) par opposition au capital privé; et ses entreprises se présentent comme des entreprises sociales par opposition aux entreprises privées. C’est la négation [Aufhbung] du capital en tant que propriété privée dans les limites de la production capitaliste elle-même. [2]

3° Transformation du capitaliste exerçant réellement ses fonctions en un simple manager (de capital d’autrui), et des propriétaires de capital en simples propriétaires, en simples financiers [3]. Même si les dividendes qu’ils perçoivent englobent l’intérêt et le profit d’entreprise, c’est-à-dire la totalité du profit (car, les appointements du manager ne sont, ou ne devraient être, qu’un simple salaire pour un genre spécial de travail qualifié, dont le niveau est réglé sur le marché du travail, comme pour n’importe quel autre travail), ce profit total ne sera perçu que sous la forme d’intérêts, c’est-à-dire comme une simple indemnisation de la propriété du capital; celle-ci se trouve alors complètement séparée de sa fonction dans le processus réel de la production, tout comme cette fonction, dans la personne du directeur, est séparée de la propriété du capital. Le profit (et non seulement une partie de celui-ci, l’intérêt, qui se justifie par le profit de l’emprunteur) se présente comme simple appropriation du surtravail d’autrui, résultant de la conversion des moyens de production en capital, c’est-à-dire de leur aliénation vis-à-vis des producteurs réels, de leur opposition, en tant que propriété d’autrui, à tous les individus réellement actifs dans la production, depuis le manager jusqu’au dernier des salariés [4]. Dans les sociétés par actions, il y a divorce entre la fonction et la propriété du capital, et le travail est, lui aussi, complètement séparé de la propriété des moyens de production et du surtravail. Ce résultat du développement ultime de la production capitaliste est un point de transition, devant nécessairement conduire à la reconversion du capital en propriété des producteurs; toutefois, celle-ci n’aura plus la forme de la propriété privée de producteurs individuels, mais celle de la propriété de producteurs associés, appartenant directement à la société. C’est, en outre, la transformation de toutes les fonctions du processus de reproduction qui sont encore rattachées à la propriété du capital en simple fonctions des producteurs associés, en fonctions sociales. [c] [5]

C’est la négation [Aufhebung] du mode de production capitaliste au sein même de ce système, et, par conséquent, une contradiction qui s’abolit elle-même et qui représente, à première vue, un simple moment de transition vers un nouveau type de production. C’est d’ailleurs sous cet aspect contradictoire que la société anonyme se manifeste. Dans certaines sphères, elle rétablit le monopole, et, de fait, provoque l’ingérence de l’État. Elle fait renaître une nouvelle aristocratie financière, un nouveau ramassis de parasites, en la personne de promoteurs d’entreprise et de directeurs (managers qui ne le sont que de nom); tout un système de tripotages et d’escroqueries fondées sur le trafic d’actions, etc. C’est un mode de production privée qui échappe au contrôle de la propriété privée [6].

IV. L’institution des sociétés par actions représente, répétons-le, la négation de l’industrie capitaliste privée sur la base même du système capitaliste et détruit l’industrie privée dans la mesure même où elle s’étend et envahit de nouveaux secteurs de la production. Au demeurant, le crédit permet au capitaliste individuel, ou à celui qui passe pour tel, de disposer de manière absolue, dans certaines limites, du capital et de la propriété appartenant à autrui, donc du travail d’autrui [d]. En disposant du capital social qui ne lui appartient pas, il a le pouvoir de disposer du travail social. Le capital lui-même, qu’on possède réellement ou qu’on est censé posséder aux yeux du public, devient finalement une base pour l’organisation du crédit. Cela vaut surtout pour le commerce de gros, qui manipule la plus grande partie du produit social. Ici disparaissent toutes les normes, toutes les justifications encore plus ou moins valables dans, le cadre de la production capitaliste: c’est la propriété sociale, non la sienne, que le marchand en gros risque en spéculant. Non moins absurde paraît désormais l’affirmation selon laquelle le capital tire son origine de l’épargne, puisque le spéculateur exige précisément que d’autres économisent pour lui [e]. Quant à l’autre explication, celle qui invoque l’abstinence, elle est ouvertement battue en brèche par le luxe de ce marchand et ce luxe devient lui-même un moyen de crédit. Des notions qui ont encore un sens à un stade inférieur de la production capitaliste perdent ici toute signification.

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La réussite et l’échec tout ensemble conduisent ici à la concentration des capitaux et, par suite, à l’expropriation sur une énorme échelle. Cette expropriation s’étend maintenant des producteurs directs aux petits et moyens capitalistes eux-mêmes. Elle est le point de départ du mode de production capitaliste qui tend à la mener à son terme: en deuxième instance, il s’agit de déposséder tous les individus de leurs moyens de production, qui, avec le développement de la production sociale, cessent d’être des instruments et des produits de la production privée pour devenir nécessairement des moyens de production entre les mains des producteurs associés, donc leur propriété sociale, tout comme ils sont leur produit social. Mais, au sein du système capitaliste lui-même, cette expropriation se présente sous une forme contradictoire, comme l’appropriation de la propriété sociale par un petit nombre d’individus qui, grâce au crédit, prennent de plus en plus figure de chevaliers d’industrie [5]. Comme la propriété revêt ici la forme d’actions, son mouvement et son transfert deviennent maintenant le simple résultat du jeu de la Bourse, où le menu fretin est dévoré par les requins, et les moutons par les loups-garous [en français dans le texte]. Le système des actions porte déjà en lui la négation de l’ancienne forme où le moyen social de production se présente comme propriété individuelle; mais cette évolution vers la forme de l’action reste encore enfermée dans les barrières capitalistes; par conséquent, au lieu de surmonter l’antagonisme entre le caractère social et le caractère privée de la richesse, les sociétés par actions lui donnent seulement une nouvelle forme.

Pour ce qui est des coopératives ouvrières (…)

Jusqu’ici, nous avons envisagé le développement du système de crédit – et la négation de la propriété capitaliste que celui-ci implique virtuellement – eu égard principalement au capital industriel. Dans les chapitres suivants, nous allons considérer le crédit en relation avec le capital productif d’intérêt comme tel, dans ses effets sur celui-ci aussi bien que dans sa forme; à ce propos nous ajouterons quelques remarques générales d’ordre spécifiquement économique. (…)

Notes de Marx:

[a] « La circulation moyenne des billets de la banque de France était, en 1812, de 106 538 000 francs; en 1818, de 101 205 000 francs; mais la circulation monétaire – la masse totale des entrées et des paiements – était, en 1812, de 2 837 712 000 francs; en 1818, de 9 665 030 000 francs. Donc, comparée à celle de 1812, la circulation monétaire était en France, en 1818, dans la proportion de 3 à 1. Le crédit est le grand régulateur de la vitesse de circulation. (…) C’est ce qui explique qu’une forte pression sur le marché monétaire coïncide extraordinairement avec une circulation abondante. » (The Currency Theory Reviewed…, 1845, p. 65.) Voir, dans le même ouvrage, les données sur les banques et la circulation en Grande-Bretagne, sept. 1833-sept. 1843 (op. cit., p. 53), et sur la circulation en Ecosse (op. cit., p. 55).

[b] « Avant l’établissement des banques […] le montant du capital destiné à la circulation était toujours plus élevé que ne l’exigeait la circulation réelle des marchandises. » (Economist, 1845, p. 238.)

[c] Avant de poursuivre, notons un fait qui a son importance économique: comme le profit prend ici la forme pure de l’intérêt, ces entreprises sont encore possibles, même si elles ne rapportent que de l’intérêt; c’est même là une des causes qui freinent la baisse du taux général du profit; en effet, ces entreprises où la proportion du capital constant, comparée au capital variable, est énorme, ne s’insèrent pas nécessairement dans l’égalisation du taux générald e profit.

[d] Voir, par exemple, dans le Times la liste des faillites enregistrées dans une année de crise comme 1857, et comparer la fortune personnelle des faillis avec le montant de leurs dettes. « A la vérité, le pouvoir d’achat des gens qui possèdent du capital et du crédit dépasse de loin tout ce qu’on peut imaginer, quand on n’a pas une connaissance pratique des marchés spéculatifs. » (TOOKE, Inquiry into the Currency Principle, p. 79). Voir également Economist, 1847, p. 1333.

Note d’Engels:

[e] Ainsi, la France tout entière a « économisé » récemment un milliard et demi pour les escrocs de Panama. Cette escroquerie ne se trouve-t-elle pas d’ailleurs exactement décrite ci-dessus, vingt ans à l’avance?

canalpanama

Notes de M. Rubel:

[1] Sur l’importance de l’initiative gouvernementale dans l’éclosion des manufactures d’État dans la France de Colbert, cf. Livre I, op. cit., p. 845 et p. 1219 (système protectionniste, etc.)

[2] La conception du « capital social » (Gesellschaftskapital) comme « négation » du « capital privé » (Privatkapital), loin de signifier l’abolition du mode de production capitaliste, en est, au contraire, la confirmation « historiquement » nécessaire dans la perspective de l’évolution du système économique considéré comme un tout. Marx va préciser sa pensée dans les pages qui viennent.

[3] Traduit d’après l’original. Engels emploie, pour manager, le terme de « directeur » (Dirigent), et celui d’ « administrateur » (Verwalter). (Op. cit., p. 452).

[4] L’ « aliénation » (Entfremdung), concept attribué à tort à une phase « dépassée » de la pensée de Marx, réapparaît à point nommé pour s’insérer harmonieusement dans le contexte d’une analyse qui est plus sociologique qu’économique. (Cf. C. Lefort. « L’aliénation comme concept sociologique. » Cahiers internationaux de sociologie, 1955.)

[5] (Note trop longue pour être reproduite dans le cadre de cet extrait. Cf. Pléiade Oeuvres II, p. 1793-1794.)

Exposition: François Maspero et les paysages humains (Lyon)

14 septembre 2009

Du 16 septembre au 15 novembre 2009, la Librairie A plus d’un Titre et la Maison des Passages présentent au Musée de l’imprimerie la première rétrospective consacrée à l’éditeur et écrivain français François Maspero à l’occasion du cinquantenaire des éditions qu’il a créées en 1959.

A l’occasion du cinquantenaire de la création des éditions François Maspero, la Maison des Passages et la librairie A plus d’un titre proposent, à travers une rétrospective inédite, de cheminer en compagnie de François Maspero, libraire, éditeur et, aujourd’hui, écrivain et traducteur.

Pour beaucoup, les éditions Maspero furent une véritable boîte à outils, une université pour tous et une porte ouverte sur le monde. Pendant plus de vingt ans, la librairie et la maison d’édition ont été au carrefour des interrogations, des espérances et des combats pour la construction d’un autre monde.

L’EXPOSITION

  • Trois espaces : livres partisans, éducation populaire et formation, François Maspero homme livre – homme libre.
  • Une soixantaine de panneaux : la guerre d’Algérie et les livres interdits, les luttes des Noirs aux USA, la collection Voix, Libres enfants de Summerhill, Le sourire du chat, Les passagers du Roissy express…
  • Une vidéo : entretiens François Maspero et Paul Blanquart
  • Un livre : François Maspero et les paysages humains (…)
  • Une borne informatique : présentation du catalogue des éditions Maspero

AUTOUR DE L’EXPOSITION

Révolutions russes et totalitarisme (Souyri, 1976)

12 septembre 2009

Série de six compte-rendus par Pierre Souyri parus dans les Annales, n° de mars-avril 1976 (numérisation par le site http://www.persee.fr):