Chris Pallis dit Maurice Brinton (1923–2005)

by

Texte de George Shaw paru dans The Hobgoblin en 2005. Traduit en français par Stéphane Julien.

pallis

Maurice Brinton, alias «Chris Pallis», co-fondateur de Solidarity (Socialism Reaffirmed), dans les années 1950, est décédé après une longue maladie. Il est reconnu comme le principal  diffuseur des théories politiques de Cornelius Castoriadis, fondateur de Socialisme ou Barbarie en France. Brinton a été inhumé le 20 mars 2005 à Golders Green. Des vétérans de Solidarity étaient présents aux funérailles dont Nick Ralph, Ken Weller, Jon Rety, Alan Woodward, Heather Russell, Dave Goodway, et John Quale. Il y avait aussi un certain nombre de ses collègues de médecine de l’Hôpital Hammersmith. Quelques discours ont été prononcés, mais avec peu de contenu politique.

Le co-fondateur avec Brinton du groupe  Solidarity à la fin des années 1950 était Ken Weller, un délégué d’atelier (shop steward) dans l’industrie automobile.  Tous deux avaient un passé dans le trotskysme britannique et avaient rejoint la Socialist Labour League de Gerry Healy. La SLL avait été créée après les départs massifs du parti communiste à la fin des années 50, qui avaient donné de l’espace pour un regroupement d’idées et présenté un réel besoin de redéfinir et de démystifier le malaise politique en Europe. Avec les progrès de la Campagne pour le désarmement nucléaire dans les années 1960, Pallis et Weller avaient fait leurs premières armes dans leur implication dans le Comité des 100. Le groupe Solidarity, avec un journal nommé l’Agitator, rejeta résolument la politique avant-gardiste.

Chris Pallis n’était pas étranger aux idées de Castoriadis dans les derniers temps de son passage à la Socialist Labour League. Il reconnaissait volontiers qu’il n’avait pas beaucoup contribué théoriquement mais avait son rôle plutôt comme artisan de l’adaptation de la politique de Castoriadis à la Grande-Bretagne. Les bases avaient été posées au début des années 60 pour mettre en évidence le rôle de la bureaucratie  syndicale dans le maintien de l’ordre  et le contrôle des travailleurs de l’industrie avec imposition de la pensée capitaliste et de ses méthodes d’organisation. Pallis disait que la gauche traditionnelle était partie prenante du malaise du capitalisme mais n’en était pas la solution, laquelle était selon lui dans le développement de l’idée d’une «société autogérée par les travailleurs autonomes». Au début des années 1960 cette idée était déjà lancée en France et a trouvé une résonance en Grande-Bretagne au cœur des activités de Solidarity.  De façon plus originale, Pallis avait publié quant à lui L’irrationnel en politique, une analyse de la répression sexuelle et du conditionnement autoritaire, qui a puisé dans les écrits de Wilhelm Reich. Il devait aussi se pencher sur Failure of the Sexual Revolution (l’échec de la révolution sexuelle) de  Georg Frankl. Devaient suivre le texte anti-léniniste  The Bolsheviks and Workers Control 1917 – 1921 et bien d’autres.

J’ai rejoint le groupe du nord de Londres de  Solidarity quand je travaillais à l’usine Vauxhall Luton Motors en 1965. Solidarity a joué un rôle en nous soutenant dans un certain nombre de grèves à Luton et surtout quand on essayer de se relier aux shop stewards (délégués syndicaux) de l’industrie. La Conférence d’Oxford des shop stewards a échoué en raison des efforts sectaires et avant-gardistes de la Socialist Labour League de  Gerry Healy’s League et nous en sommes sortis.  Il faut regretter que nous ne nous soyons pas associé aux délégués de Ellesmere Port Vauxhall. Solidarity nous a vraiment aidé à cristalliser notre perception du rôle du syndicat comme entrave aux progrès du mouvement indépendant des délégués syndicaux en lutte (nous n’étions pas Vauxhall favorables au travail aux pièces comme à Coventry et Birmingham).

Il y avait trois groupes qui ont contribué à la dynamique du groupe et peut-être à des scissions éventuelles: les anarcho-pacifistes, des syndicalistes, et des marxistes, sans qu’on puisse les définir comme des tendances spécifiques. Pallis et Weller, comme membres de premier plan de Solidarity, ont présidé les controverses au sein d’une organisation décentralisée qui avait des membres à Clydeside, Brighton, Oxford et Londres au milieu des années 60. À la fin des années soixante, Castoriadis en France s’est éloigné du marxisme et cela a affecté le groupe Solidarity en Grande-Bretagne. Les tensions initiales devaient évoluer avec le départ de deux membres éminents du groupe Tom Hillier et John Sullivan, qui, en 1968, rejoignirent les socialistes internationaux (précurseurs du Socialist Workers Party) et sont partis avec une déclaration: « Solidarity Forever? » à laquelle Pallis publia une réponse. Ces deux documents constituent un bon aperçu quant aux motifs de tensions entre un certain nombre de membres à l’époque. Ces tensions portaient autant sur les personnes que sur les questions de doctrine comme l’éloignement du marxisme. Les débats ont amené une partititon de Solidarity à Londres, avec au nord de Londres Pallis et Weller  qui suivaient Castoriadis, et au sud de Londres des dissidents sur diverses positions politiques allant du syndicalisme au socialisme libertaire, du marxisme à l’anarchisme (…). Ces dissidents publièrent un magazine indépendant, très attentif à ce qui se passait dans les grands chantiers.

J’étais de ceux qui avaient étaient entré en dissidence d’avec le groupe principal et avais rejoint Solidarity Sud-Londres, qui comprenait Ernie Stanton, un ouvrier militant dans l’automobile et la construction, Lynette Trotter, éditeur, Mike Fearnly, criminologue, André Mann, un intellectuel belge, et Mark Hendy, un « ancien syndicaliste fashioned », qui travaillait auparavant pour Thames and Hudson. Hendy était celui qui m’a prêté un exemplaire de Marxisme et liberté de Raya Dunayevskaya, qui devait influencer mon évolution après Solidarity.

1972 a connu un désaccord avec le groupe libertaire-marxiste Big Flame [*] du Merseyside à propos d’un article sur l’occupation Bendix Fisher. Les camarades de Big Flame estimaient qu’il y avait un grand fossé entre la théorie et la pratique de les méthodes de travail de Solidarity et estimèrent que le groupe était « coupé des luttes ouvrières. » Ce n’était pas la première fois que l’accusation était portée contre le groupe Solidarité de n’être qu’un « groupe pamphlétaire ». Mais dans les années précédentes, où Solidarity avait une réelle présence dans la région de Manchester, du bon boulot avait été fait sur les questions des expropriations de logements anciens, en particulier dans le Moss Side area.

Malgré les tensions sous-jacentes au sein du groupe, notamment dans la culture de travail du milieu du nord de Londres, on doit reconnaître à Chris Pallis, en tant que fondateur du groupe, un rôle d’innovateur dans le domaine des idées politiques. Pallis préfèrait s’appeler « gauche libertaire » par opposition aux «purs» anarchistes, un terme qu’il ne voulait en aucune façon. De façon pertinente, il précisait que «l’un des plus grand efforts de la nature humaine, c’est d’accoucher d’une idée nouvelle». Pallis jamais évité aucune polémique. Les trois principales publications Paris 68L’irrationnel en politique et Les bolcheviks et le contrôle ouvrier [**] ont supporté l’épreuve du temps comme articulation d’une critique libertaire du temps d’une classe ouvrière ascendante et d’une agitation étudiante critiquant la société au-delà des questions purement économiques.
La question de ce qui arrive après toute révolution future reste à ouverte et à travailler. Mais la question de savoir qui gère (dans le cadre de l’autogestion, du self management) n’est pas suffisante dans les alternatives du type  «État ouvrier » et les diverses formes de capitalisme d’État. Alors que Pallis et Solidarity ont très justement mis davantage l’accent sur les questions des rapports de production et que sur les rapports de propriété – la question centrale du travailleur et de son aliénation devant encore être résolue – , aucun autogestionnaire n’a la panacée, quand le mot même (self-management) est utilisé de manière flagrante par les employeurs de nos jours. On se souviendra de Chris Pallis pour avoir mis à nu (« ouvert la fenêtre sur ») les pires excès du modèle capitaliste d’État incarné en Europe de l’Est dans les années cinquante, et pour avoir débattu des questions clés relatives à la domination de l’humanité sur son environnement et les institutions créées pour résoudre les tâches futures dans la nouvelle société .

Bien des de choses ont changé dans le monde où nous vivons et Chris Pallis reconnaissait que la construction théorique de Cornelius Castoriadis montrait ses limites. La projection selon laquelle le capital pourrait se stabiliser et prévenir une crise majeure a toujours été sujette à caution. Les économies occidentales sont maintenant saisies de problèmes aigus, Keynes a été rejeté, et nous sommes abreuvés du discours de «libre marché» par nos politiciens démocrates. Chris Pallis a également reconnu le fait que si la partie économique de la théorie de Castoriadis était problématiques, il y avait aussi de profondes difficultés en ce qui concerne son rejet total du marxisme.

Pallis a reconnu que la tradition marxiste corrompue avait été peu à peu redécouverte avec de nouveaux théoriciens de premier plan. Malheureusement, ce ne fut pas assez réfléchi dans la refonte du magazine Solidarity for Social Revolution (en 1977 juste après la fusion avec Social Revolution) qui a négligé la contestation croissante  sur les questions en dehors de la sphère de la production – questions auxquelles Michel Albert commençait à s’attaquer dans son Parecon, sans parler de la nécessité de relire le Marx humaniste et le Capital.

Pallis a légué à la gauche libertaire (ou non-avant-gardiste) un style d’articulation qui était difficile à égaler, avec un sens aigu du détail minutieux sur les plus complexes des questions. Il nous a aussi laissé une définition des phénomènes de bureaucratisation dans la démystification du modèle capitaliste-d’État. Il s’agissait de trouver une résonance immédiate avec les shop stewards, certains dans l’industrie automobile et d’autres qui se battaient à la fois contre les responsables syndicaux et contre les patrons d’usine dans la dernière période de production fordiste. Il y avait également d’importantes contributions de certains membres très talentueux du groupe d’origine tels que Piotr Cerny, Andy Anderson, John King, Akiva Orr, Joe Jacobs, Nick Ralph, Tom Hillier et Ernie Stanton (ces deux derniers étaient des travailleurs de l’industrie). Les écrits de Pallis [***] et ses traductions de son mentor politique, Cornelius Castoriadis, méritent davantage qu’y jeter un œil au passage, pour peu que la génération suivante puisse apprendre de l’histoire de Solidarity et de ses erreurs.

Notes de la BS:

[*] Un site des archives du groupe Big Flame a été ouvert à http://bigflameuk.wordpress.com/

[**] La brochure The Bolsheviks and Workers’ Control est disponible en anglais au format pdf . Nous avons actuellement publié deux extraits en français: Lénine et le contrôle ouvrier en 1917 et La revue “Kommounist” et les communistes de gauche en 1918

[***] Il y a dans le commerce une sélection (en anglais) de ses écrits: For Workers’ Power: The Selected Writings of Maurice Brinton (2004). Spartacus a publié en français L’irrationnel en politique en y joignant un texte de Reich en 2008 [cf. ici].

brinton

Voir aussi:

 

Publicités

3 Réponses to “Chris Pallis dit Maurice Brinton (1923–2005)”

  1. From the archive of struggle no.38: YIVO special feature « Poumista Says:

    […] (1962) * Henri Chazé: La Révolution et la Guerre d’Espagne (1970) * Geroge Shaw/The Hobgoblin: Chris Pallis dit Maurice Brinton (1923–2005) (2005) * Louis Bouët: Impressions d’un délégué (1936) * Pierre Stambul: Retour sur le […]

    J'aime

  2. ‘As We See It’, by Solidarity (1967) « Unspeakable Practices, Unnatural Acts Says:

    […] Here is a link to a french blog article on Brinton, which I borrowed the photo of Brinton (real name… […]

    J'aime

  3. A ‘Lost Text’ found – David Brown v. Maurice Brinton (1975) « La Bataille socialiste Says:

    […] Chris Pallis dit Maurice Brinton (1923–2005) (G. Shaw, 2005) […]

    J'aime

Commentaires fermés


%d blogueurs aiment cette page :