Le développement de la politique étrangère de la Russie soviétique (1936)

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Article paru dans I. C. C. Vol. II, n° 3/4 (mars 1936). Les index d’International Council Correspondance l’attribuent à Paul Mattick, ce que ne précisait pas la traduction française, dans le recueil La contre-révolution bureaucratique (10/18 n°760, 1973). L’original est de “Marxistisk Arbejder Politik” (Danmark)

LE DÉVELOPPEMENT DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE LA RUSSIE SOVIÉTIQUE

Les récents développements de la politique d’un certain nombre de partis communistes ont été appelés « le 4 août » de la IIIe Internationale. [1] Bien que cette référence historique puisse se justifier, elle ne reflète aucunement les différentes phases qui ont mené à ces développements. Or, si l’on fait abstraction de la phraséologie employée par le Komintern, et si l’on examine uniquement l’essence de ses activités, il apparaît nettement que les agissements du Komintern ne sont que révolution logique d’un processus qui a été inauguré par Lénine lui-même dans les premiers temps de la Révolution russe.
Personne n’ignore que le Komintern dépend entièrement de la politique étrangère russe qui est à son tour déterminée par l’évolution interne de la Russie et par la position qu’elle occupe parmi les puissances capitalistes. Un exposé des grandes lignes du développement de la politique étrangère mettra ces relations en relief.

LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE

Les bolcheviks ont accueilli la guerre mondiale par un programme de révolution en Russie qui comprenait toutes les lois fondamentales de l’insurrection et qui, en raison de la nécessité où se trouvait la Russie de lutter contre la guerre impérialiste, fut conçu à l’échelle internationale. Ce programme ne se fondait pas sur l’internationalisme prolétarien — comme devait le faire la « gauche » allemand autour de Rosa Luxembourg — mais s’appuyait au con-traire sur les conditions politiques et sociales de la Russie et sur la position que la révolution russe serait amenée à prendre à l’égard de la politique impérialiste des puissances européennes et de leur colonisation des nations agricoles asiatiques. C’est sur cette base que Lénine allait élaborer la théorie qui devait guider les bolcheviks et le prolétariat international dans leur lutte contre la guerre et pour la révolution. La guerre mondiale, a-t-il écrit, est une guerre impérialiste à laquelle il faut mettre fin par la révolution anti-impérialiste de la classe ouvrière. Cette œuvre internationale ne peut être menée à bien que par les socialistes-révolutionnaires dans leurs pays d’origine. Pour nous, Russes, la situation est différente ; nous devrons nous contenter d’accepter le moindre mal, le renversement du régime tsariste par les forces unies des travailleurs et des paysans. Une telle révolution ne sera certes qu’une révolution bourgeoise éclairée, a dit encore Lénine, mais elle pourra constituer le premier pas vers la révolution mondiale si les autres pays se décident à suivre notre exemple, iI n’est pas impossible que les masses prolétariennes se soulèvent contre leurs exploiteurs et entreprennent une révolution de type socialiste; ou encore, que les nations paysannes et coloniales d’Asie et d’Afrique s’insurgent contre leurs oppresseurs impérialistes au nom d’une révolution nationale bourgeoise. Dans un cas comme dans l’autre, on assisterait alors à une réorganisation du rapport des forces entre les grandes puissances.
Dans les pays développés d’Europe, le prolétariat en tant que classe a fait figure d’avant-garde de la révolution mondiale, tandis que dans les pays agricoles et colonisés, la lutte devait être menée par les « Nations opprimées ». Lénine a toujours cru qu’un amalgame de ces forces — en dépit de leurs antagonismes — servirait la cause du prolétariat et de la révolution communiste mondiale. En conséquence de quoi, les bolcheviks jugèrent bon d’attaquer, en 1917, le régime de Kérensky avec des slogans comme : « pas de paix séparée avec l’Allemagne », « fraternisation des soldats sur tous les fronts », « mettre fin à la guerre par une action révolutionnaire internationale de la classe ouvrière », « refus de reconnaître les annexions antérieures présentes », « auto-détermination de toutes les minorités nationales jusques et y compris l’indépendance nationale ».
Une fois au pouvoir, les bolcheviks devaient immédiatement mettre ce programme à exécution. Dans un communiqué publié en novembre 1917, ils proposèrent à toutes les nations en guerre « une paix juste et démocratique ». au même moment, ils firent appel aux travailleurs révolutionnaires des trois pays les plus développés, l’Angleterre, la France et l’Allemagne, pour qu’ils apportent leur soutien immédiat à la lutte menée par les bolcheviks. Ils espéraient ainsi atteindre un double objectif : d’une part arriver à un compromis avec les puissances capitalistes dans l’espoir de mettre fin aux hostilités; d’autre part, mettre à profit la période de calme qui en résulterait pour soulever le prolétariat contre la classe dirigeante, convaincus qu’ils étaient que la révolution mondiale suivrait automatiquement. Les faits devaient vite démontrer le caractère inopérant de tels plans.

PREMIER ÉCHEC DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE BOLCHEVIQUE

Les espoirs bolcheviques d’une grève générale des soldats dans les armées ennemies ne se réalisèrent pas. Les bolcheviks eux-mêmes ne purent poursuivre la guerre. La vieille armée tsariste fut écrasée et démoralisée, et les bolcheviks furent incapables d’en mettre une nouvelle sur pieds. En outre, leurs appels au soulèvement du prolétariat européen ne trouvèrent pas d’écho. Ils commencèrent donc à douter de la possibilité d’une révolution mondiale rapide. Un seul point de leur programme devait être réalisé : le droit d’auto-détermination des minorités qui conduisit à la séparation des États frontaliers russes, décision qui s’avéra désastreuse pour la jeune République soviétique. La première action de ces nouveaux États fut en effet de réprimer le mouvement révolutionnaire à l’intérieur de leurs frontières. Par la suite, ils devaient permettre aux pays signataires de l’Entente et aux gardes blancs d’utiliser leurs territoires comme bases militaires contre l’Union soviétique, Les bolcheviks furent ainsi contraints d’entamer des négociations de paix séparées avec l’Allemagne. Lors de la conférence de Brest-Litovsk (1917), les généraux allemands réclamèrent plus que les bolcheviks n’étaient prêts à leur accorder, et Trotsky tenta de sauver la face avec la formule « ni guerre, ni paix ». Pourtant, lorsque les armées allemandes repartirent en campagne, les Russes ne purent qu’accepter les conditions de paix que leur dictèrent le Allemands, conditions bien moins favorables que les premières.
Peu avant la conférence de Brest-Litovsk, le comité exécutif des soviets avait bien invité l’Entente à participer à des négociations collectives de paix, mais il devait ajouter dans sa note d’invitation :« Dans le cas où les gouvernements alliés refuseraient une fois encore de participer à la conférence de paix, la classe ouvrière révolutionnaire se mettra en action afin de prendre le pouvoir des mains de ceux qui, par entêtement aveugle, refusent de donner au peuple la paix à laquelle il aspire. »

Un tel langage apparut à l’Entente comme un défi et une déclaration de guerre détournée. Elle mit fin à toute relation et entreprit immédiatement l’intervention armée qui devait avoir des répercussions désastreuses sur la politique intérieure russe.
Les bolcheviks, cependant, n’abandonnèrent pas tout espoir d’une révolution mondiale. Ils voulaient encore croire que les travailleurs allemands leur viendraient en aide dès que la défaite anticipée de l’armée allemande deviendrait effective. Dans le même temps, ils estimaient qu’il était nécessaire d’accepter des compromis avec tout État désireux de négocier avec eux, tout en intensifiant leur propagande parmi les travailleurs européens. Mais la tournure que prirent les événements après l’effondrement de la machine de guerre allemande devait finalement convaincre les bolcheviks que le prolétariat européen n’était pas mûr pour la révolution et qu’il valait mieux pour l’instant abandonner tout espoir d’une révolution mondiale immédiate.

LA PÉRIODE DE LA GUERRE CIVILE

Le 28 novembre 1917, le comité exécutif des soviets déclarait : « Les dirigeants de la révolution victorieuse n’ont que faire de l’approbation de quelque représentant de la diplomatie capitaliste que ce soit. » Les Russes devaient aller plus loin encore et abolir tous les traités tsaristes qui concernaient la division des territoires perses et turcs; ils l’adressèrent ensuite aux travailleurs musulmans pour qu’ils se libèrent de leurs exploiteurs impérialistes. Ils comptaient ainsi combattre l’impérialisme des deux côtés à la fois.
Les puissances de l’Entente soutinrent la contre-révolution en fournissant des armes, de l’argent et des troupes aux généraux blancs russes. Mais elles durent renoncer à engager directement les hostilités contre l’Union soviétique, en raison de la situation très critique à laquelle elles devaient faire face dans leurs propres pays. Elles parvinrent toutefois à occuper les territoires frontaliers et à contrôler la ligne de chemin de fer de la côte Mourmane.

Elles devaient en outre se battre contre les soviets aux côtés de l’armée tchécoslovaque, couper la Russie du centre de ses approvisionnements de blé en provenance du sud, piller une grande partie du Trésor soviétique, détruire des soviets et faire fusiller de nombreux Russes.

Les bolcheviks firent du terrorisme leur arme principale pour lutter contre la contre-révolution et ils employèrent toutes leurs ressources dans ce combat opiniâtre. Le communisme de guerre fut instauré afin de prolonger les intérêts bolcheviques dans la guerre civile sur le terrain de l’économie. Pour la Russie soviétique, la situation révolutionnaire qui prévalait dans de nombreux pays européens devait nécessairement provoquer la révolution en Europe occidentale. Les bolcheviks annulèrent toutes les dettes do guerre des gouvernements tsariste et kérenskiste, mais furent toutefois contraints de faire une concession. En octobre 1918, dans une note à Wilson, ils déclaraient qu’ils « acceptaient pour l’instant de participer à de» négociations avec des gouvernements qui ne représentaient pas la volonté de leurs citoyens ». Ils demandèrent également à Wilson si les États-Unis et leurs alliés feraient cesser les hostilités dans le cas où « le peuple russe accepterait de payer, à la manière dont une personne kidnappée offre une rançon pour être libérée ». Les bolcheviks devaient entamer de nouveaux pourparlers avec les États-Unis en janvier 1919 : « Nous partageons votre désir de rétablir des relations normales entre l’Amérique et la Russie et d’abolir tout ce qui peut entraver l’existence de ces relations. » Au début de février 1919 les alliés proposèrent qu’une conférence se tienne aux îles des Princes afin d’engager des pourparlers directs avec la Russie et de mettre fin aux hostilités. Le gouvernement soviétique devait alors déclarer à propos des dettes de guerre qu’il était « prêt sur ce sujet à se conformer aux exigences des puissances de l’Entente », et il offrit de fournir certaines matières premières comme garantie. C’était la première fois qu’il faisait des concessions d’ordre économique ; il alla même jusqu’à déclarer qu’il ne s’opposerait pas à des négociations concernant l’annexion éventuelle de territoires russes par les puissances de l’Entente.
Ces tentatives de conciliation ne purent empêcher la poursuite de la guerre civile, car les Alliés étaient bien décidés à exterminer les bolcheviks. La situation était au pire lorsque le premier Congrès de la III° Internationale fut annoncé pour le mois de mars 1919 à Moscou. Les partis membres étrangers qui y furent représentés étaient très faibles; ils essuyèrent quelques défaites décisives. Il y avait peu de chances que la nouvelle organisation puisse déclencher une action révolutionnaire directe. La situation était toutefois favorable, et le Ier Congrès se déroula sous les slogans révolutionnaires de Lénine : « révolution des ouvriers et des paysans », « transformer la guerre en guerre civile », « conseils ouvriers », « dictature du prolétariat », « le vieil ordre capitaliste a cessé d’exister ; il ne pourra revivre ».

Au cours de ce même congrès, il fut également question d’un programme de socialisation bolchevique, ainsi que des relations entre la Russie socialiste et les puissances Impérialistes victorieuses et leurs États vassaux. Il fut décidé que la Société des Nations, qui venait d’être fondée, n’était qu’un instrument de la sainte alliance du capitalisme destinée à écraser la révolution des travailleurs. L’ère de la révolution mondiale fut annoncée. Les jours qui précédèrent le 1er Congrès du Komintern furent des jours nombres pour l’Europe. La révolte de mars à Berlin, la République des Conseils de Munich, la Révolution hongroise furent autant de défaites qui furent infligées par la contre-révolution d’Europe centrale à la gauche révolutionnaire isolée des masses prolétaires. Une fois encore, les Russes se trouvèrent dans une situation d’urgence. Isolés, ils décidèrent que le temps n’était pas encore venu pour un soulèvement révolutionnaire en Europe occidentale. Ils allaient donc employer depuis Moscou les tactiques bolcheviques qui avaient fait leurs preuves en terre russe. L’ « appel aux masses » fut le slogan par lequel ils allaient suivre, de manière inattendue, les traces d’une politique ouvertement opportuniste. Lorsque, sous l’influence des méthodes bureaucratiques de Radek et de Levi, le parti communiste allemand entra dans l’action parlementaire et participa à l’œuvre des syndicats contre-révolutionnaires, et lorsque la majorité d’ultra-gauche fut évincée (conférence du Parti, Heidelberg, automne 1919), les bolcheviks n’avaient pas encore renoncé à leurs illusions d’une avance révolutionnaire opportune. L’expérience devait cependant montrer que si les méthodes de Lénine étaient infaillibles en Russie, elles ne pouvaient réussir dans les pays développés d’Europe occidentale. La Russie fut donc contrainte de s’affirmer comme un État au même titre que les pays capitalistes qui l’entouraient. Sans altérer sa ligne politique bolchevique, elle remit à plus tard la révolution de l’Europe occidentale. Elle ne renia jamais sa politique révolutionnaire, mais de l’entreprise hasardeuse qu’elle représentait au début, elle fit une entreprise dont le succès total devait être garanti à l’avance. Ce qui signifia, sinon en théorie, du moins en pratique, la mort de toute lutte révolutionnaire.

VERS UNE AFFIRMATION DE LA SUPRÉMATIE NATIONALE

A la fin de 1919, le gouvernement soviétique était parvenu à mater la contre-révolution russe, c’est-à-dire, à repousser l’invasion masquée des Alliés sur son territoire. Cette victoire dans la guerre civile devait toutefois s’accompagner d’un échec du communisme de guerre. En premier lieu, les ressources économiques du pays diminuèrent de 80%. En second lieu, le prolétariat commença à se révolter contre la dictature terroriste du bolchevisme et à demander une démocratie de type conseilliste. Enfin, les paysans firent connaître leurs revendications économiques et recoururent à la violence et à des actes de sabotage. (La révolte de Kronstadt caractérisa cette combinaison de revendications politiques de la part des ouvriers, et économiques de la part des paysans. Trotsky, avec l’aide de Staline, se fit l’égorgeur du prolétariat de Kronstadt, surpassant Noske pour son sang-froid et sa brutalité et ouvrant la voie qui permit de satisfaire les revendications paysannes.) La nouvelle politique économique, la Nep, donna le coup d’envoi à l’essor de la petite propriété privée, dont le caractère fut, dans sa première phase, essentiellement marchand et paysan. Une économie privée fondée sur de petits capitaux et contrôlée par l’État devait assurer le développement économique de la nation.
En matière de politique étrangère, les Russes adoptèrent une politique de repli, après avoir essuyé des pertes considérables dans leur guerre contre la Pologne. Dans une proclamation du 28 janvier 1920 aux travailleurs des pays alliés, Tchitcherine affirmait que la Russie n’avait pas l’intention d’étendre son pouvoir à d’autres pays étrangers ni d’imposer le système soviétique à aucun peuple contre son gré. L’appel à la révolution prit un caractère platonique. La politique étrangère soviétique ne fut pas déterminée par un désir de révolution mondiale, mais par la nécessité où se trouvait la Russie de prendre sa place parmi les autres nations.

De même qu’il avait, avant et pendant la révolution russe, développé une vaste stratégie pour utiliser les diverses forces sociales, Lénine allait élaborer une stratégie qui consistait à utiliser certaines nations pour renforcer la politique étrangère soviétique. Ayant renoncé à une révolution mondiale immédiate, l’État soviétique devait s’assurer une certaine sécurité diplomatique. Au cours de l’année 1920, il fut reconnu par l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie et la Finlande — États frontaliers qui furent les premiers à se ressentir de l’influence soviétique, mais qui avaient également besoin d’échapper, dans une certaine mesure, à la domination des puissances occidentales.
Cette politique des petites nations qui, deux ans plus tôt et avec l’aide des Alliés, avait mis fin à la révolution communiste, contraignit Lénine à proclamer, en 1920, une alliance directe avec « la bourgeoisie des petits États ». Il déclara que les bolcheviks avaient réussi à se rallier non seulement les ouvriers de tous les pays, mais encore la bourgeoisie des petits États parce que, dit-il, l’impérialisme n’opprimait pas uniquement les travailleurs mais aussi la bourgeoisie de ces petites nations. C’est pourquoi les bolcheviks « gagnèrent l’appui de la bourgeoisie vacillante des pays progressifs ».
Ce fut durant cette période de consolidation des alliances entre l’Union soviétique et la bourgeoisie de certains États capitalistes que se tint le Second Congrès du Komintern. Il posa les bases d’une phraséologie révolutionnaire qui libéra la direction du Komintern de toute obligation. Le manifeste du Congrès annonça le déclin de l’Europe et du monde, et le soulèvement du prolétariat : « La guerre civile à travers le monde est à l’ordre du jour. » Pour le reste, le Congrès se préoccupa essentiellement des pays colonisés d’Orient et déclara qu’il fallait entamer « une politique visant à resserrer les liens entre la Russie soviétique et tous les mouvements de libération coloniale et nationale ». Le Congrès recommanda tout particulièrement l’organisation d’un mouvement paysan dans les colonies, avec pour objectif la création de soviets paysans.

Cette prise de position impliquait que le Komintern était partisan d’une attaque révolutionnaire menée par les paysans contre les forces impérialistes. Les décisions concernant les pays d’Europe occidentale eurent-un tout autre caractère. Car les Russes envisageaient de créer un vaste mouvement de masse qui serait canalisé à travers les parlements et les syndicats. Pour « pénétrer les masses », les bolcheviks indiquèrent comment remplacer les anciens dirigeants et créer des noyaux bolcheviques dans les diverses organisations réformistes de travailleurs. Les « vingt et une conditions » qui réglementaient l’adhésion des partis socialistes au Komintern ne déclenchèrent aucun débat fondamental sur les tactiques à employer. Centristes et bolcheviks s’unirent autour du parlementarisme, du syndicalisme et de la nécessité d’une dictature du prolétariat. Ces « vingt et une conditions » devaient cependant être utiles aux dirigeants russes lorsqu’il fut question de l’adhésion au Komintern des partis de masse de tendance centriste. Car il fallait se débarrasser des anciens dirigeants et détruire les traditions de démocratie centriste à l’intérieur des organisations. L’incohérence qui régnait parmi les partisans de ces partis profita, dans une certaine mesure, aux dirigeants de Moscou qui avaient l’intention de prendre la tête de ces organisations dont ils escomptaient l’utilité dans les processus compliqués de leur politique étrangère et dont, par ailleurs, ils espéraient faire les réserves de la future révolution. Ces deux objectifs ne pouvaient qu’être contradictoires; ils expliquent la mauvaise foi qui caractérisa la politique du Komintern et l’indifférence qu’il manifesta pour les intérêts du prolétariat d’Europe occidentale. L’essentiel des décisions du Second ; Congrès peut être résumé par cette déclaration du manifeste de l’Internationale communiste : « L’Internationale communiste a fait sienne la cause de la Russie soviétique. »

LA RUSSIE ENTRE DANS LA DIPLOMATIE INTERNATIONALE

La décision de prendre part à la diplomatie internationale, ébauchée par Moscou en 1920, fut mise en pratique l’année suivante. La consolidation progressive de la Nep devait apporter une première détente. Parce que le problème asiatique revêtait pour les Russes une importance primordiale, le gouvernement soviétique entreprit une contre-attaque diplomatique contre la politique britannique en Asie. En février et mars 1921, l’U. R. S. S. signa des traités de neutralité et de non-agression avec la Perse, l’Afghanistan et la Turquie. En annulant les revendications et les accords de l’ancien gouvernement tsariste, la Russie s’assura une assistance militaire mutuelle. La Perse se déclara prête à permettre l’entrée de troupes russes sur son territoire dans le cas d’une invasion étrangère (britannique). L’Afghanistan accepta volontiers les promesses d’offre d’argent et de matériaux que lui fit le gouvernement soviétique, et la Turquie reçut l’assurance que « les nations du Proche-Orient respecteraient sa liberté, son indépendance et son droit d’auto-détermination sur les questions concernant l’administration de son pays ». A la même époque, l’Union soviétique reconnut la Pologne qui cherchait alors à se libérer de la domination française et, en novembre 1921, elle devait enfin mettre la Mongolie-Extérieure sous sa protection. En dehors de ces entreprises, au nombre desquelles il convient de citer l’annexion et la bolchevisation de la Géorgie, l’Union soviétique réalisa de nombreuses victoires politiques le long de la frontière asiatique, victoires qui devaient en retour améliorer sa position en Occident.
La Nep marqua l’ouverture des relations commerciales avec les États capitalistes; elle fut également une invitation aux capitaux étrangers d’investir dans des entreprises privées soviétiques. Quant à l’Europe, affaiblie par la Première Guerre mondiale, elle ne put faire autrement qu’accepter l’existence de l’Union soviétique et l’assurance de cette dernière que des relations économiques ne pourraient qu’être avantageuses pour les deux parties.
En 1921, la Russie concluait des traités économiques avec la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Norvège, l’Autriche et l’Italie et, en juin 1922, avec la Tchécoslovaquie.

Ces traités étaient en eux-mêmes une reconnaissance de facto de l’Union soviétique; le traité germano-russe alla même jusqu’à inclure des droits extra-territoriaux pour les représentants commerciaux russes.
En échange, la Russie s’efforça de respecter à la lettre l’exécution de ce que l’on appela la « clause de propagande », selon laquelle elle s’engageait à « ne pas intervenir dans les affaires domestiques de l’Entente », clause qu’elle avait proposée dès 1919. Après la signature du traité germano-russe, le 5 mai 1921, les représentants russes en Allemagne durent s’abstenir de toute propagande hostile à l’État allemand ou à ses institutions. Le pacte avec la Tchécoslovaquie fut un pas de plus dans cette direction : les deux gouvernements s’engagèrent « à s’abstenir chacun de toute propagande contre le gouvernement du cosignataire ou contre aucune de ses institutions, et de ne s’immiscer dans aucune crise économique qui pourrait surgir dans l’un ou l’autre pays ».

Enfin, la Grande-Bretagne devait recevoir en 1923 la déclaration soviétique suivante : la Russie ne soutiendra ni ne financera aucun agent, aucune organisation et aucune institution dont le but serait de fomenter, directement ou indirectement, une agitation en Grande-Bretagne, ou dans toute autre partie de l’Empire. (Mémorandum du gouvernement soviétique, 4 juin 1923.) L’on sait que cette clause devait conduire à la rupture des relations russo-britanniques en 1924, lorsque l’Angleterre, se basant sur une lettre forgée de Zinoviev, tenta de mettre au point un nouveau pacte. Dirigé contre le Komintern, ce nouveau pacte, qui ne fut pas accepté avant 1929, incluait des personnes et des organisations qui se trouvaient sous le contrôle direct de l’Union soviétique, ainsi que des organisations qui en acceptaient de l’argent. L’Union soviétique devait refuser d’exercer la moindre influence sur le Komintern, décision qui fut approuvée par tous les experts en droit international. Le III° Congrès mondial du Komintern se tint sous ces mauvais auspices. Bien qu’à l’époque la Russie ait à peine commencé à organiser sa diplomatie internationale, elle ne devait pas moins supplanter très rapidement le bureau des affaires étrangères du Komintern. Tandis que le monde capitaliste reconnaissait l’Union soviétique, la Russie abandonna ses espoirs de révolution mondiale et assista au rétablissement du capitalisme mondial. Les perspectives de la IIIe Internationale se trouvèrent considérablement diminuées lorsque Zinoviev annonça que « la IIIe Internationale devait ajuster ses principes tactiques à une lente évolution ».
Devant la consolidation progressive de la bourgeoisie, la IIIe Internationale dut peu à peu renoncer à ses activités révolutionnaires. Le Komintern, en condamnant formellement Levy (Allemagne), refusa de soutenir les activités révolutionnaires de mars [2] en Allemagne et déclara que désormais la lutte des ouvriers ne pouvait être que défensive. A la même époque, le Congrès décida de s’opposer théoriquement à une centralisation de la direction en Italie. Ces deux événements exceptés, il y eut peu de changements. En Allemagne, le parti communiste refusa de demeurer avec le K. A. P. (parti ouvrier communiste, d’ « ultragauche ») et fit alliance avec l’U. S. P. (parti socialiste indépendant). Ces manœuvres eurent pour effet de rapprocher les partis communistes d’Europe des partis socialistes. On parla de la possibilité d’un « front uni par en haut » et de « gouvernements travaillistes parlementaires ». C’est dans cette optique que Brandler put annoncer devant une cour allemande : « Le but de notre parti est d’établir la dictature du prolétariat sous la Constitution de Weimar. »

LA RUSSIE ET LA POLITIQUE INTERNATIONALE

« Sans la Russie, déclarait Radek en 1920, l’économie mondiale ne peut espérer se rétablir. » Cette déclaration ne servit pas seulement les intérêts de l’économie russe, mais encore ceux du capitalisme mondial, et elle permit à la Russie d’entrer en pourparlers avec les puissances occidentales. Après avoir réussi à signer des traités commerciaux satisfaisants avec plusieurs petits États, la Russie entreprit d’obtenir une participation aux grandes conférences internationales. En 1921, elle s’indigna vivement de n’avoir pas reçu d’invitation pour la conférence de Washington qui s’était réunie pour traiter de la politique coloniale (sphères d’influence) dans l’Océan pacifique, en Chine, etc. Ses protestations furent vaines. Elle devait toutefois participer à la conférence de Genève en mars 1922 sur le rétablissement économique de l’Europe. Au nom de la délégation russe, le secrétaire russe aux affaires étrangères, Tchitcherine, devait déclarer : « L’Union soviétique estime que, à une époque où l’ancien régime capitaliste peut exister parallèlement au nouvel ordre social en évolution, il est nécessaire, dans l’intérêt d’un rétablissement économique général, de développer une étroite association entre les deux systèmes sociaux. » Il devait poursuivre en indiquant les raisons pour lesquelles la Russie désirait nouer des relations amicales et conclure des traités commerciaux avec les autres puissances. Et parce que le « rétablissement économique de la Russie — le plus vaste pays d’Europe et le plus riche en ressources naturelles — est la condition préalable au rétablissement des autres pays », la Russie se déclara prête à ouvrir ses frontières à un transit international, à affermer des millions d’hectares de terres cultivables et à accorder de vastes concessions pour l’exploitation du charbon, des minerais et du bois. Le mémorandum russe offrait en outre aux entrepreneurs étrangers des garanties plus que suffisantes, ainsi que la promesse de dédommager les États étrangers des pertes subies pendant la guerre mondiale. La Russie espérait, par de telles concessions, obtenir une aide des pays capitalistes pour son propre rétablissement économique. « L’appui financier des autres pays est de toute première importance pour le rétablissement économique de la Russie », déclarait Tchitcherine au chef de la délégation britannique, Lloyd George, le 20 avril 1922. Cependant, les huit délégations capitalistes qui assistaient à la conférence devaient demander non seulement un certain nombre de garanties politiques, mais encore le remboursement des dettes tsaristes, ce que le gouvernement soviétique ne pouvait accorder. Les différentes puissances ne purent donc aboutir à un accord. Pourtant la délégation russe devait déclarer à nouveau dans son dernier mémorandum : « Pour aboutir à une entente mutuelle, la Russie demeure prête à accorder d’importantes concessions, à condition que les autres puissances fassent de même. »

La Conférence de Genève n’apporta pas à la Russie l’aide financière qu’elle attendait, mais ouvrit la voie à une association plus étroite avec l’Allemagne. Peu de temps après, les deux gouvernements signaient le traité de Rapallo [3]. En reconnaissant officiellement l’Union soviétique, l’Allemagne se gagna un allié dans son opposition au Traité de Versailles. Les deux gouvernements s’accordèrent à annuler toutes leurs dettes de guerre. « Le Traité de Rapallo ouvre la Russie aux capitaux allemands », devait écrire Preobrasjenski dans un pamphlet. Les capitaux allemands ne furent cependant pas utilisés pour le rétablissement de la Russie, mais pour la construction d’avions allemands et d’usines de gaz toxiques. On a même parlé d’une clause secrète du Traité par laquelle les deux gouvernements se seraient engagés à une étroite coopération militaire dans l’hypothèse d’une guerre germano-polonaise, clause similaire à celle qui réclamait une offensive militaire combinée des deux pays contre la France dans le cas où l’Allemagne déciderait de se libérer du Traité de Versailles.
Après avoir éliminé l’Allemagne de la liste de ses agresseurs possibles, la Russie chercha à conclure des traités semblables avec ses voisins directs. Elle proposa de réduire son armée à 200 000 hommes, mais après que les États frontaliers eussent refusé de discuter d’un désarmement éventuel, elle refusa à son tour de participer à une conférence qui avait trait aux pactes de non-agression. Par cette manœuvre, la Russie était assurée de participer indirectement à la future guerre germano-polonaise — ce qui semble confirmer l’existence de la clause secrète mentionnée plus haut. La Russie devint ainsi le partenaire de l’Allemagne, cet État qui luttait farouchement pour retrouver son ancienne position impérialiste.
Renforcée par le Traité de Rapallo, la Russie chercha à exploiter les antagonismes capitalistes qui existaient entre les grandes puissances, dans l’espoir d’obtenir de nouvelles concessions et d’affermir encore davantage sa position. C’est au IVe Congrès mondial de l’Internationale communiste que revint la tâche de réviser la « ligne » des partis du Komintern d’après ces nouveaux développements, tâche qui, cela va sans dire, fut menée à bien de manière extraordinaire. Plus clairement que jamais la Russie était le centre, l’alpha et l’oméga de la politique bolchevique internationale.
Dans les thèses sur la tactique du Komintern on peut lire : « Plus la Russie sera forte et puissante, et plus son influence révolutionnaire s’étendra à l’échelle internationale. » Les questions relatives à la situation allemande furent tout particulièrement examinées, et la résolution sur le Traité de Versailles parla d’un peuple qui, « désarmé et privé de tout moyen de défense, est à la merci des puissances impérialistes ». C’est ainsi qu’était qualifiée une Allemagne dont les dirigeants venaient d’achever une campagne sanglante contre la classe ouvrière révolution-naire. Le Congrès conseilla aux partis communistes alle-mand et français de lutter de concert contre le honteux Traité de Versailles. Pour ce qui était de l’action d’un front uni, il fut décidé qu’il était important d’intensifier les relations amicales avec les organisations sociales-démocrates. Le même document déclarait en conclusion : « Étant donné que l’Internationale communiste a décidé de mettre l’accent sur le slogan d’un front uni de tous les travailleurs, et étant donné que l’Internationale communiste a donné permission à ses différentes sections de coopérer avec les groupes et les partis de la IIe Internationale et de la IIe Internationale et demi, l’Internationale communiste se doit de prolonger ces décisions sur une échelle internationale. » Le Komintern se rapprocha ainsi de la IIe Internationale dont il espérait que l’énorme influence morale et parlementaire permettrait aux bolcheviks d’obtenir plus aisément des concessions capitalistes. De ce changement de politique devait découler la théorie d’un « gouvernement ouvrier de coalition ». Et le Komintern souligna qu’une telle coalition était non seulement possible mais encore souhaitable, car elle représentait un pas logique vers l’abolition totale du système capitaliste.

Toutes ces résolutions furent décidées de manière à correspondre à la situation allemande et à plaire à la clique militaire allemande pour laquelle la clause militaire secrète demeurait encore une incertitude. Ce fut pourtant avec une légèreté presque choquante que le parti communiste allemand prépara le terrain à un front populaire national. Par la suite, lors du congrès du Parti qui se déroula à Essen en 1925, il devait déclarer que, jusqu’en 1923, l’Allemagne n’avait pas été un pays impérialiste, mais une nation opprimée, et qu’à l’époque une guerre avec la France n’aurait pas été une guerre impérialiste, mais une guerre de libération nationale. Il aurait, par conséquent, été du devoir du parti communiste allemand de soutenir une telle guerre. Il paraît à peine croyable que le Comité exécutif de l’Internationale Communiste ait pu envisager en 1923 d’introduire son « socialisme » en Allemagne sur les baïonnettes de l’Armée rouge et, qu’après l’avoir aidée à détruire le Traité de Versailles, elle ait pu concevoir d’entreprendre la tâche difficile d’abattre le front uni de la bourgeoisie allemande. Il vaut la peine de remarquer que cette idéologie ressemble comme deux gouttes d’eau à celle qui fut exposée par les « national-bolcheviks » Wolffheim et Laufenberg, en 1919. Lénine lui-même allait renoncer à toute conception révolutionnaire qui pouvait encore exister au sein du Komintern en déclarant que, dans les pays développés d’Europe, le socialisme ne naîtrait pas des contradictions économiques du système capitaliste, mais de l’exploitation de type impérialiste d’un État par un autre (Œuvres complètes, vol. XVIII, p. 136, éd. russe). Ayant ainsi redéfini ses positions, le Komintern entreprit d’identifier la guerre de libération nationale allemande à une révolution des travailleurs. Il insista plus que jamais sur la nécessité d’un front uni et d’une participation parlementaire dans les gouvernements de coalition. Cette nouvelle politique fut couronnée de succès en Thuringe et en Saxe (1923) où les membres des partis communistes et socialistes formèrent des gouvernements de coalition. Les dirigeants communistes expliquèrent que cette entorse à leurs principes révolutionnaires était nécessaire si l’on voulait s’assurer le succès de la véritable révolution allemande que l’on attendait pour l’automne 1923. Mais à la dernière minute, alors que tout était prêt, le signal du soulèvement fut annulé en raison de « la trahison du parti socialiste allemand et de l’incompétence de certains chefs communistes ». En réalité, le Komintern avait soudain découvert qu’une insurrection armée du prolétariat allemand ne servirait pas les intérêts de la politique étrangère russe. La classe ouvrière allemande fut ainsi sacrifiée. En prenant cette décision, le Komintern, qui depuis des années mode-lait la révolution mondiale selon les intérêts de la politique soviétique, abandonna toute prétention à une conscience de classe révolutionnaire. La Russie décida qu’elle ne tirerait aucun avantage d’une guerre contre la France ni d’une révolution en Allemagne. Elle accepta le « statu quo » comme un moindre mal, et établit les bases du slogan désormais célèbre : « Socialisme dans un seul pays. »

PACIFICATION DE LA POLITIQUE OCCIDENTALE DE LA RUSSIE

En dépit d’un rapide rétablissement de l’économie soviétique sous la Nep, les résultats finaux demeurèrent très en deçà des espérances des bolcheviks. Les difficultés s’accrurent; les premières expériences planifiées se situaient à l’extérieur du système économique, et les concessions étrangères n’eurent qu’une importance limitée. Les énergies des bolcheviks furent ainsi essentiellement dirigées vers la situation intérieure, dont la complexité exigeait toute leur attention. Leur politique étrangère à l’égard du capitalisme occidental visa uniquement à protéger leurs relations diplomatiques : développement de relations économiques, protection contre toute ingérence ou tout trouble, quelle qu’en soit la cause (guerre ou révolution).
Les relations germano-soviétiques se firent plus distantes, bien qu’une certaine coopération soit assurée à l’instigation de la Reichswehr. Le traité commercial qui fut conclu en 1925 par les deux gouvernements occupa pendant longtemps la première place des affaires soviétiques. Il en résulta même, en 1926, un pacte de non-agression qui de toute évidence continuait la coopération germano-russe au sujet de la question polonaise.

Par ailleurs, l’Union soviétique développa des relations avec d’autres puissances capitalistes. Dès 1923, elle se déclara prête à participer à une conférence sur la restriction de la marine de guerre. Elle devait être officiellement reconnue par un certain nombre de pays au cours de l’année 1924. La Grande-Bretagne, l’Italie, la Norvège, l’Autriche, la Grèce, la Suède, le Danemark, le Mexique, la Hongrie, la France, etc., établirent des relations diplomatiques normales avec la Russie. Le Japon suivit en 1925. Seuls les États-Unis, en butte à des problèmes domestiques, firent exception.
Le Ve Congrès mondial du Komintern, qui se réunit pendant l’été 1924, répondit de manière appropriée à la « nouvelle situation », c’est-à-dire au nouveau caractère de la politique étrangère. Il prit ainsi note de « l’ouverture d’une certaine phase pacifique et démocratique » dans la politique internationale, et acclama l’Union soviétique comme étant le seul pays qui ait une « réelle politique de paix ». Comme toujours, la direction du Komintern se déchargea de toute responsabilité dans la défaite allemande. Un rapport du Comité exécutif de l’Internationale communiste rejeta cette responsabilité sur la « duplicité des dirigeants du parti socialiste allemand et sur l’incompétence des dirigeants du parti communiste allemand ». Les tactiques de front furent désormais considérées comme n’étant « qu’une méthode révolutionnaire d’agitation et de mobilisation des masses » ; on enregistra la « juste déviation » Brandler-Thalheimer et Brandler fut élu président honoraire du Congrès ; enfin, le bref règne de Ruth Fisher-Maslow reçut l’approbation du Congrès afin de masquer l’échec du Komintern. En pratique, une phraséologie plus « ultra-gauche » que jamais vint masquer des perspectives purement parlementaires. Bien que les partis socialistes fussent désignés comme les partis tiers de la bourgeoisie, on envisagea de former des « gouvernements de travailleurs » dans un « certain nombre de pays ». De tels gouvernements devaient « objectivement » représenter un progrès, puisqu’ils signifieraient le déclin de la bourgeoisie.

La tâche des « vrais partisans de la révolution prolétarienne » était donc de transformer ce qu’on appelait les gouvernements de travailleurs en une « dictature du prolétariat ». Mais le crétinisme parlementaire du Komintern devait atteindre son comble lorsqu’il fut question de la défaite allemande. Il fut en effet déclaré : « Après avoir subi la défaite la plus rude du mouvement révolutionnaire, après la crise interne qui s’ensuivit, et après les persécutions les plus brutales, le parti communiste allemand parvint à regrouper ses forces, à mettre en place des dirigeants énergiques et capables, et à démontrer, par une victoire électorale éclatante de trois millions trois quarts de voix, qu’il était plus fort et plus puissant que jamais. » C’est ainsi que le mouvement révolutionnaire allemand, vaincu avec l’aide du Komintern, permit à celui-ci de célébrer la « force révolutionnaire » d’une « victoire électorale » qui, entre parenthèses, ne devait durer que jusqu’au mois de décembre 1923.

Ayant ainsi changé de fusil d’épaule, les partis du Komintern, qui n’étaient plus guère qu’une épine dans la chair des pays capitalistes, opérèrent d’une manière mi-putschiste, mi-parlementaire et ne constituèrent plus qu’une réserve dans laquelle les Soviétiques pourraient puiser un jour. Les dirigeants du Komintern prirent bien soin du reste de contrôler le feu. Dès 1925, ils se débarrassèrent de la tendance « ultra-gauche » représentée par Fischer-Maslow, ce qui entraîna la scission du « groupe Lénine », d’inspiration trotskyste, et la montée du servile Thälmann. En bref, la Russie essaya d’étouffer entièrement le mouvement révolutionnaire. Tandis que l’Allemagne, après la défaite honteuse de 1923, ne pouvait plus être considérée comme un terrain d’action révolutionnaire, l’Angleterre connut une situation de tension croissante. Les bolcheviks, incapables de construire un parti communiste puissant en Angleterre, déployèrent tous leurs efforts à découvrir une force oppositionnelle qui ferait face à l’attitude ouvertement antisoviétique de la bourgeoisie anglaise. Ils ne trouvèrent rien d’autre que les syndicats ultra-réformistes et ils misèrent sur leur influence à la Chambre. Le glorieux Comité anglo-russe s’illustra de 1925 à 1927, front uni du gouvernement soviétique et du réformisme anglais qui se manifesta aussi bien contre la politique britannique anti-soviétique que contre le prolétariat anglais. C’est en 1926 que se déroula la lutte ouvrière la plus puissante de l’histoire de la Grande-Bretagne : la gigantesque grève des mineurs. Soutenus par les Russes, les syndicats britanniques réprimèrent la grève générale et empêchèrent que la lutte ne s’étende à l’ensemble de la classe ouvrière. Pendant les neuf mois de combats acharnés, ni les syndicats ni les bolcheviks ne vinrent en aide aux mineurs affamés qui donnaient leur sang pour la cause du prolétariat. En prenant soin d’éviter toute action offensive, les bolcheviks poursuivirent les activités du Comité anglo-russe, puisque leurs intérêts diplomatiques étaient bien plus importants que ceux du prolétariat britannique et international. Ils essayèrent de préserver leur pays de toute menace de guerre, tout en empêchant une révolution européenne qui aurait été aussi dangereuse pour leur système social chancelant qu’une déclaration de guerre.

LA RUSSIE SE TOURNE VERS L’ORIENT

Abandonnant tout espoir d’une rapide révolution en Europe, les bolcheviks entreprirent de diriger leurs « activités révolutionnaires » du côté de l’Orient. A l’époque où le Komintern annulait la révolution allemande d’octobre 1923, ils préparaient fébrilement le Ier Congrès international des paysans. Ils espéraient à travers cette Internationale des Paysans pouvoir regrouper tous les pays coloniaux et semi-coloniaux sous l’égide de Moscou, comme ils l’avaient fait autrefois pour les partis communistes.

Bien que cette entreprise ne doive guère connaître de succès, les bolcheviks n’abandonnèrent jamais cet objectif. Aussi tard que 1928, le VIe Congrès mondial du Komintern demandait à l’Internationale communiste de renouveler ses efforts pour créer un soviet international des paysans. Nous rappellerons ici que le Ve Congrès (été 1924) avait déjà ratifié l’organisation d’une internationale paysanne et avait demandé à ses différentes sections de travailler en étroite collaboration avec les organisations paysannes afin de consolider partout les « blocs ouvriers et paysans ». Ces décisions furent prises dans une perspective chinoise, puisqu’il s’agissait d’inaugurer une politique de coopération entre le parti communiste et le parti nationaliste chinois (le Kuomintang).

Les thèses qui justifiaient ces nouvelles tactiques déclaraient ouvertement que « le Komintern s’était trop préoccupé du développement européen » et qu’il était de la plus grande importance d’accélérer l’évolution de ces mouvements de masse asiatiques qui luttaient pour se libérer du joug impérialiste et d’où jaillirait — comme le déclara Staline — le signal décisif de la révolution mondiale. Mais là encore, les bolcheviks jouèrent double jeu. Tout en s’efforçant de mobiliser les masses paysannes, ils signèrent des pactes de convention mutuelle avec leurs gouvernements. Avec leur pacte avec la Turquie, ils renoncèrent à toute activité révolutionnaire, parce que Kemal Pacha occupait une position centrale en Asie mineure et que cette région était l’objet d’une lutte silencieuse, mais farouche, entre la Russie et l’Angleterre. Peu leur importait que sous le règne de Kemal Pacha tout communiste était emprisonné ou même pendu. Le traité de 1926 avec la Turquie fut signé après les accords avec l’Afghanistan, selon lesquels les deux parties s’engageaient à une aide militaire mutuelle dans le cas où l’un des signataires serait menacé d’une invasion de son territoire. La Russie espérait ainsi empêcher l’Angleterre de faire de l’Afghanistan une base militaire pour ses opérations antisoviétiques. Un pacte semblable fut conclut en 1927 avec la Perse. Ces traités étaient importants pour la Russie en ce qu’ils devaient protéger sa frontière sud-asiatique de toute invasion britannique. Les traités qui furent conclus avec la Chine en 1924, revêtirent une importance encore plus considérable. Les gouvernements de Pékin et du Mandchoukouo reconnurent officiellement l’Union soviétique. Celle-ci annula tous les traités tsaristes, renonça à toutes les indemnités qui lui étaient dues pour la révolte des Boxers et reconnut les droits de la Chine à la ligne de chemin de fer de l’Orient. Ce traité resserra les liens avec le Kuomintang que les bolcheviks soutenaient ouvertement. Une coopération harmonieuse entre la Chine et la Russie parut désormais assurée.

LA TRAHISON DE LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE CHINOISE

Les bolcheviks avaient triomphé en Russie parce qu’ils avaient su combiner les intérêts des paysans et des travailleurs. Pour eux, la révolution mondiale ne serait que la répétition de ce processus à une échelle internationale. Bien qu’ils durent reconnaître que cette politique avait causé la défaite du prolétariat européen, il n’en pensèrent pas moins l’utiliser avec succès en Chine.
Depuis 1925, le mouvement révolutionnaire du prolétariat chinois connaissait un essor sans précédent, si bien que la Chine apparut comme le seul pays d’Asie dans lequel le Komintern pouvait espérer construire un parti puissant et actif. Conformément à la théorie stalino-léniniste de la libération nationale des nations opprimées par l’impérialisme, ce parti — qui s’était héroïquement battu contre le capitalisme naissant — fut contraint de joindre le Kuomintang. Les bolcheviks firent savoir au parti communiste chinois qu’il lui faudrait faire bloc avec la bourgeoisie et les classes moyennes. En 1926, le Kuomintang lança depuis Canton son offensive militaire contre les provinces rebelles du Nord. En moins de deux ans, il allait devenir le maître absolu de la Chine. Ce succès rapide s’explique en grande partie par les nombreuses révoltes de paysans et d’ouvriers contre les généraux nordiques. Shanghaï fut conquise en 1927 grâce aux travailleurs qui s’insurgèrent contre les troupes de Pékin. Une fois la ville prise, le général victorieux, Chïang-Kai-chek, ordonna le désarmement du prolétariat. Suivant les conseils de leurs camarades russes, les communistes chinois rendirent toutes les armes, après quoi Chiang-Kai-chek fit persécuter et décapiter des milliers d’ouvriers qui avaient pris part au soulèvement. Moscou trahit le prolétariat de Shanghaï parce qu’il estimait qu’il était plus important de conclure un accord mutuel avec les éléments bourgeois et leur boucher de général. Le parti communiste chinois dut rester à l’intérieur du Kuomintang; peu après, il allait essuyer un nouveau coup rude. Au lieu de s’attaquer à Pékin, bastion septentrional, l’armée de Chiang-Kai-chek marcha contre Wuhan, où un gouvernement communiste avait été mis en place. Les dirigeants de ce gouvernement — qui avaient tous été des délégués influents au Komintern — ne purent sauver leur peau qu’en joignant les rangs des forces ennemies. On ne peut voir là que la conséquence logique de la politique chinoise du Komintern. Moscou tenta de garder les mains blanches en excluant un grand nombre de dirigeants « indignes ».

Le soulèvement des ouvriers de Canton contre le régime de Chiang-Kai-chek en décembre 1927, qui fut organisé par Heinz-Neumann, ne fut pas seulement une entreprise hasardeuse, elle fut véritablement un crime délibéré. Des milliers de travailleurs perdirent la vie dans une bataille qui était perdue d’avance, et des milliers d’autres furent massacrés une fois la lutte terminée. On peut comparer le soviet de Canton de 1927 à la Commune de Paris : dans les deux cas, la classe ouvrière révolutionnaire reçut un coup fatal. Les défaites de Shanghaï et de Canton — provoquées par le Komintern — étouffèrent le mouvement révolutionnaire chinois.
C’est très lentement et avec beaucoup de peine que le parti communiste chinois entreprit de reconstruire son organisation. Il devait pour cela s’éloigner des ouvriers et recruter ses partisans parmi les paysans. A partir de 1930, il prit une part active dans de nombreux soulèvements paysans. Il devait également contribuer à la création de ce que l’on appella la Chine soviétique, vocable sous lequel furent réunies quelques provinces de l’intérieur, Moscou, pour sa part, est parvenu à conserver son rôle de guide et de conseiller, tout en maintenant une politique très agressive. Mais parce que les activités de la Russie dans l’Asie de l’Est peuvent avoir de graves conséquences pour les intérêts britanniques, la Grande-Bretagne s’efforce inlassablement d’entraver les entreprises russes en procédant en Europe à des manœuvres diplomatiques qui ont obligé la Russie à procéder avec d’infinies précautions et à faire davantage de compromis avec ses voisins européens.
Si la Chine venait à se consolider d’une manière ou: d’une autre, il y a gros à parier que la Russie renoncerait à toute participation dans la révolution chinoise — certains événements récents semblent bien confirmer cette hypothèse — et se bornerait à « construire le socialisme » à l’intérieur de ses propres frontières. Elle suivrait alors, en ce qui concerne l’Asie, la même politique qu’elle a observé à l’égard de l’Europe depuis 1923.

VERS LA « SOCIÉTÉ DES NATIONS »

Lorsque, après quatre années d’interruption, le VIe Congrès mondial du Komintern se réunit (1928), il n’y avait plus qu’à entériner la liquidation de la révolution des travailleurs chinois. A cette époque, Moscou même ne pouvait plus ignorer que le Kuomintang était « carrément passé dans le camp de la contre-révolution » et qu’il infligeait de « sévères défaites » aux paysans et aux ouvriers chinois. Le Congrès fit état de l’ouverture vers  le mouvement paysan : « Les pays coloniaux représentent à l’heure actuelle le secteur le plus dangereux pour l’impérialisme mondial. » On émit donc des directives très détaillées pour une politique bolchevique dans l’ensemble des zones coloniales et semi-coloniales, et l’on donna des ordres pour que des partis du Komintern y soient créés. On notera que tes thèses ayant trait à la politique coloniale occupaient 45 pages du rapport officiel du Congrès, alors que les thèses qui se référaient aux tactiques du Komintern ne nécessitèrent que 31 pages. Ce qui signifie bien que Moscou avait décidé sans équivoque possible de se tourner vers l’Orient, et plus précisément vers l’Orient paysan.
Pourtant, le Komintern se montra également catégorique sur les questions de politique européenne, ce qui s’explique d’une part par les changements de la situation politique en Russie, et d’autre part par un désir de ne pas trop attirer l’attention sur le rapprochement progressif avec la bourgeoisie d’Europe occidentale.

La Nep prit fin en 1928. Sur la question de l’organisation et de la concentration obligatoire de l’industrie et de l’agriculture, le gouvernement bolchevique passa carrément au capitalisme d’État. Il décréta le premier plan quinquennal, introduisit la collectivisation, entra en lutte contre les spéculateurs de la période de la Nep, contre les petits négociants et contre les koulaks. En harmonie avec ce programme intensif, le VIe Congrès prononça la célèbre théorie de la « troisième période » qui devait conduire à la guerre entre les puissances impérialistes et l’Union soviétique et qui allait accélérer la crise générale du capitalisme. L’année 1929 fut l’apogée des pays capitalistes; c’est également au cours de cette même année que le parti communiste allemand, par exemple, vida de leur sens les mots d’ordre révolutionnaires en faisant appel sans discontinuer aux grèves et aux grèves générales, et en se couvrant de ridicule. Il incita les chômeurs à des actions absurdes où ils épuisèrent les énergies qu’ils auraient dû réserver pour la prochaine crise à venir. Il fut mis un terme au rapprochement avec le parti socialiste, accusé désormais d’être le représentant du « fascisme social »; l’ « opposition syndicale rouge » contribua à scinder les syndicats et les communistes abandonnèrent le travail dans les usines pour se consacrer à l’organisation des chômeurs.
En raison de la nouvelle tournure que prenait la politique étrangère allemande, le VI° Congrès déclara au même moment que le bloc anti-soviétique que constituaient les puissances impérialistes était établi de manière définitive. Cette affirmation inexacte s’explique par le fait que les Russes, une fois terminée leur aventure chinoise, renoncèrent à toute action révolutionnaire qui s’appuierait sur la classe ouvrière. Auréolés du succès du plan quinquennal, ils mirent à l’ordre du jour le slogan alléchant de « socialisme dans un seul pays ». Impérialisme mondial contre Union soviétique, telle fut la doctrine du Komintern, simplifiée par le régime staliniste, au moment même où la Russie, toujours dans le but de prolonger sa politique de plan quinquennal, s’avançait ouvertement dans la voie d’une entente pacifique, tant politique qu’économique, avec les puissances impérialistes.

Quelques années auparavant, les Russes avaient tenté de participer aux affaires diplomatiques et impérialistes des pays membres de la Société des Nations. Pour la forme, ils durent renoncer à prendre part à la première session de la commission préparatoire sur le désarmement printemps 1926), car cette réunion devait se tenir en Suisse, pays dont le gouvernement se refusait à donner des explications sur le meurtre de Vorovski (en 1923 à Genève). A la fin de 1927, alors même que Chiang Kai-chek réprimait l’insurrection de Neumann à Canton, les Russes se rendirent à la conférence préparatoire sur le désarmement. Ils bouleversèrent tout d’abord la diplomatie internationale en demandant l’ « abolition totale de tous les combats sur la terre, les eaux et l’air », mais ils devaient vite se soumettre aux règles « raisonnables » de la politique étrangère impérialiste. Dès mars 1928, au comité de sécurité de la Société des Nations, ils avaient déjà diminué leurs exigences et ne réclamaient plus qu’un désarmement partiel. « Étant donné que notre proposition d’un désarmement total et général n’a pas été favorablement accueillie par la grande majorité des délégations, expliqua Litvinov, la délégation soviétique a décidé de chercher un terrain d’entente avec les autres délégations, et de s’en tenir à la proposition aussi limitée soit-elle d’un désarmement partiel. » C ‘est à partir de ces discussions préliminaires que les groupes, les coalitions et les contre-coalitions allaient préparer la future guerre impérialiste mondiale. Dans le brouillard qui recouvrit cette conférence, ainsi que celle qui suivit, les Russes firent preuve d’une grande habileté diplomatique, tandis que ces conférences cherchaient avant tout à masquer les armements intensifs et continus de tous les participants, l’Union soviétique y compris. Pendant l’été 1928, les puissances armées signèrent le Pacte Kellog, accord bilatéral qui visait à empêcher que la guerre ne soit un instrument de politique étrangère. Accueilli avec enthousiasme à travers le monde, il fut signé par tous les États les plus importants. En fait, l’utilité du pacte fut de montrer comment les États se lançaient dans les guerres sans déclarations préalables (comme ce fut le cas du Japon en Mandchourie, par exemple) et comment la Société des Nations s’avérait incapable d’être garante du Pacte Kellog en cas de conflit militaire. Tchitcherine pour sa part, déclara que le Pacte Kellog faisait partie de la préparation de guerre contre l’Union soviétique, et il faut croire qu’il cherchait par là à expliquer et à justifier l’adhésion de la Russie.

POURPARLERS DE PAIX PENDANT LA CRISE MONDIALE DU CAPITALISME

La crise mondiale eut des répercussions économiques et politiques sur la situation internationale. Les Russes multiplièrent donc leurs efforts pour s’assurer des accords de bon voisinage, tant politiques qu’économiques, avec les puissances capitalistes et pour éviter que tout incident extérieur ne vienne perturber l’œuvre de construction qu’ils entreprenaient dans leur pays. En 1929, l’Estonie, la Lettonie, la Pologne, la Roumanie et la Russie conclurent un Pacte Kellog oriental qui reconnaissait le Pacte Kellog indépendamment des 14 États qui en avaient été les signataires. Par la suite, la Turquie et la Perse adhérèrent à ce protocole oriental. Les relations économiques avec les États capitalistes accusèrent un net progrès. En 1930, la Russie signa un accord commercial avec l’Angleterre et élargit considérablement celui qu’elle avait conclu avec l’Italie en 1924. En mars 1931, elle prit part à la conférence agricole internationale de Rome dans l’espoir d’augmenter les exportations de céréales soviétiques. Dans la même perspective, elle participa à la conférence de Stresa sur les exportations de produits agricoles (automne 1932). Les rapports entre le gouvernement soviétique et les capitalistes allemands se resserrèrent à tel point qu’au printemps 1931 un grand nombre d’industriels allemands séjournèrent à Moscou où ils entreprirent des pourparlers pour élargir le champ des « affaires russes » et d’où ils repartirent munis de commandes qui, à elles seules, dépassaient un demi-milliard de marks-or. Ces commandes soviétiques allaient procurer « un salaire et du pain » à trois ou quatre cent mille travailleurs allemands, comme devait l’annoncer fièrement la presse communiste allemande. Elles allaient aussi renflouer et redonner vie au capitalisme allemand en faillite, détails qui furent modestement omis par cette même presse. Les Russes, toutefois, ne se lancèrent dans la diplomatie économique que pour servir les intérêts de leur diplomatie politique. Et c’est en ce domaine qu’ils furent sans conteste les plus actifs. Au printemps 1931, ils proposèrent au comité européen de la Société des Nations le projet d’un pacte général de non-agression, qui fut ensuite transformé en pacte économique de non-agression et présenté à la Société elle-même à l’automne de la même année. Ces projets, et tous les accords et propositions qui furent soumis par la suite, contenaient une définition précise de l’ « agresseur », définition qui reçut l’approbation générale. En échange, les bolcheviks rayèrent du vocabulaire soviétique tous les concepts qui avaient trait à l’essence de la guerre impérialiste et qui y avaient été introduits par Lénine. Ils divisèrent la politique impérialiste en deux catégories — l’une « agressive », l’autre « défensive » — ce qui était un retour à l’idéologie dont les partis de la IIe Internationale s’étaient servi pour justifier, en 1914, leur soutien d’une guerre que menait leur bourgeoisie nationaliste et impérialiste, et ce qui n’avait rien pour surprendre, puisque les Russes cherchaient une fois encore à nouer une alliance avec les bourgeoisies impérialistes. Il leur fallait donc trouver à l’avance une justification idéologique qui expliquât leur politique de coalition avec les groupes impérialistes, une politique dont la pratique avait été retardée par la social-démocratie jusqu’à l’ouverture de la guerre mondiale. Les bolcheviks furent les précurseurs du système de pactes régionaux qui a caractérisé l’étrange politique étrangère menée par l’impérialisme durant la crise mondiale. En 1932, ils conclurent des pactes de non-agression avec les pays qui longeaient la frontière occidentale de la Russie : la Finlande, la Pologne, la Lettonie, l’Estonie et la Roumanie (à l’exception de la Bessarabie). Ayant ainsi assuré leur frontière occidentale, ils conclurent un pacte de non-agression avec la France, pacte qui fut ratifié en février 1933. Par ces mesures diplomatiques, la Russie se dégageait de ses obligations avec l’Allemagne et préparait le terrain de la nouvelle distribution des forces dans la politique européenne, redistribution qui devint effective avec l’arrivée de Hitler au pouvoir. La diplomatie soviétique avait habilement calculé que la politique étrangère russe aurait à changer de cheval impérialiste. En outre, il existait encore, en 1932, des pactes de non-agression avec plusieurs autres pays : l’Allemagne, l’Italie, la Turquie, la Chine, etc. Les relations diplomatiques soviétiques avec le gouvernement de Chiang-Kai-chek, qui avaient été rompues en décembre 1927, furent renouées en décembre 1932. Les bouleversements provoqués par la crise mondiale entraînèrent plusieurs autres pays à reconnaître définitivement l’Union soviétique. Ce fut le cas de l’Espagne et des États-Unis en 1933, de la Hongrie, de la Roumanie et de la Tchécoslovaquie en 1934. Pour ces trois derniers pays, la décision de reconnaître la Russie découla directement de l’alliance franco-russe, tandis que les États-Unis prirent cette résolution parce qu’ils ne pouvaient plus désormais se passer de l’Union soviétique dans leur lutte d’influence en Asie orientale, une lutte qui se jouait contre le Japon. Le brusque tournant de la politique étrangère allemande en accord avec les vieux projets de Hitler de coloniser l’Orient — tout en intensifiant les préparatifs militaires allemands, provoqua un remaniement de toute la politique étrangère européenne. Et puisque l’Allemagne étendit les méthodes fascistes qu’elle employait en politique intérieure au domaine diplomatique, elle offensa ses adversaires du traité de Versailles, ce qui ne l’empêcha pas toutefois de poursuivre ses objectifs sans délai. Son principal succès fut de se gagner la Pologne qui était jusque-là fidèle à la politique française. La Russie se vit donc à nouveau menacée sur sa frontière occidentale. Pour parer à ce danger elle prolongea pour une période de dix ans les pactes de non-agression avec les trois États baltiques (avril 1934). Cette mesure diplomatique fut prise rapidement après que l’Allemagne ait refusé de signer, à la demande des Russes, on protocole relatif à l’inviolabilité des États baltiques.

LA RUSSIE ENTRE A LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

Les bolcheviks ont été et sont toujours bien loin de mener une politique étrangère antifasciste. Depuis plusieurs années ils ont eu soin de souligner les bons rapports qu’ils entretiennent avec l’Italie : en septembre 1933, ils signaient avec ce pays un pacte de non-agression et de neutralité qui se basait sur certains intérêts anti-allemands communs aux deux parties. Si les Russes, après s’être déclarés les adversaires de la Société des Nations, en sont devenus membres, si, après avoir été les ennemis du Traité de Versailles, ils en sont devenus les garants, et si, après avoir été les alliés des Allemands, ils en ont fait la cible de leur politique européenne, cela est dû comme l’expliqua Staline au XVII » Congrès du parti communiste soviétique (1934) « à certains changements de la politique allemande ». Il devait ajouter que les fascistes n’avaient en aucune façon déterminé cette nouvelle phase de la diplomatie soviétique : « Certes, nous sommes loin d’être enchantés du régime fasciste allemand. Mais il ne s’agit pas ici de fascisme, comme le montre clairement le fait que le fascisme en Italie, par exemple, n’a pas empêché l’Union soviétique d’établir les meilleures relations possibles avec ce pays. » D’une façon générale, il s’agissait pour Staline de se rapprocher des « pays qui ne cherchaient pas à troubler la paix ». Si bien que le fascisme italien apparaissait pour Staline, comme pour certains pacifistes allemands, comme le défenseur de la «paix ». Ainsi, la volte-face qui s’opéra dans la politique étrangère bolchevique fut la conséquence du revirement de la politique étrangère allemande. Les Russes oscillaient entre les grandes puissances impérialistes, bien décidés à mener à bien leur « politique de paix » —c’est-à-dire, à former et à soutenir toute coalition qui, à un moment donné, apparaîtrait comme étant la plus capable de parer à une attaque militaire contre l’Union soviétique et d’isoler l’agresseur, en l’occurrence, l’Allemagne et le Japon. La France, pour sa part, qui se trouvait directement concernée par l’échec du système versaillais et qui était en outre voisine dé l’Allemagne, et donc menacée par Hitler, devint l’un des principaux avocats d’une entente avec la Russie. Elle put prévoir ses grandes contre-attaques envers la politique étrangère allemande, tout en restant fidèle — non sans quelques échecs — au principe d’un encerclement militaire préventif de l’Allemagne hitlérienne (l’absence de la Pologne sur ce cercle se fit sérieusement sentir). A l’automne 1934, à l’instigation de la France, la Russie fut invitée par trente États à joindre la Société des Nations. Seuls, trois petits pays européens, qui pouvaient encore se permettre de réclamer que l’on sauve le capitalisme des mains du bolchevisme, s’opposèrent à cette invitation : le Portugal fasciste, la Hollande semi-fasciste et la Suisse démocratique. Pour la Pravda du 18 septembre 1934, l’invitation s’expliquait par la peur qu’avaient les puissances capitalistes invitantes que « les plans antisoviétiques que nourrissaient certains éléments aventuristes parmi les impérialistes, ne préludent à une nouvelle guerre mondiale qui serait également dirigée contre plusieurs puissances impérialistes ». Le lendemain, toutefois, les Izvestia déclaraient que le monde capitaliste était divisé en deux groupes, l’un voulant la paix et l’autre recherchant la guerre. Si bien que les puissances qui adhérèrent à la Société des Nations, après que le Japon et l’Allemagne se soient retirés de cette organisation, furent considérées comme constituant le groupe pacifiste (Italie-Abyssinie!). Staline, pour sa part, expliqua que l’adhésion de la Russie à la Société des Nations permettrait à cet organisme de servir de frein pour « retarder ou empêcher l’irruption de situations belliqueuses ». Enfin Litvinov insista, à Genève, sur la coopération internationale de l’Union soviétique avec la grande majorité des puissances capitalistes dans les domaines économiques, artistiques, sociaux, scientifiques et politiques, coopération qui était désormais couronnée par un objectif commun : « L’organisation de la paix. » Ce n’est qu’après que la Société des Nations ait démontré son impuissance, tout au long de son existence, à assurer la paix et à empêcher les interventions armées, et qu’elle ait convaincu les pacifistes les plus optimistes de son inutilité, que les bolcheviks découvrirent à leur tour l’inefficacité de cet organisme. Sans doute, leurs déclarations de paix cachaient-elles une meilleure connaissance des faits. Mais ils s’étaient engagés sur la voie d’une diplomatie capitaliste qui exige que toute alliance militaire, qu’elle soit offensive ou défensive, soit couverte d’une phraséologie pacifiste. Si son adhésion à la Société des Nations a permis à la Russie de remporter un grand nombre de succès diploma-tiques — au nombre desquels le rapprochement politico-commercial est apparu comme l’un des plus importants — elle a surtout consacré la coopération franco-russe. Entre autres considérations, la Russie désirait poursuivre sa politique de consolidation de sa frontière occidentale, si bien que, dès décembre 1934, elle entreprit des pourparlers en vue d’un pacte oriental dont la France devait être l’un des principaux garants. Bien que ces efforts n’aient pour l’instant pas porté de fruits, en raison de l’hostilité de la Pologne et de l’Allemagne, les Russes n’en ont pas pour autant abandonné la partie. Mais la véritable et principale raison de l’adhésion de la Russie à la Société des Nations a été l’alliance avec la France qui s’appuie sans aucun doute sur une entente militaire et qui offre une sécurité mutuelle en cas d’une agression allemande. Fidèle aux méthodes de la diplomatie impérialiste, le bolchevisme a cependant toujours couru deux lièvres à la fois. Et pendant longtemps, le Komintern fut le deuxième lièvre. Les choses ont néanmoins changé et les Russes cherchent aujourd’hui à garder les mains libres afin de pouvoir opérer des réajustements dans leur politique étrangère, et notamment pour élargir et modifier leurs alliances avec les puissances impérialistes elles-mêmes. Cette politique s’est vue confirmée, en premier lieu, dans leurs relations avec l’Asie orientale, dans la mesure où leurs négociations étaient conduites avec le Japon. Dès le début de l’avance japonaise en Mandchourie, ils se sont efforcés de parvenir à une entente avec le Japon (vente de la ligne de chemin de fer orientale pour une bouchée de pain) et de provoquer la signature d’un pacte de non-agression. Mais la politique européenne de l’Union soviétique consiste aussi en des tentatives de rapprochement avec les principaux adversaires du moment. Moscou n’a pas oublié la coopération qui a existé entre la Russie et l’Allemagne, de même qu’elle n’a pas cessé de spéculer sur les plans conçus par l’aile bourgeoise des généraux de la Reichwehr, plans qui continuent de refléter la manière dont Schleicher [4] entendait une coopération avec la Russie (la bourgeoisie impérialiste allemande ne désire pas conquérir un « pays en voie de colonisation » en Orient, elle recherche des objectifs impérialistes). Les bolcheviks comptent sur la possibilité que ces forces fassent une percée en Allemagne. En janvier 1935, au VIIe Congrès des Soviets, Molotov devait déclarer : « Nous n’avons eu, et n’avons toujours, d’autre désir que de maintenir de bonnes relations avec l’Allemagne. Chacun sait que l’Union soviétique a grand besoin de développer des rapports avec tous les États, y Compris ceux dont le gouvernement est fasciste. » Les « théories racistes et ultra-nationalistes » des nationaux-socialistes, souligna-t-il, ne constituent « naturellement » aucun obstacle au développement des relations germano-russes, et il ajouta : « Bien que nous n’ayons pas une très grande estime pour ces « théories », nous ne cachons pas le respect que nous portons au peuple allemand que nous considérons comme l’un des plus grands de notre époque. » Il s’agissait donc uniquement de savoir « ce qui était exactement à la base de la politique étrangère de l’Allemagne d’aujourd’hui », et notamment, de savoir si la façon dont Hitler envisageait la politique étrangère allemande était toujours valable.

L’ÉVOLUTION DE LA POLITIQUE INTÉRIEURE RUSSE ET SON INFLUENCE SUR LES RÉCENTS DÉVELOPPEMENTS DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE

La ligne de la politique étrangère russe est donc, à tout moment, déterminée en grande partie par les alliances temporaires entre les grandes puissances. Néanmoins, la façon dont les bolcheviks mènent leur politique étrangère est étroitement liée à la situation intérieure. Or cette situation a récemment subi d’importantes modifications.

L’absolutisme bolchevique a connu une phase critique. En raison de ses origines et des conditions d’équilibre social qui prévalaient dans le premier temps de son développement, le régime soviétique s’est appuyé de manière décisive sur la classe ouvrière russe. Le prolétariat est apparu comme la classe privilégiée économiquement et politiquement (bien que ces privilèges aient été fort modestes). Le régime absolutiste bolchevique s’est appuyé sur les ouvriers afin de faire contrepoids à la paysannerie qui représentait, numériquement, une majorité sans précédent, et afin de construire aussi rapidement que possible un capitalisme d’État industriel. L’industrialisation de la Russie allait à son tour permettre d’abolir la propriété privée paysanne et de collectiviser les terres. Un capitalisme collectiviste agraire s’installa, qui était, d’une part, capable de défendre ses intérêts à la fois contre l’appareil étatique et contre la classe ouvrière, et qui pouvait d’autre part devenir l’assise de l’appareil étatique lui-même.
Devant le succès de la politique du second plan quinquennal, les bolcheviks annoncèrent que la Russie était passée du stade agricole au stade industriel. Le prolétariat qui représentait 17,3 % de la population russe en 1928, en constituait 28,1 % en 1934. Dans le même temps, le nombre de paysans collectivisés est passé de 2,9 à 45,9 %, tandis que le nombre de paysans indépendants décroissait de 72,9 à 22,5 %. Certes, la classe ouvrière ne représente encore qu’une minorité. Cependant, elle est puissamment organisée et fabrique en outre l’essentiel de la production soviétique. Devant cette prépondérance, le régime absolutiste bolchevique s’est vu contraint de s’appuyer sur la classe paysanne, de faire passer le centre de gravité de l’appareil étatique du côté le plus faible, afin de maintenir l’équilibre entre les deux classes et, par conséquent, de permettre au sommet absolutiste de la pyramide de gouverner.
La paysannerie collectivisée est devenue la classe privilégiée d’Union soviétique. Si l’essor industriel russe s’est effectué, jusqu’en 1928, au détriment de la paysannerie, la collectivisation elle-même s’est faite aux dépens du prolétariat. Les milliards qui furent investis dans l’agriculture russe furent pris au secteur industriel de l’économie et expliquent amplement la situation sociale tendue dans laquelle se trouva le prolétariat, en dépit des succès des plans quinquennaux. La suppression des cartes de pain et la hausse du prix de cette denrée qui s’ensuivit furent un cadeau aux paysans collectivisés auxquels Staline avait promis, en 1932, un « bien-être » économique. Au cours des quatre dernières années, le gouvernement a dépensé près de cinq milliards de roubles pour l’installation de dépôts de tracteurs et de machines agricoles, une somme qui a été fournie par l’industrie russe. Les dettes qui avaient été contractées envers l’État par les exploitations agricoles collectives jusqu’à l’année 1933 et qui s’élevaient à 435 millions de roubles, furent abolies à la fin de 1934, par le gouvernement soviétique qui en fit don à la paysannerie. En apparence, les entreprises collectives sont de type socialiste, ce qui a même été reconnu aujourd’hui par la menchevik Domanevskaya. Pourtant dès le XVII° Congrès du Parti, Staline a déclaré qu’il fallait liquider les principes égalitaires petits-bourgeois des communes agricoles, associations qui permettent, dans une grande mesure, la propriété collective des paysans. En février 1935, au congrès des paysans collectivisés, des projets de lois qui avaient été établis par Staline pour les entreprises collectives furent adoptés. Les terres furent ainsi léguées à perpétuité aux entreprises collectives, ce que devait confirmer le secrétaire de la section moscovite du Parti (cf. Rundschau, 1935, n° 28). Les terres nationalisées sont la propriété privée des collectivités agricoles. « Chaque paysan collectivisé, a expliqué le secrétaire du Parti, peut maintenant sentir que l’assemblée générale des membres d’une économie de type collectiviste contrôle entièrement cette économie, qu’aucun « plénipotentiaire » ne peut l’exclure de cette économie, et qu’il participe pleinement aux décisions concernant les affaires courantes de cette économie. » II condamna sévèrement « les intrusions maladroites et totalement inadmissibles dans la vie des entreprises collectivisées » qui sont le fait de « certaines organisations du Parti » auxquelles il fut clairement déclaré que « les personnes qui transgressent les lois relatives à l’économie de type collectiviste ne peuvent être tolérées, ni dans l’appareil du Parti, ni dans celui des soviets ». De la sorte, les paysans collectivisés, maîtres absolus de leurs possessions, ont été libérés de la tutelle des organes du Parti, et le prolétariat a perdu à jamais son rôle de chef de file de la paysannerie.
Il en a été de même politiquement. Parallèlement à cette I étonnante réforme sur les entreprises collectivisées on a pu assister à l’abolition de mesures qui désavantageaient les paysans dans le domaine politique. Le VII° Congrès des Soviets a introduit le suffrage universel, direct et à bulletin secret, instaurant ainsi une sorte de « parlementarisme soviétique » grâce auquel le poids de la paysannerie peut être jeté dans la balance chaque fois qu’une question est mise aux voix. Désormais, les Congrès des Soviets seront dominés par des majorités paysannes, à l’image des congrès parlementaires. Le sommet de l’appareil étatique bolchevique s’est ainsi libéré de la pression du prolétariat, une pression qui lui était nécessaire à un moment de son développement, mais qui se révèle aujourd’hui beaucoup trop dangereuse. Car en dépit de toute la sécurité que lui confère son régime dictatorial, le gouvernement soviétique n’existe qu’à condition d’utiliser la puissance des masses, auxquelles il lui faut rendre des comptes et entre lesquelles il lui faut manœuvrer.
En faisant de la paysannerie sa principale assise, le système bolchevique a cependant dû abolir les privilèges des éléments du Parti dont les origines étaient prolétariennes. En outre, ce revirement constitue une telle rupture avec la tradition du Parti qu’il ne peut s’imposer sans provoquer des convulsions internes dans l’appareil du Parti, bien que ce Parti ait déjà connu des dizaines de purges. Staline s’est vu contraint, une fois encore, de s’opposer à son parti afin d’en éliminer le conservatisme. Et il l’a fait avec une brutalité toute bolchevique en opérant, sinon le démantèlement progressif et complet de l’appareil du Parti, du moins sa dépolitisation. Si la prépondérance du prolétariat dans le régime absolutiste soviétique signifiait en fait la supériorité du Parti sur l’État — Staline restant le maître de ces deux appareils — la prépondérance de la paysannerie dans le système soviétique devrait consacrer la suprématie de l’État.

Ce bouleversement capital a provoqué, jusqu’à présent, deux mesures de la plus grande importance. La première a été la liquidation du syndicat des vieux bolcheviks, autre-ment dit, la destruction du centre de la tradition révolutionnaire « prolétarienne » du parti communiste russe. (D’après les communiqués de la presse bourgeoise, il semblerait que Kroupskaya ait été également emprisonnée.) La seconde mesure a consisté à réorganiser (puisque telle est l’expression que les autorités ont pudiquement employée) la Ligue des jeunes communistes selon les lignes du « principe de la production » qui régit le Parti lui-même, et à l’implanter dans les usines. La Ligue était devenue la meilleure arme du Parti dans les usines, où elle jouait un rôle important en tant qu’organisatrice de brigades de choc, collectrice de prêts gouvernementaux, etc. C’était un instrument politique actif du parti bolchevique; le plus actif sans doute, car elle était toujours à la fois le centre des oppositions les plus diverses et l’interprète de l’« auto-critique bolchevique », qui ne se manifeste plus depuis quelque temps. La Ligue des jeunes communistes a été frappée la première parce qu’elle représentait le plus faible maillon du Parti. Dès le 22 février 1935, soit immédiatement après le VIIe Congrès des Soviets qui devait élever la classa paysanne au trône, il fut décidé de la « réorganiser ». Au mois de juin, l’assemblée plénière du comité central de la Ligue s’inclina devant cette décision. Le point de vue social-démocrate selon lequel uns organisation de jeunes ne doit pas avoir de fonction politique mais doit se borner à un rôle éducatif, a été mis en application. Dans les usines, les organisations de jeunes ont été dissoutes. La Ligue a été répartie en sept sections : les jeunesses ouvrières, les jeunesses paysannes, les jeunes pionniers, les étudiants, les écoliers, les organes dirigeants de la Ligue et les jeunes travailleurs des organisations étatiques et commerciales, Sur le plan politique, la Ligue des jeunes communistes a donc été liquidée et ses attributions se résument désormais à exalter les mythes de la jeunesse : « Tel un jardinier prévoyant, écrivait la Pravda dans un éditorial de la mi-juin, elle est appelée à élever des millions d’êtres humains, à former leur conception du monde, à les instruire, à les nourrir et à les aimer. »

LA LIQUIDATION DU KOMINTERN

En même temps que s’accomplissait ce virage dans la politique intérieure soviétique — la Nep politique de Staline — allaient aussi tomber les dernières barrières traditionnelles qui contenaient la politique étrangère bolchevique en raison de l’existence des partis communistes en Europe. La coopération entre le capitalisme d’État russe et l’impérialisme monopoliste et parfois même ouvertement fasciste n’est donc plus entravée par quelque considération extérieure que ce soit. Et l’encombrante phraséologie révolutionnaire peut enfin être mise au rebut.

Jusqu’à présent, la « révolution mondiale » était, du moins sur le papier, le premier et le plus important garant contre une intervention des puissances impérialistes. Mais en pratique, les bolcheviks ont surtout compté sur leur diplomatie et sur cette institution qu’ils contribuèrent à forger : la puissante armée rouge. Kouybichev, l’ancien président des commissaires du peuple, expliqua sans équivoque au IIIe Congrès des Soviets de Moscou (janvier 1935) : « Tout en luttant pour la paix dans l’arène internationale, nous ne devons pas oublier que notre meilleure assurance contre une guerre, contre une intervention, demeure, comme par le passé, la puissance sans cesse croissante du défenseur armé de notre patrie, l’Armée Rouge des ouvriers et des paysans. »
Mais dès avant cette époque, les bolcheviks ne comptaient plus dans leurs rangs ces prolétaires qui avaient adhéré aux partis communistes, mus par une authentique foi révolutionnaire, et qui avaient assumé le martyre de la terreur fasciste. Leur souvenir était généralement évoqué par des déclarations de sympathie ou de protestation qui ne devaient en rien affecter la conclusion des traités de paix ou d’amitié entre la « patrie des travailleurs » et leurs oppresseurs fascistes. Il arriva toutefois qu’un écrivain dont les bolcheviks s’étaient acheté les services s’exprima plus ouvertement. Ainsi, à l’occasion de la signature du nouveau pacte de non-agression avec l’Italie, Péri [5] écrivit dans le Rundschau (1933, n° 33) avec un cynisme sans égal : « Pour ce qui est de nos frères italiens insurgés, qui souffrent dans les prisons et les pénitenciers insulaires, le fait que leurs tortionnaires soient contraints de négocier avec les représentants de cet ordre révolutionnaire pour lequel les plus valeureux de nos camarades ont sacrifié leur liberté, devrait être interprété comme un encouragement à la résistance et à la lutte. » Le travailleur communiste avait donc été abandonné depuis longtemps lorsque le Komintern poursuivait sa soi-disant lutte antifasciste contre ces puissances qui étaient déjà liées le plus étroitement possible à l’Union soviétique.

Toutefois, avec le dernier pacte franco-russe, dans lequel il n’est plus question d’entente diplomatique mais de coopération militaire directe, les dirigeants bolcheviques ont dû renoncer jusqu’à l’apparence d’une équivoque « révolutionnaire ». De toute évidence, les Français ont insisté sur des garanties contre toute politique d’agitation que pourrait entreprendre le parti communiste français. Ces garanties, Staline les a données. Il a fait savoir à Laval, à l’occasion de la visite de celui-ci à Moscou, que la France était naturellement obligée d’adopter certaines mesures dans l’intérêt de sa défense militaire. Le 16 mai, les Izvestia écrivaient : « L’opinion publique des deux pays se doit de soutenir la politique de leurs gouvernements, qui est une politique de paix et de défense. »
Le pacte avec la France fut suivi par un traité avec la Tchécoslovaquie, qui adhéra sur le champ au pacte franco-russe en raison de la position dangereuse qu’elle occupait entre l’Allemagne hitlérienne et l’Autriche controversée. Les Izvestia justifièrent cette nouvelle alliance dans les termes suivants (aucune relation diplomatique n’avait existé entre les deux pays avant 1934) : « Pour masquer sa politique de conquête, le fascisme allemand peut bien élaborer une théorie selon laquelle les peuples slaves fournissent le fumier sur lequel se fait l’histoire. Mais l’Union soviétique, qui par ailleurs ne prend aucune part aux mascarades pan-slaves, affirme sans équivoque qu’elle estime que la défense des peuples slaves, qui sont menacés d’une attaque, n’est pas moins fondée et digne de soutien que ne l’est la défense de la France. »

Puisque ce qui restait de l’appareil des Partis du Komintern était désormais exangue, le réajustement de la ligne politique à la nouvelle situation s’est accompli sans la moindre difficulté. La politique d’alliances militaires avec les États capitalistes exige que les partis du Komintern mettent fin à leur politique d’agitation dans les pays concernés. L’opération a été dirigée depuis Moscou, et elle laisse présager la fin prochaine des partis communistes européens en général. Les choses se sont passées comme suit. Tout d’abord, il était nécessaire que les partis français tchèque se convertissent à une politique de défense nationale, ce qui a été rapidement fait. Certes, le parti communiste français s’est trouvé devant la tâche difficile combiner cette ligne avec l’anti-militarisme traditionnel des travailleurs français. Il lui fallut donc faire montre de prudence et de diplomatie. « L’assistance mutuelle comprend les mesures correspondantes pour la défense de la paix », écrivait Magnien dans l’Humanité du 16 mai. Et, deux jours plus tard, Vaillant-Couturier déclarait, dans le même journal : « Un bolchevik doit tout mettre en œuvre pour préserver la paix. » Après avoir comparé le pacte à la Nep, il ajoutait qu’il s’agissait de gagner du temps afin de différer la guerre et de protéger « notre patrie socialiste ». Il ne fallait pas, disait-il, chercher à découvrir autre chose sous les mots de Staline. En outre le parti communiste français a formellement attesté qu’il demeurait le défenseur des soldats français et qu’il voulait se gagner l’armée. En pratique, il ne lui reste plus cependant qu’à exiger que les officiers fascistes et réactionnaires soient expulsés de l’armée, puisque l’on ne peut pas, après tout, leur confier la tâche sérieuse de défendre l’U. R. S. S.
Les choses ont été plus aisées en Tchécoslovaquie, où le nationalisme, d’une part, et la docilité social-démocrate du Parti, d’autre part, étaient considérablement plus importants. Sverma, un député communiste tchèque fraîchement élu, déclarait, le 24 mai, à une réunion du parti communiste à Prague, que dans le cas où l’armée tchèque lutterait avec conséquence contre l’impérialisme allemand, les communistes tchèques soutiendraient cette lutte et appuieraient l’armée. Il se déclara lui-même en faveur de l’indépendance de la nation tchèque, une indépendance qui serait assurée une fois que les fascistes auraient été épurés de l’armée.

Pour que la « défense de la patrie » soit reprise efficace-ment par la politique des nations capitalistes alliées, conformément aux souhaits de la diplomatie soviétique, le Komintem devait, une fois encore chercher un terrain d’entente parlementaire. Ce qui signifiait en fait que les Partis du Komintern devaient être rattachés à la social-démocratie des pays en question. Le front uni avec les chefs du « fascisme social » devint, d’un jour à l’autre, le seul mot d’ordre conforme à la ligne des divers partis communistes. En France, on assista à la naissance d’un « front commun » qui donna lieu à une vague d’enthousiasme et d’activités superficielles. Si, dans l’ensemble, les négociations ne se déroulèrent pas aussi aisément que prévu, cela fut dû à certaines divergences d’opinion quant à l’extension de ce front. Car tandis que le parti communiste souhaitait englober jusqu’aux partis bourgeois de gauche (s’il faut faire une coalition, qu’on la fasse avec la bourgeoisie démocratique!), les sociaux-démocrates, en opposant à cela leur non traditionnel, se sont gagné parmi les travailleurs français la réputation d’être les plus extrémistes, les « plus à gauche » de tous les partis. Blum, toutefois, au congrès de son parti à Mulhouse (juin 1935) n’a pu nier que « les déclarations de Staline concordent avec les décisions qui ont été adoptées sur la défense nationale par le parti socialiste français à Tours, il y a trois ans et qu’elles ont servi à organiser l’union des socialistes et des communistes. Dans le cas d’une invasion allemande, tous les prolétaires devront se dresser contre l’ennemi, car la défaite de la France signifierait aussi celle de la Russie » (N. Z. Z., 13 juin). Il est même possible que Moscou décrète la liquidation de ses ramifications européennes si les choses vont encore plus loin. Dans la conjoncture mondiale actuelle, la situation la plus favorable aux plans tracés par Moscou serait encore que les bolcheviks parviennent à influencer indirectement les partis social-démocrates, sans en être responsables. (Cette tendance à passer du côté de la social-démocratie n’est pas propre aux Moscovites. On la retrouve dans tous les différents courants bolcheviques : en France, en Suisse, etc., les trotskystes sont déjà dans la social-démocratie ; dans d’autres pays, ils s’efforcent de prendre la même voie. Le parti communiste (C. P. O.) de Schaffhausen (Suisse) s’est uni au parti socialiste suisse en juillet 1935.) Le parti communiste suisse a suivi sans réserve le mouvement vers la social-démocratie. Après avoir fait campagne contre 1′ « initiative de crise » menée par la social-démocratie et les syndicats, il devait, peu de temps avant le vote, faire un appel en faveur de cette initiative. Bien entendu, la situation avait « fondamentalement changé ». Le parti socialiste suisse avait naturellement proposé que le parlement soit écarté au maximum pour que l’initiative soit menée à bien, mais le Conseil fédéral (le Bundesrat) avait en vue des pouvoirs encore plus considérables pour lui-même. Si bien que le parti communiste suisse, fidèle à la recette social-démocrate du moindre mal, a préféré une semi-dictature à une dictature aux trois quarts. Cette dégringolade a été suivie par l’offre au parti socialiste suisse d’un front uni, offre qui a été à son tour suivie par une pro-position de dissolution de l’Opposition Syndicale Rouge (R. G. O.) de Bâle. Le parti socialiste suisse a émis cinq conditions, au nombre desquelles on citera la liquidation de la R. G. O. et de toute autre organisation communiste séparée, la suspension de toute attaque visant la politique social-démocrate, notamment les fonctionnaires de l’appareil administratif, et l’acceptation inconditionnelle du « plan de travail » suisse. Le parti communiste suisse a dû naturellement souscrire à ces conditions. Il lui a même fallu avaler la remarque ironique du comité du parti socialiste comme quoi il ne serait pas question, en tous cas, d’une coopération avec les partis bourgeois, telle que l’avaient exigée les communistes français.

Toute la politique du parti communiste se trouve aujourd’hui axée sur l’idée d’un « front uni », de la même manière qu’elle s’appuya, jusqu’en 1932, sur le slogan de « social-fascisme ». Dans un long article du numéro 11 de « l’Internationale Communiste », Bela Kun a analysé la tactique et les résultats obtenus par les différents partis communistes à l’occasion des manifestations du front uni du 1er mai. Pour ce qui est de la question allemande, il s’est expliqué comme suit : si la majorité du comité exécutif du parti socialiste allemand à Prague s’efforce véritablement de soutenir la politique de guerre impérialiste de l’Allemagne hitlérienne afin de prendre à nouveau sa place dans le jeu, il devient alors nécessaire de resserrer les liens entre les communistes et les divers groupes de l’aile gauche du parti socialiste allemand, de manière à créer des « exemples actifs de front uni » et à renforcer la forte pression des masses sur le comité exécutif du parti socialiste allemand à Prague. Cette intéressante dissertation démontre, tout d’abord, que le parti communiste doit être tenu en bien faible estime par les travailleurs allemands, car autrement il ne se serait pas tourné vers le comité exécutif du parti socialiste allemand après avoir déclaré, au lendemain de la victoire remportée par Hitler : le parti socialiste allemand demeure l’ennemi principal. Elle prouve en outre que le Komintern ne se « bat » ici que pour obtenir une petite part d’influence sur les vestiges d’un appareil social-démocrate historiquement dépassé — un appareil qui, à l’époque où Kun écrivait son article, mettait fin à la lutte menée par les « gauchistes » (lesquels cherchaient à obtenir leur part du million de marks alors en la possession du comité exécutif du Parti) en les expulsant de ses rangs, pour compenser les services qu’il avait lui-même rendus aux travailleurs allemands. En outre, la police secrète allemande (la Gestapo) a largement balayé l’appareil illégal du parti socialiste allemand, et poursuivi ses nombreuses arrestations, profitant des services rendus par deux de ses espions opérant au sein du comité central du parti. De source sûre, nous savons aujourd’hui que le comité central du parti socialiste allemand n’a plus le moindre contact avec l’Allemagne et qu’il a décidé de ne pas chercher à en établir avant quelques mois.

CONCLUSION

Nous avons donc vu comment la politique étrangère de l’Union soviétique, qui a son point de départ dans la révolution russe, s’est transformée logiquement pour n’être plus qu’un maillon du système de politique d’alliances entre puissances impérialistes. En accord avec les exigences temporaires qui ont accompagné les différentes phases de son évolution, elle a dirigé les partis communistes, sur le dos du prolétariat européen jusqu’au point où leur liquidation politique en faveur de la politique nationale et réformiste de la social-démocratie n’est plus qu’une question de forme. Il a fallu, pour achever cette œuvre, que le prolétariat européen soit soulevé par une vague d’enthousiasme illusoire à propos du « front uni » et qu’il s’engage, en cette époque de contre-révolution et de réaction, dans l’impasse du nationalisme. Désormais, toute mesure nouvelle sera un pas de plus vers l’effondrement total. Pour l’instant, dans les pays européens, on ne décèle pas la moindre réaction de classe contre ce déclin qui se poursuit tant au point de vue idéologique que pratique. Il semble qu’il faille attendre que la social-démocratie et le bolchevisme aient achevé de détruire toute la puissance d’action du prolétariat avant que celui-ci puisse enfin voir l’heure de la revanche. Mais la situation mondiale est à ce point chargée de difficultés économiques et politiques, de tendances opposées et de contradictions, qu’à long terme le tour du prolétariat viendra inéluctablement. L’œuvre de destruction opérée par tout « le vieux mouvement » ouvrier rendra certes cet avènement incomparablement douloureux, mais en même temps ouvrira la voie de son triomphe final.

Notes:

[1] Date du vote des crédits de guerre par le S. P. D. en 1914.

[2] Soulèvement ouvrier en Allemagne centrale, déclenché par certains dirigeants de l’I. C. (mission de Bela Kun). Après l’échec du soulèvement, ce dernier fut unanimement condamné par les dirigeants de Moscou (Lénine, Trotsky, Zinoviev).

[3] Signé le 16 avril 1922.

[4] Kurt von Schleicher, général allemand. Partisan du rapprochement avec la Russie soviétique pendant les années 20.

[5] Leader stalinien français.

 


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