Avec Maximilien Rubel… Combats pour Marx 1954–1996: une amitié, une lutte (Ngo Van)

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Mise au format htm d’une plaquette des Amis de Maximilien Rubel publiée en 1997 par L’insomniaque, éditeur, et jusqu’ici disponible au format pdf ( sur le site des œuvres de Ngo Van, ici). Seule la première illustration immédiatement ci-dessous vient de la plaquette.

Sophie Moen avec Maximilien Rubel

Sophie Moen avec Maximilien Rubel

1954-1996
une amitié, une lutte

Ce n’est pas dans le passé, mais uniquement dans l’avenir que la Révolution sociale du XIXe siècle pourra trouver la source de sa poésie.
Karl Marx, Le dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, 1852.

En 1948, à la suite d’une scission avec le Parti communiste internationaliste, trotskiste, s’était formée quelque temps plus tard l’Union Ouvrière Internationale qui rassemblait Edgar Petsch, Sania Gontarbert, Lambert Dornier, Sophie Moen, Benjamin Péret, les camarades espagnols Agustin Rodriguez, Jaime Fernandez, Paco Gomez, Munis. Après mon arrivée en France (1948), j’ai pris contact avec Sania puis avec les autres camarades de l’UOI. Je les rejoignis ensuite en compagnie de deux autres Indochinois, Lucien (Lu sanh Hanh), Phuc. L’UOI devait à son tour éclater en 1954, et c’est à cette époque que nous nous sommes réunis Sophie, Sania, Lambert, Agustin, Petsch, Guy, et moi-même autour de Maxime, dans un nouveau groupe informel. Et ainsi je commençai à fréquenter Maxime que j’avais rencontré auparavant à travers ses écrits.
Dans les années trente, à Saigon, dans la clandestinité, j’avais laborieusement déchiffré le début du Capital dans les éditions Costes. Lecture qui fut interrompue en 1936, quand la Sûreté politique a confisqué mes livres. Les Pages choisies de Karl Marx pour une éthique socialiste, par Maximilien Rubel, parues en 1948, portant en exergue sur la page de garde l’insolite déclaration de Marx « Tout ce que je sais, c’est que moi, je ne suis pas marxiste », m’ont replongé après mon arrivée à Paris, dans Marx – m’aidant à sortir de mon désarroi après les événements tragiques de 1945 à Saigon – et ainsi déjà m’ont lié à leur auteur, d’une certaine façon.
Maxime y rappelle qu’au me siècle d’autres penseurs contemporains de Marx « juges incorruptibles et impitoyables de leur époque », tels que Søren Kierkegaard, Friedrich Nietzsche – Nguyêñ an Ninh, le révolutionnaire qui m’avait éveillé à la conscience en 1926-1929, avait été à l’école nietzschéenne – avaient professé « de nouvelles tables de valeurs, de nouvelles raisons de vivre, de nouvelles normes pour agir, une nouvelle éthique. »
Mais c’est Marx, souligne-t-il, qui a fait sienne la profession de foi prométhéenne : « J’ai de la haine pour tous les dieux » et qui a conçu la vie comme une tâche terrestre pour bâtir la cité fraternelle. L’éthique marxienne se caractérise par son amoralisme et par sa démarche essentiellement pragmatique. Comme Spinoza, Marx fait entrer l’homme dans le cycle éternel de l’infinie nature et lui assigne pour idéal de perfection la réalisation de sa totalité humaine.
Marx a implanté l’utopie de l’avenir dans la lutte du présent. En prenant conscience de leur aliénation, les travailleurs sont à la fois capables de détruire la société capitaliste et de bâtir l’utopie : société sans État, sans classes, sans argent.
Maxime a mis en évidence ce singulier paradoxe dans la conception de Marx sur la révolution prolétarienne : c’est au paroxysme de la misère que les ouvriers sont censés prendre conscience de la nécessité d’une révolution totale, d’une société régénérée. Étrange « matérialisme » qui conçoit une telle métamorphose spirituelle de l’esclave brisé par une machine impitoyable, réduit lui-même à l’état de rouage du grand mécanisme industriel fonctionnant dans un seul but, le profit.
Le socialisme n’est une nécessité historique que dans la mesure où il est pensé et voulu comme nécessité éthique.
C’est ce que Marx voulait dire en posant le dilemme : « Le prolétariat est révolutionnaire ou il n’est rien ! »
J’ai assisté en 1954 en Sorbonne, à la soutenance de thèse de doctorat ès lettres de Maxime, Karl Marx, Essai de biographie intellectuelle… C’est à partir de ce moment-là, je crois, que Maxime est entré dans ma vie, non seulement intellectuellement, mais affectivement.
Parmi les lettres de Maxime reçues au sanatorium, en 1957, je retrouve ceci :

Le 26. 6. 57
Mon cher Van, je n’ai pu mettre la main sur les documents demandés par toi, ma collection des Problèmes du Communisme n’étant pas complète. Mais je vais essayer de les trouver ailleurs et de te les remettre personnellement quand nous nous rencontrerons.
J’espère que tu pourras passer un dimanche avec nous, toi et ton fils. Nous aurons ainsi l’occasion de causer. Ta position est aussi la mienne, mais la question est de savoir si nos postulats en principe pourront jamais être ceux du « prolétariat » des pays arriérés, alors que, comme nous voyons, même les ouvriers d’Occident ont des attitudes « bourgeoises ». Cousin [Serge Bricianer] ne dit pas, il me semble, que la « nécessité » du capitalisme est un « devoir » (moral), mais un fait historique, et les faits semblent lui donner raison. Ce
ne sont pas seulement les Mao, Khrouchtchev, etc. qui se conduisent comme les maîtres du Capital, ce sont aussi les travailleurs qui acceptent de se livrer au Capital d’État et de « construire » le « socialisme » ou du moins les « bases » de celui-ci…

Et en automne, à la veille de ma sortie du sanatorium, ce mot :

Mon cher Van, es-tu encore à Cambo ? J’ai passé quelques semaines au bord du lac Léman en compagnie de Mania et de ma fille. Jean [Malaquais] était notre voisin. J’ai eu le loisir de faire un peu de lecture (Feuerbach, Kierkegaard, etc.). Aujourd’hui, la veille de notre retour, la presse annonce la belle réussite de la science… « socialiste », la fusée intercontinentale ! La révolution est morte… c’est-à-dire la fin de l’histoire ?

C’est dans la lecture de l’Essai de biographie intellectuelle, dont voici quelques-unes de mes notes de l’époque, que j’ai trouvé pour l’avenir d’inestimables points d’appui.

Sur l’anarchisme de Marx

La critique de la philosophie politique de Hegel a pris chez Marx une orientation de plus en plus radicale, jusqu’à se transformer purement et simplement en négation de l’État. Sans que le mot ne soit jamais prononcé, l’anarchisme est le sens profond de sa critique. (Maxime citera plus tard dans Marx, critique du marxisme, 1975 : « Tous les socialistes entendent par « anarchie » ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de d’État […] disparaît et les fonctions gouvernementales se
transforment en de simples fonctions administratives ». Les prétendues scissions dans l’Internationale, 1872.)
Inlassablement, Maxime a souligné et illustré cette sentence essentielle de Marx : « L’existence de l’État et l’existence de l’esclavage sont indissociables. »

Sur la nature de l’État démocratique

Les aspirations spirituelles de la bourgeoisie qui se détache du féodalisme se résumaient dans les mots « liberté » et « ordre », derrière quoi se dissimulent des intérêts purement matériels ; le système représentatif repose d’une part sur la fiction d’une citoyenneté politique uniforme et, de l’autre, sur la fiction d’une Assemblée représentative de tout le peuple. La liberté politique est comprise comme le droit qu’a la nation de prendre part à l’établissement des lois qui la régissent : la liberté civile consiste dans le droit de propriété et de sécurité.
Les droits de l’homme sont en fait des droits naturels qui réduisent l’homme à un objet passif, naturel, alors que l’homme politique n’est qu’un être artificiel, allégorique – le citoyen abstrait. Cette abstraction de l’homme politique, Rousseau l’avait très justement définie dans son Contrat social en affirmant que la constitution de la société suppose un changement de la nature humaine, la transformation de l’individu parfait en un être partiel, « partie d’un plus grand tout », le remplacement de ses propres forces par des forces étrangères. Ces droits ne font que consacrer l’isolement de l’homme vis-à-vis d’autrui, l’égoïsme humain, l’abaissement de l’homme au rang d’objet pour autrui. C’est là le sens véritable de l’émancipation politique, de la révolution politique par laquelle la société bourgeoise a triomphé de la société féodale. « Par conséquent, l’homme ne fut pas libéré de la religion ; il reçut la liberté religieuse. Il ne fut pas affranchi de la propriété ; il reçut la liberté de la propriété. Il ne fut pas libéré de l’égoïsme de la profession, il reçut la liberté professionnelle » (Marx).
Dans l’État démocratique, « chrétienne, la démocratie politique l’est en ce que l’homme, chaque homme, y passe pour un être souverain, l’être suprême ; mais cet homme est le type humain inculte, antisocial, c’est l’homme dans son existence accidentelle, l’homme quotidien, l’homme tel qu’il était abîmé par toute l’organisation de la société, tel qu’il s’est perdu, aliéné lui-même ; c’est l’homme tel qu’il s’est livré au règne de conditions et d’éléments inhumains, en un mot, l’homme qui n’est pas encore un être générique réel » (Marx).

De retour à Paris, un matin une image de la Madona col Figlio de Bernardino Luini (1490-1532), m’apporta le message :

Milan 24.1.58
Bonjour mon cher Van, je t’envoie mon bon souvenir d’Italie. J’espère que tu te portes bien. Nous nous verrons, je pense, la semaine prochaine. Je rentre demain à Paris. Bonjour à Da [fils de Van].

Avec Maxime, à partir de 1958, notre groupe d’étude et de réflexion – plus tard devenu Groupe communiste de conseils – collabore étroitement à ICO (Informations et Correspondance ouvrières) [1] qui anime le « Regroupement inter-entreprises ». Cette nouvelle formation tend à « réunir des travailleurs qui n’ont plus confiance dans les organisations traditionnelles de la classe ouvrière, partis ou syndicats » devenues « des éléments de stabilisation et de conservation du régime d’exploitation, de chercher à créer des liaisons effectives directes entre les travailleurs, de nous informer mutuellement de ce qui se passe sur les lieux de travail, de dénoncer les manœuvres syndicales, de discuter de nos revendications, de nous apporter une aide réciproque. Cela devait nous amener à travers les problèmes actuels, à mettre en cause le régime et à discuter de problèmes généraux tels que la propriété capitaliste, la guerre ou le racisme. Chacun y expose librement son point de vue et reste entièrement libre de l’action qu’il mène dans son entreprise. »
Nos camarades participent à ses réunions comme correspondants d’ICO (Guy à la Poste, Agustin dans la photogravure, Lambert chez Chausson, Van chez Jeumont- Schneider…)
Maxime entretient une correspondance en Hollande avec
Anton Pannekoek, Cajo, Canne Meijer, aux États-Unis avec Paul Mattick, Willy Kessler, Raya Dunayevskaya, Sydney Hook, en Allemagne avec Krell, en Angleterre avec Laurens Otter, ainsi qu’avec nombre d’autres penseurs et révolutionnaires sympathisants.
De 1962 à 1969, le groupe publie une série de Cahiers de discussion pour le socialisme des conseils, essentiellement consacrés aux problèmes « Pourquoi les Conseils ? », «
Les Conseils ouvriers et la révolution socialiste ». Nous y présentons, en traduction partielle, Workers’ Councils ainsi que les Cinq thèses sur la lutte de la classe ouvrière contre le capitalisme d’Anton Pannekoek, du Groupe des communistes de Conseils de Hollande. Y figure un questionnaire Qu’est-ce que le socialisme ? avec des réponses diverses, ainsi que des articles, dont « Paupérisation et mouvement ouvrier »
– Remarque sur le livre de Jung, Présent et Avenir – « Note sur la révolution et l’art» – Note de lecture : Essai sur la révolution d’Hannah Arendt – « Les douze articles de la Fédération socialiste de Gustav Landauer »…

N° spécial des Cahiers de discussion pour le socialisme de conseils (1968)

N° spécial des Cahiers de discussion pour le socialisme de conseils (1968)

Le Cahier n° 8 (avril 1968) aborde les questions d’actualité : Sur la guerre du Viêt-nam, réflexions préliminaires ; Sur la réforme agraire au Viêt-nam ; Correspondance (sur la guerre au Viêt-nam) ; À propos des collectivisations en Espagne en 1936–1937.

On y trouve les « Thèmes de discussion » proposés à la Réunion internationale de Taverny, organisée par ICO, laquelle réunit des Anglais, Hollandais, Allemands, Belges, Italiens, Viêt…

1. Rapport entre les guerres dites de libération nationale et l’état de conflit permanent dans lequel se trouve la société moderne.
2. L’impérialisme américain moderne. Comment définir la nature des visées expansionnistes de l’État russe, la pression économique et militaire qu’il fait peser sur les démocraties populaires, sa politique d’« aide » aux pays dits sous-développés ?
3. Notre conception de l’auto-émancipation de la classe ouvrière et de la lutte autonome des exploités – paysans et ouvriers – contre leurs exploiteurs, nous permet-elle de dégager une attitude théorique et pratique commune sur les luttes ouvrières et paysannes :
a) dans les pays économiquement développés,
b) dans les pays semi-coloniaux ou coloniaux soumis à l’un ou l’autre bloc,
c) dans les pays en révolte contre la domination de l’un ou de l’autre bloc ?

En novembre 1968 paraît un Cahier spécial : Conseils ouvriers et Utopie socialiste, qui comprend entre autres des réflexions à propos de la révolte de mai 1968, une analyse du rôle des syndicats et « partis ouvriers » dans l’exploitation capitaliste, la guerre du Viêt-nam… (Ce dernier Cahier sera repris dans « Les cahiers du Centre d’Études Socialistes », mai-juin 1969.)
Sur mai 1968, nous y lisons :

« Chercher la signification objective des journées de Mai est une entreprise vaine. Seul l’avenir du mouvement ouvrier décidera du sort du mouvement de mai 1968. La convergence des mouvements étudiant et ouvrier renferme le secret des luttes révolutionnaires à venir ; en même temps, elle préfigure la tendance essentielle de la future transformation sociale.
« Liée à une finalité révolutionnaire, la grève générale devient l’arme suprême du prolétariat moderne ; elle révèle la puissance réelle des producteurs qui, à tout instant, peuvent arrêter, voire anéantir, l’appareil de production qui les domine et les opprime. L’occupation des lieux de travail symbolise le futur mode d’appropriation des biens productifs pour le compte de la société.
« La simultanéité de l’action déclenchée dans les universités et dans les usines est en elle-même pleine d’enseignement. Elle a révélé que le mouvement ouvrier n’a de vérité qu’en tant que fait total, matériel et spirituel à la fois : le pavé dans la main de l’étudiant figurait, plus qu’il n’exprimait, la négation de l’ordre établi, alors que l’occupation de l’usine et du bureau concrétisait, ne fût-ce que temporairement, l’expropriation de la classe possédante et le défi à l’autorité patronale et au pouvoir étatique.
« […] Graffitis, affiches, dessins traduisent en clair le même appel fondamental. L’immense force critique, longtemps étouffée, du socialisme, de l’anarchie et du syndicalisme révolutionnaire venait d’exploser ; se propageant à tous les cerveaux, ce fut d’emblée un feu d’artifice d’idées subversives qui faisaient irruption dans la presse et dans les tracts, pour dégénérer finalement en littérature.
« Le socialisme, c’est l’utopie en tant que projet créateur fait de science et d’idéal, de savoir et de vouloir. Ayant entrepris depuis plusieurs années de propager la pensée du socialisme de conseils, nous fûmes moins surpris de voir surgir pour la première fois en France, sur les murs et dans les tracts les mots d’ordre de « conseils ouvriers ». Non pas que nous attribuions une importance exagérée à un rayonnement qui ne pouvait être que très limité, mais nous nous considérons nous-mêmes comme héritiers d’une tradition révolutionnaire qui s’est maintenue et s’est renforcée à l’ombre du mouvement officiel. Mai 1968 aura aidé à l’éveil, dans l’action, d’une pensée qui devra désormais s’implanter dans la conscience de tous ceux qui militent pour la réalisation de la nouvelle utopie. »

Sur la guerre au Viêt-nam

« Depuis l’offensive du Têt, l’agitation mystificatrice de la propagande n’a cessé de s’intensifier. De jeunes Américains vont pourrir dans les rizières et sur les collines du Viêt-nam sous les roquettes russes ou chinoises pour défendre le « monde libre » du dollar et des bases militaires du Pacifique. De jeunes Vietnamiens sont envoyés à la boucherie bon gré mal gré dans un camp ou dans l’autre pour l’« indépendance nationale », la « libération nationale », le « socialisme », etc. Un jour le massacre s’arrêtera, de par la volonté de « paix » des maîtres des États, les survivants reprendront le chemin des usines, des bureaux et des fermes d’Amérique ; les gueules cassées, les sans-bras, les sans-jambes traîneront leur reste d’existence décorée. Là-bas, les « héros de la résistance », paysans et ouvriers du Viêtnam retourneront dans les rizières ou seront jetés dans les usines de la nouvelle industrialisation ; ils auront bientôt perdu ce qu’ils ont pu avoir d’illusions ; Ni le régime capitaliste à l’américaine, ni le capitalisme d’État de Ho chi Minh ne mettra fin à leur situation d’exploités soumis à une dictature policière et, les bourgeois et les propriétaires fonciers chassés, c’est la bureaucratie qui perpétuera la domination et l’exploitation. »

Maxime prépare un travail d’ensemble sur l’histoire des mouvements de Conseils ouvriers avec comme idée directrice la nécessité de relier l’histoire des conseils ouvriers modernes aux grands mouvements de révolte du passé et d’analyser ces événements sous l’angle de l’expression spontanée des masses opprimées et exploitées et non sous celui des élites dirigeantes.
Maxime reçoit des publications du groupe des Communistes de Conseils d’Australie. Puis il a rencontré (en 1962) le réfugié hongrois Balazs Nagy qui a participé à la formation des Conseils à Budapest en 1956 et qui a publié une brochure sur ce sujet.
En octobre 1965, ICO publie un numéro spécial intitulé
Le mouvement pour les Conseils ouvriers en Allemagne (1918-1935)… (À l’origine ce texte a été publié par le Groupe
des communistes de conseils de Hollande en 1938. J. Thomas de Workers’Review à Londres, a traduit la brochure en anglais sous le titre The Origins of the movement of Workers’ councils in Germany 1918-1935.)

Le sujet fut l’objet d’un débat passionné à une réunion du Regroupement inter-entreprises en décembre. Le n° 43 d’ICO (nov. 1965) annonce la publication de textes sur les différents mouvements des Conseils : Russie, Espagne, Hongrie.
En la même année, le groupe des Conseils allemand nous envoie des documents sur le mouvement des Conseils en Allemagne. Leur bulletin Noir sur Blanc en est à son 7e numéro. (Tout récemment, un précieux document relatif au même sujet nous est offert par notre ami Arthur des éditions l’Insomniaque, sous le titre Dans l’État le plus libre du monde, des extraits du périodique Der Ziegelbrenner, 1919-1921 (Fondre les briques d’un monde nouveau) de Ret Marut/B. Traven, survivant de la République des conseils de Bavière 1919, dans lequel nous lisons :

« La république des conseils n’est pas le fin mot de l’histoire, encore moins la forme achevée qui permettent aux humains de vivre ensemble. Néanmoins, la république des conseils est un préalable à la refondation de la civilisation ; elle rend possible la liquidation de l’État. »

Maxime a le projet en 1966 d’établir un catalogue des écrits sur le mouvement des conseils ouvriers.
En septembre 1966, nous entrons en correspondance avec le groupe belge « Unité Ouvrière » qui nous écrit de Bruxelles :

[…] À Zwartberg, les mineurs en grève ont chassé les délégués syndicaux et ont mené la lutte seuls. Aux ACEC de Charleroi, des délégués syndicaux – membres du PC – ont brutalisé des femmes voulant manifester leur solidarité avec les grévistes de la FN-Herstal.
Dans quelques entreprises des travailleurs ont collectivement déchiré leur livret syndical. Dans d’autres entreprises des groupes ouvriers se sont constitués.
« Unité Ouvrière » en collaboration avec d’autres groupes (« La Vie ouvrière » de Liège principalement) cherche à susciter la formation de tels groupes d’action et d’établir des contacts étroits entre ceux-ci. À cet effet un manifeste sera distribué dans les principaux centres industriels belges.

Ils nous envoient leur programme, qui prône une rupture radicale avec les organisations ouvrières et leur idéologie, responsables de l’échec du mouvement ouvrier, et critique l’idée selon laquelle le socialisme coïnciderait principalement avec la nationalisation des moyens de production et avec la planification de l’économie.
Revenons à l’activité du groupe, au fil de quelques réunions.

À la réunion du 19 juillet 1958 (sont présents Sophie, Lucien [Sania], Agustin, Lambert, Jean Malaquais, Guy, Van), Maxime nous propose, afin de clarifier les raisons qui nous empêchent de participer aux mouvements et groupes dits « de gauche » en France, de nous donner pour tâche intellectuelle de définir pour nous-mêmes et pour les autres (pour d’autres individus et non pour les « masses » !), notre « doctrine » et notre « credo » (en sachant ce que ces termes peuvent avoir de prétentieux).
Puis il propose un plan d’étude et de réflexion sur :
– les rapports du Travail et du Capital dans la France d’aujourd’hui ;
– les buts et les moyens du mouvement ouvrier ;
– un projet de travail sur l’histoire et théorie du mouvement ouvrier dont voici l’essentiel

Introduction :
Il n’est pas question de faire une histoire complète du mouvement ouvrier mais de prendre en son sein les faits et les idées qui peuvent consolider les positions que nous ressentons tous. II s’agirait de faire une distinction entre ce qu’on pourrait appeler un socialisme « bourgeois » qui aurait pour origine Saint-Simon, par exemple et un « socialisme ouvrier » que l’on pourrait faire partir de Robert Owen.
Historique qui débute sur les « Communes » de 1792 et de 1793, en montrant bien leurs différences.
Les luttes de classes en France sous la Première République par Daniel Guérin, on pourrait peut-être consulter l’Histoire socialiste de la Révolution française de Jaurès ainsi que les bouquins de Gérard Walter sur Marat et Hébert.
Les Enragés, Jacques Roux, curé rouge et Sylvain Maréchal, études de Maurice Dommanget.
Les prémisses d’une autonomie ouvrière :
– Robert Owen sur la base du livre d’Édouard Dolléans.
– Un journal d’ouvriers : L’Atelier 1840-1850 par Armand Cuvilier.
– Flora Tristan et l’Union Ouvrière sur la base du livre de J. L. Puech : La vie et l’œuvre de Flora Tristan.
– La Révolution de 1848 – les principales idées ouvrières en 1848 et insister aussi sur le massacre de juin 1848 dû à la confiance ouvrière dans la bourgeoisie.
– La Première Internationale, en prenant comme exemple Eugène Varlin. Approfondir l’étude sur la « Fédération jurassienne ».
– La Commune de Paris en 1871 – en s’aidant du livre de Ch. Rhis très intéressant sur les idées principales des différents groupements de la Commune.
Le socialisme « ouvrier » entre 1870 et 1914 :
– Jean Allemane et les allemanistes – brochure sur les allemanistes dans l’Histoire des Partis socialistes en France.
– Le syndicalisme – sur la base du bouquin de Fernand Pelloutier : Histoire des Bourses du Travail.
– L’opposition dans la Deuxième Internationale : surtout César de Paepe, Domela Nieuwenhuis et peut-être Keir Hardie.
– Le Syndicalisme révolutionnaire, la Charte d’Amiens, Griffuelhes et Pouget, etc.
– Voir le livre de Maitron sur Paul Delesalle.
– Les Anarchistes – sur la base du livre de Maitron : Le Mouvement anarchiste en France de 1880 à 1914.
– La Révolution russe de 1905 – surtout l’étude des Soviets de cette époque.
La Première guerre mondiale :
– La Révolution russe – sur la base du bouquin de Voline : La Révolution Inconnue 1917-1921 et de celui de Pierre Archinoff sur le mouvement makhnoviste.
Les Conseils ouvriers après 1918 :
– En Allemagne et dans l’Europe centrale d’après le livre de Benoît-Meschin : Histoire de l’Armée allemande – 1er- tome,
– En Italie sur les « Communistes de Conseils » (archives de Maxime).
Le socialisme « ouvrier »aujourd’hui :
– Les oppositions communistes – insister surtout sur celles de Korsch, de Pannekoek et aussi de Paul Mattick et Otto Rühle.
– La CNT espagnole en 1936 et le bilan de l’expérience anarcho-syndicaliste.
Les Conseils ouvriers dans les Démocraties populaires :
– Consulter les livres et les articles de Paul Barton.
Le mouvement « ouvrier » aujourd’hui :
– Sa facilité à accepter les régimes dominants qu’ils s’appellent bourgeois, staliniens ou fascistes.
– Il n’y a plus d’autonomie ouvrière, ni même le désir d’une autonomie ouvrière.
– Il y aurait lieu d’étudier ce qui reste de valable dans l’ancien mouvement ouvrier avec des livres comme Oppression et Liberté de Simone Weil (ouvrage particulièrement cher à Maxime).
– Les théories « nouvelles » qui ne sont que les anciens thèmes de la collaboration de classe : Abondance-Fédéralisme, etc.
Les Conseils ouvriers :
– Comment nous concevons la lutte et l’aboutissement de ce mouvement.

– 21 novembre 1958. Maxime parle du centenaire d’Owen.
Peuvent se réclamer de lui, sans pour cela déformer sa pensée, aussi bien ceux qu’on appelle aujourd’hui les « jeunes patrons »que les staliniens, les socialistes ou les réformistes.

– 6 décembre 1958. Marx et Engels n’ont fait qu’une seule critique aux idées d’Owen, c’est de ne pas envisager l’action politique du prolétariat. Owen se prononçait contre la propriété privée, contre l’État, le mariage, la famille, la religion, pour l’abolition de l’argent, pour la transformation de la société sur la base de la commune, etc.
Pour Maxime, l’étude de tout le socialisme, aussi bien le « socialisme utopique »que le « socialisme scientifique », est à refaire. On ne peut pas les séparer, le « scientifique » est trop imprégné de l’« utopique ».

– 20 décembre 1958. Lettre de Maxime, d’Amsterdam le 17 décembre 1958 : il critique une controverse entre Chaulieu et Lefort dans Socialisme ou Barbarie. « Réduire la question de l’action ouvrière à une question d’organisation, c’est vider la pensée socialiste de sa substance… La gestion ouvrière n’est pas tout le socialisme et pour parvenir à la gestion ouvrière, il faut avoir conscience (et non seulement intelligence technique) de tous les problèmes des rapports humains dans une société libérée du capital. »

– 10 janvier 1959. Van fait un compte rendu sur le livre d’Étiemble, Le nouveau Singe pèlerin (qui deviendra un article pour La Révolution prolétarienne, juillet août 1959), sous le titre « M. Étiemble, commis pèlerin suppôt de Mao Tse-Toung. »)
En été 1959, Maxime en vacances à Roscoif m’écrit :

Ces vacances de famille ont leur bon côté. C’est une occasion pour éduquer et pour s’éduquer. Et pour connaître notre impuissance à obtenir de profonds changements dans les idées et les comportements de ceuxque nous pouvons influencer (ou commander). À part cela, la vue de la mer et des rivages (moins les gens) me procure des plaisirs réels. Il y a des coins qui appellent et charmeraient le peintre que tu es…

La guerre d’Algérie et la guerre au Viêt-nam suscitent parmi nous des discussions passionnées sur le nationalisme dans les pays coloniaux et ceux dits sous-développés.

– 3 octobre 1959. Un camarade péruvien vient à notre réunion. Il estime que le nationalisme peut se comprendre dans les pays sous-développés et que l’emprise étrangère n’est pas la même dans un pays comme la Bolivie ou dans un pays comme l’Allemagne. Pour Agustin, la lutte dans les pays sous-développés orientée vers le nationalisme est une voie de garage. Elle ne devrait pas quitter le terrain de la lutte de classes.
Maxime parle d’un texte de Raya Dunayevskaya, qui étudie les questions que nous nous posons dans le groupe sur l’industrialisation et le nationalisme des pays sous- développés.

– 13 novembre 1959. L’idée de « mission historique » nous dérange, nous semble théologique. Van ne peut concevoir que toutes les sociétés humaines doivent nécessairement passer par tous les stades historiques définis par l’histoire classique. En Chine les exploités pourraient réaliser l’utopie socialiste sans se résigner pendant des générations à l’esclavage sous un capitalisme d’État bureaucratique.
Maxime rappelle que l’idée de « mission historique » du prolétariat est le concept clef du socialisme selon Marx au même titre que celle de l’auto-émancipation des travailleurs. Marx a voulu éviter l’écueil de l’idéalisme moralisant en liant l’idée de mission à celle de « nécessité historique » : le travailleur esclave ne peut pas ne pas rêver, ne pas vouloir ce que le fatum bourgeois lui commande.
L’ambiguïté de l’argument n’enlève cependant rien à sa puissance de persuasion que renforce le spectacle vécu d’un monde allant à la dérive.

– 25 novembre 1959. Maxime précise, en introduction à mon exposé sur la Révolution chinoise, les points suivants :

La présente étude implique certains postulats qu’il convient d’expliciter afin d’éviter des malentendus.
1) Le système capitaliste de notre ère qu’il soit monopoliste ou étatiste a atteint un stade où sa fonction « historique » est essentiellement négative, destructrice. Le capitalisme moderne ne peut plus compter, pour se régénérer que sur des entreprises successives de destruction massive. Ou bien il mourra dans un cataclysme nucléaire qui sera la fin de l’espèce ou tout au moins des sociétés, ou bien il sera vaincu par la Révolution. Cette thèse s’oppose par conséquent à toute conception du progrès.
2) Le socialisme n’est pas inscrit dans les prétendues lois de l’histoire et de la société. Il est une nécessité humaine, sa réalisation dépend en premier lieu de la volonté, de l’intelligence et de l’action des masses exploitées.
3) Le socialisme sera l’œuvre des masses exploitées elles-mêmes ou ne sera pas. Aucune avant-garde, aucune élite (quel que soit son nom) ne saurait se substituer à ces masses pour cette œuvre de libération.
4) L’expérience de cent ans de mouvement ouvrier nous apprend que les types d’organisation de la classe ouvrière n’ont permis jusqu’ici qu’un seul type de lutte, celui dont parle le Manifeste communiste : « Jusqu’ici tous les mouvements étaient des mouvements de minorité ou dans l’intérêt de minorités. » Le Manifeste ajoute : « Le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité. » Il s’agit là non plus d’une constatation, mais d’un postulat ; non pas d’un fait, mais d’un désir et d’un espoir.
5) Les formes d’organisation dans lesquelles le prolétariat a triomphé, ne fût-ce que momentanément, furent des créations propres et spontanées des ouvriers eux-mêmes. En abandonnant la direction de leur mouvement à des politiciens professionnels, à des bureaucrates ou à des sauveurs providentiels, les exploités ont livré leur sort au pouvoir arbitraire de prétendues élites, c’est-à-dire de « minorités » au sens du
Manifeste communiste.
6) Il s’ensuit que les types d’organisation que le prolétariat a connus dans le passé et qu’il connaît encore présentement sont des entraves à son action autonome. De nouvelles formes doivent être créées par les masses elles-mêmes et avec leur participation constante, active et consciente.
7) La Chine dite communiste ou, comme on dit encore, la Chine de Mao, semble être le théâtre depuis 1945 des mêmes phénomènes sociaux qui se sont produits, dans le passé récent, chez presque toutes les nations à développement industriel : formation de larges masses prolétariennes, prolétarisation de la paysannerie, concentration du pouvoir gouvernemental, hiérarchisation des fonctions et des emplois, création d’un État militaire et policier. Si le modèle soviétique inspire les actes des dirigeants de la Chine, on ne saurait cependant contester une certaine originalité à certaines institutions et réalisations du pouvoir chinois.
8) Selon une thèse marxiste, acceptée comme un dogme, la formation de rapports de production capitaliste, donc un prolétariat généralisé, est la condition « historiquement » nécessaire du socialisme. Cette thèse implique l’acceptation, par les exploités, d’« étapes », donc de servitude « historique », en dernière instance la pratique du réformisme comme moyen de lutte. Appliquée à la Chine qui s’industrialise et se prolétarise sous le couvert de socialisme, elle signifie la soumission aveugle au diktat du « Parti », incarnation de la « nécessité historique ».
Selon notre postulat de la négation absolue de la vocation créatrice du capitalisme et de l’État dans l’ère des armes nucléaires, des dictatures militaires et policières et des guerres en chaîne, seule l’action révolutionnaire autonome du prolétariat, dans ses organisations propres et selon les principes de solidarité internationale, peut conduire à la réalisation du socialisme : le nationalisme et le réformisme ne peuvent conduire qu’à la catastrophe qui est en germe dans le système du Capital et de l’État.

Maxime

– 27 décembre 1959. Un invité d’honneur : le camarade hongrois Philippe [Étienne Balázs, 1905-1963]. Débat sur l’exposé de Van sur la Révolution chinoise.
À la demande de Maxime, Philippe nous donne les précisions historiques suivantes :

PHILIPPE: Le schéma classique de l’évolution des sociétés par les marxistes : période primitive, esclavage, féodalité, capitalisme, est en partie exact, mais il ne faut pas oublier
que même Karl Marx a fait des entorses à ce schéma et qu’il décrivait, en particulier pour les pays d’Asie, une évolution toute spéciale.
Si durant trente ou quarante ans les révolutionnaires se sont demandé à quel moment la trahison a eu lieu… il faut convenir aujourd’hui que derrière la façade des révolutions russe et chinoise il n’existe que des périodes de l’industrialisation de ces pays, et qu’il n’y a absolument rien de socialiste dans ce phénomène. La question essentielle que nous devons poser aujourd’hui c’est Qu’est-ce que le socialisme ? La Chine était depuis plus de 2000 ans (-221) sous le gouvernement des lettrés fonctionnaires avec l’empereur au sommet de la pyramide. Les régimes d’aujourd’hui, aussi bien en Russie qu’en Chine, reprennent sous des vocables différents des choses très anciennes. Le régime russe peut
être comparé au despotisme asiatique de l’empire mongol et le régime chinois a des ressemblances frappantes avec l’empire des lettrés fonctionnaires.
Il est nécessaire de comparer les frais de l’accumulation primitive. Cette accumulation en Chine est plus rapide que celle qui a eu lieu en Europe occidentale au XIXe siècle, donc en principe moins dure. Il est vraisemblable que cette accumulation apportera plus de bien-être. L’industrialisation est nécessaire. Ceux qui en socialistes s’opposent aux régimes russe et chinois doivent poser les problèmes d’une façon plus générale. Il faut voir plus grand.

Maxime est très intéressé par cette conception des frais de l’accumulation. Pour lui, il faut ajouter à la note les frais des guerres et des crises, etc. Il explique à Philippe les divergences opposant les camarades du Groupe à Cousin, Daniel et Louis (cf. supra, point 8 de l’Introduction de Maxime à l’exposé de Van sur la Révolution chinoise) et à la suite desquelles ces derniers s’étaient éloignés du Groupe.
Mais même après, Louis Évrard a toujours accompagné Maximilien Rubel dans ses travaux, et notamment en lui procurant des traductions d’une qualité exceptionnelle pour les quatre volumes de La Pléiade. Jusqu’à sa mort, ils ont entretenu une correspondance amicale sur des sujets d’actualité comme sur des problèmes purement marxologiques. Voici le fragment d’une lettre qu’il lui écrivait de Nice, le 18 juillet 1977 : « Oui, mon cher Maxime, le temps mange la vie ; surtout quand c’est le temps mesuré à l’horloge patronale. Je m’en console comme je peux, en me répétant l’extraordinaire réflexion de Mme Mao, ou plutôt attribuée à Mme Mao – car je ne peux pas croire que la Chiang-Ching ait ce génie-là –, et j’incline à y voir le style d’un de ses persécuteurs en veine de calomnie :
« Qu’importe ! Nous préférons le retard socialiste à l’exactitude capitaliste ! » Hélas, je vis dans le retard capitaliste, qui est baptisé exactitude. » Louis Évrard et sa compagne Nicole ont toujours maintenu des liens d’amitié fidèle avec nous tous. Il nous a quittés en juin 1995.

PHILIPPE: Il existe dans le monde une politique internationale basée sur les nations. Lors de la révolution hongroise, ce sont sans aucun doute les ouvriers qui ont combattu, il y avait avec eux certains réactionnaires, cela s’est toujours produit. Il faut poser le problème dans le cadre de la politique des nations. La Russie ne pouvait abandonner la Hongrie au bloc concurrent, d’où l’écrasement de l’insurrection.

C’est comme si Philippe avait trouvé que la réaction brutale de la Russie en octobre 1956 était simplement dans la « logique » de la politique des nations capitalistes… Agustin pense que nous ne sommes pas là pour considérer les problèmes d’un point de vue national, capitaliste, en historien ou autre, mais que c’est le point de vue du mouvement
ouvrier qui nous intéresse.
Sans nier les nécessités de l’industrialisation, Van souligne que c’est depuis 1927 que l’on entend dire que la Russie doit dépasser les États-Unis sur le plan économique… Et combien de générations devraient être encore sacrifiées pour le soi-disant bonheur des suivantes, si l’on se soumet à ce schéma… ?

– 19 janvier 1960. Maxime lit la conclusion de son livre Karl Marx devant le bonapartisme, 1960. C’est à travers les articles que Marx et Engels envoyaient de Londres aux journaux de l’époque, notamment au New York Times, que Maxime dégage, année par année, l’attitude de Marx devant les événements de son époque, et notamment vis-à-vis de Napoléon III, de sa politique et de son régime.
Maxime présente un Marx qui se contredit continuellement. Si les deux livres de Marx sur la Seconde république (Les Luttes de classes en France et Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte) sont des études sociologiques approfondies, si Marx a étudié dans le détail l’économie et les raisons d’agir pour la bourgeoisie, il n’en est absolument pas de même pour le Second Empire. Marx n’a fait sur cette période que des articles de polémique contre Napoléon III.
Maxime attribue cela au fait qu’à cette époque Marx était en quelque sorte un homme politique qui devait prendre position, qu’il parlait au nom de l’Internationale, qu’il devait donner aux militants des armes et des directives pour le combat immédiat.
Dans sa conclusion, Maxime fait apparaître plusieurs contradictions chez Marx. Le rôle de l’État n’est pas très clair dans la pensée de Marx, il le veut représentant de la classe dominante ou en dehors de la société comme une excroissance, il y a opposition entre l’État et la société, mais Marx n’a jamais conclu à la lutte contre l’État, ce qui l’aurait placé sur les mêmes positions que Bakounine.
Tant que Napoléon III a régné, Marx a accusé le mouvement ouvrier français d’être inexistant, de ne rien entreprendre et même en partie d’accepter la politique napoléonienne. Lors de la Commune, Marx revient complètement sur ces considérations négatives.
Sophie a entrepris sur Flora Tristan un travail de longue haleine, à partir de ses écrits même…

– 5 février 1960. À la suite de la semaine des barricades d’Alger, une grève générale a été déclenchée en France, pour une heure, le 1er février 1960.
Chez Lucien, une fabrique de peinture, tout le monde est descendu sans exception. Le patron a recommandé de descendre, Lucien est resté au travail. Il pense que ces grèves officielles, autorisées par le gouvernement et encouragées par le patron, il faut les refuser. Lucien demande s’il est exact qu’aux usines Renault un mouvement assez fort contre la grève a eu lieu, les ouvriers refusant de « débrayer » avec les « jaunes ».
Lucien ne voit dans le coup qu’une manifestation de l’armée qui veut prouver que rien ne peut se faire sans elle et, pour ses besoins à elle, la guerre d’Algérie doit durer encore.
Chez Jeumont-Schneider, les ouvriers et quelques techniciens, sauf les employés, ont débrayé, se sont réunis dans la cour. Un vieux syndiqué, après un palabre en belle langue de bois arrive à faire voter une motion pour réclamer au général de Gaulle… la paix en Algérie ! Van a demandé en vain à inclure dans cette motion un passage pour la fin de la guerre en Algérie : qu’il y ait négociations avec le FLN, le MNA ou avec le diable, on s’en fiche, mais nous, ouvriers travaillant en France, nous devrions exiger que la boucherie s’arrête. De toute façon, si elle dure encore, combien de Français et Algériens s’étriperont-ils encore sur le champ du déshonneur et peut-être ne restera-t-il plus d’Algériens pour parler d’auto-détermination…
Maxime raconte la séance que les sociologues du CNRS, des femmes en majorité, ont tenue, à l’occasion de laquelle une motion de soutien à de Gaulle a été votée, motion préparée à l’avance… Tout le monde a voté pour, personne contre. Maxime a déclaré s’abstenir mais les assistants n’ont même pas essayé d’entendre ses raisons.
Naville a téléphoné pour donner son accord en précisant qu’il ne fallait pas donner un blanc-seing à de Gaulle.
Les assistants, d’après Maxime, sont plus bornés et moins intéressants que les ouvriers d’usines.

– 17 février 1960. Benno Sarel – sociologue, auteur de La classe ouvrière en Allemagne orientale – nous raconte son voyage d’un an commencé en été 1958 en Afrique du Nord, dans la région montagneuse du Moyen-Atlas, où vivent deux confédérations de tribus, une arabe et une berbère, dans la plaine entre Meknès et Fez, à travers les plantations à Sousse, dans les oasis du Sud tunisien. Émerveillé par l’accueil et la fierté des populations autochtones, notre camarade parle des points communs de ces quatre régions différentes. Et surtout de leur habitude de la vie communautaire.
Après ce voyage, Sarel pose deux questions : De quelle façon pouvons-nous parler à ces gens-là, de quelle façon pouvons-nous les atteindre, les intéresser ? Ils n’ont pas les mêmes réactions que les ouvriers. Comment atteindre surtout cette jeunesse intellectuelle qui s’évade et qui veut suivre les exemples russe ou chinois ?

– 4 mars 1960. Réunion avec la présence de Benno Sarel.
Maxime étant malade, c’est Sophie qui lit le papier qu’il a écrit sur l’exposé de celui-ci :

Quelques réflexions pour une discussion.
[…] Je crois que Sarel a voulu dire qu’en tant que socialiste de formation occidentale et marxiste il devait avoir quelque chose à apprendre aux gens qu’il a rencontrés là-bas, mais qu’en réalité il ne trouva pas de langage commun (au sens figuré) avec ces hommes d’un pays sous-développé.
Pour ma part, je n’ai pas de leçon à donner à Sarel
[…] Je dirais simplement que le principe même d’une intervention « socialiste » dans le destin des pays dits « sous-développés », au niveau de la propagande et du militantisme que l’on pratique dans les pays dits « avancés » me paraît contestable. […] Sarel ne sera sans doute pas entièrement d’accord avec nous sur ce point. […]
Nous aurons à passer à un réexamen total et profond des formes et méthodes de la lutte ouvrière dans le présent et dans le passé… Nous avons à étudier l’histoire et la pensée du socialisme et du mouvement ouvrier et nous devrons établir une sorte de « bilan des pertes et profits ». En d’autres termes, nous aurons à réviser et à refaire le calcul des « faux frais » de ce que l’on appelle le progrès… Nous aurons à dresser en premier lieu la table des valeurs de l’éthique socialiste, telle qu’elle peut être dégagée des œuvres et des écrits produits par les diverses écoles socialistes, communistes et anarchistes.
Nous pourrions nous tourner vers l’histoire réelle du mouvement ouvrier dans ses manifestations multiples (mouvement syndical, action politique, mouvement de grève et d’insurrection, etc.) et vers l’histoire des révolutions ouvrières (françaises, allemandes, russes, etc.).
En troisième lieu, nous aurons à mettre en balance la théorie et la doctrine avec les luttes réelles… Il importe de formuler la pensée (pour ne pas dire la théorie) des fins et des moyens dans le mouvement ouvrier et le socialisme.
N’étant pas hommes de parti, nous ne pouvons lui [Sarel] proposer autre chose qu’une étude et une réflexion communes. Sortir des chemins battus (dont nous connaissons assez les aboutissements) est peut-être sans efficacité immédiate. Mais mieux vaut être « inefficace » que de se rendre complice des efficacités destructives qui meurtrissent le monde contemporain. Mieux vaut avoir et exprimer des incertitudes et des doutes sur la réalité présente et passée que de se joindre aux entreprises, grandes ou petites, qui rendent la réalité insupportable à l’immense majorité des vivants.
[…]

Benno Sarel, déçu par nos réponses, déclare que, si nous, socialistes, nous ne savons pas parler à ces populations, d’autres s’en chargent et y feront beaucoup d’adeptes et que la situation yougoslave et surtout la révolution chinoise les intéressent au plus haut point.

– 15 mai 1960. Guy est allé à une réunion du « Regroupement inter-entreprises » où H. Simon et J. Sauvy proposent une « Déclaration de principes » (cf. supra) que la plupart des participants ont trouvée anti-syndicaliste.
Maxime pense que les constatations de Simone Weil dans son livre Oppression et liberté sont justifiées : subordination du travail productif à la fonction de coordination – la crise
atteint plus le prolétariat que le capitalisme – le socialisme scientifique est demeuré le monopole des intellectuels – au lieu d’être harcelé par la nature, l’homme d’aujourd’hui est harcelé par la machine, donc par l’homme, etc.
Lucien lit un texte des Écrits politiques de Simone Weil sur une révolte prolétarienne à Florence au XIVe siècle. Elle a tiré les faits de l’œuvre de Machiavel et les a commentés. Les bourgeois surent parfaitement faire se battre les ouvriers à leur profit et les écraser. Ce texte avait paru dans La Critique sociale de mars 1934.
Pour Maxime, Simone Weil n’est pas juste avec Marx qui a tout de même donné des réponses aux questions qu’elle a posées. Toute l’œuvre de Marx est, en plus d’une critique, une réponse. Maxime rappelle que déjà en 1898 un Russe estimait que les partis socialistes européens n’étaient que les partis des nouvelles classes dirigeantes composées d’intellectuels, d’employés, de bureaucrates… Les idées de Simone Weil comme celles de Ricci ne sont donc pas nouvelles à ce sujet.
Bien que tout à fait pessimiste, Simone Weil définit le socialisme et c’est là le plus intéressant de son œuvre : le socialisme existera quand la fonction dominante sera le travail productif, mais cela ne se peut pas en raison de la subordination du travail productif à la fonction de coordination. Si le mouvement ouvrier, comme elle le constate, a reproduit toutes les tares du régime existant, on peut dire comme Pannekoek (n’oublions pas que Pannekoek est astronome ! Maxime dixit) que le mouvement ouvrier n’a guère plus d’une centaine d’années, qu’il est encore dans l’enfance et que dans plusieurs centaines d’années ces tares seront toutes éliminées.

– 5 juillet 1960. Maxime a consulté à l’Institut International d’Histoire Sociale, à Amsterdam, la collection du journal Der Syndicalist qui a paru de 1918 à l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933. Cet hebdomadaire donne, en 1919-1920, des détails sur la Révolution allemande au jour le jour. L’un des rédacteurs du journal est allé en Russie en 1920 et, après avoir vécu parmi les ouvriers russes, à l’occasion de stages dans les usines, a conclu que les soviets ouvriers n’avaient aucun pouvoir et que la Russie se trouvait dans une phase économique que l’on pouvait définir comme du capitalisme d’État.
Le journal signale une conférence internationale qui a eu lieu avec les représentants de l’IWW, des Shop Stewards (Tanner), des Comités syndicalistes révolutionnaires français (Victor Godonnèche), des Hollandais, un Russe. Theodor Pliever y participait également. Ce groupement de révolutionnaires allemands avait pris position dès le départ en faveur de la Révolution russe mais, il rompt avec Moscou lorsque les conditions d’adhésion à l’ISR et à la IIIe Internationale ont été connues.
Maxime dit la nécessité de connaître mieux la pensée de ces groupements qui ont été éliminés par les grandes organisations politiques et syndicales officielles. Leur pensée et leur action ont été étouffées complètement. Il y aurait donc lieu de reprendre ces positions, ne serait-ce que pour montrer que nos positions ont une tradition et que ce que
certains groupements semblent découvrir aujourd’hui n’a absolument rien de nouveau. Il faut traduire des textes des camarades des IWW (en particulier Daniel De Leon), de syndicalistes révolutionnaires de tous les pays (Espagne, Italie, Hollande, Russie, etc.) et des textes des libertaires et anarchistes chinois de la Chine ancienne [évoqués par E. Balazs dans La Bureaucratie céleste].

– 10 septembre 1960. Jean Malaquais parle de son voyage au Mexique, décrit une grève de cheminots déclenchée à la fois contre le gouvernement et contre les syndicats. Au Mexique, tous les ouvriers étant obligatoirement syndiqués, ce fut là en quelque sorte une rébellion de la base contre les bonzes syndicaux, qui suivaient le gouvernement en demandant l’arrêt les revendications pendant une année, les caisses étant vides. Il y eut de nombreux tués et blessés et 8 000 cheminots ont été mis en camp de concentration.
Il n’y a eu aucun écho dans le monde (juin 1960). Les syndicats américains se sont bien gardé d’en parler et seules des « feuilles de chou » de « gauche » au Mexique ont donné
quelques détails.
Jean donne des détails sur les élections au Mexique. Les gouverneurs, n’étant pas rééligibles, tirent profit de tout ce qu’ils peuvent. C’est un marché formidable qui dure quelques mois avant les élections. Il cite le cas d’une ville balnéaire qui n’a ni eau ni électricité, l’ancien gouverneur ayant vendu la centrale électrique. Les gendarmes arrêtent toutes les automobiles le vendredi après-midi et dressent d’office des contraventions, c’est leur seul moyen de se faire payer.
Il a rencontré Nathalia Trotski, toujours intéressée et qui désire être abonnée au Monde diplomatique et à L’Express.
Aux États-Unis, il a rencontré un groupe des camarades à Pittsburgh, la ville des aciéries… L’un d’eux, ouvrier dans une aciérie, lui a appris qu’il était le seul ouvrier de ce groupe, qu’il était très isolé au milieu de ces usines gigantesques, n’ayant aucun contact avec d’autres ouvriers en raison de ses positions politiques.
Maxime résume et lit la conclusion d’un article de P. Mattick sur les révolutions nationales actuelles.

– 23 septembre 1960. E. Balazs, Isaac Kapuano, étaient parmi les 12 présents. Jean Sauvy fait un exposé sur la situation du Congo. Sur le plan économique, le Congo belge est un des pays les plus industrialisés du continent africain. Il y a un véritable prolétariat noir qui travaille comme ouvrier spécialisé, mais également comme ouvrier professionnel. Au Katanga, il y a un niveau de vie relativement élevé par rapport aux autres autochtones. L’ouvrier a souvent sa maison à lui.
Sur le plan politique, le gouvernement belge s’est contenté de s’appuyer sur les anciens chefs de tribus, chefs précédemment reconnus par les autochtones. Petit à petit ces chefs ont perdu leur influence, et la plupart partent dans les régions exploitées par les « Blancs » pour faire des affaires et gagner de l’argent.
Les premières révoltes contre la colonisation ont lieu dans les milieux ruraux impulsées par des sectes politico-religieuses, se réclamant d’un messie (Kibangu par exemple) et revendiquent une église autonome. Les missions religieuses ont trouvé un terrain très favorable pour leur évangélisation. L’application par les autochtones des principes enseignés par les missions entraîna de nombreux conflits et donna naissance aux sociétés secrètes. Ces sociétés se recrutent principalement par ethnies.
Dans le Mouvement national congolais, chaque province a son chef, chacun représente une ethnie particulière.
Il semble dans ce domaine que seul Lumumba ait envisagé un État unitaire, tous les autres étaient favorables au fédéralisme.
L’état du Congo indépendant en 1960 est un véritable chaos :
– Kasavubu, animateur de l’Abako (association des Bakongo) président de la république. Les Bakongo qui le soutiennent sont les mêmes que ceux qui soutiennent de l’autre côté du fleuve, à Brazzaville, son cousin l’abbé Fulbert Youlou. Léopoldville compte 55% de Bakongo.
– Katonje, représentant du Mouvement national congolais, devenu l’homme de la Forminière, a déclaré l’indépendance de sa région qui représente à peu près les terres exploitées par la Forminière (diamant).
– Tschombé au Katanga, homme de l’Union minière du Haut-Katanga a une base solide car une partie des ouvriers des mines le suit.
– Lumumba vient de la Province Orientale, de Stanleyville, province la plus déshéritée. Il s’appuie dans chaque province sur les éléments minoritaires. Il semble que N’Krumah l’ait convaincu et que son idée d’un État indépendant unique vienne de là.

– 23 novembre 1960. Une circulaire du « Regroupement inter-entreprises » indique qu’une réunion consacrée aux licenciements de chez Renault et à la guerre d’Algérie aura
lieu le 9 décembre à la salle rue de Lancry où sont invités Socialisme ou Barbarie, ICO, Tribune ouvrière, Noir et Rouge, etc. Maxime parle longuement sur la question du nationalisme dans les pays sous-développés. Il est impossible pour nous de prendre position entre les différentes conceptions du nationalisme algérien. Nous n’avons pas plus à « porter les valises du FLN » qu’à soutenir les messalistes. Notre rôle est de voir ce qui se passe en France et ce qui est possible de tenter.

– 13 janvier 1961. Van a fait la critique d’un texte sur les communes chinoises paru dans Défense de l’homme (critique publiée par le périodique en septembre 1961).
Isaac et lui ont rencontré un camarade chinois qui a raconté que tous les voyageurs en Chine faisaient exactement tous le même trajet (21 jours) et qu’il était impossible qu’ils aient une connaissance réelle de la question, que ce soit Sartre, Beauvoir, Étiemble ou Herbert Read.
À l’époque, la Chine pop agrémentée des Cent Fleurs (1956-1957), du Grand Bond en avant (1958) et, plus tard, de la « révolution culturelle » (1966-1968) lancés par Mao, éblouit et aveugle une grande partie de l’intelligentsia en France. Sartre et Simone de Beauvoir, hôtes à la Cour de Pékin, ont refusé d’intervenir en faveur d’un écrivain chinois emprisonné lors de la campagne de répression contre les Cent Fleurs, ce dernier était « allé trop loin dans ses critiques » contre le régime. (Ceci nous fut relaté par ce camarade.) Les sinologues, sauf quelques-uns, tombent prostrés devant la « Chine nouvelle ».

– 9 septembre 1961. Guerre et paix. Maxime dit qu’on ne peut pas être « pacifiste » ou « non pacifiste » dans notre régime, cela ne veut rien dire, on subit les façons dont nos gouvernants dirigent…

– 2 février 1962. Des camarades ont été à l’incinération de Nathalia Trotski au Père-Lachaise. Parmi l’assistance, beaucoup de jeunes étudiants. La cérémonie a été récupérée politiquement par les différentes factions trotskistes. Les discours ont été nombreux, plus ou moins ridicules. Sophie a écrit un papier indigné sur cette mascarade, qui trahissait les dernières volontés de Nathalia.

– 26 octobre 1962. Avec la présence du camarade hollandais Cajo et d’un nouveau venu, Pap, réfugié hongrois, 64 ans, ouvrier chez Jeumont-Schneider à La Plaine-Saint-Denis. Membre du parti communiste (le 7e) depuis 1919, Pap a combattu dans la résistance avec sa femme et avait été horrifié du comportement des troupes russes en 1945. Il fut exclu du parti en 1949 et il quitta la Hongrie en 1957.

– 25 octobre 1963. Rencontre avec les rédacteurs de Front Noir, revue qui se réclame du surréalisme. Ce sont de jeunes camarades intellectuels dont les préoccupations ne se limitent pas au seul domaine politique. Il y aura désormais échanges permanents entre leur bulletin et le nôtre, sans que les positions des uns et des autres se confondent. Après mai 1968, Louis Janover, qui en est l’un des animateurs, deviendra collaborateur de Maximilien Rubel.

– 22 novembre 1963. Maxime nous parle passionnément de Gustav Landauer (1870-1919), libertaire, membre de la République des Conseils proclamée à Munich en
avril 1919, qui fut assassiné en prison à coups de crosse le 1er mai 1919.
Maxime a traduit l’avant-propos du livre le plus connu de Landauer L’Appel au socialisme… Il résume sa pensée dans les 12 articles de la Ligue socialiste : Landauer en
appelle aux hommes qui, comme lui, ne peuvent plus supporter cette existence.

Le socialisme est la volonté d’hommes unis de créer du nouveau par amour d’un idéal, un mouvement culturel, une lutte pour la beauté, la plénitude. Le socialisme est toujours possible si un nombre suffisant d’hommes le veut. La base fondamentale de la culture socialiste est l’Union des Communes économiques qui sont autonomes et pratiquent l’échange entre elles. La Ligue socialiste proclame que le but de ses aspirations c’est l’anarchie au sens primitif du terme : l’ordre par les fédérations libres. Sa tâche n’est ni la politique prolétarienne, ni la lutte de classes, qui sont les accessoires du capitalisme et de l’État fort, mais la lutte et l’organisation en vue du socialisme. L’État c’est le néant qui s’habille du manteau de la nationalité. Au lieu de l’esprit, nous avons la superstition scientifique : le professeur Marx a inventé cette drogue (disciple de Hegel). Le marxisme c’est le professeur qui cherche à dominer, c’est l’enfant authentique de Marx, mais les élèves n’ont pas le génie du père. Qu’affirme cette science ? De connaître l’avenir, quelle prétention ! À quoi bon vivre si nous connaissons l’avenir ? Nous sommes – tenez bon, marxistes ! – des poètes.

En été 1970, Maxime fut invité à participer à l’École d’été de Korcula en Yougoslavie. Il a choisi comme thème de communication : « La fonction historique de la Nouvelle Bourgeoisie » mettant à l’index la bureaucratie dominante dans les pays dits socialistes. D’emblée, il déclara :

Le monde actuel, c’est le règne universel de l’esprit bourgeois, de la morale bourgeoise. En parlant du règne universel de la bourgeoisie, nous ne visons pas uniquement la bourgeoisie traditionnelle liée au système capitaliste occidental. Si nous admettons que les pays « socialistes » ne le sont pas seulement de nom, mais le sont réellement, il nous faut admettre en même temps que leur caractère ne répond ni à la théorie, ni à l’éthique sociales proposées par Marx ; en revanche reconnaître la validité de cette théorie et de cette éthique, c’est reconnaître que les États dits socialistes sont en vérité, et par force, des régimes d’exploitation et d’oppression de l’homme par l’homme.

Maxime nous envoie un message de Korcula :

Le 18. 8. 70
Après une semaine de peu ou trop savantes conférences et autres inutiles discussions, je prends quelques jours de « vraies » vacances en compagnie de Mania et de Natacha. J’ai participé au cirque m[arxiste]-léniniste en essayant de démontrer qu’il s’agit nécessairement de rechercher des objectifs que la bourgeoisie occidentale a ratés. Mes « thèses » n’ont pas été accueillies,vous vous en doutez, avec faveur, bien au contraire, les
organisateurs ont préféré boycotter mon exposé et ont refusé la discussion. Il fallait pourtant s’y attendre ! Je ne regrette cependant pas cette expérience – qui m’a valu la sympathie de quelques jeunes et vieux peu orthodoxes et nullement butés. Dans l’ensemble, ce fut une démonstration de confusion intellectuelle et de conformisme aux vieux clichés d’un marxisme de troglodytes.

En février 1984, le groupe lançait un appel Pour une Union mondiale des tendances révolutionnaires, en publiant à Paris le Bulletin de correspondance n° 0, avec les réponses reçues de Paris (dont celle du groupe La Banquise), San Francisco, Barcelone, Londres, Odense (Danemark), Bruxelles, Luxembourg…

L’appel, rédigé par Maxime, constate l’absence d’« un mouvement révolutionnaire authentique mettant en péril l’ordre social mondial dominé par le Capital et l’État, ces deux fléaux dont disposent les oligarchies économiques et politiques menacent aujourd’hui l’humanité d’un cataclysme qui n’a pas son pareil dans l’histoire. Ils maintiennent l’espèce humaine dans un état de servitude permanente, l’insécurité matérielle et morale des masses entraîne quasi automatiquement la soumission de l’immense majorité aux entreprises d’exploitation économique et aux aventures politico-militaires des pouvoirs établis. […]
« […] L’union des travailleurs est la première condition de leur triomphe » (Marx, 1847). Nulle théorie, nul marxisme, pour admettre cette vérité qui est bien antérieure à l’œuvre de Marx.
Le but révolutionnaire ne sera atteint que si le mouvement est porté par des individus dont le comportement et l’action tendent à l’union et à la solidarité plutôt qu’à un accord théorique ; si ce mouvement se confond avec l’activité de masses d’individus dont la force révolutionnaire sera leur nombre et non leur soumission à des mots d’ordre d’avant-gardes divisées entre elles par des « plates-formes » contradictoires, qui sont autant d’obstacles à l’union des travailleurs manuels et intellectuels. Il est conforme à la lettre et à l’esprit de l’enseignement des penseurs socialistes du XIXe siècle, Marx y compris, d’accorder la priorité à la pratique révolutionnaire sur la spéculation verbale et de concentrer la réflexion sur une action concrète portée par un mouvement de masses. Il importe donc d’élaborer un projet de subversion sociale progressive dans le respect cri-
tique des impératifs révolutionnaires hérités des réformateurs (socialistes, communistes, anarchistes) dont les contributions théoriques et pratiques gardent encore aujourd’hui
une certaine valeur. »

– Novembre 1988. Maxime participe aux « Journées de rencontres expérimentales » à l’Université de Barcelone. Et je veux vous en donner ici le résumé, rédigé par Sophie, de
ses Réflexions intempestives sur La barbarie, lèpre de la civilisation.

1) 20 ans après mai 1968, dans l’ère nucléaire où nous sommes, les pratiques destructrices sont imposées par une minorité barbare à la masse des citoyens qui vit dans
un état de servitude apparemment volontaire. Ce devrait être la tâche des privilégiés du capital culturel (non indépendants du capital économique) de dénoncer ces pratiques, d’enseigner le refus d’obéissance à l’oligarchie, le refus de sa domination, au lieu de débattre des modèles du futur.

2) Le choix de mai 1968 comme point de départ d’un nouveau projet de civilisation ne se justifie que si on considère cette date comme échec total sur le plan de la remise en question de la civilisation, du fascisme, du stalinisme, de l’utilisation de la bombe nucléaire. Mai 1968 n’a finalement été que littérature, bref moment d’une longue chronique des temps de déclin.

3) La barbarie de la production et de la distribution capitaliste n’a pas [encore ?] produit les « fossoyeurs » annoncés comme fatals en 1848, à la veille de la révolution de Février. Essor extraordinaire, au XXe siècle, des connaissances et de leurs applications dans la création et la destruction, et en même temps aliénation intellectuelle se manifestant chez les professionnels du discours culturel par l’acceptation d’une perspective omnisuicidaire. État d’aliénation des antagonistes en présence : oligarchies paranoïdes, immense majorité livrée aux mass media.

4) Les utopies du XVIIIe siècle ont créé assez de « modèles » de changement de sociétés nouvelles non barbares.
Aujourd’hui, les maîtres du discours élitaire, fabriquent pour les maîtres, des idéologies : dissuasion, État, progrès capitalistes. Alors que les privilégiés de la culture devraient refuser d’être les complices passifs ou actifs des oligarchies économiques, politiques et militaires, et chercher à inventer un projet de transition pour une société rationnelle libérée des lois du Capital et de son État.

5) Jamais dans l’histoire pré-atomique l’économie marchande fondée sur l’accumulation du profit et de la puissance n’avait créé autant d’entreprises destructrices de l’environnement naturel. Les engins nucléaires et chimiques omnidestructeurs sont inventés et fabriqués par une minorité de technocrates de la science et du pouvoir, une classe sociale mondiale, composée par des oligarchies rivales, réunissant Capital et technocratie – et qui représentent une menace fatale pour les habitants de cette terre et pour la planète elle-même.

6) 1789-1989 : deux siècles de civilisation bourgeoise et capitaliste au sein de laquelle se sont formés les germes d’un cataclysme mondial. Les professionnels de la pensée fournissent des idéologies mystificatrices aux oligarchies économiques et politiques : complices de la « machine à broyer les hommes qui broiera tant qu’elle sera en fonction » (S. Weil).

7) « L’image-désir » dans le Manifeste d’une révolution sociale, inévitablement engendrée par la production de travailleurs non plus isolés mais associés (?) relève plus de l’utopie que de la prévision scientifique.

8) Caractère normatif des annonces faites en 1848 (dont on dégage des règles ou des préceptes, qui établit une norme, critère auquel se réfère tout jugement de valeur en matière esthétique ou morale). La passivité et l’inconscience attribuées par Marx à la seule bourgeoisie sont aussi le vice de cette « immense majorité » qu’il désigne en 1848 par le terme de « prolétariat », et qui se trouve aujourd’hui livrée aux mass media, instruments suprêmes de la domination oligarchique. Le monde d’aujourd’hui se caractérise par une pléthore de moyens exterminateurs et l’absence de la masse de ces « fossoyeurs » prévue par Marx.
9) Aucun penseur du XIXe siècle n’a prévu la possibilité de l’anéantissement de l’espèce par le développement même des progrès techniques aux mains d’une minorité de maî-
tres paranoïdes dont la raison est partiellement troublée.
Donc, ne plus spéculer sur des principes « marxistes ».

*

En dehors de la vie du groupe et bien qu’écrasé par son travail éditorial, ses recherches et sa correspondance, Maxime a toujours su entretenir avec chacun de ses amis des rapports personnels riches et affectueux.
Soutien attentif, il a pris le temps de lire notre manuscrit sur le Viêt-nam et de nous communiquer des documents…
Et moins d’un an avant de nous quitter, c’est ainsi que Maxime me dédicace son Karl Marx, œuvres politiques, I :

Mon cher Van,
Ce serait un geste de vraie camaraderie si tu voulais m’accompagner dans mes divagations « apocalyptiques » dans l’introduction de ce gros volume (surtout à la page XCIII à la fin). Je regrette l’absence de Sophie…

à toi, le 7. 4. 95
Maxime

Dans cet « accompagnement » passionnant, j’essaie de retenir l’essentiel de ce qu’a voulu transmettre Maxime, hanté par le spectre de l’apocalypse nucléaire, mais toujours
inflexiblement fidèle à l’utopie…

« Le dix-neuvième siècle eut ses témoins de la vérité, – le nôtre ignore encore les siens. Marx, Kierkegaard, Poe, Rimbaud, Dostoïevski furent les accusateurs impitoyables de leur temps qui les immolait… » (Maximilien Rubel, Postface à La Légende du Grand Inquisiteur de F. M. Dostoïevski, Paris, 1946).

À notre ami Maxime, témoin de la vérité.
Paris, le 6 février 1997

*

En guise de post-scriptum

Maxime nous écrit de chez Willy Kessler :

Washington, le 21 avril 1961
[…] Ici, les bâtiments officiels symbolisent la puissance du capital et de la bureaucratie politique des USA. Je ne me sens chez moi seulement lorsque je visite les musées et les bibliothèques. Parfois je m’ar rête devant un chantier, on construit beaucoup et cela permet de compléter l’image qu’on ne peut pas ne pas se faire de la place que les noirs occupent dans ce pays. À l’Université de Columbia (NY) j’ai déjeuné avec des « collègues » au Club des Professeurs. Tous les garçons, sans exception, étaient des noirs habillés de vestons blancs, ils portaient tous les insignes de la « Columbia University ». Les professeurs « blancs » (c.-à-d. l’élite intellectuelle) se faisant servir comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Lorsque j’en faisais l’observation à un de mes commensaux, il me répondit tout tranquillement qu’il y avait quelque vérité dans la théorie des races élues et damnées : j’ai coupé court à la conversation devant le cynisme et le bavardage de ce vaniteux membre de l’intelligentsia américaine, grand admirateur de la France. […]
Salue de ma part tous les amis. Bien cordialement à toi,

Maxime.


Maxime en vacances près d’Hyères, nous écrit :

La Capte, le 23 août 1961.
[…] Le camp fourmille de gens de plusieurs nationalités, mais chaque tente semble être un îlot pour soi, on est tous là, l’un près de l’autre, sans qu’une communauté quelconque en soit le résultat, bel échantillon d’une humanité sans humanité, avide de repos et de chaleur, de beau temps et de bonne nourriture. Tout cela semble normal. […] Nous avons des moments qui doivent nous forcer à « repenser » nos problèmes, tous nos problèmes, ou peut-être le seul et unique problème, celui de l’homme dans son développement, c’est-à-dire dans l’histoire et dans la société.
Je suppose que tu as peu de loisir pour t’adonner à de semblable méditation, à moins que tes études chinoises ne te révèlent que tout cela est vieux comme le monde, que seules les formes changent dans lesquelles les hommes vivent leur vie d’animaux doués d’esprit. […]
Si tu vois nos camarades, dis-leur le bonjour de ma part.
Bien cordialement à toi,

Maxime.

*********

Documents

Entretien avec Maximilien Rubel, qui dirige l’édition, dans « La Pléiade », des Œuvres de Marx. Propos recueillis par Nicolas Weil, Le Monde, 1995.

Un penseur du XXe siècle – et non du XIXe siècle.

Dans votre introduction au premier tome des Écrits politiques de Marx (quatrième volume en « Pléiade ») paru il a quelques mois [2] comme dans vos livres, dans Marx critique du marxisme par exemple [3], vous dénoncez la transformation d’une pensée vivante, prophétique même en credo laïc d’un régime totalitaire.
Quelle est selon vous l’actualité de Marx alors que les régimes qui disaient s’inspirer de sa pensée se sont effondrés ou traversent une crise profonde ?

L’ œuvre de Marx n’est liée ni à un esprit ni à un individu, mais au sort d’une classe sociale que Marx appelait le prolétariat. Marx croyait en effet, au-delà même des limites de la classe, déchiffrer le destin de l’humanité tout entière. La théorie qu’il a scientifiquement développée dans Le Capital – la prolétarisation et la paupérisation s’appliquent bien au plus grand nombre, à l’ « immense majorité ». Ce qui est en jeu, chez lui, c’est la survie de l’espèce, livrée à l’économie capitaliste et au mode étatique du gouvernement, au capital et à l’État. Quant au marxisme, il commence à proprement parler avec Engels. C’est Engels qui, ne l’oublions pas, a tiré Marx de l’oubli, par le soutien financier et intellectuel qu’il lui a apporté. C’est aussi lui qui, en tant qu’héritier littéraire, a publié une partie importante de ses écrits posthumes, les livres II et III du Capital. Marx n’en redoutait pas moins pour l’avenir de son œuvre la douteuse destinée qui serait la sienne au XXe siècle. On connaît le mot qu’il aimait à répéter : « Ce qu’il y a de certain c’est que moi je ne suis pas marxiste. »
Marx était obsédé par la possibilité d’un échec. Un échec qui ne serait pas celui de sa propre théorie, mais celui d’une humanité qui raterait son émancipation à travers celle du
prolétariat. Durant les cinq décennies au cours desquelles j’ai étudié cette œuvre, l’école marxiste dominait la scène.
À coup sûr, la révolution de 1917 marque une rupture entre deux formes de réception de Marx. En forçant quelque peu, on peut dire qu’elle a inauguré l’ère de la mystification marxiste.

Comment avez-vous été amené à l’œuvre de Marx ?

Par les misères du siècle, que j’ai presque toutes vécues. Je suis né en 1905. Ma ville natale, Czernowitz, faisait alors partie de l’empire austro-hongrois. Les aléas de la Première Guerre mondiale ont fait de moi un Roumain. Je vis à Paris depuis 1931… Croyez-moi, le Marx dont je parle n’est pas seulement celui que mes collègues ont découvert dans les livres et qu’ils cherchent aujourd’hui à « dépasser ». Je suis venu à Marx par l’occupation allemande, à une époque où un juif d’origine pouvait faire dans sa chair l’expérience du totalitarisme. J’ai été approché par un groupe de jeunes marxistes et anarchistes qui cherchaient à diffuser des tracts de propagande révolutionnaire en allemand auprès des troupes d’occupation. J’ai proposé à ces militants de rédiger un texte où l’on ne mentionnerait ni Marx ni le socialisme, mais qui ferait tout simplement appel à l’instinct d’insoumission des soldats allemands. C’est cependant à la suite de cet épisode que j’ai commencé à m’intéresser à Marx de façon systématique. J’allais lire, à la Bibliothèque Nationale, la MEGA (Marx-Engels – Gesamtausgabe, édition complète des œuvres de Marx et Engels).

Comment l’érudit que vous êtes devenu, le « marxologue », explique-t-il qu’à la différence de Hegel ou de Nietszche, dont les œuvres furent publiées très vite dans leur intégralité, il n’existe pas encore à ce jour d’édition complète et de référence de Marx ?

La première édition, réalisée conjointement a Moscou et à Berlin, et qu’on nomme la première MEGA, avait eu pour maître-d’œuvre Riazanov (David Borissovitch Goldendach). Celui-ci fut le premier « marxologue » à part entière.
Il adhéra en 1917 au parti, sans renoncer pour autant à ses principes de « loup syndicaliste ». Il n’était nullement un bolchevik, même s’il avait dû s’inscrire au parti et, à la demande de Lénine – qui se considérait comme un ingénieur de la pensée de Marx –, avait fondé à Moscou l’Institut Marx-Engels en 1922. En janvier 1931, Riazanov est convoqué par Staline, qui le somme de lui livrer les archives du parti menchevik composé de « marxistes de type classique ». Riazanov refuse. Il fut alors destitué de ses fonctions et banni à Saratov. On connaît son destin depuis l’ouverture des archives soviétiques : il fut fusillé après une parodie de procès au moment de la grande terreur stalinienne.
Riazanov – remplacé par V. Adoratski – avait laissé douze volumes sur les quarante qu’il projetait de sortir.
Mais la deuxième MEGA, qui fut initiée, au milieu des années soixante, par les deux instituts du marxisme-léninisme de Moscou et de RDA, constitue un nouveau projet. Sur les cent quarante volumes prévus, quarante-cinq parurent, à partir des années soixante-dix, sous les auspices de Moscou. Après l’effondrement de l’empire dit « soviétique » et la disparition du Parti communiste est-allemand (SED), la tâche éditoriale est assumée par la Fondation internationale Marx-Engels (IMES) d’Amsterdam, ville où furent transférés, après la prise du pouvoir par Hitler et grâce à un sauvetage quasi-miraculeux, les deux tiers des manuscrits et des papiers de Marx, légués par Engels au Parti social-démocrate allemand. J’ai, pour ma part, fait partie du conseil scientifique de l’IMES avant de le quitter en désaccord sur certains principes d’édition, notamment l’absence d’un projet de réédition des volumes publiés pendant la période marxiste-léniniste.

Cela signifie-t-il que le corpus de Marx, une fois qu’il sera complet, pourrait nous réserver des surprises ?

Franchement, je ne le crois pas. Riazanov ne voulait publier que quarante volumes tout simplement parce qu’il jugeait inutile d’éditer l’intégralité des cahiers d’extraits de Marx (plus de deux cents !). Cahiers qui ne sont que de simples copies, souvent sans notes personnelles, des textes qu’il lisait. Car Marx était un lecteur obsessionnel. Une phrase nous donne la clef de cette passion. Après la publication du livre I du Capital en 1867, Marx écrit, en anglais, à sa fille Laura Lafargue, pour lui demander de lui procurer certains
ouvrages : « Ne pense pas que je sois fou de livres. Je suis un animal condamné à dévorer des livres et à les rejeter sous une forme changée sur le fumier de l’histoire. » Grande passion et surtout grande modestie : ne dirait-on pas que Marx est en train de soutenir ici qu’il n’est rien d’autre qu’un lecteur, qu’il ne prétend pas au titre de « fondateur » ?
Il ne faut donc pas s’attendre à des découvertes sensationnelles. Je le crois d’autant moins que la pensée de Marx est inachevée par essence, et non parce qu’on n’aurait pas encore intégralement publié son œuvre. Mais, assurément, la connaissance de ses sources aide à retrouver l’orientation globale de son enseignement.

Pensez-vous que les idées de Marx puissent fonctionner aujourd’hui sur un autre mode que celui d’un évangile politique pour régime totalitaire ? Faut-il en faire, comme vous le pensez, une éthique ?

Avant 1917, outre l’école marxiste des Kautsky, Rosa Luxemburg, Otto Bauer, etc., il y a eu une réception non marxiste selon laquelle Marx était une espèce de prophète, et son œuvre une eschatologie profane annonçant le salut de l’humanité non par l’arrivée d’un sauveur, d’un messie, mais par le prolétariat, « l’immense majorité », consciente de l’évolution cataclysmique du système économique fondé sur le capital et sur l’État. La question juive peut être ainsi lue – au rebours de l’interprétation traditionnelle qui en fit un écrit judéophobe – comme l’admonestation d’un prophète aussi dur pour le peuple d’Israël que pouvait l’être un Jérémie par exemple, mais qui demeure un prophète parmi les siens… Faisant le bilan de son rapport à Hegel dans ses textes de jeunesse, Marx utilise sans hésitation l’expression d’« impératif catégorique », par laquelle Kant désignait la source de l’action morale. Chez Marx, il s’agit de l’impératif de supprimer toutes les conditions dans lesquelles l’homme est un être humilié, asservi, abandonné et méprisable. Cette préoccupation éthique traverse toute l’œuvre, jusqu’au Capital.

Cet « aggiornamento » de l’œuvre de Marx doit-il aller jusqu’à considérer celui-ci comme le premier pourfendeur et théoricien du totalitarisme ?

Marx condamnait trois formes de « despotisme » (le terme de totalitarisme lui était inconnu) : en France, le bonapartisme, ce que j’ai développé dans mon Marx devant le bonapartisme [*]; en Allemagne, le prussianisme ; et surtout, en Russie, le tsarisme. Mais l’archétype, c’est bien le premier Napoléon, dont le neveu, Napoléon III, n’est qu’une image affaiblie. Dans la critique de ces trois genres d’absolutisme d’État, nous avons déjà celle du totalitarisme moderne ! La Russie étant la cible préférée. N’a-t-on pas parlé de la « russophobie » de Marx ?

Certains attribuent à son œuvre une valeur exclusivement descriptive du capitalisme au siècle dernier. La validité de sa pensée n’excéderait pas les bornes de son époque. Qu’en pensez-vous ?

Permettez-moi de répondre par un paradoxe. J’estime pour ma part, au contraire, que Marx est un penseur du XXe siècle et non du XIXe. Marx est même le seul penseur du XXe dans la mesure où aucun de ses contemporains n’a laissé d’œuvre utilisable, fut-ce au prix d’une distorsion.
Ainsi n’y-a-t-il pas eu d’empire hégélien, alors qu’il existe encore un empire marxiste – la Chine par exemple. Ce qui s’est produit et s’est achevé avec l’URSS nous permet de prendre conscience plus encore des deux menaces qui, selon Marx, pèsent toujours sur le destin de l’humanité, par l’intermédiaire des armes de destruction massive : l’État et le système capitaliste en cours de « mondialisation »…

*

Pour une Europe de communautés socialistes

Ce n’est pas seulement à Auschwitz et à Hiroshima que les hommes sont brûlés et consumés. En fait, l’holocauste rituel est permanent.
Jakob Taubes, 1969.

Quelle que soit l’issue du mouvement de contestation sociale qui se déroule en France cet automne 1995, une chose peut être tenue pour certaine : l’objectif vers le quel tendent les grévistes et la masse de leurs sympathisants n’est pas un changement de société au sens des penseurs, utopiques et scientifiques, du XIXe siècle, mais la conservation et l’amélioration des avantages matériels conquis au cours des luttes de classes tout au long de ce XXe siècle.
Parmi les rares témoignages offerts par la presse en vue de « donner tout son sens au mouvement », il y a lieu d’en retenir un où une amorce de réflexion ouvre la voie à une radicale remise en question de la finalité considérée par les masses d’individus en action : « le ras-le-bol que [le mouvement} exprime n’est pas séparable d’une aspiration à un changement profond de société qui mette fin à la prosternation devant les marchés financiers et les taux d’intérêt. Une autre société où l’homme soit remis au centre, où solidarité et égalité redeviennent le ciment collectif tel est le sens qu’il faut donner au mouvement » (Michel Pernet, Le Monde, 8 décembre 1995).
Or, l’auteur des lignes citées ci-dessus, ancien fonctionnaire de syndicat (CFDT), établit « quatre priorités » ou « quatre réformes essentielles » à mettre en œuvre pour réaliser « l’autre société » et accomplir le « sens du mouvement ».
Il n’y a pas trace dans cette « plate-forme » – base incontournable de toute négociation cadre – d’une remise en question d’institutions économiques, politiques et idéologiques qui, en France comme à l’échelle planétaire, constituent dans leur ensemble le système universel de domination. Oligarchique par rapport à l’immense majorité des populations exploitées et démunies, ce système de domination politico-économique, dont l’État français se targue d’être le modèle « démocratique », incarne l’empire du mal qui menace la survie de notre espèce.
La seule façon de donner un sens au mouvement en question consiste à le prolonger dans la pratique par un mouvement pour une Europe des communautés socialistes…

*

Adresse de la section française de l’AET
(Association européenne des travailleurs)
pour une Europe socialiste

II est un élément de succès que la classe des travailleurs européens possède : elle a le nombre ; mais le nombre ne pèse dans la balance que s’il est uni par l’association et guidé par le savoir. L’expérience du passé nous a appris comment l’oubli de ces liens fraternels qui doivent exister entre les travailleurs des différents pays et les exciter à se soutenir les uns les autres dans toutes leurs luttes pour l’affranchissement sera puni par la défaite commune de leurs entreprises divisées.
[C’est poussés par cette pensée que les travailleurs des pays européens ont résolu de fonder l’AET].

L’émancipation de la classe des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. La lutte pour leur émancipation n’est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l’établissement de droits et de devoirs égaux, et pour l’abolition de toute domination de classe.
L’assujettissement économique du travailleur au détenteur des moyens de travail, c’est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude dans toutes ses formes, de la misère sociale, de l’avilissement intellectuel et de la dépendance politique.
Par conséquent, l’émancipation économique de la classe des travailleurs est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen.
Tous les efforts tendant à ce but ont jusqu’ici échoué, faute de la solidarité entre les travailleurs des différentes professions dans le même pays et une union fraternelle entre les travailleurs des divers pays.
L’émancipation du travail n’étant un problème ni local, ni national, mais social, embrasse tous les pays dans lesquels existe la société moderne et nécessite, pour sa solution, le concours théorique et pratique des pays les plus avancés.

Extraits de l’Adresse inaugurale et des Statuts de l’Association internationale des travailleurs fondée en septembre 1864 à Londres, les propos cités ci-dessus en guise d’épigraphe paraissent aujourd’hui, plus de cent trente années après, et à l’approche du XXe siècle, d’une actualité plus brûlante qu’ils ne le firent jadis.

Émancipation du travail signifiait alors l’abolition de l’esclavage moderne, la suppression du salariat dominé et exploité par un patronat maître du capital et de l’État. Dans le langage de l’époque on parlait de luttes de classes, la terminologie courante mettait l’accent sur l’antagonisme qui opposait le prolétariat à la bourgeoisie, « travail » et « capital » étant les deux concepts fondamentaux exprimant sur le plan de la théorie économique un état de fait, la réalité sociale d’une classe de producteurs affrontant une classe de propriétaires des moyens de production.
Si L’AIT en tant que telle ne proposait aucune doctrine sociale, nombre de ses membres et adhérents tenaient à défendre telles idées ou thèses socialistes, communistes, voire anarchistes. C’était une façon de s’élever au-dessus des contingences immédiates et d’aspirer à un système de communautés humaines telles que les avaient imaginées les grands inventeurs d’utopies. Le lien de causalité entre le désordre existant et l’ordre souhaité, entre le règne de l’injustice et l’empire du bien et du juste, était conçu soit comme une transition rationnelle et légale, soit comme passage irrationnel et violent d’un système d’organisation économique et politique à un autre, d’un mode de vie sociale à un autre.
En 1846 par exemple, un penseur communiste s’avisait d’écrire qu’« à un certain stade de l’évolution des forces productives, on voit surgir des forces de production et des moyens de commerce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des malheurs ». Et il ajoutait : « Ce ne sont plus des forces de production, mais des forces de destruction (machinisme et argent) ». En fait de « machinisme », cet auteur ne pouvait penser qu’aux premières applications de l’énergie de la vapeur et de l’électricité. Dix ans plus tard, ayant suivi en chroniqueur les horreurs de la guerre de Crimée, ce même communiste adressait à un public de travailleurs britanniques un avertissement qui, vu son caractère prémonitoire, semble avoir été formulé à l’intention des générations du siècle futur, de ce siècle des guerres et des génocides en chaîne, du siècle des bombes atomiques et des chambres à gaz, d’Auschwitz et d’Hiroshima ; du siècle des goulags, du siècle de la conquête de la Lune et des millions de morts d’inanition, du siècle des pandémies physiques et morales.
Voici quelques passages de cette allocution dont le début évoquait la révolution de 1848 :

En vérité, cette révolution sociale n’était pas une nouveauté inventée en 1848. La vapeur et l’électricité et le métier à filer étaient des révolutions infiniment plus dangereuses que les citoyens de la stature d’un Barbés, d’un Raspail et d’un Blanqui […] Il est un fait écrasant qui caractérise notre XIXe siècle, un fait qu’aucun parti n’ose contester. D’un côté, des forces industrielles et scientifiques se sont éveillées à la vie qu’aucune époque antérieure de l’histoire humaine ne pouvait guère soupçonner. De l’autre côté, des signes de déclin apparaissent qui éclipsent les horreurs relevées lors de la dernière période de l’Empire romain. De nos jours, chaque chose paraît grosse de son contraire.
Nous voyons que les machines douées du merveilleux pouvoir de réduire le travail humain et de le rendre fécond le font dépérir et s’exténuer. Les sources de richesse nouvellement découvertes se changent, par un étrange sortilège, en sources de détresse. Il semble que les triomphes de la technique s’achètent au prix de la déchéance morale. À mesure que l’humanité maîtrise la nature, l’homme semble devenir l’esclave de ses semblables et de sa propre infamie. Même la pure lumière de la science semble ne pouvoir luire autrement que sur le fond obscur de l’ignorance. Toutes nos découvertes et tous nos progrès semblent avoir pour résultat de doter de vie intellectuelle les forces matérielles et de rabaisser la vie humaine à une force brutale. […]

L’auteur communiste des citations ci-dessus s’appelait Karl Marx. Auteur du Capital. Critique de l’économie politique (1867), il a su anticiper théoriquement le dilemme auquel est confrontée désormais l’humanité de cette fin de siècle et du troisième millénaire imminent : Socialisme ou Barbarie !
Seul penseur du XIXe siècle ayant démontré scientifiquement l’avènement de la barbarie du siècle suivant, Marx n’a pas su aller jusqu’à pronostiquer le dilemme rendu plausible par une pléiade d’hommes de science et de culture du XXe siècle. Ces hommes reconnaissent dans l’invention, la fabrication et l’accumulation continues d’armements nucléaires, biologiques et chimiques par les grandes et les moins grandes puissances étatiques la course au génocide universel, à l’anéantissement de notre espèce.
Désormais, le dilemme qui découle de la situation « apocalyptique » ainsi décrite revêt la forme sémantique que voici : Socialisme ou Néant !
Se constituant en Section française de l’AET, le groupe de camarades fidèles à la tradition des Conseils ouvriers invite les personnes intéressées par le présent Appel à communiquer opinions ou critiques, suggestions ou commentaires élaborés […] au Conseil d’initiative « Rosa Luxemburg ».

*

Bibliographie sommaire des œuvres de Maximilien Rubel en français

  • Karl Marx. Essai de biographie intellectuelle, Marcel Rivière, 1957, rééd. 1971.

  • Pages de Karl Marx pour une éthique socialiste, Payot, 1970. T. I. Sociologie critique, T. II. Révolution et Socialisme ; première édition en un volume, Marcel Rivière, 1948.
  • Karl Marx devant le bonapartisme, Mouton & Co, 1960.
  • Marx critique du marxisme, Payot, 1974.
  • Karl Marx, Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Économie I, 1963. – Économie II, 1968. – Philosophie, 1982. – Politique I, 1994.
  • Bibliographie des œuvres de Karl Marx avec en appendice un répertoire des œuvres de Friedrich Engels, Marcel Rivière, 1956. Supplément, 1960.
  • Karl Marx, Philosophie, Gallimard, Folio-Essais, 1994, rééd. 1997.

Les Études de marxologie, dirigées par Maximilien Rubel, offrent depuis 1959, en dehors de tout esprit d’école, des textes de Marx, des études sur ses œuvres, des dossiers d’actualité. 31 cahiers parus ; dernier en date : n° 30–31, « Marx et la fin de la préhistoire », juin-juillet 1994.
Un cahier en hommage à l’œuvre de Maximilien Rubel est en préparation.

Sur l’œuvre de Maximilien Rubel, voir Louis Janover :
– « Maximilien Rubel : un impegno per Marx », introduction à l’édition italienne de Karl Marx. Essai de biographie intellectuelle.
– « Quelques remarques inactuelles sur l’actualité de l’œuvre de Rubel », suivies de « l’Allocution prononcée le 8 mars 1996 au Père-Lachaise », Critique communiste, n° 145, printemps 1996.

– « Maximilien Rubel : une œuvre à découvrir », L’Homme et la Société, n° 119, 1996.
– « Maximilien Rubel, entre Octobre et Hiroshima », introduction à Maximilien Rubel, Guerre et Paix nucléaires, Paris-Méditerranée, coll. « Les pieds dans le plat », 1997.

revolusoc

Notes:

[1] H. Simon, Pierre Blachier (ex–FA), Christian Lagant (Noir et Rouge), Guy Perrard,
Van, Legris et autres.

[2] Ce tome IV couvre la période 1848-1854 et forme la première partie des Écrits politiques (1964 pages, 540 F, avec un index des noms et des matières). L’édition complète des Œuvres de Marx dans La Pléiade-Gallimard devrait comprendre six volumes. Signalons également le numéro 30-31 (juin juillet 1994) des Cahiers de l’ISMEA, série » Études de marxologie », consacré à « Marx et la fin de la préhistoire » (Presses Universitaires de Grenoble).

[3] Payot, 1974.

[*] Ed. Mouton, 1960.

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3 Réponses to “Avec Maximilien Rubel… Combats pour Marx 1954–1996: une amitié, une lutte (Ngo Van)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] communiste de l’économie (1935) * Solidaridad Obrera: Entrevista a Durruti (1936) * Ngo Vanh: Avec Maximilien Rubel… Combats pour Marx 1954–1996: une amitié, une lutte (1997) * Arnold Petersen: Preface to ‘Reform or Revolution’ (1947) * Arnold Petersen: Preface […]

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  2. Pour une union mondiale des tendances révolutionnaires (Rubel, 1983) « La Bataille socialiste Says:

    […] By admin Texte rédigé par Maximilien Rubel d’après la plaquette de Ngo Van Avec Maximilien Rubel… Combats pour Marx 1954–1996: une amitié, une lutte. Source: original de 6 pages dactylographiées que nous a envoyé le […]

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  3. Manifeste de l’Union ouvrière internationale (1949) « La Bataille socialiste Says:

    […] Avec Maximilien Rubel – Combats pour Marx 1954-1996 une amitié, une lutte (Ngo Van, 1997) […]

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