Modigliani est mort (Victor Serge, 1947)

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Article de Victor Serge paru dans Masses N°12 (décembre 1947-janvier 1948), repris dans Hommage à Victor Serge (Spartacus B N°50, oct.-nov. 1972).

Giuseppe Emmanuele Modigliani est mort à Rome au début d’octobre. Une des grandes figures du socialisme international disparaît de notre horizon mais il y a dans cette douloureuse nouvelle quelque-chose de réconfortant. Modigliani s’est éteint à 79 ans, après une longue vie droite, vaillante et intelligente, dans son pays, entouré de compagnons de lutte qu’il aimait et qui l’aimaient et auxquels il laisse, comme à nous tous, un haut exemple. En un temps où la mort la plus naturelle pour les militants de l’humanisme intégral semble être celle des exilés, des torturés et des fusillés, réjouissons-nous de ce qu’un destin courageux, qui brava maintes fois les assassins, se soit achevé par le simple épuisement des forces physiques. Je ne doute pas que Masses et les socialistes français se joignent ici à moi pour apporter l’hommage de notre sympathie à la veuve du combattant, Véra Modigliani, et aux travailleurs italiens.

Ce grand Italien, ce grand Européen, était d’origine juive. Avec Turati, il avait en somme fondé le mouvement socialiste italien. Marxiste sans être doctrinaire, réformiste tant que le réformisme fut possible et sans la moindre abdication des intérêts supérieurs de la révolution russe tant qu’elle fût admirable, antifasciste et antitotalitaire inflexible, Modigliani avait fait preuve en plusieurs circonstances d’une intelligence politique tout à fait exceptionnelle. Il avait, pendant la montée du fascisme préconisé les seuls moyens efficaces d’empêcher la victoire de Mussolini. Il ne fut pas écouté… Sous la dictature des chemises noires, il était demeuré à son poste, en Italie. Il fut le défenseur de la veuve de Matteoti, l’accusateur tranquille du dictateur Mussolini…

Je ne devais le connaître que beaucoup plus tard, à Paris, en exil. Il consentit en 1937 à collaborer, en qualité de juriste, avec le Comité d’Enquête sur les Procès de Moscou, qui poursuivait ses travaux en liaison avec la commission américaine présidée par John Dewey. Il m’arriva de déposer devant lui sur les méthodes d’instruction de la Guépéou. J’assistai aussi à l’interrogatoire qu’il fit subir au fils de Léon Trotski, Léon Sédov. Modigliani n’obéissait qu’à la passion de la vérité, sans équivoques ni exagérations, devant le seul tribunal d’une conscience exigeante. Plus tard, pendant la débâcle de France, sous le régime de Vichy, il nous arriva d’habiter à Marseille le même hôtel, un singulier hôtel hanté par des agents de la Gestapo, surveillé par la milice de Pétain, quelque peu protégé par le Comité de Secours américain, discrètement fréquenté par les premiers gaullistes… Nous appartenions à une résistance en plein jour. Breitscheid et Hilferding furent enlevés sous nos yeux pour être livrés aux nazis… Il fut maintes fois question de l’arrestation imminente de Modigliani qu’une commission fasciste réclamait. Il refusa néanmoins de quitter l’Europe clandestinement.  » Ma place est ici, répétait-il. Je veux être là quand Mussolini tombera…  » Pour être là, il savait bien qu’il risquait sa vie.

Un des plus beaux souvenirs que j’aie de lui est celui-ci. Par un soir de black-out, plein de rumeurs de persécutions, je rencontrai Modigliani sur le quai. Corpulent, dans son gros pardessus, l’ample barbe grise en éventail, le regard bleu réfléchi et doux comme toujours. Nous nous demandâmes:  » Quelles nouvelles ?  » –  » Je viens d’écrire à Léon Blum, me dit-il, pour l’assurer de mon indéfectible amitié et de ma solidarité. Vous savez que je n’ai pas toujours été d’accord avec lui… « . Léon Blum venait d’être placé en résidence surveillée; toute une équipe de socialistes français, parmi lesquels quelques-uns de ses amis personnels, le lâchaient officiellement pour donner leur allégeance au Maréchal. Les pires menaces s’accumulaient sur Léon Blum. Et le vieux réfugié Modigliani, lui-même menacé chaque jour et chaque nuit, choisissait ce moment pour un geste d’amitié que les censures commenteraient comme un geste de défi… Mais la vie entière de cet humaniste énergique, qui se méfiait de la violence et des extrémistes, fut à la vérité un constant défi adressé à l’injustice, à la déraison, à la cruauté, à la tyrannie…

Victor Serge.

2 Réponses to “Modigliani est mort (Victor Serge, 1947)”

  1. quent1 Says:

    Merci pour le rappel dee Belles Lettres de Victor Derge, un Homme intègre, un vrai humaniste, un vrai révolutionnaire qui n’aura pas transigé avec ses idées, son idéal et n’a pas tu la trahison de la révolution.
    Et dans la famille M j’aime tant les œuvres de son frère Amedeo et de son camarade Chaïm Soutine, Le Bœuf écorché.
    Amedeo n’aura guère eu Le Temps de vivre tout comme sa Jeanne Hebuterne, l’enfant deuxième ne sera pas né.

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  2. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Affiche pour un meeting du POUM le 21-03-1937 * Victor Serge: Modigliani est mort (1947) * Rosa Luxemburg: Lettre à Henriette Roland-Holst (1904) * Grandizo Munis: Portrait de […]

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