L’Etat bureaucratique à la conquête de la Chine (Souyri)

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Extrait de Révolution et contre-révolution en Chine de Pierre Souyri (écrit vers 1960, adapté pour publication chez Ch. Bourgeois 1982).

Sur le plan militaire en effet, l’année 1948 avait été aussi l’année décisive au cours de laquelle le rapport de forces entre les deux armées s’était radicalement inversé. Alors qu’au début de la guerre civile, un conflit de longue durée paraissait être la perspective la plus probable, brusquement, dans les derniers mois de 1948, le dénouement apparut en vue. Ce que ni les chefs d’État, ni les stratèges professionnels n’avaient cru possible, était devenu une réalité: en dépit de son écrasante infériorité technique et même numérique, l’Armée Rouge chinoise avait fait perdre pied aux divisions de Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek).

Pour trouver une excuse à cette défaite, Jiang Jieshi et sa clique, suivis aussitôt par les réactionnaires américains du lobby chinois, essayèrent d’accréditer la fable d’une aide massive des Russes aux communistes chinois. Les généraux français qui, quelques années plus tard, allaient être à leur tour battus au Viêt-nam dans des conditions tout aussi humiliantes, se mirent à étudier fébrilement les œuvres de Mao, pensant y trouver les secrets d’une victoire qui, depuis des décennies déjà, se refuse obstinément a eux. Mais ce que ni Jiang Jieshi, ni les stratèges de l’impérialisme français ne parviendront jamais à comprendre, c’est que Mao a vaincu non pas grâce à l’aide des Russes — qui fut réellement inexistante — ni par les vertus miraculeuses d’une stratégie inédite — encore que Mao soit certainement un grand stratège — mais parce que l’action militaire de l’Armée Rouge chinoise ne faisait que seconder le déroulement d’un processus de transformations révolutionnaires à travers lequel s’exprimait la dynamique fondamentale de la société capitaliste-féodale à l’époque de la concentration étatique du capital. Les lauriers de Mao Zedong font rêver bien des généraux et des colonels de l’impérialisme. Il leur faudrait pour les cueillir, plutôt que de rechercher dans les œuvres du chef de l’État chinois des collections de recettes et de trucs capables d’apprivoiser la victoire, comprendre le mouvement historique du XXe siècle. Mais ce n’est pas demain que les mercenaires des classes réactionnaires de l’Europe impérialiste perceront un pareil mystère.
En réalité, si les armées de Jiang Jieshi furent battues au cours de la guerre civile, c’est qu’elles représentaient une forme de société qui avait épuisé toutes ses chances historiques de survivre. Les divisions nationalistes, qui sur le front de Mandchourie s’opposaient aux forces rouges, étaient au plus haut point le produit de la société féodale-capitaliste déclinante, et toutes les tares de cette société s’y trouvaient accentuées jusqu’à un degré caricatural. Par suite, les contradictions qui travaillaient à décomposer la société civile étaient aussi à l’œuvre dans l’armée, et travaillaient également à la désagréger. A l’épreuve de la guerre civile, ces contradictions parvinrent à un degré d’acuité extrême, et leur action, d’abord lentement dissolvante, devint une force énorme de destruction interne qui contribua davantage à la victoire de Mao Zedong, que n’eût pu le faire l’aide soviétique la plus massive.
Dans la mesure où la population chinoise est, à plus de 90 %, une population rurale, les soldats de l’armée nationaliste étaient avant tout des paysans enrôlés de force, selon des procédés dont l’arbitraire et la brutalité rappelaient ceux dont usaient jadis les souverains de l’Europe d’Ancien Régime pour se procurer des soldats et des marins. Arrachés à leur famille par la contrainte,

les soldats chinois retrouvaient dans l’armée des rapports de domination qui étaient à l’image de ceux du village féodal : les officiers, qui étaient pour les trois-quarts issus de familles seigneuriales, continuaient à traiter les paysans qu’ils avaient revêtus de l’uniforme national comme la plus méprisable des canailles. Insultes, gifles, coups de bottes et coups de canne n’étaient que les moindres humiliations dont avaient à pâtir les hommes de troupe. Nulle part peut-être comme dans cette armée, les soldats n’étaient réduits au rang d’un matériel humain dont le surabondance dans les campagnes réduisait à presque rien la valeur. Non seulement cette piétaille misérable était sacrifiée en masse sur les champs de bataille, mais l’armée nationaliste chinoise était sans doute la seule au monde où les officiers osaient maltraiter les soldats blessés. Au dire de certains correspondants de guerre occidentaux, il n’était pas rare que le commandant d’une unité fasse achever, ou simplement jeter hors des camions, le long d’une route, ceux de ses hommes qui étaient malades ou blessés, quand il trouvait trop encombrant de transporter ce matériel humain désormais inutilisable [37].

La barbarie de l’oppression féodale que subissaient les soldats de l’armée nationaliste se trouva d’ailleurs singulièrement aggravée par le gangstérisme, qui gagna le corps des officiers comme tous les autres organes de l’État, à mesure que l’inflation dévalorisa les soldes. A l’exception de quelques jeunes bourgeois patriotes qui étaient entrés dans l’armée en 1937 pour lutter contre les Japonais, les officiers de Jiang étaient un ramassis d’anciens seigneurs de la guerre, d’aventuriers et de féodaux arrogants et cruels. Ils avaient toujours manifesté plus de goût pour la répression des révoltes populaires et l’exploitation des provinces chinoises que pour la lutte contre les armées des impérialismes campés en Chine. Lorsque la crise du régime nationaliste atteignit son paroxysme, les pillages des chefs de l’armée devinrent une calamité publique. Mais les populations civiles ne furent pas seules à en pâtir. Non seulement les généraux et les colonels se mirent à vendre les effets militaires, les munitions et les armements à d’astucieux mercantis qui les achetaient pour le compte des Rouges, mais ils finirent par détourner les sommes destinées à la solde des troupes et le ravitaillement de leurs propres armées. La maigre ration des soldats nationalistes se fit plus maigre encore, les quelques dollars qu’ils touchaient de temps à autre disparurent dans les poches des officiers d’intendance, les uniformes et les chaussures s’usèrent et ne furent pas remplacés. L’armée nationaliste devint une armée affamée et en guenilles.
Terrorisés par leurs officiers, abattus ou mis au supplice au moindre signe de mauvaise humeur, les soldats nationalistes avaient tant bien que mal combattu contre les Japonais. Mais lorsque Jiang lança ses troupes contre la révolution paysanne, malgré la frayeur qu’inspirait aux soldats la police politique dont le GMD  [Kuomintang] avait truffé toutes les unités de l’armée, la rébellion gagna, les uns après les autres, à peu près tous les régiments.
Au début, ces paysans recrutés dans les provinces du Sud et de l’Ouest, mal informés de ce qui se passait dans le Nord du pays, intoxiqués par la propagande du GMD qui leur présentait les Rouges comme de terrifiants bandits conduits par une poignée d’envahisseurs étrangers venus de Russie, avaient seulement accueilli la guerre civile qui faisait suite à la guerre étrangère avec une morne résignation. Tout au plus pensaient-ils que c’était un événement fâcheux, qui risquait de retarder bien longtemps leur démobilisation et leur retour au village. Mais lorsqu’ils furent jetés en plein cœur de la révolution paysanne, l’optique des soldats nationalistes changea. La propagande officielle fut impuissante à leur cacher la vérité. Ils virent bien qu’ils n’avaient affaire ni à des brigands, ni à des Russes, mais à des paysans chinois comme eux, qui se soulevaient contre ces mêmes oppresseurs, seigneurs usuriers et potentats du GMD que, pour leur part, ils avaient appris à redouter et à haïr depuis leur enfance. Beaucoup se prirent de dégoût pour le rôle de bourreaux du féodalisme qu’on leur faisait jouer, et en vinrent à penser que la victoire de la Révolution les délivrerait eux-mêmes de la honte et de l’oppression féodale. En dépit des combats, très vite, un lien de complicité tacite s’établit entre les paysans revêtus de l’uniforme nationaliste, qui se sentaient en quelque sorte prisonniers de l’ennemi de classe, et les paysans insurgés, les guérilleros et les soldats rouges qui leur faisaient face. Dès le début de la guerre civile, les officiers du GMD se plaignirent du manque de mordant de leurs troupes.

Les armées de Jiang ne se désagrégèrent pourtant qu’avec une relative lenteur. C’est que, même convaincus de l’ignominie de la cause qu’ils servaient et intimement défaitistes, les soldats hésitaient à passer chez les Rouges, car ils redoutaient ce qui les y attendait. Poussés par la peur des officiers et de la police, ils avaient, en exécution des ordres reçus, brûlé des villages, massacré et torturé les rebelles, accumulé les pires atrocités. Avant de se rendre ou de déserter, il fallait qu’ils soient assurés de ne pas aller au devant de représailles aussi horribles.

Les Rouges, le comprenant à merveille, s’employèrent avec ardeur à prouver aux malheureux soldats nationalistes qu’ils ne voyaient en eux que des frères de classe à libérer, et que les atrocités des armées blanches ne seraient pas imputées à la responsabilité des simples hommes de troupe. La façon dont évoluait la guerre facilita d’ailleurs singulièrement la fraternisation. Lorsque l’action de la guérilla eut immobilisé et émietté les armées nationalistes en une multitude de petites garnisons isolées les unes des autres, celles-ci se trouvèrent facilement à la portée de la propagande révolutionnaire. Les Rouges travaillèrent opiniâtrement à consolider leur contrôle sur le plat pays, à détruire les lignes de communication utilisables par l’ennemi, et à investir les points d’appui fortifiés derrière lesquels se tenaient terrés les soldats nationalistes. Ensuite, évitant les attaques meurtrières contre les blockhaus du GMD, ils se bornèrent le plus souvent à attendre que le manque de ravitaillement et de munitions, joint à leurs propres appels à la mutinerie, produisent leurs effets. Toutes les nuits, des patrouilles de l’Armée Rouge allèrent prendre contact avec l’ennemi. Mais ce n’était pas pour le harceler par les armes, c’était pour lui faire « la guerre par cris ». Les fantassins de Mao ne jetaient pas des grenades dans les lignes nationalistes, mais des bombes de papier chargées de tracts, de journaux et de brochures. Ils ne manifestaient pas leur présence en tirant des coups de feu, mais en installant des porte-voix avec lesquels, jusqu’au matin, ils appelaient les (soldats de Jiang à conquérir à leur tour leur liberté en venant grossir les rangs de l’Armée Rouge, et à participer au gigantesque partage des terres qui était en train de s’effectuer [38]. Faisaient-ils quelques prisonniers, recueillaient-ils quelques déserteurs, les Rouges les amenaient aussitôt au contact de leur ancienne unité, pour lui « faire la guerre par cris » et prouver à leurs camarades d’hier, par leur présence et leur dis¬cours, qu’ils étaient bien vivants et qu’il n’y avait aucun risque à passer de l’autre côté. Pour briser les appréhensions qu’éprouvaient les soldats du GMD à l’idée de sauter dans l’autre camp, les Rouges en vinrent à relâcher des régiments entiers de prisonniers qu’ils renvoyèrent vers leurs anciennes garnisons, en leur fournissant obligeamment des moyens de transport et des vivres pour le voyage, après leur avoir fait constater « de visu » ce qui se passait dans l’Armée Rouge et les régions libérées [39]. Ils parvinrent ainsi à bourrer certaines unités nationalistes de centaines, et parfois de milliers d’agents de propagande de la Chine Nouvelle.
Ces méthodes pacifiques de guerre révolutionnaire eurent, sur les armées de Jiang Jieshi, des effets dévastateurs. Au cours de l’année 1947, çà et là, des soldats commencèrent à déserter les postes isolés, en emportant armes et munitions. De petites garnisons encerclées, affamées et sans espoir d’être ravitaillées, conclurent de leur propre initiative des armistices locaux, puis rallièrent l’Armée Rouge. Les officiers nationalistes virent avec affolement leurs effectifs fondre de mois en mois, et leurs troupes passer par petits paquets chez les Rouges qui ne tardaient pas à les enrôler. Lorsque l’été 1948 arriva, les capitulations locales et les désertions avaient fait perdre aux nationalistes le tiers de leurs troupes et de leurs armements [40]. A cette date, l’Armée Rouge, qui, au début de la guerre civile, n’avait pas 350 000 soldats réguliers, en englobait plus d’un million et demi. Désormais, régulière¬ment approvisionnée en armes et en munitions, qui lui arrivaient des arsenaux américains par l’intermédiaire des prisonniers et des déserteurs, elle subissait un extraordinaire processus de transformation qui lui permettait, à mesure que sa puissance de feu augmentait — elle eut bientôt plus de 20 000 canons — de passer du stade de la guérilla aux opérations de grande envergure, pour encercler des divisions entières du GMD [41].

Cette transformation de l’Armée Rouge modifia à son tour les sentiments des officiers de Jiang Jieshi. Comme tous les militaires de profession, ils éprouvaient à la fois du mépris et de la peur devant la violence révolutionnaire des masses insurgées. Les paysans, qui réglaient leur compte aux seigneurs et s’armaient pour défendre leur village, les maquisards, qui leur tendaient des embuscades et tombaient sur les détachements isolés, n’étaient aux yeux des officiers du GMD qu’un ramassis d’égorgeurs tout juste dignes d’être fusillés. Mais, lorsqu’aux groupes d’irréguliers haillonneux et aux détachements de partisans se substituèrent des régiments en uniformes, bien armés, encadrés par toute une hiérarchie d’officiers, commandés par des états-majors qui démontraient que, même sur le plan de la guerre classique, ils ne le cédaient en rien aux professionnels sortis des écoles militaires, une partie des cadres de l’armée de Jiang commença à éprouver de la considération pour l’adversaire. S’incliner devant des paysans rebelles leur avait paru une humiliation impensable. Se rallier à une armée, qui serait peut-être après tout celle de la Chine de demain et aurait sûrement besoin de leur compétence, finit par apparaître à certains comme une éventualité qu’il n’était plus tout à fait raisonnable de rejeter a priori. Au sein de l’armée nationaliste, le processus révolutionnaire parcourait les mêmes étapes que dans la société civile : après la désertion du paysan-soldat, on allait assister à la désintégration de l’appareil dirigeant de l’armée et au ralliement d’un nombre croissant d’officiers aux armées de la Chine Nouvelle, qui passa l’éponge sur le passé et les accueillit tout comme elle avait accueilli les fonctionnaires civils du GMD. Dans cette désagrégation du corps des officiers, les ambitions déçues et les rivalités de cliques jouèrent sans doute épisodiquement un certain rôle. Mais les raisons qui poussèrent les officiers nationalistes à changer de camp furent fondamentalement les mêmes que celles qui avaient incité la bureaucratie administrative du GMD à offrir ses services à l’État rouge : l’écroulement de la monnaie, dont pâtirent énormément les cadres moyens ou subalternes, et surtout, le sentiment de plus en plus fort que la cause du GMD était totalement sans espoir.

Dès l’été 1948, la plupart des commandants d’armée enfermés dans les villes de Mandchourie n’avaient plus en effet aucune illusion. Voyant leurs communications rompues, la campagne hérissée d’ennemis, leurs troupes travaillées par la propagande communiste et se désagrégeant un peu plus chaque semaine, ils savaient qu’ils n’échapperaient jamais au piège où les avait jetés l’imprévoyance de Jiang Jieshi. Certes, les villes qu’ils occupaient ne donnaient aucun signe d’agitation : autour des usines mortes, les faubourgs affamés demeuraient silencieux ; les intellectuels et la classe moyenne, décimés et terrorisés, avaient cessé de revendiquer la paix et la liberté ; en apparence, tout était normal. Mais les commandants de garnisons savaient parfaitement que le con¬trôle qu’ils exerçaient encore sur l’appareil administratif et même militaire n’avait plus beaucoup de réalité. Les fonctionnaires continuaient à expédier les affaires, mais ils étaient acquis à la « Nouvelle Démocratie ». Les troupes restaient calmes et conservaient la forme extérieure de la discipline, mais tout était prêt pour qu’elles passent aux Rouges, et il était certain qu’en cas d’attaque, elles ne se battraient pas. La police assurait l’ordre, mais elle était en contact avec les communistes et acceptait déjà de recevoir leurs instructions. Constituant des comités clandestins dans les principaux organes de l’appareil de domination nationaliste, les communistes avaient, en fait, conquis le pouvoir dans les villes avant même que leurs troupes y pénètrent.
Colonels et généraux du GMD s’avisèrent alors qu’à défaut de la Chine nationaliste, ils pouvaient encore sauver leur vie et leur carrière, en ne s’obstinant pas à ignorer plus longtemps les appels que leur lançaient à la radio communiste leurs pairs du Comité révolutionnaire du GMD, déjà ralliés à la Chine Nouvelle depuis quelques mois. Vers la fin de l’été 1948, les plus avisés parmi les officiers de GMD commencèrent à prendre secrètement des contacts avec l’ennemi, pour négocier les conditions de leur capitulation et de leur intégration à l’appareil militaire des Rouges. L’État-Major de Mao aida beaucoup les autres à comprendre leurs véritables intérêts, en faisant courir le bruit que les retardataires seraient inscrits sur des listes de criminels de guerre ; et bientôt, la fin de la bataille de Mandchourie fut en vue.

La décomposition des armées de Jiang prit ainsi un aspect particulier qui exprimait aussi à sa manière la nature spécifique de la Révolution qui s’accomplissait. En Chine, comme dans la Russie de 1917, c’est la propagande révolutionnaire et la volonté des paysans mobilisés de participer au renversement du féodalisme et au partage des terres qui brisèrent l’instrument militaire de la contre-révolution. Mais le processus révolutionnaire qui effrita les armées nationalistes chinoises fut bien différent de celui qui était venu à bout des armées tsaristes, ou même des armées allemandes en 1918. On n’assista pas en Chine à une révolte des soldats chassant de leurs unités les officiers réactionnaires pour y substituer des soviets et des commandants rouges élus par les troupes. Dans les premières années de la guerre civile, les soldats chinois désertèrent par petits groupes les troupes réactionnaires, pour aller s’intégrer à une armée qui avait déjà produit de longue date un appareil dirigeant puissamment hiérarchisé, et totalement entre les mains de l’État et du Parti bureaucratiques. A partir de 1948, lorsque les garnisons nationalistes se rendirent et passèrent à l’ennemi, elles le firent non pas à la suite de mutineries de soldats contre les officiers, mais en bon ordre, en conservant leur encadrement et leur discipline, au terme d’accords conclus entre les états-majors nationalistes et ceux de l’Armée Rouge. La révolution ne détruisit pas la subordination du soldat à l’officier-à travers laquelle s’exprime la division de la société en classes, elle ne créa pas, comme en Russie, des conseils de soldats, c’est-à-dire des organes de démocratie directe dans l’armée, traduisant la conquête par la troupe de l’auto-direction de ses activités militaires et révolutionnaires. Elle aboutit seulement à un amalgame et à une fusion du corps des officiers rouges et du corps des officiers nationalistes, qui vinrent directement prendre place dans la hiérarchie bureaucratique de la nouvelle société. La révolte du soldat, comme celle du paysan, se trouva ainsi de plus en plus rejetée à l’arrière-plan, et le processus de la révolution finit par se confondre presqu’entièrement avec une absorption de l’appareil dirigeant civil et militaire du GMD par l’Etat et l’armée rouges.

A partir de l’automne 1948, c’est en effet par divisions entières que les armées de Mao s’amalgamèrent les troupes nationalistes. Rien qu’en Mandchourie, où l’Armée Rouge, ayant complètement disloqué le dispositif de l’ennemi, contraignit les garni¬sons nationalistes à capituler les unes après les autres presque sans combats, 400 000 prisonniers ou déserteurs furent capturés avec tout leur matériel. Quelques semaines suffirent pour que les vaincus, y compris la plupart des officiers, soient intégrés aux armées de la Chine Nouvelle [42]. Celles-ci, désormais en possession des arsenaux mandchous et de la plus grosse part des armements débarqués en Chine par les Américains, se lançaient aussitôt dans une vaste manœuvre d’encerclement, pour couper la retraite aux troupes du GMD encore stationnées dans la Chine du Nord. Aux premiers mois de l’hiver, les divisions d’élite de Lin Biao, appuyées par des escadrilles d’avions et des colonnes blindées conquises en Mandchourie, fonçaient vers le Yangzi pour réaliser le « bouclage » des provinces du Nord. Dès la première semaine de janvier 1949, cet objectif était atteint. Le général Fu Zuoyi, qui tenait les régions de Pékin, Tianjin, Kalgan, pour le compte de Jiang Jieshi avec des troupes encore nombreuses mais complètement démoralisées par la famine, la propagande rouge et les nouvelles de Mandchourie, et qui, de surcroît, était aux prises avec quelque 700 000 guérilleros, avait été incapable de se dégager à temps. Estimant que pour lui la partie était jouée et perdue, il avait pris contact, dès le mois de décembre, avec Lin Biao, par l’intermédiaire de l’ancien secrétaire général de la Ligue démocratique, afin de négocier les conditions de la reddition de ses forces et de leur intégration à la Chine Rouge. Ayant obtenu ce qu’il réclamait, c’est-à-dire l’assurance que lui-même et ses officiers seraient admis dans l’Armée Rouge en conservant leur grade et leur ancienneté, le 22 janvier, il passait tous ses pouvoirs à Lin Biao, qui prenait ainsi possession de Pékin sans tirer un coup de feu [43]. Le 1r février, à l’exception de la région de Xi’an et des lointaines provinces du Nord-Ouest, toute la Chine du Nord était pratique¬ment au pouvoir de Mao Zedong [44]. A cette date, les armées rou¬ges avaient rallié à elles quelques 600 000 hommes des ci-devant troupes nationalistes. La presque totalité des soldats et des officiers encore valides, que Jiang Jieshi, quatre ans plus tôt, avait lancés dans le Nord, combattait maintenant pour la Révolution.
Cependant, cette avance foudroyante des armées rouges jusqu’aux abords du Yangzi avait jeté les milieux dirigeants du GMD dans la plus grande confusion. Intrigues, complots et manœuvres de toutes sortes se multipliaient à Nankin. Tandis que Jiang Jieshi continuait imperturbablement à prophétiser une victoire imminente sur les communistes — mais, en secret, il offrait aux Russes le Turkestan chinois en échange de leur médiation, puis se ravisant, il proposait aux Américains un véritable protectorat sur la Chine en échange d’une intervention de leurs armées — les plus hauts dignitaires du GMD songeaient à se débarrasser du généralissime trop compromis, pour traiter avec Mao Zedong. Résolus à sacrifier Jiang et la clique féodale qui constituait l’ultime pilier de la dictature aux abois, ils pensaient qu’il était possible de marchander avec les Rouges le ralliement des armées que le GMD conservait dans le Sud contre un assouplissement du programme de la Démocratie Nouvelle, notamment en ce qui concernait l’épuration administrative et les nationalisations. En janvier 1949, cette nouvelle opposition pacifiste devint si forte que Jiang Jieshi dut se retirer dans la coulisse, pour laisser le vice-président du GMD Li Zongren, tenter l’expérience d’une négociation avec le PCC [45].

Installés maintenant à Pékin, les dirigeants de la Chine Nouvelle ne refusèrent pas de recevoir les émissaires du GMD. Mais ils ne consentirent aucune espèce de compromis, et se bornèrent à publier un programme de paix qui exigeait une capitulation incon¬ditionnelle du GMD : les troupes et les administrations nationalistes encore en place dans le Sud avaient jusqu’au 20 avril pour se soumettre au pouvoir de Pékin, afin d’être « réorganisées de manière démocratique». Li Zongren multiplia les démarches, fit alterner les manœuvres de séduction avec les menaces d’en appeler à l’Amérique et de faire une levée en masse dans le Sud : il se heurta à un mur et ne put rien obtenir. C’est qu’en réalité, en échange des concessions qu’il leur réclamait, il n’avait déjà plus rien à offrir aux communistes. Le PCC, parfaitement informé de la situation réelle dans le Sud, savait que le GMD serait incapable de résister à l’offensive que préparait minutieusement l’État-Major de Zhu De. Même la menace d’une intervention américaine n’effrayait plus les nouveaux maîtres de Pékin, qui n’ignoraient pas que, tout récemment encore, ni les sourires ni les larmes de Madame Jiang Jieshi, envoyée par son mari aux USA, n’avaient pu fléchir la volonté des dirigeants de Washington de se dégager de l’aventure chinoise et de rembarquer leurs troupes. Le GMD, en désespoir de cause, parlait de lever 5 millions d’hommes et de faire la guerre à outrance. Mais on savait à Pékin que tout cela n’était que du bluff. Dans les provinces méridionales, les taxes de guerre et la conscription révoltaient les paysans, qui prenaient le maquis ou se livraient au banditisme. Le PCC envoyait aussitôt, par milliers, les agitateurs clandestins vers ces lointaines régions insurgées, pour encadrer et politiser ces nouvelles rébellions. Aux derniers mois de l’hiver, la guerre de partisans s’allumait dans le Jiangxi, juste derrière le front nationaliste, dans le Guangdong et jusque dans l’île de Haïnan [46]. Sentant que l’appareil de domination nationaliste craquait partout, les masses rurales du Sud commençaient à secouer leur torpeur. Dans le Sichuan, les gouverneurs du GMD n’osaient plus réquisitionner le riz et lever les impôts, de crainte de provoquer des soulèvements agraires. A partir du Yangzi, l’agitation s’étendait comme une tache d’huile sur la Chine nationaliste. Il ne faisait aucun doute que, si les armées du GMD offraient aux Rouges une résistance un tant soit peu prolongée, elles ne tarderaient pas à voir, comme naguère dans le Nord, tout leur dispositif désorganisé sur leurs arrières par une guérilla qui disposerait de l’appui de quelque 200 millions de paysans affamés. Aussi bien, la plupart des généraux du GMD, malgré leurs déclarations belliqueuses, n’avaient guère l’intention de prolonger une résistance qui pouvait tout au plus les conduire à se faire inscrire sur une liste de criminels de guerre. Dans le temps même où Li Zongren essayait vainement de négocier un règlement d’ensemble, beaucoup d’entre eux, de leur propre chef, étaient entrés en contact avec le PCC pour lui faire part de leurs bonnes intentions. A l’exception des officiers de l’entourage immédiat de Jiang Jieshi qui, catalogués criminels de guerre, n’avaient plus grand’chose à perdre, presque tous les chefs des armées nationalistes se préparaient à agir comme •l’avaient déjà fait les généraux de la Mandchourie et du Nord ; et ils jugeaient de bonne politique de le faire savoir en temps utile à ceux qui, dans quelques mois, de toute évidence, seraient les seuls maîtres de la Chine.

Les événements allaient du reste rapidement prouver que le PCC n’avait, en aucune façon, sous-estimé la résistance qu’était encore capable de lui opposer le GMD. Le 20 avril en effet, après trois mois d’accalmie, la bataille avait repris : laissant sans réponse les dernières offres de Li Zongren, les Rouges attaquaient en force avec trois corps d’armées sur le Yangzi. Jiang Jieshi, aussitôt rentré en scène, recommençait ses fanfaronnades : il allait faire de Shanghai un nouveau Stalingrad. Mais tandis que Wuhan tombait le 16 mai, Nankin capitulait le 23, et Shanghai le 25. Nulle part les armées nationalistes n’avaient offert la moindre résistance ; dès les premiers tirs de l’artillerie rouge, les troupes du GMD s’étaient rendues en masse. Rien qu’à Shanghai, les armées de Mao avaient capturé 100 000 prisonniers et 200 canons [47]. A la fin du printemps, utilisant désormais les voies ferrées et des convois automobiles, les Rouges fonçaient à toute allure vers les côtes du Sud-Est, afin d’empêcher le gros des armées nationalistes de s’échapper vers Formose. Les colonnes situées à l’aile gauche du front rouge atteignaient la région de Fuzhou en juillet ; au début de septembre, elles commençaient à franchir les frontière du Guangdong où elles donnaient la main à 60 000 maquisards qui travaillaient déjà à désorganiser les défenses du GMD. Au centre, après avoir enlevé Changsha où, le 4 août, le commandant nationaliste élit il passé aux Rouges avec 30 000 hommes de sa garnison, les armées de Mao avaient atteint les alentours de Hengyang vers le début de septembre. Rejetées vers l’intérieur de la Chine, les forces nationalistes étaient menacées d’un encerclement total, par les offensives en direction des côtes du Guangdong que se préparait à déclencher l’Armée Rouge [48].
Pourtant, Jiang et ses derniers fidèles conservaient un bel optimisme de façade. Après la catastrophe du Yangzi, c’est à Canton, le berceau du GMD, qu’ils envisageaient de livrer leur bataille de Stalingrad. Dans le but de soulager ses armées du front méridional qui, depuis le printemps, reculaient de plusieurs centaines de kilomètres tous les mois, le généralissime avait, pendant tout l’été, lancé des attaques de diversion sur l’aile droite de l’armée rouge dont le front s’étendait à travers toute la Chine, depuis la région de Xi’an jusqu’à Hengyang. Mais dès le mois de juillet, les offensives menées dans le secteur de Xi’an par la cavalerie musulmane des Ma, les sultans du Gansou, s’étaient effondrées devant les renforts envoyés par Zhu De. Au mois d’août, la cavalerie des Ma, manquant de vivres et de munitions, prenait la fuite dans les montagnes arides du Gansou, traquée par les colonnes rouges qui la poursuivaient jusque dans le Ningxia. Le 26 août, les Rouges occupaient Langzhou. A la fin de septembre, mourant de faim et de soif dans le désert du Xinjiang, les derniers cavaliers du féodalisme mettaient bas les armes. Le front du Nord-Ouest n’existait plus, et la totalité des forces rouges se regroupait pour partir à la conquête du Guangdong [49].

Au bout de 15 jours d’offensives victorieuse des forces de Mao, tout était réglé. Le 15 octobre, Canton tombait à peu près sans combat. Jiang Jieshi n’avait rien pu faire de plus que de livrer quelques combats d’arrière-garde dans les ports du Guangdong, pour permettre l’embarquement de ses dernières troupes. Le 20 octobre, les Rouges étaient maîtres de la totalité des côtes chinoises. Il ne restait aux généraux du Sichuan et du Yunnan, encerclés de toutes parts, qu’à se rallier au gouvernement de la République populaire de Chine qui, devant une immense foule tout hérissée de drapeaux rouges, avait été proclamée à Pékin le 1er octobre. C’est ce qu’ils firent d’ailleurs sans plus tarder. Dans le courant des mois de novembre et de décembre, les armées de la Chine populaire, effectuaient une simple promenade militaire dans les provinces de l’Ouest et du Sud-Ouest, allèrent recevoir la capitulation des dernières garnisons nationalistes [5o]. La conquête de la Chine était terminée. Mao Zedong et ses compagnons étaient maintenant puissants comme des empereurs, dans ces villes chinoises que, vingt-deux ans plus tôt, ils avaient fuies en hommes traqués pour échapper au GMD victorieux.

Offensive communiste de novembre 1948 à janvier 1949

Offensive "communiste" de novembre 1948 à janvier 1949

Mais au terme de cette prodigieuse aventure, le processus historique avait conféré à la victoire des anciens maquisards do Jinggangshan une signification et un contenu qu’aucun de ces hommes n’aurait osé imaginer lorsqu’en 1927, avec quelques centaines de fusils, ils avaient entrepris de faire la guerre aux « seigneurs du GMD ». Certes, dans des dizaines de milliers de villages, les rapports féodaux d’exploitation étaient liquidés ou en voie de liquidation. Maintenant, le parachèvement de la révolution démocratique dans les campagnes n’était plus qu’une simple question administrative : il suffisait d’envoyer l’armée détruire les dernières bandes féodales qui, çà et là, continuaient une résistance de « desperados », et de prendre le temps nécessaire pour faire entrer partout en vigueur les lois du nouveau gouvernement de Pékin. Dans les villes, la puissance énorme des monopoles était brisée. Les représentants des quatre grandes familles étaient en fuite vers Formose ou l’Amérique. La signature de quelques décrets dans les bureaux de Pékin allait suffire à exproprier en bloc cette oligarchie qui, pendant vingt ans, avait fait peser sur les travailleurs et les classes moyenne un joug de fer. Mais, si la Révolution, en extirpant les rapports précapitalistes de la campagne, en détruisant le pouvoir de l’oligarchie parasitaire, et en tranchant du même coup les liens de subordination du pays à l’impérialisme, avait radicalement renversé les obstacles qui barraient à la Chine la route du progrès, elle laissait intact le formidable appareil de domination qui, pendant plus d’un demi-siècle, avait été sécrété par la société féodale-capitaliste. Celui-ci ne s’était disloqué sous les coups de la Révolution que pour se reconstituer aussitôt en passant à son service. Lorsque les combats prirent fin, c’est au moins dix millions de bureaucrates de l’ancien régime que la République Populaire amalgama à son appareil d’État. Et il ne s’agissait pas d’innocents fonctionnaires, tels que les maîtres d’écoles et les employés des Postes. Lorsqu’ils eurent achevé de s’installer dans les palais gouvernementaux de Pékin, les vétérans de la guérilla révolutionnaire du Jiangxi se trouvèrent au milieu d’une étrange compagnie : leurs plus cruels adversaires du GMD siégeaient maintenant à côté d’eux. Au Conseil Supérieur de la Défense Nationale, trente anciens généraux du GMD venaient s’asseoir à côté des généraux rouges. Parmi ces néo-révolutionnaires se trouvaient des hommes comme Cheng Cheng, qui avait en 1927 organisé et dirigé la tuerie des ouvriers de Wuhan et le massacre des paysans insurgés dans la province du Hunan Li Zhishen qui avait écrasé la « Commune de Canton » en décembre 1927, devint en 1949 vice-président de la République Populaire. Liu Wenhui, qui avait brisé « le pouvoir soviétique » dans le Sichuan, entra au Comité National du Conseil Consultatif du Peuple. Toute une pléiade de généraux et de bureaucrates, anciens seigneurs de la guerre, ministres du GMD, et parfois même « fantoches » des Japonais, qui, à des titres divers, avaient participé aux opérations répressives contre les travailleurs et les « bandits communistes », furent invités à siéger au Conseil National du Peuple [51]. Même oubli du passé en ce qui concerne l’appareil judiciaire et policier. Sur seize juges du Tribunal Suprême du Peuple pour les Provinces du Centre et du Sud, treize étaient de hauts magistrats qui, sous l’ancien régime, avaient dû leur avancement au zèle qu’ils avaient déployé pour rendre la justice du GMD. Au Tribunal du Peuple de Shanghai, sur cent quatre juges, quatre-vingts étaient d’anciens magistrats du GMD. A Tian-jin, ils étaient quatre-vingts sur un tribunal qui en comprenait au total cent vingt [52]. Quant à la police, y compris la police politique qui, pendant des décennies, avait traqué les militants du PCC et les opposants de toutes sortes avec une férocité rarement égalée, elle fut en presque totalité absorbée par le GPU chinois, qui sut reconnaître la haute qualification et l’efficience de ces techniciens de la répression [53].

Selon les enseignements de Marx et de Lénine, le premier acte de la Révolution prolétarienne doit être la destruction radicale de la machine bureaucratique créée par la société d’exploitation, et la conquête par les travailleurs de l’auto-direction de toutes leurs activités sociales. En Chine, c’est le contraire qui eut lieu. Au moment où l’ancien régime s’écroula, tout fut organisé de telle sorte que ne se produise aucune vacance du pouvoir permettant aux masses surexploitées de faire irruption sur la scène politique, et de créer leurs propres organes de souveraineté. Dans tous les grands centres industriels, la Révolution se réduisit à une simple passation des pouvoirs. A la demande expresse des dirigeants du PCC eux-mêmes, les autorités du GMD demeurèrent en place et assurèrent l’ordre avec leur brutalité coutumière, jusqu’à ce que les émissaires du nouveau pouvoir viennent recevoir leur allégeance. Ainsi en alla-t-il à Pékin, où Lin Biao enjoignit à tous les fonctionnaires du GMD et à la Police de rester à leur poste, et de faire assure par les troupes la garde des édifices publics et des entrepôts jusqu’à ce que ses propres armées viennent occuper la ville [54]. « Les fonctionnaires du GMD du Gouvernement Central et Provincial, les autorités des préfectures et des municipalités, les membres des bureaux de contrôle et des conseils politiques du peuple, le personnel de la police, etc. doivent demeurer à leur poste, et obéir aux instructions du Gouvernement Populaire et de l’Armée Populaire de Libération », disaient Mao et Zhu De dans une proclamation adressée aux autorités nationalistes, au moment où les avant-gardes rouges débouchaient dans la vallée du Yangzi [55]. Même chose à Canton, où le premier geste des officiers et des commissaires rouges qui entraient dans la ville fut de prendre contact avec les postes de police nationaliste, pour leur ordonner de rester en place et de continuer à maintenir l’ordre [56].

Tout se passa comme si le PCC, en dépit de la prétention qu’il continuait à afficher d’être le parti du prolétariat, redoutait par dessus tout que les ouvriers ne profitent de l’ébranlement de l’appareil capitaliste d’oppression et de la panique du patronat pour secouer enfin leur longue torpeur politique. Lorsque leurs armées approchèrent des grandes cités industrielles, les prétendus dirigeants du prolétariat chinois ne firent rien pour réorganiser le mouvement ouvrier. Ils infiltrèrent pourtant des centaines d’agents dans les villes ; mais ce n’étaient pas des agitateurs envoyés pour préparer la révolte des faubourgs ; c’étaient des représentants du nouveau gouvernement, qui venaient hâter le ralliement des administrations nationalistes. Bien plus, on vit les plus hautes autorités du Parti inviter impérativement les ouvriers à se cantonner dans une attitude expectante et passive. « Le peuple doit rester calme, et continuer à vaquer à ses occupations coutumières », ordonnait Lin Biao au moment où ses troupes allaient pénétrer à Pékin et à Tianjin [57]. « On espère que les ouvriers et les employés continueront à travailler, et que toutes les activités se poursuivront normalement », disaient les proclamations de Mao et de Zhu De à la veille de la chute de Nankin, de Hankou et de Shanghai [58]. Effectivement, la subversion de l’ancien régime s’opéra partout sans que la classe ouvrière y joue le moindre rôle. Quand l’Armée Populaire de Libération pénétra à Shanghai, à Wuhan ou à Nankin, dès que les derniers coups de feu eurent cessé, des foules de travailleurs se pressèrent dans les rues. Mais ce n’étaient que des curieux, qui regardaient défiler les troupes d’une Révolution qui, depuis plus de vingt ans, leur était devenue étrangère [59]. Quand le spectacle fut fini, chacun retourna vers ses occupations quotidiennes, vers son travail et sa misère. Le changement de régime ne modifiant en rien la situation fondamentale des ouvriers comme simples exécutants des tâches matérielles de la production, c’est à peine si le prolétariat chinois se sentit concerné par la métamorphose qui était en train de s’accomplir dans les sphères dirigeantes de la société.

Quoi qu’on en dise parfois, la participation des masses paysannes au dernier acte de la Révolution fut presque aussi insignifiante que celle des ouvriers. Les mouvements de révolte rurale qui avaient commencé à s’allumer çà et là dans les provinces méridionales furent presque aussitôt captés par les cadres envoyés par le Parti. Les bandes de paysans qui avaient pris le maquis pour échapper à la conscription, aux impôts, ou tout simplement à la famine, furent très rapidement transformées en détachements auxiliaires de l’Armée Rouge ; et leur fonction fut beaucoup moins de liquider localement le féodalisme que de désorganiser les défenses de Jiang Jieshi par des actions de sabotage et de diversion. Arrivée à maturité beaucoup trop tardivement, la révolte des masses rurales dans les provinces du Sud n’eut pas le temps de se déployer et de se généraliser. Dans sa tâche de saper à la base l’édifice du pouvoir capitaliste-féodal, elle fut prise de vitesse par les armées régulières qui venaient du Nord. Au cours de leur avance foudroyante, les troupes de Pékin libérèrent le Sud avant que les paysans soient sortis de leur léthargie, et que la plupart des villages aient entrepris quoi que ce soit contre leurs seigneurs. Alors que, dans les premières années de la guerre civile, c’étaient les mouvements insurrectionnels partis des couches les plus misérables de la paysannerie qui avaient abattu la puissance des seigneurs villageois, alors même que l’État féodal-capitaliste demeurait à peu près intact, c’est le contraire qui se produisit à partir des derniers mois de 1948. La machine d’État de l’ancien régime s’écroula sous les coups que lui portaient les formations régulières de plus en plus puissantes de l’Armée Populaire de Libération, cependant que le régime féodal restait encore debout dans la plupart des villages. Selon Liu Shaoqi, au moment où la guerre civile se terminait, les régions où le féodalisme était extirpé n’englobaient que 145 millions de paysans, cependant que 264 millions de ruraux étaient encore sous le joug des propriétaires fonciers, non seulement au sud du Yangzi, mais dans toutes les provinces du Nord-Ouest et dans l’immense région qui avait été tenue par les armées de Fu Zuoyico. Le rôle qu’avait joué la révolte des masses rurales dans le renversement du GMD n’avait cessé de décliner, et il avait fini par devenir pratiquement nul.

Enfin, à partir du moment où la totalité du territoire chinois fut occupée par l’Armée Rouge et soumise à l’autorité de Pékin, le gouvernement retira carrément aux paysans le droit de s’en prendre aux seigneurs et à leurs terres : partout où la réforme agraire n’avait pas encore été réalisée, les paysans furent impérativement invités à se tenir tranquilles, en attendant que l’administration trouve le temps de s’occuper de leur cas. « La réforme agraire, disait Liu Shaoqi, doit maintenant s’effectuer sous une bonne direction, d’une façon planifiée et dans l’ordre, en plein accord avec les lois et les décrets promulgués par le Gouvernement Populaire Central et par les gouvernements de tous les échelons, ainsi qu’en accord avec les principes, les méthodes et les mesures décidés par eux [61]. » Partout, les cadres ruraux que le Parti continuait à former et à mettre en place dans les villages reçurent pour instruction « d’empêcher fermement la paysannerie de déclencher des luttes spontanées pour la réforme agraire [62] ». C’était clairement dire que désormais la Bureaucratie victorieuse n’attendait plus des paysans, comme des ouvriers, que du travail et de la docilité.
Sous quelque aspect qu’on l’examine, rien ne ressemblait moins à une révolution ouvrière et paysanne que cette révolution qui, cent ans après le Manifeste Communiste, venait au monde en ouvrant ses bras aux despotes de l’ancien régime, et en déclarant aux ouvriers et aux paysans que leur propre émancipation n’était pas leur affaire.

Notes:

37. J. Belden, op. cit., pp. 366-372.
38. J. Belden, op. cit., pp. 455-456.
39. Idem, pp. 378-379, et Chassin, op. cit., p. 157.
40. Général Chassin, op. cit., pp. 112-114.
41. Idem, pp. 171-174.
42. Général Chassin, op. cit., pp. 181-195.
43. Non seulement Fy Zuori conserva son titre de général, mais il ne tarda pas à entrer comme vice-président dans le Conseil supérieur de la Défense nationale de la République populaire.
44. Général Chassin, op. cit., pp. 195-199.
45. J. Belden, op. cit., pp. 486-491, et général Chassin, op. cit., pp. 199-204.
46. J. Belden, op. cit., pp. 451 et 496; Chassin, op. cit., pp. 204-209.
47. Général Chassin, op. cit., pp. 207-209.
48. Idem, pp. 212-214.
49. Idem, pp. 210-212.
50. Idem, pp. 222-224.
51. Y. Gluckstein, op. cit., pp. 367-368.
52. Shih-Liang, Report on reorganisation of People’s Republic of China, Pékin, 1952.
53. Jiefang ribao, 10 août 1950.
54. Le Développement du communisme en Chine, t. II, op. cit., p. 23.
55. New China News Agency, Pékin, 3 mai 1949.
56. South China Morning Post, Hong Kong, 17 octobre 194′).
57. N.C.N.A., 11 janvier 1949.
58. N.C.N.A., 3 mai 1949.
59. North China Daily News, 23 avril 1949.
60. Liou Chao-chi, Rapport sur les problèmes…, op. cit., pp. 22-23.
61. Idem, p. 25.
62. General Report of Pekin Municipal People’s Government ou agrarian reform in Peking suburban areas, 21 novembre 1950, et Xinguancha du 10 décembre 1950.

Mao proclamant la République populaire de Chine le 1° octobre 1949.

Mao proclamant la République populaire de Chine le 1° octobre 1949.

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3 Réponses to “L’Etat bureaucratique à la conquête de la Chine (Souyri)”

  1. Denis Collin Says:

    Texte intéressant qui corrobore ce que savent tous ceux qui connaissent un peu le sujet. La révolution chinoise fut tout sauf une révolution prolétarienne – c’est vrai de tous les « communismes » asiatiques. La première tâche du maoïsme fut justement de ligoter toute expression politique indépendante des ouvriers. Peng Shu-tse et Peng Pi-lan rapportent assez précisément ce qui s’est passé dans « The Chinese Revolution », un essai publié par le Socialist Workers Party des USA (avant que ce parti ne tombent sous la coupe des agents de Castro). J’ai consacré quelques pages de mon « Cauchemar de Marx » (Max Milo, 2009) à ces « révolutions nationalistes petite-bourgeoises ».

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  2. lucien Says:

    Le livre évoqué dans le commentaire précédent est dans notre boutique librairie: Le cauchemar de Marx Le capitalisme est-il une histoire sans fin ? (
    Denis Collin)

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  3. lucien Says:

    Voir aussi le N° spécial d’octobre de Workers’ Liberty rééditant une brochure de Jack Brad: How Mao conquered China
    http://www.workersliberty.org/system/files/wl3-24.pdf

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